(une enquête du commissaire Chautard)
I – Dans l’armoire de l’église d’Aubazine
(environ 20 minutes de lecture)
À 5 heures, ce mercredi 14 octobre, le frère Vincent, prieur de la communauté des Voix du Seigneur, ouvrit les yeux et fit son signe de croix. Il prononça une action de grâce et se leva aussitôt. Il ajouta un polo et un pantalon à son maillot et à son caleçon, enfila sa robe de bure et sortit de la cellule. Pieds nus, il remonta le couloir de l’aile nord de l’abbaye, premier étage. Il appréciait le contact des galets joints sous ses plantes. « Ça réveille les sangs », disait-il. Il pensait qu’il était de la sorte bien relié entre la terre et le ciel.
La joie en lui, il descendit l’escalier principal. Sa robe balayait les marches. Au rez-de-chaussée, à droite de la porte qui donnait sur l’escalier intérieur, il chaussa les sabots qui l’attendaient là et saisit un cierge qu’il enflamma avec les allumettes prévues à cet effet. Puis il tira le lourd montant de bois et avança dans la nuit.
Il connaissait par cœur chaque mètre carré de ce jardin aménagé dans une sorte de cloître à trois côtés, protégé par de hauts murs à l’Est et au Nord, par des bâtiments d’habitation au Sud et ouvert à l’Ouest sur la vallée de la Corrèze, la route Brive-Tulle, ou Bordeaux-Lyon. Le ciel et le sol étaient invisibles, mais la lueur du cierge lui suffisait pour ne pas dévier de sa direction. En fait, il aurait pu s’en passer ; il portait la flamme surtout pour montrer que sa lumière brillait à Aubazine.
« Bonjour Seigneur, murmura le frère Vincent. Je te remercie pour la vie que tu me donnes, la paix, la santé. Je ferai de mon mieux aujourd’hui pour que la journée soit belle et pour étendre ton royaume. Merci Seigneur ».
On aurait pu croire que le silence était total. Mais le frère Vincent distinguait l’écoulement de la fontaine, le roulement d’une rivière, le ronflement d’une chaudière, le grincement d’un cèdre, le battement de ses pas. Il aimait la nuit et se sentait un peu chat.
Après s’être déchaussé, et avoir posé le cierge sur un chandelier fiché dans le mur, il poussa la porte du réfectoire, qui n’était pas fermée. Au bout, des bols étaient empilés sur une table, avec les cuillères et le sucre. Le matin, chaque membre de la communauté petit-déjeunait à l’heure qui lui convenait entre 5 heures et 8 h 30, mais la plupart se retrouvaient à 7 h 30. Quitte à s’installer seul à une table, alors que les repas de midi et du soir étaient toujours pris en commun.
Le frère Vincent entra dans la cuisine. Il se dirigea vers le placard, sortit biscottes, miel et café. C’était lui qui préparait le café pour tout le monde. Du réfrigérateur, il extirpa du fromage et de la confiture. Il grignota debout, tandis que la cafetière gargouillait. Il pensait à sa journée qui commençait. Du travail l’attendait, qui ne l’empêcherait pas de prendre son temps de prière.
Après avoir bu un fond de bol de café, il quitta la cuisine, et, à la sortie du réfectoire, récupéra sabots et cierges, qu’il reposa quand il arriva dans le bâtiment principal. Il remonta au premier étage, mais, au lieu de se diriger vers les chambres, il continua jusqu’au bout du couloir. Là, il appuya sur un bouton camouflé entre les pierres. Un panneau s’écarta et une ouverture apparut. Frère Vincent s’engagea sans hésiter vers ce qui apparaissait comme un trou noir et qui était une entrée dans l’église. Un escalier descendait là, qui aboutissait dans une abside de l’allée latérale gauche. Frère Vincent emprunta les marches sans les voir. Il huma l’humidité de la pierre imprégnée de parfums de cire et d’encens. Seules quelques veilleuses donnaient un peu de lumière à l’église. Un quidam aurait été incapable d’avancer, mais ces lueurs suffisaient au frère Vincent.
Il passa devant l’armoire du XIIe siècle, considérée comme le plus ancien meuble religieux de France, se signa lorsqu’il arriva devant l’autel et s’agenouilla sur un repose-pied au deuxième rang. Il posa ses coudes sur le dossier de la chaise devant lui et la tête entre ses coudes. Il resta ainsi une vingtaine de minutes, tout en intériorité. Il se redressa ensuite et s’assit sur une chaise derrière lui. Il regardait droit devant, les yeux ouverts. Après avoir concentré ses pensées, il les laissait aller, magnifiées dans cette maison de Dieu faite pour la grandeur et le repos de l’âme.
Il se leva enfin, se décala dans la nef où il se fendit d’une génuflexion, puis s’en retourna par où il était venu. Au moment où il passait devant l’armoire du XIIe siècle, il aperçut quelque chose qui dépassait d’une des deux portes. Il l’aperçut, car la couleur était claire sur le bois sombre. Et s’il vit, c’est que la lueur d’une veilleuse fit apparaître ce contraste. Frère Vincent s’arrêta. Il fixa ses yeux sur la chose claire qui sortait du bahut, vers le bas. Il distingua… Non ?… Il fit un pas. Mon Dieu ! C’était… C’était… Une main ! Oui, une main sortait de l’armoire.
– Doux Jésus.
Frère Vincent tergiversa quelques secondes, puis se tourna vers l’autel et leva les yeux vers le retable.
– Qu’est-ce, Seigneur ?… Sais-tu à qui est… cette main ? Pourquoi est-elle ici ? Éclaire le pécheur que je suis. Montre-moi le chemin.
Le Seigneur poussa frère Vincent à remonter l’escalier et à regagner le bâtiment conventuel. Que faire, cependant ? Il était 6 h 05. Tout semblait dormir. Sans doute Janis n’allait-elle pas tarder à se lever. Puis sœur Thérèse. Et peut-être Xavier. Frère Vincent hésitait. Le responsable de la communauté ne dormait pas sur place. « Mais, se dit le moine, c’est dans l’église que se trouve cette main étonnante. C’est plutôt ce bon curé Duchamp que je devrais aller voir ».
Il reprit ses sabots et sortit de l’abbaye par la porte nord. Le presbytère se trouvait à deux pas. Un fil de fer pendait à droite de l’entrée. Il le tira. Une cloche tinta. Il attendit, se demandant comment il allait présenter les choses au curé. « C’est cocasse, cette situation ! Qu’est-ce que ça signifie, Seigneur ? ». Il refit sonner la cloche. Une minute encore, puis il distingua un raclement de pantoufles. La porte s’ouvrit.
– Qu’est-ce ?… Oh, frère Vincent ! Qu’est-ce ?… Il fallait entrer, ce n’était pas fermé.
L’abbé Duchamp avait un gros ventre, mais il était maigre. On s’en apercevait malgré la robe de chambre mal ficelée qu’il avait enfilée à la hâte sur son pyjama. Ses cheveux blancs, d’habitude coiffés en arrière, qui formaient comme un cap au centre de son front, étaient dressés à la verticale. Le frère Vincent posa son regard à lunettes sur son interlocuteur.
– Je viens de voir quelque chose d’étonnant dans l’église et je voudrais vous en parler.
– Ah ?
– En fait, précisa le prieur, je voudrais surtout vous montrer. Il faudrait que vous veniez à l’église.
– Maintenant ? Mais pourquoi ?
– Écoutez, j’ai peur de dire une bêtise et ma vision m’a peut-être joué des tours. Mais je crois que c’est important.
– Bon, si vous le dîtes. Vous devez avoir une bonne raison de venir me chercher à cette heure. Entrez, je vais m’habiller. Oh, et puis non, on va y aller comme ça. Il ne fait pas si froid.
C’est ainsi qu’à 6 h 15, ce mercredi 14 octobre, une curé en pantoufles et un moine en sabots empruntèrent la rue principale du village d’Aubazine. Un rai de lumière apparaissait derrière la vitrine du traiteur, idem derrière la porte du boulanger. Ils entrèrent dans l’église par la grand porte, qui n’était pas fermée elle non plus. Le dépouillement des édifices cisterciens les mettait à l’abri des pilleurs d’objets religieux.
Dans un recoin, l’abbé Duchamp releva deux manettes sur un compteur. Des lustres et des spots s’allumèrent. Les deux hommes remontèrent la nef.
– Où est-ce ? demanda le prêtre.
– Dans l’armoire, répondit le moine.
– La vieille armoire liturgique ?
Ils tournèrent à gauche devant l’autel. Dès lors, frère Vincent ralentit et laissa l’abbé Duchamp passer devant lui. Celui-ci ne fut pas long à percevoir le problème :
– Aaaahh !
Il répéta :
– Aaaahh !
Frère Vincent s’approcha :
– N’est-ce pas que c’est curieux ?
– Mais c’est épouvantable ! Qui est-ce ?
Frère Vincent écarta les bras.
– Vous l’avez touchée ? reprit le curé. Cette main qui dépasse, vous l’avez touchée ? Est-ce que vous avez regardé à l’intérieur ?
– Je vous attendais. Je me demande qui a mis ça là…
– Mais on ne met pas une main là ! Enfin ?!
– Vous pensez qu’il faut prévenir l’évêque ?
– Mais mon ami, c’est d’abord la gendarmerie qu’il faut appeler !
– La gendarmerie ? Dans notre église d’Aubazine ?
– Mais oui, voyons ! Si cette main dépasse, il y a des chances que la personne à l’intérieur soit… euh… ait été rappelée par notre Seigneur.
– Vous croyez ?
L’abbé Duchamp s’accorda vingt secondes de prière, immobile, yeux fermés. Puis il s’approcha plus près de l’armoire. C’était un meuble de 2 mètres de haut environ, sur peut-être 2 et demi de large. Deux portes arrondies au sommet se découpaient entre des montants épais. Quatre barres de fer forgé avec des charnières barraient le meuble à l’horizontale. Et la main, plus exactement quatre doigts, sortaient du battant droit de la porte, un peu au-dessus de la barre la plus basse, à 60 centimètres du sol environ.
L’abbé Duchamp tendit son visage. Renifla, par petits coups.
– Qu’est-ce… chuchota frère Vincent.
– Chut !
L’abbé joua de nouveau des narines.
– Ce ne sent pas.
– À cause de l’encens ?
– Non. C’est qu’il est frais. Ça ne fait pas longtemps qu’il est…
– Et s’il n’était pas mort ?
Frère Vincent avait certes un côté farfelu, mais l’hypothèse méritait d’être examinée. On ne pouvait pas s permettre d’appeler les gendarmes pour rien.
– Vous avez raison, il faut en avoir le cœur net.
– Un membre de la communauté a peut-être trouvé ici un isolement propice à la méditation. Ou peut-être un pharmacien…
– Un pharmacien ?
– Un ph… Pardon, un paroissien ! C’est l’émotion.
L’abbé Duchamp prit une grande respiration. Puis il avança les deux paumes contre les ferrailles du meuble. Deux « pattes » de fer accrochées à la troisième barre s’abaissaient sur deux serrures. L’abbé posa ses doigts. Frère Vincent était juste derrière l’abbé, qui sentait le souffle du moine dans son cou.
– Ça ne devrait pas être fermé ?
– Si. Quelqu’un a dû ouvrir sans refermer à clé. Bizarre que les doigts n’aient pas empêché la fermeture.
– Il doit y avoir du jeu, avec le temps…
– Taisez-vous donc.
L’abbé Duchamp avait posé son oreille contre le bois.
– Il y a quelqu’un ? demanda Frère Vincent.
