L’Iphone qui déconne

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(environ 3 minutes de lecture)

Il ne pouvait pas le croire. Une conception mathématique, une technologie au top, une construction si fiable… Une marque supérieure à toutes les autres, créatrice d’un nouveau monde ! C’était impensable. Une puce électronique ne pouvait pas se tromper, elle marchait ou elle ne marchait pas. Une confusion était impossible.

Et pourtant… Une fin d’après-midi de novembre, il avait tapé le sms suivant : « Ignacio bonsoir. Je confirme ma présence samedi. Je serai heureux de te revoir. Bonne semaine d’ici là ». Il avait entré le « Ignacio » de ses contacts dans la micro-fenêtre du destinataire et il avait appuyé sur envoyer. Mais alors que la ligne verte de transmission se trouvait au tiers de sa progression, il vit soudain « Sandy » remplacer « Ignacio ». Une seconde après, la ligne verte avait atteint son but, le message était transmis.

Il vérifia : le message avait été envoyé à Sandy. Bon sang ! Il était sûr d’avoir entré « Ignacio », pas « Sandy » ; et il avait clairement vu le deuxième prénom remplacer le premier (quand il envoyait un message, il ne détachait pas ses yeux de l’écran avant d’avoir la certitude qu’il était passé). 

Il se rassura en se disant que le message n’avait aucun caractère d’intimité. Et puis Sandy, une collègue de travail, était une fille bien, elle ne parlerait pas de cette réception étonnante. Elle confirma sa bienveillance quelques minutes plus tard : « Désolée Ben, je ne suis pas Ignacio ! Sans doute une erreur d’aiguillage. Le message est effacé. Bonne soirée et à demain ». 

Trois semaines plus tard, il écrivit ceci : « Chère Toi. Aurais-tu les coordonnées de l’ostéo dont tu m’as parlé ? Ça ne s’arrange pas, il faut que je fasse quelque chose. J’espère que ça va de ton côté. Bisou, B. ». Le message était censé parvenir à son amie Stéphanie, et il avait entré son nom à l’endroit prévu à cet effet. Et là, au tiers de la ligne verte, paf, « Bastien » avait pris la place de « Stéphanie ». Nom de Dieu ! Ça recommençait. Il tressaillit. Bastien était un faux ami, une de ces relations qu’on traîne par manque de courage ou par peur de la solitude. Un mâle dominant, un connard. Il était capable de gloser en public avec ce message pour se rendre intéressant, pour s’occuper, pour exister. « Vous connaîtriez pas un ostéo ? C’est pour Ben, il a mal, le pauvre ! ».

Bastien prouva vite ses capacités de nuisance : « T’en as bu combien ? Faut regarder avant d’appuyer sur les touches ! T’as des soucis de santé ? Si tu trouves pas ton ostéo, je te conseillerai une kiné. Une meuf. Elle va te remettre les raideurs au bon endroit ! ». Quel con ! La plaie, ce mec, Ben n’avait pas fini d’en entendre parler.  

Dans les deux cas, il s’était excusé et il avait pu adresser les messages aux destinataires, en reprenant le dernier échange en date avec eux plutôt qu’en initiant une nouvelle conversation. Il avait veillé à cela pendant des mois, puis, ne déplorant plus de problème, avait fini par évacuer de son esprit ce double incident, unique dans l’histoire de la téléphonie. 

Jusqu’à ce jour funeste du mois d’avril où, après quelques mails avec une belle inconnue sur un site de rencontres, ils avaient échangé leurs 06. Il voulut lui envoyer un premier sms : « Bonjour, maintenant que nous nous connaissons un peu, serais-tu d’accord pour une rencontre ? Je te trouve attirante et j’aimerais discuter avec toi, pour voir si nous pouvons envisager quelque chose. Serais-tu libre vendredi ou samedi soir ? ». Il attendait beaucoup de cette rencontre. Il relut, puis tapa les 10 chiffres du numéro qu’il avait noté trois fois.

Le vert apparut. Il sentit l’adrénaline se diffuser en lui. Cette fille avait l’air fantastique, elle pouvait changer sa vie. Soudain, tous les organes de son corps se figèrent : les 10 chiffres du numéro sacré avaient été remplacés par « Laetitia » ! Avant qu’il ne pût stopper l’envoi, celui-ci était terminé. Il vérifia : c’est bien Laetitia qui figurait comme la destinataire de son message. C’était une catastrophe. Cela n’aurait pas pu être pire. Laetitia était une femme qu’il avait aimée un temps, avec qui la relation avait été furieuse. Elle n’avait jamais accepté la diminution de sa flamme, ils s’étaient déchirés, elle l’avait menacé de se suicider à cause de lui et il avait eu toutes les peines du monde à la quitter. Elle allait immanquablement prendre ce message comme une reprise de contact ; elle ne croirait jamais à la vérité.

Elle attendit 22 heures pour répondre. « Si je m’attendais à ça… C’est original comme relance ! Tu regrettes ? Tu as des remords ? “Nous nous connaissons un peu“, en effet. Tu veux “envisager quelque chose” ? Enfin… Laisse-moi quelques jours avant de te dire si j’accepte de te revoir. Je ne t’ai pas attendu, tu comprends ? Il y a des hommes qui ne se lassent pas de moi, figure-toi. J’espère que tu vas mal dormir. Je ne sais pas si je t’embrasse, Lae. ».

Malédiction. La garce interprétait les mots en sa faveur. Elle jubilait. Elle allait s’en délecter. Il répliqua tout de même en expliquant que ce message ne lui était pas destiné, que c’était une erreur, et qu’il s’en excusait. Cela ne fit qu’enfoncer un peu plus l’hameçon dans sa gorge, puisqu’elle répondit : « Tu n’as pas changé… Pas franc, pas courageux. Je te connais, tu sais… ». Seigneur… 

Le lendemain, il se rendit chez un autre opérateur téléphonique que le sien, souscrivit un abonnement avec un nouveau numéro et acheta un téléphone. La plaisanterie lui coûta 1250 euros. Quand il fut équipé, il prévint tous ses contacts, sauf un, qu’il changeait de numéro car sa ligne avait été piratée. Il attendit l’activation de sa nouvelle ligne avant de résilier son précédent contrat. Il éteignit son ex-téléphone, retira puis cassa la carte SIM et jeta le tout. 

48 heures s’étaient ainsi écoulées avant qu’il pût renvoyer un sms à la femme convoitée du site de rencontres. Il réécrivit à peu près le même texte que celui qui avait malencontreusement abouti chez Laetitia. Il reçut la réponse suivante de la belle inconnue : « Bonsoir Ben. Excuse-moi, mais comme je n’avais pas de nouvelles, je pensais que tu n’étais plus intéressé. Alors j’ai accepté hier un rendez-vous avec un homme, et nous nous sommes bien plu. Je crois que nous allons faire un bout de chemin ensemble. Je te souhaite bonne chance de ton côté ».

Il était donc désespéré quand, huit jours après son malheureux sms, on sonna à la porte à 21 heures. Un frisson le traversa. Non sans angoisse, il alla ouvrir : 

– Puisque tu ne réponds pas aux textos, je viens ! Alors, tu t’es rendu compte que je suis la femme de ta vie ?

C’était Laetitia.

(et 210 histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

2 commentaires

  1. Une autre facette du talent de l’auteur. La chute est réussie.

    On se demande ce que les échanges entre les hommes et les femmes vont encore devenir quand l’IA va s’en mêler.

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