Il n’est jamais trop tard pour mourir (chapitre III)

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III – Un village de fous ?

Sur la place du village, la confusion était à son comble.

– C’est le curé ?

– Mais non, il, est là le curé !

– Il parait que c’est un pendu.

– Un pendu ? Té ! T’es pas au marché de Brive, ici !

– C’est un moine.

– Est-y mort ou pas ?

Autour des gendarmes et des pompiers qui gardaient l’entrée de l’église accolée à l’abbaye, se pressaient habitants, artisans et commerçants de la commune. Le maire et plusieurs de ses adjoints étaient là. Les membres permanents de la communauté restaient eux à l’intérieur des bâtiments conventuels. Toutefois, on notait des mouvements de véhicules à l’arrière, par le portail qui donnait sur la route de Tulle.

Quand elles arrivèrent sur la place, les trois voitures du commissariat de Brive ajoutèrent à l’excitation. Les habitants éberlués virent descendre huit hommes sanglés comme s’ils partaient pour une mission commando – l’équipe de l’intervention prévue à l’Intermarché n’avait pas eu le temps de se changer –, un grande baraque mi play-boy mi-voyou – l’inspecteur principal Plante – et un quinquagénaire barbu peu athlétique – le commissaire Chautard.

– C’est çuila qu’a arrêté le tueur de Brive !

– Il a mis le temps…

On s’écarta devant les policiers, qui n’avaient pas l’air de rigoler.  Un homme cependant s’approcha :

– Ah, commissaire ! Paul Massy, maire d’Aubazine. Quelle histoire !

Les maires, grimaça Chautard en avisant le type, sont certes indispensables à la démocratie. Il tendit une main molle et continua son chemin. Des gendarmes se mirent au garde-à-vous. Plante ordonna :

– La Teigne, Gégé, Florian, vous vous postez là-devant. Flandin, tu recueilles les témoignages. Franck et Gibraltar, faites le tour et voyez les accès à sécuriser. 

Les autres suivirent le commissaire et entrèrent dans l’église. La pénombre les saisit, de même que l’odeur âcre de l’encens, de la pierre et de l’humidité mêlées. Chautard hésita sur le chemin à suivre quand il entendit et aperçut un regroupement en bas à gauche du transept. Il était à la moitié de la nef quand il vit un uniforme venir à lui :

– Mes respects, Commissaire. Rivalet, Beynat.

Le commissaire tendit la main et attendit que le capitaine de gendarmerie fasse demi-tour et le conduise au cadavre, puisque cadavre il y avait. Les deux hommes ne furent pas long à arriver sur les lieux. Deux gendarmes, ainsi qu’un moine, une femme en prière et une en sanglots, se redressèrent et s’écartèrent. 

– Voilà, dit le capitaine en tendant un bras. Il était dans l’armoire, ici. Et il a roulé par terre quand le curé a ouvert.

Le commissaire jeta un œil au meuble ancestral, qu’il avait déjà regardé lors d’une visite de l’église des années auparavant, puis s’agenouilla près du corps sur le sol. Une douleur lui transperça les reins, mais personne ne devina la raison de son rictus. Il découvrit un quinquagénaire, peut-être sexy, plutôt bien de sa personne. « Devait pas avoir mal aux reins, ce type ».

Il posa deux doigts en pince autour de la gorge. Pas de doute, l’homme était mort. Le visage était sans expressions et sans blessures. Le commissaire ouvrit un pan de la veste, regarda le torse et le ventre. Il tâta les jambes ensuite. Aucun signe extraordinaire n’apparaissait, à part les doigts de la main droite, écrasés et bleuis au niveau de la deuxième phalange.

– Ils étaient coincés dans la porte, indiqua le capitaine Rivalet.

Chautard se redressa, se plaça derrière la tête du gisant, s’agenouilla de nouveau, l’attrapa aux épaules et le mit en position assise. Tout en le retenant, il palpa son dos. Il ne décela rien de particulier, si ce n’est que le corps ne respirait plus. Et qu’il était un peu raide. Un peu froid aussi. Dans la poche intérieure gauche de la veste, Chautard, avec un mouchoir en papier, saisit un portefeuille, qu’il tendit au capitaine Rivalet :

– Vous pouvez me garder ça deux minutes ?