– Mais bien sûr qu’il y a quelqu’un ! Le tout est de savoir qui. Et s’il vit encore.
Ne percevant pas le moindre bruit, l’abbé se redressa et, à deux mains, entreprit de lever la patte de fer de la porte droite, celle dans laquelle était coincée les doigts. Le métal grinça, il résistait.
– Ça manque d’huile.
De sa main droite, l’abbé maintint la patte levée, tandis qu’il posait sa main gauche sur le montant entre les deux portes. Le moine s’était encore approché, il se tenait juste derrière lui.
– On va ouvrir, affirma l’abbé.
– Vous croyez ? Pardonne-nous, Seigneur.
– Et donne-nous la force.
L’abbé saisit cette fois des deux mains la patte de fer. Mais rien ne vint. La porte semblait bloquée.
– Reculez-vous un peu, enfin !
– Je surveille les doigts.
Le curé contracta ses muscles et tira avec force. Le fer grinça de nouveau, mais le battant huit fois centenaire ne bougea pas.
– Aidez-moi, frère Vincent.
– Comment ?
– Accrochez-vous à ma taille et tirez en même temps que moi.
– Vous êtes sûr ?
– Allez !
Vincent posa ses paumes sur les hanches de Marcel.
– À trois, on tire ! Mais tirez, hein ? Cramponnez-moi, Bon D… sang ! Un ! Deux ! Trois !
Le frère Vincent n’y fut pas pour grand-chose, mais un craquement se fit entendre ; les dix centimètres d’épaisseur de la porte avaient été dégagés du tour qui les enserrait. Dès lors, le battant s’ouvrit d’un coup dans un couinement sinistre, et les deux hommes déséquilibrés tombèrent à la renverse.
– Aaaahhh !
– Bonté div…… !
Leurs cris résonnèrent dans l’abbatiale au petit matin. Il leur fallut quelques secondes pour reprendre leur esprit. Ils étaient encore assis sur la dalle glacée quand ils aperçurent un corps à quelques centimètres devant eux.
– Nom de D… chien !
– Seigneur !
Le corps devant eux était celui d’un homme de 60 ans, d’une assez forte corpulence mais sans graisse, habillé d’un pantalon de velours grosses côtes, de chaussures Weston et d’une veste en laine sur un pull en cachemire. L’éclairage était faible à cet endroit, et ils ne remarquèrent rien de particulier sur le visage. Si ce n’est son identité.
– C’est le professeur Mila ! s’exclama frère Vincent. Quoique je ne devrais pas dire professeur, il ne le permettait pas.
– Je l’ai déjà vu, dit l’abbé en se massant le coccyx.
– Mais oui, c’est un pilier de la communauté ! Un ancien chirurgien, un homme d’une haute spiritualité. Il a présidé hier soir la réunion de la commission des finances !
– Eh bien ce matin il est mort.
– Comment le savez-vous ? Peut-être que le mort dort ?
L’abbé Duchamp ne se donna pas la peine de répondre. À quatre pattes – pourquoi se serait-il levé, puisqu’il devait se baisser pour voir ? –, il fit le tour du corps en le reniflant. Il regarda les doigts de la main droite et distingua la nuance violacée des premières phalanges. Si un homme était resté sans rien dire dans une armoire avec les doigts écrasés dans la porte, et qu’après ouverture il avait roulé sur le sol sans plus de réaction, sans doute pouvait-on considérer que la vie l’avait quitté. Pourtant, aucune trace de sang ou de blessure ne semblait visible.
Le frère Vincent s’était rapproché lui aussi. Il attrapa une cheville du mort, qu’il leva pour inspecter les chaussures :
– Dites donc, les pompes…
– Ne touchez pas, malheureux ! s’écria le curé. Il ne faut jamais toucher un mort.
Frère Vincent ne savait pas si la sentence du prêtre était religieuse ou juridique, mais il lâcha d’un coup sa prise et le talon de la Weston résonna dans l’église.
L’abbé Duchamp se leva non sans peine, épousseta sa robe de chambre, puis se dirigea vers l’entrée principale.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda le moine.
– Je vais téléphoner aux gendarmes. Vous, prévenez la communauté !
– Et le professeur ?
– On le laisse là où il est ; il ne bougera pas.
– Ce n’est pas très chrétien, marmonna le moine.
Tandis que l’aube surgissait, le cafetier-buraliste, le boucher-traiteur, le boulanger-pâtissier, ainsi que l’épicier du village d’Aubazine, ouvraient leur boutique. La nuit avait été courte, ils espéraient une journée correcte.
Ces commerçants n’auraient pu vivre sans les recettes qu’apportaient le tourisme, en été surtout, et les citadins de Brive et de Tulle qui venaient le week-end, pour une balade au Canal des Moines ou une baignade au lac du Coiroux, un concert ou une messe à l’église, une retraite dans l’abbaye. Ils profitaient de la manne quand elle se présentait et géraient le quotidien ensuite, avec autant de parcimonie que de ténacité. C’était des bosseurs, qui avaient laissé la terre pour prendre ou reprendre un commerce, parfois après un passage dans une entreprise ici ou là. Ceux qui avaient hérité s’efforçaient de maintenir la boutique familiale qu’on leur avait transmise avec le reste : ça évitait les questions, pas les emmerdements.
Le café-tabac, la boucherie-charcuterie et l’épicerie, ainsi qu’un mini-salon de coiffure au milieu, formaient le côté droit de la place quand on venait de Brive, ou plutôt le côté est. Le côté sud, où arrivait la route de Brive, était constitué de la mairie, de la Poste et de deux hôtels-restaurants : le Saint-Étienne, qui faisait angle, et l’Hôtel de la Tour, de taille plus modeste. Les deux établissements jouissaient d’une excellente réputation : le premier en raison de sa beauté ancestrale et du charisme de son directeur, le second à cause de l’excellence de sa cuisine. Les deux se jalousaient, et pourtant s’ignoraient.
La mairie au milieu empêchait les rivalités de dégénérer. La maison du peuple avait de belles pierres, mais elle paraissait trop grande dans ce village, trop haute surtout. Il fallait grimper un long et large escalier pour y entrer. La Poste était crépie et jaunie ; mais c’était bien qu’il y eût une poste.
Côté ouest, après le trou d’une ruelle qui descendait vers une gorge, la boulangerie-pâtisserie présentait une vitrine attrayante. Elle brillait comme un quartz à côté des murs de l’abbaye qui, après une malencontreuse porte de garage, la jouxtait et occupait toute la longueur de ce côté-ci. Une ouverture gothique avait été découpée dans la pierre de cette enceinte seigneuriale, dans laquelle on avait placé une porte de bois couleur bordeaux. Une plaque à côté de cette porte signalait la présence à l’intérieur d’une communauté religieuse, Les Voix du Seigneur.
Au nord, l’église, qui communiquait avec l’abbaye, dominait le tout de sa hauteur. Pierres sombres, volumes imposants, sobriété, clocher massif et octogonal : un exemple d’art cistercien. À côté de l’édifice, une ouverture assez large permettait le dégagement des voitures, qui avaient le choix ensuite entre trois directions : Tulle à gauche par la D130, qui rejoignait trois kilomètres plus bas la Nationale 89 et la Corrèze, le centre touristique du Coiroux tout droit, qu’on atteignait après quelques lacets dignes d’une montée du Tour de France, Palazinges et Beynat à droite, par la route qui serpentait à flanc de collines en surplomb de la vallée du Coiroux.
Entre les quatre côtés, la place proprement dite devait mesurer environ 40 mètres sur 30. Une surface en castine, côté abbaye, avait été aménagée pour les boulistes et les touristes. Le reste de l’espace disponible servait de parking, plus ou moins délimité par des lignes blanches tracées sur le goudron entre les platanes. Des lanternes à l’ancienne avaient été installées dernièrement, tandis qu’une fontaine datait d’une époque où l’eau n’arrivait pas dans les maisons.
Cette place, qui devait son aspect aux constructions qui l’avaient structurée au fil des siècles, était le cœur du bourg, tout partait d’ici et tout y ramenait. Derrière son pourtour, sauf du côté de l’ouverture au nord, ce n’était que maisons sombres et ruelles vides descendant vers les gorges et les ruisseaux, qui semblaient aspirer dans le noir les chats et les femmes qui osaient s’y aventurer.
À 7 h 30 ce mercredi 14 octobre, Paul le barman finissait d’installer la presse du jour tandis qu’Odile, son épouse, qui travaillait à Brive et aidait son mari en début et en fin de journée, replaçait tables et chaises dans la salle.
– Tu as les gars qui travaillent sur la route aujourd’hui ?
– Oui. À midi. Hier, y’en a même deux qui sont revenus à 18 heures.
– Je les ai vus, les gilets orange.
– Faudrait qu’y refassent la route tous les jours.
À 7 h 35, le boucher-charcutier Lucien Laval faisait le va-et-vient entre ses frigos et ses étals réfrigérés. Il se préparait à une longue journée. Sa première cliente, la vieille Aimée, allait arriver. Les derniers clients, des cadres et commerçants de Brive et Tulle, qui habitaient le village et avaient les moyens de se payer de bonnes tranches, eux ne passeraient pas avant 19 heures. Le boucher allait vite mais ne se pressait pas. Il avait l’habitude. Travailler n’était pas un problème. C’était même la solution.
À 7 h 40, Franck et Lydie Germain, le copie de la région parisienne qui venait de reprendre l’épicerie, levaient le rideau de fer.
– Ouf ! dit Franck.
– Allez, on s’y met !
Eux étaient un peu stressés le matin et le soir. Car, à la maison, Baptiste 10 ans et Chloé 7 ans devaient se débrouiller sans leurs parents. Les enfants avaient l’habitude, mais ils étaient petits. Et ils n’avaient pas encore pris leur marque dans « ce trou » – l’expression était de Baptiste – où on les avait déplacés contre leur gré, « à cause de la crise et parce qu’on s’en sortait plus au Perreux ».
À 7 h 45, la boulangère Henriette Michaux avait déjà vendu plusieurs croissants et chocolatines, à deux habitués, à des marcheurs qui partaient pour une excursion, aux deux hôteliers de la place qui venaient s’approvisionner pour leurs clients. Dans le fournil, son mari transpirait depuis 4 heures.
À 7 h 50, le maire signait des lettres dans un parapheur en écoutant son premier adjoint, qui lui donnait les dernières nouvelles :
– J’ai reçu Pinchaux hier soir. Il va nous emmerder.
– Combien il veut ?
– Le double de l’an passé.
– Il est malade ! Avec les résultats qu’ils ont eus !…
– Il dit que c’est parce qu’ils manquent de moyens qu’ils manquent de résultats.
Le maire haussa les épaules. Parcourut une lettre et demanda :
– Pourquoi on écrit encore au préfet ? Ça me plait pas beaucoup qu’on se lamente auprès de lui.
– On n’a toujours pas reçu la confirmation du Ministère de la Culture pour la réfection du clocher. Et le type du patrimoine à Limoges nous fait mariner.
– Ouais…
Le premier adjoint jeta un œil par la fenêtre et demanda au maire :
– Dites, je vois les gendarmes devant l’église. J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose. Vous êtes au courant ?
II – Début de journée au commissariat
Cela lui avait pris du temps, tant il voulait voir les bons côtés du coin. Mais le commissaire Chautard avait fini par constater que le climat du Limousin était le plus pourri de France. Il pleuvait dans cette région plus que partout ailleurs dans l’Hexagone, et les nuits en Corrèze était si fraîches que, même en cas de beau temps, on se gelait 8 mois sur 12 au moins jusqu’à 13 heures.
Plus il avançait, plus il avait du mal à supporter le froid.
– Eh oui, mon flic, tu vieillis… lui disait Sylviane, son épouse. Heureusement que je suis là pour te réchauffer !
Et elle l’embrassait avec tendresse.
Si encore il n’y avait que le froid. Le bruit lui pesait de plus en plus : moteurs, publicités radio, télé, musique de fond…
– Tu te rouilles, petit Père ! lui laçait Christelle, la seconde de ses trois filles. Tu devrais venir un soir avec moi aux Écuries du Roi, ça te dégagerait les oreilles !
En boîte. Quelle horreur, songea-t-il. Car, outre le froid et le bruit, une autre chose le gênait à présent : la promiscuité. Le contact avec ses semblables était de moins en moins un plaisir, il devait le reconnaître. « Bon Dieu, Tardchau, t’es en train de devenir associable ! Comment s’fait-ce ? ». Ça, c’est lui qui le disait. Il voulait croire que l’âge était pour beaucoup dans ses appréhensions. Il allait atteindre la cinquantaine et même s’il pensait être un homme heureux, il n’avait plus la désinvolture de ses 20 ans. Ou plutôt de ses 40. Mais il n’y avait pas que ça. La société aussi avait changé. Même s’il n’oubliait pas que son regard pouvait être déformé par son métier, qui lui montrait la face sombre de l’humanité, il s’inquiétait d’une évolution : les gens ne se limitaient plus, en termes de bruit par exemple, et s’autorisaient ce qu’ils ne supportaient pas chez leurs voisins. Du coup, les souffrances et les conflits se multipliaient. Les dix meurtres commis par Pascal Rambert l’année précédente (voir Instruction civique, sur ce blog dans cette rubrique)avaient mis en lumière de manière spectaculaire l’importance de l’incivisme et les risques qu’il faisait courir au pays. Et le commissaire Chautard avait discuté des heures durant avec son ami le juge Florent de la disparition du surmoi, autrement dit de la perte de contrôle chez les individus.
Le mercredi 14 octobre, le commissaire se rendit à pied à l’hôtel de police. Ah, qu’il aimait ça ! Là, pas de froid – on n’avait pas froid quand on marchait –, pas de bruit – en dehors du carrefour du Pont Cardinal qu’il ne pouvait éviter pour traverser la Corrèze, il empruntait des rues peu fréquentées –, pas de promiscuité – à Brive, les gens qui se rendaient à pied au travail n’étaient pas nombreux. Un bonheur. Quand rien de particulier ne le mobilisait, il quittait son domicile à 8 h 15, pour être opérationnel à 8 h 45.
Mais cette habitude était… inhabituelle. Un commissaire de police, du moins quand il n’était pas un rond de cuir derrière un bureau, n’avait pas des horaires réguliers. C’était souvent la nuit qu’il fallait intervenir. Le noir attire les malfrats, exacerbe les tensions. Là, les dernières semaines avaient été plutôt calmes. Les meurtres en série de Pascal Rambert semblaient avoir refroidi les ardeurs locales. Même au niveau national, les statistiques faisaient état d’une diminution des crimes et délits. Mais la « méthode Rambert », et plus encore son incroyable mobile – punir de mort les incivismes le plus graves – n’avaient pas fini d’obséder Jean-Jacques Chautard. Qui n’avait toujours pas commencé le livre qu’il s’était promis d’écrire sur le bon usage du crime, avec un point d’interrogation à la fin.
Pour éviter l’avenue de Paris, il prit tout de suite à gauche après le Pont Cardinal et longea la rivière. Il traversa les jardins de la Guierle en passant derrière la halle Brassens. Il remonta le quai Tourny et prit la petite rue Bertrand de Born avant la Brasserie du théâtre. Il déboucha au début de l’avenue Foch, derrière la Croix Rouge. Encore quelques mètres à droite et il se trouva boulevard du Salan. Le commissariat se dressait devant lui.
Il attendit au feu avant de traverser. La circulation était dense à cette heure sur la première ceinture et les voitures étaient proches les unes des autres. Trop. Il trouvait que le non-respect des distances entre les véhicules était le problème le plus grave en termes de sécurité routière, plus grave encore que la vitesse excessive. Il regrettait qu’on ne mette pas davantage l’accent sur ce point lors des campagnes de prévention, et que l’on ne réprime pas plus les scélérats harcelant les voitures qui les précédaient sur les routes et les autoroutes.
La plupart des conducteurs qui passaient devant lui le reconnaissaient. Il était devenu, malgré lui, une célébrité depuis l’affaire Lambert, et chaque habitant de la cité gaillarde se plaisait à l’apercevoir à l’occasion. Certains lui adressaient un signe, d’autres hochaient la tête ; certains, peut-être railleurs, lançaient un coup de klaxon. Il ne répondait jamais. D’ailleurs, il ne voyait pas. Il entendait, à regret souvent, mais ne se laissait pas influencer. Il était toujours avec les oiseaux de son quartier du Vialmur, ou déjà dans une affaire en cours, ou encore dans un des nombreux et infinis débats qu’il menait avec sa femme. Parfois, il s’étonnait et se réjouissait de l’intérêt qu’ils manifestaient tous les deux, Sylviane et lui, pour les discussions interminables sur les problèmes du monde. Ça durait depuis près de 30 ans et ils ne se laissaient pas. La longévité de leur amour venait-elle de là ? De cette envie, de ce besoin, de parler à l’autre et de l’écouter sur les grandes questions ?
Il pénétra dans le périmètre de l’hôtel de police. Le moins que l’on puisse dire est que le lieu était ouvert. Dire que dans certaines banlieues les commissariats devenaient des forteresses… Là, un simple muret avec deux ouvertures, pas de grille, une entrée en prise directe sur le trottoir. Des voitures particulières mélangées aux véhicules de police. C’était peut-être un peu fouillis, mais bon. Est-ce que ça tenait l’efficacité ? Non.
Il gravit de son pas un peu lourd les marches du perron.
– Bonjour, Monsieur le Commissaire.
À ces mots d’Annie Forme, la fliquette agent d’accueil derrière la banque, les deux personnes debout devant cette banque et les deux autres assises dans le couloir d’attente braquèrent leur regard sur l’arrivant.
– Bonjour, Commissaire, lancèrent à leur tour les agents Pascaud et Catherine, qui se tenaient derrière Annie.
– Rrrggghhh…
C’était la réponse du commissaire. On le savait. Ça voulait dire bonjour. Du moins à ce moment-là et dans ces circonstances. Personne ne pensait que le patron était malpoli. Il avait sa manière, on l’acceptait.
Il grimpa à l’étage. Au premier, avant d’enfiler le couloir et de gagner son bureau, il passa par la salle, qu’on appelait « le bourdon ». Il voilait jeter un œil, entendre s’il y avait à entendre, et signaler sa présence. Quand il entra, l’inspecteur principal Plante briefait un groupe d’une dizaine d’uniformes.
– Pas de trous, les gars, pas de trous ! On s’est fait mettre comme des bleus il y a un mois, pas question que…
Plante s’interrompit :
– Bonjour, Patron.
– Rrrgggghhhh…
Chautard en plus leva la main, ce qui voulait dire à la fois « Bonjour » et « Continuez ». Le bourdon mesurait une centaine de mètres carrés. Quelques postes de travail y étaient installés, mais c’était surtout un lieu d’échange et de circulation. Assis devant une table et derrière un ordinateur, le lieutenant Flandin notait les réponses d’un type qui n’en menait pas large, sans doute parce que le dénommé La Teigne, une fesse sur le bureau, se tenait du côté du prévenu, qui se trouvait donc à portée de mandale.
– Dis donc, pomme à l’huile, tu vas pas nous faire croire que t’es entré chez la vioque à 3 heures du mat pour relever son compteur de gaz ?
La Teigne aperçut le commissaire.
– