Histoire du XXIe siècle – Deuxième partie (2025 – 2049) : Les drames de la surpopulation (chapitre 1 : L’effondrement économique. Suite)

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II-1-B – Le déchaînement de la violence sociale

(environ 20 minutes de lecture)

En France, dès le début des signes de faillite de l’État, les manifestants professionnels organisèrent des rassemblements et des blocages. On marcha sur Matignon et l’Élysée. Et c’est là qu’apparurent les premiers morts, quand les manifestants voulurent forcer les barrages policiers. Les forces de l’ordre qui avaient été héroïques en subissant sans répliquer jets de pierre, de métal et de boules de pétanque pendant les mouvements dits « des gilets jaunes » (2018-2019) et « contre la réforme des retraites » (2023) ne purent cette fois rien faire d’autre que se défendre quand on leur tira dessus à balles réelles, et quand la foule fut telle que les barrages furent enfoncés et que les furieux pénétrèrent dans la cour d’honneur de l’Élysée. La bombe placée dans le hall d’entrée du Ministère de l’Économie à Bercy – 37 morts et 78 blessés le 22 mars 2030 – marqua les esprits sans les refroidir. Les logiques de l’engrenage et la mauvaise foi étant ce qu’elles sont, ce furent ensuite des commissariats qui furent pris pour cibles, et même, 270 fois au cours de la décennie 2030, des policiers qui furent visés et assassinés individuellement. Ce n’était plus la France, mais la Colombie. Ou plutôt c’était la France qui redevenait ce qu’elle n’avait jamais tout à fait cesser d’être  : bête, violente, égoïste.

Le problème est qu’il n’y avait aucun projet commun et fédérateur, les individus étaient bien trop égoïstes pour se soucier d’autre chose que de leur intérêt personnel et immédiat :  l’assistanat généralisé, l’addiction aux écrans, la disparition de la vérité produisaient leurs effets, prévisibles et désormais inévitables. On vit donc, entre 2030 et 2038, des tas de mouvements sporadiques – révoltes locales, combats dans des entreprises, sabotages d’administrations, terrorisme intérieur – décimer des familles et miner ce qui restait de la société française. Ce n’était pas une guerre civile, mais des guerres civiles ; il n’y avait pas 2 camps, mais 2000. Le taux de mortalité par homicide augmenta de… 3800 % (on passa de 1000 homicides par an en 2024 à 38 000 en 2038). On pouvait se faire attaquer partout et n’importe quand : par un malheureux qui crevait de faim, ou par un illuminé qui vous prenait pour cible parce qu’il fallait bien montrer son mécontentement et que la « convergence des luttes » pouvait maintenant prendre enfin le tour mortifère que ceux qui en France s’appelaient alors les Insoumis attendaient depuis longtemps. Les gauchistes et les syndicalistes décomplexés purent enfin tuer comme bon leur semblait. L’ordre, la paix et la sécurité n’existaient plus ; ils étaient contents.

Comme les États étaient exsangues et démunis de ressources, les citoyens au chômage ou sans allocations furent bientôt dépourvus de tout revenu. On mourut de nouveau de la faim dans les pays autrefois riches. On dormit dehors, en masse. On se battait aux repas gratuits. Le nombre de suicides augmenta de… 1250 % dans les pays de l’OCDE !

Tout le monde mentait, cachait, esquivait. Chacun.e réclamait tout et son contraire, demandant une loi qui résoudrait les problèmes par magie (y’a qu’à faut qu’on), avec autant d’exceptions que d’individus. La déloyauté devint la norme, la violence une manière d’obtenir ce que l’on souhaitait : on séquestrait des patrons et des directeurs pour obtenir le versement de compléments de salaire, on assassinait les puissants de ce monde pour rendre la justice qui se levait enfin. Bernard Arnault, pourtant octogénaire, fondateur et longtemps PDG du groupe mondial LVMH, Emmanuel Macron, ancien Président de la République, Mario Draghi, ancien président de la Banque Centrale Européenne, Jeff Bezos fondateur et ancien patron d’Amazon, parmi tant d’autres, n’échappèrent pas au meurtre avec préméditation.

On s’organisait comme on pouvait pour survivre. Des milices armées furent constituées dans certains quartiers, autour de certaines résidences. Des vigiles apparaissaient ici ou là, armés jusqu’aux dents, et l’on ne savait pas exactement pour le compte de qui ils opéraient. Mieux valaient ne pas trop chercher à comprendre, car les fusillades éclataient pour un oui ou pour un non. L’État, qui n’était alors qu’une faction parmi d’autres, recruta des policiers et des militaires, seuls emplois publics pour lesquels il y eut des embauches au cours de ces 9 années (2030 – 2038) qui, en France, causèrent la mort d’1.280.000 personnes (en plus des morts habituelles). 

Je n’ai pas le temps de détailler ici ce qui s’est passé ailleurs. Au Japon, le hara-kiri du Premier Ministre en 2030, et plus encore la décapitation au sabre de l’empereur en 2034, traumatisèrent une société qui semblait prête à retourner à l’agriculture et au Moyen Âge pour stopper les horreurs de la dégringolade économique qui humiliait le pays de Yamaha, Toshiba, Nissan, Toyota, Hitachi… Ce pays reparti de 0 après 1945, qui avait été à la pointe de l’innovation et de la technologie dans les années 1970 et 1980, s’écroulait une nouvelle fois, victime de l’horreur économique, d’une démographie vieillissante, et d’une géographie pénalisante. Ce qu’on appela les émeutes de Kyoto, causèrent à elles seules la mort de 40 000 personnes en une semaine de février 2035.

En Italie, on assista à rien moins qu’une prise de pouvoir par la mafia, les mafias devrait-on dire, la Ndrangheta, la Camorra et Cosa Nostra suppléant à leur manière l’État défaillant, partageant le pays en trois « grandes régions » et divisant l’économie en « secteurs », non sans une certaine efficacité : il faut dire que le principe « tu payes l’impôt demandé ou tu prends une balle dans la peau » fonctionnait encore étonnamment bien au XXIe siècle dans la péninsule. Ce sont finalement les batailles entre les mafias, et leurs supporters, qui firent le plus de morts, estimés à environ 550 000 entre 2030 et 2040.

Avec leur génie, leur diversité, leur espace, les États-Unis réussirent presque à se passer du gouvernement fédéral ! J’habitais Boston à l’époque et je me souviens de la frénésie qui parcourait la ville. Les gens étaient plus excités qu’inquiets, plus tournés vers l’avenir que déplorant le passé. Je voyais là une fois de plus, mais à un niveau jamais atteint, la différence de mentalité entre les Français et les Américains. Les seconds étaient habitués à ne pas demander grand-chose à l’État central, ils essayaient de s’en sortir par eux-mêmes, ils se débrouillaient. Bien sûr la hausse des prix, la rareté de certains produits, la difficulté à se loger ou à payer ses factures de chauffage les touchaient de plein fouet ; mon mari, mes enfants et moi avons dû supprimer de nombreuses dépenses et faire attention à chaque dollar pour nous en sortir. Mais il y avait cette idée dans l’air que c’était un mal nécessaire, que quelque chose recommençait, et que la marche en avant allait reprendre. La mortalité augmenta beaucoup là aussi, mais les causes principales en furent surtout la pénurie de médicaments, que les laboratoires cessèrent purement et simplement de fabriquer, car ils n’étaient pas rentables et ne bénéficiaient plus du soutien de l’État fédéral en faillite. La surmortalité fut estimée à 3 500 000 unités pendant la décennie 2030 aux États-Unis.

Par contagion, cette punition des pays riches fit du mal aux pays pauvres. Car bien entendu toutes les aides publiques au développement et les investissements privés dans les infrastructures et les hautes technologies furent stoppés : des tas de chantiers restèrent inachevés, des projets utiles ne furent jamais concrétisés, et les économies locales s’en ressentirent. En Afrique centrale, dans les régions pauvres du Bangladesh, de l’Inde, du Pakistan, plus encore dans des pays en plein développement comme le Vietnam, les Philippines, la Thaïlande, le Brésil, le ralentissement des échanges internationaux porta un coup terrible à l’équilibre financier de millions de familles. Comme elles ne bénéficiaient pas des mêmes filets sociaux que dans les vieux pays industrialisés, la satisfaction des besoins de base (alimentation, abri, chauffage, soins) fut immédiatement remise en cause. Comme pendant le covid-19 mais à la puissance 10, beaucoup de familles retombèrent du jour au lendemain dans la grande pauvreté. Les maigres progrès réalisés au cours de la décennie sur les infrastructures routières et l’assainissement furent anéantis en quelques années. Il fut à nouveau très difficile de se déplacer en Afrique, en Asie Centrale, en Amérique Latine. Et dans ces trois zones, les épidémies de type choléra et malaria (ou paludisme) se propagèrent à nouveau, nous en reparlerons. Les taux de mortalité montèrent en flèche. On constatait une fois de plus ce paradoxe révoltant : nombre de pays du Sud souffraient de ne pouvoir exporter leurs productions agricoles et leurs minerais, alors que si ces productions avaient été orientées d’abord pour fournir la nourriture et les matériaux nécessaires aux populations locales, celles-ci auraient pu vivre convenablement.

Je me souviens cependant avoir été frappée, lors de ces terribles années 2030, par la résilience (mot tendance à l’époque, signifiant la capacité à surmonter un choc traumatique) nettement plus forte en Asie et en Afrique qu’en Amérique du Nord et en Europe. Parce que les Asiatiques et les Africains, auxquels on pourrait ajouter les Latino-Américains, avaient une longue habitude de la pauvreté, ils tombaient donc de moins haut, certains ne tombaient même pas. On verra dans le quatrième sous-chapitre que les pays du Sud parvinrent même, à partir de 2032, à profiter de l’effondrement économique du monde occidental pour réorienter leur économie. 

Tandis que pour les Blancs d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, la fin des loisirs et de l’insouciance fut extrêmement difficile à supporter. Ne pas être sûr de garder son pavillon et son jardin, faire attention à tous ses déplacements, craindre de se faire agresser, ne plus pouvoir partir en vacances, ne plus être soigné.e gratuitement, tous ces reculs dans le niveau de vie rendaient totalement démunis des être vulnérables, affaiblis par soixante-dix ans (1959 – 2029) d’État-providence (Europe) et d’assurances (U.S.A.) ultra-protecteurs. Les guérillas et combats internes en France, en Italie, au Japon, en Angleterre, en Espagne, au Canada, ne s’expliquent pas autrement que par la peur et la colère d’être privés de privilèges que l’on considérait comme un dû sans voir leur coût toujours plus exorbitant. 

Ainsi, même dans les pays du nord, il fallut que la collectivité nourrisse des millions d’individus qui n’y arrivaient plus eux-mêmes. En France, dès 2030, les associations Restos du cœur et Banque alimentaire furent fusionnées et intégrées dans les services publics départementaux. Dans toutes les villes de plus de 5000 habitants, un repas fut servi chaque jour dans un équipement public (gymnase, salle polyvalente ou autre) à toute personne qui en avait besoin. Tous les pays procédèrent d’une manière à peu près similaire, avec des nuances selon les histoires et les habitudes. Il fallait pour être inscrit.e prouver une situation difficile chaque mois. Bien sûr, vu le chaos ambiant, des tas d’individus, souvent en fort besoin, n’étaient recensés nulle part et se présentaient tout de même. Il fallait donc traiter au cas par cas, ce qui provoquait nombre de tensions on s’en doute, surtout quand l’offre de repas était insuffisante par rapport à la demande. Il y eut des bagarres, des coups de couteau, et même d’épouvantables attentats, le plus meurtrier ayant eu lieu dans une banlieue de Londres le 26 avril 2033 : 277 morts et 402 blessés, apparemment parce qu’on avait refusé un potage à un couple la semaine précédente. Si besoin était, on se rendait compte que le partage n’était plus quelque chose d’inné après des décennies d’égoïsme forcené.  

En gros, on revoyait fleurir les soupes populaires, et là encore le parallèle entre 1930 et 2030 s’imposait, avec trois différences majeures cependant : il y avait beaucoup beaucoup plus de nécessiteux, il fallut les soutenir beaucoup plus longtemps (en 2050, tout le monde n’avait pas retrouvé une autonomie financière, loin s’en fallait), et des forces de l’ordre étaient nécessaires en nombre pour limiter – éviter était désormais impossible – les bagarres, meurtres et autres joyeusetés de ces temps d’hyper-violence. 

II-1-C – L’explosion de l’hôpital et la fin de l’université

Ce chaos économique et social, sans compter les conflits et épidémies dont nous allons parler ensuite, accentua la pression contre des institutions déjà mal en point en raison de la surpopulation. C’était une banalité de le dire : 

– l’hôpital ne pouvait plus accueillir tous les patients qui se présentaient à lui, parce qu’ils étaient de plus en plus nombreux et de plus en plus exigeants ;

– l’école ne pouvait plus accueillir tous les élèves qu’on lui envoyait, parce qu’ils étaient de plus en plus nombreux et de moins en moins disciplinés. 

Dans les deux cas, le manque de motivation et de qualités humaines d’une bonne partie du personnel (qui n’empêchait pas une autre partie, moins nombreuse hélas, d’effectuer un travail remarquable) compliquait sérieusement la donne (voir https://desvies.art/2022/03/04/lhopital-a-lheure-des-post-humains/).

Il y avait des nuances selon les pays, quelques exceptions dans les rares endroits qui ne fussent pas surpeuplés, mais le constat était le même à peu près partout : les soignant.e.s et les enseignant.e.s n’arrivaient plus à faire face. Quand, à partir de 2030, les élèves et les patients se transformèrent en hordes de sauvages prêts à tuer, la mission de ceux qui devaient s’en occuper devint impossible.

À l’hôpital, le tri des individus devint une évidence et une obligation. Des critères furent établis : les blessés et accidentés passaient avant les malades (je veux dire les blessés graves ; il n’était même plus la peine de venir si l’on avait besoin de points de suture ou de piqûres, l’hôpital ne s’occupait plus de cela), les épisodes sévères d’une maladie passaient avant la surveillance et la détection, les vieux et les enfants passaient avant les adultes. Autant dire que la prévention et le suivi baissèrent de manière assez considérable, ce qui logiquement augmenta de beaucoup les décès pour cause de cancers : de 10 millions de morts et 20 millions de nouveaux cas dans le monde en 2025, on est passé à 30 millions de morts et 75 millions de nouveaux cas en 2045. Il faut dire que, malgré les violences économiques et sociales qui causèrent environ 250 millions de morts en 15 ans, la population était elle passée de 8,2 milliards à 9,5 milliards pendant la même période ; cette démographie terrifiante était à elle seule la cause de tous les désastres que nous évoquons. Les problèmes respiratoires, cardio-vasculaires, digestifs, orthopédiques, psychosomatiques furent eux aussi relégués à un rang secondaire : nombre de vies furent gâchées par un défaut de prise en charge. Pour le dire autrement : le niveau de soins dans les pays riches descendit à celui des pays pauvres. Parce que les pays riches, à force de dépenser toujours plus et de travailler toujours moins, n’étaient plus riches.

Bien sûr, quand on enlève à une personne ce à quoi elle est habituée et qu’elle considère comme un dû, elle n’est pas contente. Biberonnés à l’égoïsme, affaiblis par l’effondrement économique, décomplexés par la violence sociale, ceux qui avaient l’habitude de se faire soigner pour le moindre bobo et gratuitement (les Français, les Anglais, les Scandinaves, les Italiens, les Allemands, les Brésiliens, les Canadiens) s’insurgèrent violemment contre cette réduction d’accès aux soins. En conséquence de quoi les hôpitaux furent transformés en lieux hautement sécurisés, avec portiques et contrôles d’identité à l’entrée, deuxième contrôle des identités et des raisons de la présence à l’entrée dans un service, caméras de surveillance, vigiles et patrouilles. Un des seuls bons côtés de la méga-crise économique et sociale fut la fin de la pénurie de personnel médical : non seulement les soignant.e.s qui avaient un travail le gardaient (même si pour eux comme pour les autres le salaire n’était plus garanti chaque mois), et ceux qui étaient au chômage n’hésitaient pas à postuler, quels que soient les horaires et le salaire, dont on s’apercevait soudain qu’ils n’étaient pas si mauvais.

Trois épisodes marquèrent les esprits :

– la prise du principal hôpital de Djakarta (Indonésie), en 2034, par un groupe armé Papou, qui voulait obliger l’établissement à soigner près de 200 de ses membres malades ou blessés. Après une semaine, l’armée donna l’assaut, ce qui entraîna un carnage, 426 morts, et une destruction quasi complète des équipements ;

– l’intrusion d’une bande armée de South Boston (États-Unis) à l’hôpital des enfants de la ville, là encore dans un but d’appropriation des médecins et services hospitaliers. Le problème fut non pas résolu mais rendu acceptable de manière un peu plus pacifique : 83 morts seulement ;

– les émeutes de l’hôpital de La Timone à Marseille (France), provoquées de l’intérieur cette fois, avec apparemment une union entre quelques malades et quelques infirmiers et techniciens contre la direction de l’établissement, après une décision de rationnement des médicaments. 187 morts et 224 blessés. Comme ailleurs, on exigeait un meilleur accueil de certaines populations ; la loi du plus fort prévalait.

Mais toute la violence du monde n’a jamais multiplié les bras des médecins et les dollars pour les payer. Le problème, très prévisible au demeurant depuis les années 2000 au moins, restait le même : trop de patients. Après avoir épuisé tous les endettements possibles, on ne pouvait plus payer l’addition : il fallait donc renoncer au repas, ce que certains n’acceptaient pas.  

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L’école était elle confrontée à un triple problème :

– les élèves n’obéissaient plus et n’avaient plus la volonté d’apprendre ;

– les programmes scolaires n’étaient pas adaptés à ces post-humains (individus au cerveau atrophié par la numérisation de leur vie) ;

– les budgets étaient en diminution, car les États en faillite.

Ce qui augmenta en revanche, dès l’année 2029, c’est l’absentéisme, qui alla même rapidement jusqu’à la déscolarisation chez de nombreux adolescents. Les punitions, avertissements et autres exclusions, pas plus que les rendez-vous avec les psychologues et les conseillers, ne purent empêcher des jeunes écervelés de profiter du chaos général pour déserter les bancs du collège et du lycée. Ceux dont les parents étaient absents ou impuissants devinrent incontrôlables. Les services sociaux, débordés par l’augmentation considérable (jusqu’à 500 % !) des demandes de soutiens (familiaux, financiers, sociaux…), n’arrivaient pas à suivre des jeunes rebelles qui cherchaient à s’extraire des institutions, une tactique qui aboutissait le plus souvent à deux résultats au bout de quelques mois : la vie dans la rue ou l’allégeance à un gang. S’il n’étaient pas vite sauvés par une rencontre, une prise de conscience, une incarcération et une réinsertion, ces despérados devenaient en quelques années des électrons dangereux et imprévisibles, à peu près irrécupérables.

L’école faisait ce qu’elle pouvait avec ce qui restait comme élèves et comme profs. Des examens sanctionnaient toujours des études, mais ils ne signifiaient plus grand-chose. Un diplôme ne garantissait aucune embauche, aucun avenir. D’autant qu’on assista dans plusieurs pays à un phénomène impensable quelques années plus tôt : la disparition de l’université, notamment en France, en Angleterre et en Italie, trois pays qui avaient pourtant été les créateurs de cette noble institution du savoir, 900 ans plus tôt.

L’explication est assez logique. Dès avant l’effondrement économique de 2029, l’utilité des universités était contestée, parce que les connaissances qu’elles apportaient aux étudiants étaient peu monnayables sur le marché de l’emploi d’une part, trop éloignées de la culture (ou de l’absence de culture) de ces étudiants d’autre part. Pour contrebalancer ces décalages de plus en plus prégnants entre savoirs académiques, nécessités professionnelles et comportements individuels, des liens avec les entreprises avaient été tissés, sous forme de stages obligatoires, d’alternances théoriques et pratiques, de séjours à l’étranger, d’immersions ici ou là… Mais il était logique de pousser la logique un peu plus loin et de finalement tout miser sur ces contacts avec le réel, d’autant que les intelligences artificielles suppléaient les cerveaux humains, pardon surclassaient les humains, pour synthétiser les savoirs théoriques, quels qu’ils soient et à volonté.

Je reproduis deux citations de personnalités de l’époque, qui montrent ce changement de paradigme quant à l’enseignement :

– Nicolas Sadirac, ex directeur général de l’École 42 (informatique et numérique pour les jeunes déscolarisés), fondée par l’entrepreneur Xavier Niel (fondateur des groupes Free et Iliad), affirmait ainsi : « … Le fait même de savoir n’a plus aucune valeur… Toute la valeur réside dans la capacité à créer et à être empathique… Apprendre ne sert à rien, c’est même dangereux et ça rend idiot… Donnez un trombone à un enfant de 3 ans élevé en Occident, il a 30 idées. On lui redemande à 12 ans, il en a dix fois moins. Pourtant les idées il les a toujours, il n’ose simplement plus s’exprimer… Il suffit de redonner confiance… Tous les patrons des plus grandes boîtes du monde savent que l’enjeu majeur est de trouver les bons talents pour ne pas mourir. Désormais, il suffit d’un mec avec une bonne idée pour briser un empire industriel. L’enjeu des grandes structures va être d’intégrer dans leur chaîne de valeur ces gens créatifs qui les aident à s’adapter » ;

– Jacques Attali, Français également, écrivait : « … une partie de plus en plus importante des cursus d’enseignement, dans pratiquement tous les domaines, est de plus en plus composée de stages dans des entreprises, rejoignant ainsi l’enseignement professionnel. Évolution plus récente, dans de très nombreux pays, en particulier là où les études supérieures sont financées par les étudiants, des entreprises viennent expliquer aux meilleurs lycéens en fin d’études secondaires (à la sortie du collège aux États-Unis) qu’ils n’auraient rien à gagner à s’endetter pour entrer dans une université alors que l’entreprise se propose de les engager tout de suite, de les former, de les rémunérer, arguant aussi que les universités ne sauraient avoir le même niveau de compétence dans les technologies de pointe… L’entreprise est donc, subrepticement en train de devenir le cadre, d’abord partiel, puis total, de l’enseignement supérieur. Cela pourrait entraîner l’effondrement des systèmes d’enseignements supérieurs, qui perdront leurs meilleurs élèves et leurs meilleurs enseignants, et des sources de revenus » ;

Quant à Peter Thiel, acteur incontournable de la tech américaine du début XXIe siècle, fondateur du système de paiement PayPal, premier investisseur de Facebook, Open AI et Deep Mind, il a offert lui chaque année entre 10 et 20 chèques de 100 000 dollars à des étudiant.e.s, entre 2010 et 2030, pour développer un projet, à condition… qu’ils arrêtent leurs études. 

Ainsi le fruit était mûr, trop mûr. Quand les crédits vinrent à manquer, les États cessèrent de financer toute une série de masters, cursus et enseignants en sciences humaines, considérés comme non indispensables. Les budgets publics ne pouvaient pas, n’avaient pas à, payer des professeurs et des thèses sur la sculpture grecque ou les rites païens du Moyen Âge. Mais assez vite, entre 2030 et 2045 selon les États, on cessa de financer tous les établissements d’enseignement supérieur, même les cursus scientifiques, laissant cette tâche aux entreprises, aux parents, aux étudiants, éventuellement aux collectivités territoriales. L’université était un luxe qu’on ne pouvait plus se permettre, une désuétude, une inutilité.  

Est-ce que le niveau général en pâtit ? Certaines connaissances furent perdues, oubliées, c’est évident. Mais tout était chamboulé à l’époque, tout le système économique et social était remis en cause, parce qu’on en avait abusé au lieu de le ménager pour le préserver. La destruction des cerveaux, la disparition d’une culture dite générale, furent davantage dues aux aliénations numériques qu’à la fin des universités, conséquence logique à la fois de la perte d’appétence pour les savoirs non directement utilitaires et de l’impossibilité de les financer pour 10 milliards de post-humains. 

(La semaine prochaine : II-1-D – Au milieu du chaos, l’étonnante émancipation des pays du sud)

5 commentaires

  1. Effrayant et assez déprimant. On s’accroche en se disant que tout ça finira bien à un moment ou à un autre.

    Nous verrons plus tard si la phrase attribuée à Churchill, « Il ne faut jamais gaspiller une bonne crise« , se vérifie.

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  2. sans doute ne faut-il pas faire l’autruche en effet. Et votre récit est une remarquable manière de nous responsabiliser.esperons un sursaut cependant, que quelques humains hors du commun sauront montrer aux autres que le partage et la bonté valent mieux que la cupidité et la méchanceté

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    1. Essayer de déduire les conséquences de nos choix et comportements actuels peut aider à nous préparer à ce qui nous attend, voire, si la prise de conscience est suffisante, susciter des remises en cause qui permettront d’éviter le pire.

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