Le commissaire reposa le corps et se releva, en se tenant les reins. Il fit quelques pas pour examiner l’intérieur de l’armoire. On le regardait sans rien dire. Il s’adressa au gendarme, qu’il attira de côté :

– On sait qui c’est ?

– D’après le curé de la paroisse, un médecin. Sa femme est là.

Le capitaine désigna d’un œil la femme qui pleurait.

– Il est de la commune ?

– Non. C’est un ponte en retraite. Le professeur Mila. Il fréquentait l’abbaye. Enfin la communauté, vous savez…

– Les Ailes du Seigneur ?

– Les Voix. Les Voix du Seigneur. 

– Ah. C’est le curé qui a découvert le corps ?

– C’est d’abord un moine. Il a aperçu les doigts qui dépassaient de l’armoire vers 6 heures. Et il a été chercher le curé.  

– Et pourquoi ces deux imbéciles ont-ils ouvert eux-mêmes ?

– Euh… Je me demande si la réponse ne se trouve pas dans votre question, Commissaire.

– Rrrghh… Où s trouves ces deux irresponsables ?

– Le curé est retourné chez lui car il doit partir à Tulle pour un rendez-vous avec l’évêque. Le moine est – le capitaine regarda sa montre – à la séance de prière de la matinée dans le chapelle de l’abbaye. 

Le commissaire fronça les sourcils. Et pensa à la phrase d’un grand-oncle qui affirmait : « L’embêtant de la messe de 7 heures, c’est qu’elle coupe la matinée ». Qu’est-ce que c’était que ce pataquès ? Cela avait tout l’air d’une mauvaise farce. Qu’est-ce qu’il fichait là avec ses hommes équipés jusqu’aux dents ? Le ponte n’était-il pas simplement mort d’une crise cardiaque ? Certes, il avait été enfermé, ou s’était enfermé, dans une armoire du XIIe siècle. Peut-être était-ce un expérience qui avait mal tourné, du style de celle de ces Irlandais qui se faisaient enfermer 24 heures dans la cabine d’un pub avec de la bière pour toute compagnie ?

Dans l’immédiat, plusieurs décisions s’imposaient au professionnel qu’il était : faire venir la police scientifique pour qu’elle effectue tous les relevés possibles autour du corps et de l’armoire, peut-être même dans toute l’église. Cela impliquait de se taper les Limougeauds une fois de plus. Combien faudrait-il de crimes pour que l’on dote Brive d’un service de police digne de ce nom ? Il fallait aussi recueillir les témoignages de ceux qui pouvaient avoir vu ou entendu quelques chose en rapport avec le décès, interroger les deux olibrius qui avaient alerté les secours, s’intéresser au parcours de la victime, et, avant, répartir les tâches et donner les consignes. 

– Plante, vous appelez Ramond à Limoges. Vous lui dîtes qu’on a besoin de la P.S. en urgence, on ne peut pas laisser longtemps ce macchabée là où il est. Vous restez là jusqu’à ce qu’ils arrivent et vous sécurisez les lieux. Je vais de mon côté questionner les curés. Et l’épouse dans un deuxième temps, je pense.

– Et qu’est-ce qu’on fait des paysans ? demanda l’inspecteur à voix basse en montrant les gendarmes du menton.

– Je vais les charger de l’enquête local auprès de riveraines. Le capitaine n’a pas l’air trop obtus. Allez, sortons d’ici. 

Des groupes de badauds s’étaient formés sur la place. Et devant chaque commerce, d’autres personnes commentaient et s’interrogeaient. Le commissaire parla encore deux minutes avec Plante, deux avec le capitaine Rivalet, puis se dirigea vers l’entrée de l’abbaye.

– Je vous suis, avait dit le maire. Je vais vous guider. 

– Non, merci, avait répondu Chautard. Il vaut mieux que je sois seul. 

– Vous êtes sûr ?

– Sûr.

Paul Massy était vexé. Cela n’avait pas d’importance. Le commissaire poussa la porte en bois. Il pensait la trouver fermée, mais elle s’ouvrit. Il déboucha dans une sorte de bureau d’accueil où il n’y avait personne. Il sortit par une autre porte et se retrouva sur un bord du jardin intérieur. Il imagina un instant le commissariat dans de telles grandeurs. La majesté des lieux atténuerait les violences, les mensonges et les méchancetés de ceux qui seraient conduits là. Les interrogatoires se dérouleraient sous forme de confessions et l’on rédigerait les rapports sous l’inspiration divine…

En attendant, il s’agissait de trouver le frère Vincent, l’homme qui avait soi-disant découvert le corps dans l’armoire. Le commissaire ne savait pas où se diriger. Il décida de longer le bâtiment par la droite, côté intérieur, et d’entrer quand il trouverait une ouverture. 

Au bout d’une trentaine de mètres, il poussa une petite porte vitrée, qui donnait sur un couloir nu. Il partit à gauche, pour ne pas repartir dans la direction d’où il venait. Il eut une impression de vide, de fraîcheur aussi. Le sol était de pierre, les murs de plâtre. Il avança et finit par trouver un couloir tout aussi long, qui partait en angle droit. Il le prit. 

Il se trouvait maintenant dans l’aile nord de l’abbaye. Quelle longueur avait-il, ce corridor ? 30 mètres ? 50 mètres ? 80 mètres ? Il finit par apercevoir des marches qui partaient à droite. Il monta. Il y avait des sculptures à mi-étage, quelques gravures au mur. Il déboucha au premier étage, plus chaleureux malgré le sol de galets. Des portes se présentaient sur la gauche. Il frappa à la première. Comme on ne répondait pas, il baissa la poignée. C’était un bureau de type secrétariat. Il ferma. La pièce suivante était une chambre. Un lit une place métallique, une table de chevet, une armoire, un bureau, une chaise, quelques livres et papiers, un coin salle de bains. La fenêtre donnait sur les collines surplombant la vallée de la Corrèze. Les portes suivantes ouvraient sur d’autres chambres.   

Le commissaire redescendit. Au rez-de-chaussée, il entendit des voix. Étouffées, mais distinctes. Des voix à l’unisson. Qui psalmodiaient. C’était eux. L’office. Le commissaire s’approche d’une port en bois, plus épaisse que les autres et à deux battants. Fallait-il attendre qu’ils aient fini ? Mais combien de temps ça durait, leur truc ? Il tira sur la poignée droite et pénétra dans la pièce.

Une dizaine de personnes, certaines en chasuble d’autres non, se tenaient debout les paumes en l’air aux premiers rangs de deux travées. Un homme en aube était un peu décalé sur la gauche et semblait guider l’assemblée. Chautard se dirigea vers lui.

– … Prends pitié de notre faiblesse. Donne-nous la force pour surmonter les épreuves. Nous implorons ta miséricorde sur nos péchés. Et ta bonté pour tous ceux qui sont dans la souffrance…

– Rrrgggghhh… Excusez…

Sans interrompre sa litanie, le prieur jeta un œil sur l’inconnu qui osait troubler la prière, sans respect pour les règle saintes et le recueillement des âmes. Les autres firent comme si rien ne se passait. Ils gardaient les yeux mi-clos, les mains tournées vers le haut.

– Nous qui réclamons ton secours, Mon Dieu, accueille…

– Excusez, reprit Chautard, je cherche le frère Vincent.

Livre en main, continuant à parler – « que ta grandeur permette à chacun de retrouver sa place dans … – le prieur se dirigea vers un homme, le toucha d’un bras pour le ressusciter, lui fit un signe de tête. Le frère Vincent, s’il s’agissait bien de lui, sembla si frêle au commissaire qu’il se demanda comment le moine arrivait à soutenir le robe longue et lourde qu’il portait.

– Dites-lui de me suivre, demanda le commissaire, qui avait suivi lui aussi.  

Chautard regagna la sortie, et fut bientôt rejoint par le maigrichon enrobé, qui avançait mains jointes et yeux mi-clos. Les deux hommes se retrouvèrent à l’extérieure de la chapelle. Le commissaire se présenta puis interrogea :

– C’est vous qui avez découvert le corps ?

– Le corps ?

– Rrrgghhhh… Revenez sur terre s’il vous plait.

– Ah oui, le corps. Pardon. Je pensais au corps du Christ…

Qu’est-ce que c’est que ce zigotto ? pensa Chautard.

– Est-ce qu’il y a un endroit où on peur s’asseoir ?

– Le réfectoire. S’asseoir, le réfectoire : ça rime.

Le commissaire baissa un sourcil, en leva un autre. En voilà un qui en semble pas perturbé par la mort des autres, se dit-il. Frère Vincent le précéda dans le jardin. Chautard remarqua ses pieds nus. Il regarda autour de lui. Par moments, la vie monastique le tentait. Cette abbaye ne semblait pas close. On y entrait sans difficultés apparentes. Et elle était de plain-pied avec la campagne environnante.

Ils arrivèrent dans ce qui semblait une salle à manger.

– Il doit rester du café, dit l’ecclésiastique. Asseyez-vous, Inspecteur.  

Le commissaire ne se formalisa pas de sa rétrogradation par le moine, dont il se demanda quel était le grade au sein de la confrérie. Le va-nu-pieds revint avec deux tasses à demi-remplies, qu’il posa sur une table rectangulaire en bois brut. Le commissaire s’assit sur un banc placé devant, mais le frère Vincent se contenta de s’appuyer d’une fesse sur la table. 

– Je n’aime pas m’asseoir, dit le frère Vincent, qui avait compris au regard du policier qu’il devait s’expliquer.

Chautard mit les deux mains sur la table et se leva en repoussant le banc, qui bascula et tapa le sol de pierre dans un bruit renforcé par l’écho. Le commissaire posa alors lui aussi une moitié de cul sur la table, bien plus lourde que celle de son interlocuteur. Son rein droit le lança et il grimaça. Ce moinillon allait lui bousiller la santé.

– Bon. Racontez-moi comment vous avez trouvé le corps dans l’église. Le corps, vous savez…

Le moine sembla faire un effort pour rassembler ses pensées.

– J’ai vu les doigts qui dépassaient de l’armoire.

– Quand ?

– À 6 heures.

– Que faisiez-vous dans l’église à 6 heures ?

– Je terminais ma première prière de la matinée, comme chaque jour.

– On l’ouvre souvent, cette armoire ?

– Je ne l’ai jamais vue ouverte depuis que je suis là.

– D’après vous, comment le défunt a-t-il pu entrer là-dedans.

– Ça, il n’y a que le Seigneur pour le dire.

Le commissaire leva un sourcil et inspira. Calme, Tarchau, calme.

– Je verrai le Seigneur plus tard. Pour l’instant, c’est vous que j’interroge. Quel est votre nom, d’ailleurs ?

– Vincent.

– Vincent c comment ?

– Frère Vincent.

– Vincent comment, Nom de Dieu !

Le moine sursauta.

– Jésus Marie… Tolet. Vicent Tolec.

– Bon. Vincent Tolet, pourquoi avoir appelé le curé après avoir vu les doigts ?

– Ils dormaient, ici. Et je ne savais pas que le… que le professeur Mila était mort. Je ne savais même pas que c’était le professeur Mila. 

– Je repose ma question. D’après vous, comment le professeur a-t-il peu entrer dans l’armoire, se coincer les doigts et mourir ?

– Il n’y a que… Pardon. Je n’en ai aucune idée. C’est vrai que c’est croquignolet comme histoire !

– Quand vous avez ouvert, avec l’abbé, avez-vous remarqué quelque chose de particulier ? Dans l’armoire… Sur le corps… Par terre…

– Je ne crois pas. On a été secoués, pensez ! Un corps qui tombe comme ça devant vous… 

– À votre avis, c’est un accident ou un meurtre ?

– Un meurtre ? Oh, non, pas ici.

– Pourquoi, pas ici ?

– Parce que c’est la maison de Dieu. Personne ne se risquerait à tuer dans une église.

Chautard devait admettre que, en dehors des terribles actes terroristes, les meurtres dans une église étaient rares. À part celui inventé par Georges Simenon dans un livre dont il ne se rappelait plus le titre, il n’en connaissait aucun. Il savait que même les criminels les plus violents pouvaient respecter des croyances et des lieux sacrés. Quelqu’un avait-il transgressé la règle à Aubazine ? 

– Parlez-moi du professeur Mila. Vous le connaissiez ?

– Oh oui. Il venait souvent ici. C’était un homme bon. Qui avait trouvé l’humilité après des années de carrière.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Il avait arrêté la médecine alors qu’il n’était pas obligé. Il avait choisi de vivre au plus juste, de tout remettre en cause, d’apprendre et de servir.

– Hummm… Quand était-il arrivé ici ?

– Il y a quatre ou cinq ans. C’était un bon médecin. Et puis il a tout laissé pour se mettre au service des autres, et de Dieu.

– C’est-à-dire ?

– Il se dévouait pour nos activités.

Respire, Tarchau, respire.

– Éclairez-moi s’il vous plait, frère Tolec : les voix du Seigneur ne me pénètrent pas.

– Vincent. Frère Vincent.  

– Quelles activités, putain ?!

Le frère Vincent, Tolec, recula sa fesse sur la table, de peur que le commissaire accompagne son énervement d’un geste qui pourrait lui faire mal.

– Spirituelles, mais aussi matérielles. Nous lui devons l’aménagement de la chapelle, ainsi que la réfection de toutes les chambres. Il savait trouver les hommes capables d’apporter leur savoir-faire dans différents domaines. Et puis il a animé plusieurs groupes et commissions.

– Sur quels thèmes ?

– La place de la foi, le corps et l’esprit… Des choses comme ça. Très intéressantes. 

– Est-ce qu’il était membre de la direction de votre communauté ?

– Il était responsable des finances.

– Quand est-ce que le professeur Mila a été vu ici pour a dernière fois ?

– Ben, ce matin.

– Oui, mais il était morts. Quand est-ce qu’il a été vu vivant ?

Le commissaire n’avait pas emporté son ordinateur, qui lui manquait. Il avait en secours un carnet et un crayon, qu’il utilisa ici. Il entrerait les informations recueillies dans un fichier Word quand il serait de retour au bureau. Il s’était mis debout pour noter.

– Hier soir, il a retrouvé le président et Janis à 20 h 30 pour examiner les comptes et les questions de budget.

– À quelle heure a-t-il quitté l’abbaye ?

– Je ne sais pas. Il faudrait demander au président. Ou à Béatrice, la secrétaire. 

– À votre avis, quelqu’un pouvait-il souhaiter la mort du professeur Mila ?

Le commissaire avait comme technique de faire participer à l’enquête toutes les personnes qu’il rencontrait. Il utilisait souvent les formules « d’après vous », « à votre avis », et même « si vous étiez à la place de… ». Cela obligeait les témoins ou les suspects à se dévoiler, tout en les maintenant dans de bonnes dispositions grâce à la confiance qui leur était accordée.

– Comment peut-on vouloir tuer son prochain… répondit le frère Vincent.

– Je peux vous assurer que de très nombreuses personnes souhaitent tuer leur prochain. Heureusement, bien peu passent à l’acte. En l’occurrence, il est probable que M. Mila ait été assassiné. Avez-vous une idée de la personne qui aurait pu commettre cet acte ?

– Mais non ! Aucune ! C’est tellement étranger à notre conception de la vie.

– Combien de personnes vivent ici en permanence ? 

– Eh bien… En ce moment, Janis, Sœur Thérèse, Xavier, Jeanne, François, le père Sargon. Pour quelques semaines, nous avons deux compagnons de Taillé. Et puis la journée il y a Béatrice, la secrétaire. 

– Et vous-même.

– Ah oui : et moi-même. 

– Comment est-ce qu’on peut entrer dans l’abbaye ? La porte sur la place est-elle toujours ouverte ? Il y a une demi-heure, j’ai pu entrer sans sonner. 

– Jusqu’à la Toussaint, l’accueil est ouvert entre 9 heures et 12 heures, et entre 14 heures et 17 heures, pour les visites. Sinon, il y a un grand portail derrière, route de Tulle, pour les voitures. Après le parking, il y a une porte avec une sonnette.

– Je suis enté dans l’abbaye par la porte de la place à 9 h 50, comment se fait-il qu’il n’y ait eu personne dans le bureau d’accueil ?

– Parce que nous n’avions pas fini notre office, exceptionnellement décalé en raison de… du… de l’incident.

– L’incident, oui. Rrrrggghhh… Dernière question pour l’instant : qui connaissait le mieux le professeur Mila ici ?

– C’est un homme qui ne parlait jamais de lui. Et ici on ne pose pas de questions aux gens sur leur passé s’ils n’en parlent pas d’eux-mêmes.

– D’accord, mais avec qui était-il ami ?

– Nous sommes tous frères…

– Quel était son interlocuteur le plus régulier ?

– Le président, peut-être.

– Qui est ?

– Georges. Georges Tip.

– Il vit ici, ce Tip ?

– Non, il vient le dimanche et une ou deux fois dans la semaine. Il était là hier soir. Il vit à Brive.  Il est entrepreneur. Il construit des maisons, des lotissements.

Chautard referma son carnet et demanda au frère Vincent de le conduire à l’endroit par lequel on accédait à l’église depuis l’abbaye. 

– Je lave les tasses et je suis à vous.

Qu’il était crispant, ce type ! Il escorta cependant son hôte jusqu’au bout du couloir du premier étage et appuya sur le bouton qui déclencha l’ouverture du mur comme par enchantement. 

– Beaucoup de gens connaissent ce passage ?

– Non. Mais l’escalier est visible de l’église. Attention, il n’y a pas de lumière.

Chautard suivit non sans prudence le moine qui semblait ne pas toucher le sol. Avec ses pieds nus, il valait peut-être mieux.

Avant d’arriver au bas de l’escalier, le commissaire aperçut le capitaine Rivalet et deux de ses hommes qui gardaient le corps, sur lequel un drap avait été posé. On aurait dit un suaire. La pleureuse et la prieuse avaient disparu. La lumière du matin atténuait l’éclat des ampoules électriques, qui restaient allumées. Cette scène étonnait par le fait qu’elle ne se trouvait pas sur l’autel, mais à même le sol, dans une travée à gauche. La vénérable armoire se situait à une dizaine de mètres de l’escalier. 

Chautard demanda au moine :

– Ce matin, vous n’avez vu les doigts dépasser qu’au retour de votre prière, pas en y allant ?

– C’est cela.

– D’après vous, quelqu’un aurait-il pu placer le corps dans l’armoire pendant que vous vous recueilliez ?

– Il est vrai que je sais m’extraire de nos pesanteurs terrestres. Mais tout de même. J’aurais entendu, et vu.

Le commissaire inspecta l’armoire de nouveau. Regarda, renifla. Puis il se pencha sur le corps. Releva le drap, inspira. Il toucha le poignet, essaya de faire jouer l’articulation. Elle resta bloquée. Pas encore de signe de décomposition, mais un corps déjà froid et raide. La mort pouvait bien remonter à minuit, un peu avant ou un peu après. Or, la veille au soir, le professeur Mila participait à une réunion à l’abbaye.

Le commissaire se redressa, une main sur le rein droit.

– Dites, M. Tolec, on n’a pas vu la voiture du professeur, hier soir ou ce matin ?

– Si, justement. Quand j’ai appris la mort de notre frère à Béatrice, la secrétaire – elle est sous le choc, la pauvre – elle m’a dit qu’elle avait aperçu sa voiture sur la place ce matin, ce qui l’avait étonnée. 

– Et c’est maintenant que vous le dites ?

– C’est important ?

– Qu’est-ce que c’est comme voiture ?

– Je n’y connais rien, mais je crois qu’elle a parlé de Mercedes.

Le commissaire abandonna le frère Vincent et se rabattit sur le commandant de gendarmerie :

– Dites, Capitaine. Pouvez-vous mobiliser quelques-uns de vos hommes pour interroger les riverains sur la soirée d’hier ? Demandez notamment si quelqu’un a vu le professeur Mila à proximité de sa Mercedes et quelque chose de particulier à ce moment-là. Elle doit être là, d’ailleurs, cette Mercedes, allons voir.

Le gendarme et le policier remontèrent la nef, sortirent de l’église et se retrouvèrent sur la place. Deux hommes et une femme se ruèrent sur eux.

– Merde, les journaleux, lâcha tout fort le commissaire.

Plante s’interposa :

– Patron, j’ai pu les empêcher de pénétrer dans l’église, pas d devenir sur la place.

– Je sais bien.

Une caméra tournait déjà. Le reporter d’images de France 3. Et la journaliste de cette chaîne. À côté d’elle, un journaliste de La Montagne.

– Qu’est-ce qui se passe, Commissaire ? Qui est mort ?

– C’est vraiment un crime ?

– Une nouvelle affaire Rambert ?

Le commissaire leva une main qui signifiait : « Pas de commentaires ».

– Allez, Commissaire, juste quelques mots, c’est important. 

– Commissaire !

Chautard avança sur le côté parking de la place. Les badauds, moins téméraires que les cancrelats des médias, s’écartaient devant lui. Il trouva ce qu’il cherchait. Une Mercedes. Un modèle datant de plusieurs années, mais en bon état. Il essaya d’ouvrir. Fermé. Il regarda sur la carrosserie et par terre, à la recherche de sang ou de tout autre indice. Il ne remarqua rien. 

– Plante, il y a des chances que ce véhicule soit celui du défunt, le professeur Mila. Demandez à la secrétaire de la communauté, elle saura vous dire. Si c’est bien cela, bouclez le périmètre autour de la voiture. Il faudra que les Limougeauds la passent au peigne fin. Surveillez tout cas, je vais chez le curé.

Chautard prit congé du capitaine de gendarmerie et s’en fut au presbytère, dont on lui avait indiqué la situation. Comme le frère Vincent quatre heure plus tôt, il tira le fil de fer qui pendouillait à côté de la porte ; celle-ci s’ouvrit sur l’abbé Duchamp.

– Commissaire Chautard.

– Ah… Bonjour. C’est que… Monseigneur l’évêque…

– Monseigneur l’évêque attendra.

– Hein ? Je… Bon… Entrez.

Le commissaire se retrouva dans un petit couloir sombre.

– Par ici, mon fils. Vous permettez que je vous appelle mon fils ?

– Si vous n’avez pas peur du ridicule, oui, mon père.

Le père précéda le fils dans la cuisine et tira une chaise en l’invitant à s’asseoir. 

– Excusez-moi. J’allais me faire un café. Je n’ai même pas eu le temps de petit-déjeuner ce matin. Voulez-vous partager un bol et une tartine avec moi ? 

– Rrgghhh… Non, merci. Je dois redescendre à Brive dès que possible.

– Ah, la vie trépidante des policiers !

Il se fout de ma gueule ? se demanda Chautard.

– J’imagine que les curés de campagne ne sont pas non plus sans occupations.

– C’est vrai. Je cours beaucoup. Ou plutôt je marche.

– Il faut marcher. 

Le prêtre marcha jusque’à la cuisinière et se saisit d’une bouilloire.

– Vous en voulez vraiment pas un café ? Un Ricoré, pour être plus précis.

– Non. En revanche, si vous aviez un peu de frais…

– Ah ! Je vais vous servir un verre de vin !

– Vous n’auriez pas plutôt…

– De l’eau ?

– Euh… Avec un peu de whisky ?

– Du whisky ? Je ne crois pas que j’aie ça. Non. Par contre… Attendez… 

Le prêtre quitta la cuisine, traversa le couloir, chercha dans un placard. Du moins c’est ce que déduisit le commissaire des bruits qu’il entendit. 

– Du Martini ! s’exclama le prêtre en revenant. Une paroissienne m’a offert la bouteille l’autre jour. Elle m’a dit qu’elle buvait un peu de ce breuvage à chaque insomnie et que ça faisait des merveilles. Moi qui dors comme un loir, je n’en ai guère l’usage. Vous allez l’inaugurer, Commissaire.

Chautard fit une moue que l’abbé ne vit pas. L’ecclésiastique dévissa le bouchon et attrapa un verre qu’il remplit jusqu’en haut.

– C’est de l’alcool, mon père.

– Oh, ça ne doit pas être bien fort ! Allez, j’en prends une lampée pour vous accompagner ! Il faudra que je remercie cette bonne Mme Vérot.

Le commissaire pencha les lèvres sur le breuvage et réprima une grimace. Bien fait, Tardchau, ça t’apprendra à vouloir boire de l’alcool à 9 heures du matin. 

– N’est-ce pas que c’est bon ? s’enquit le prêtre en claquant la langue.

– Délicieux. Rrrggghhh… Racontez-moi ce que vous avez vu et fait dan l’église ce matin. Commencez, s’il vous plait, au moment où le frère Vincent a sonné à votre porte. Si c’est bien ainsi que cela s’est passé.

Et le prêtre relata avec une précision que le commissaire ne pouvait vérifier, mais qu’il remarqua, sa découverte du petit matin. 

– L’armoire, qui en a les clés ?

– L’abbaye a un jeu, j’en ai un autre. L’armoire, si elle est dans l’église, appartient à l’abbaye.

– Je n’ai rien vu à l’intérieur. Elle est censée contenir quelque chose ?

– À ma connaissance, non. Mais je n’ai pas dû l’ouvrir depuis des années. Même pour les cérémonies du 850e anniversaire d’Étienne, le premier ermite d’Aubazine, je ne l’ai pas ouverte.

Le commissaire commençait à échafauder des hypothèses : un cambrioleur surpris pouvait avoir tué le professeur Mila et l’avoir mis là (le commissaire Chautard aimait à jouer avec les sonorités). À moins qu’il ait été assassiné de sang-froid et porté dans le meuble pour y être caché. Dans les deux cas, quatre doigts étaient restés coincés dans la porte. Mais comment avait-il été tué ? Aucun stigmate n’apparaissait sur son corps. Il faudrait attendre les conclusions des légistes de Limoges. 

Le commissaire osa une seconde gorgée de Martini. Le truc était affreusement sirupeux à cette heure, et il préféra renoncer. Il questionna encore quelques minutes le curé. Comme face au moine aux pieds nus, le commissaire était surpris par le naturel avec lequel l’abbé Duchamp acceptait ce cadavre. Ces deux olibrius lui avaient-ils tout dit ?

– Dans quel état était le frère Vincent quand il est venu vous chercher ?

– Normal. Je veux dire : comme d’habitude.

– C’est-à-dire ?

– Frère Vincent est souvent un peu loin des contingences temporelles…

Vous aussi, eut envie d’ajouter Chautard. Après tout, c’était peut-être la foi qui procurait ce détachement. Une fois de plus, Chautard fut tenté par ces spiritualités qui vous mettaient à l’abri des attractions terrestres. Le problème est qu’il les trouvait infondées ; il n’arrivait pas à y croire.

Il se leva. L’abbé l’interpella :

– Mon fils, vous n’avez pas fini votre apéritif ! 

– Excusez-moi, mon père, j’ai présumé de mes forces. Et je dois garder les idées claires.

– Vous n’avez pas aimé. Ce n’est pas grave. Moi, je trouve ça délicieux. Je me demande si je ne vais pas m’en servir comme vin de messe. 

Chautard quitta le presbytère et rejoignit la place de l’église, qui était aussi la place de l’abbaye. Il regarda les deux monuments, dubitatif. Il n’échappa pas aux appareils et à la caméra. Et sans doute à quelques smartphones. Quel enfer les gens se préparent, pensa-t-il. Il put en revanche rester silencieux devant les micros. Il ne répondit pas davantage quand, devant la boutique du charcutier-traiteur, un individu lança :

– Qu’est-ce que c’est, Commissaire ? On tue même dans les églises, maintenant ?

Les moutons et les chiens n’eurent qu’à suivre :

– C’est une honte !

– Y’a plus de respect ! 

Les têtes s’agitèrent et un murmure circula d’une échoppe à une autre. Chautard avait l’habitude de subir les mécontentements qu’il n’avait pas provoqués. La société voulait un coupable, tout de suite. On n’acceptait plus l’aléa. Tout devait être prévu, sécurisé. Il fut surpris néanmoins de la vitesse à laquelle la colère se manifestait. En présence d’un mort, quand le décès venait d’être révélé, les riverains restaient d’habitude silencieux quelques heures, si ce n’est quelques jours. Là, aucun délai de bienséance ne semblait respecté. Cela ajoutait au côté surréaliste de l’événement. Ce mort dans une armoire de l’église, ce moine sans sandales, ce curé avec son Martini, ces médiatiques locaux avides et frustrés, ces commerçants agressifs, cela semblait une nouvelle histoire typique d’un village gaulois. 

À suivre…

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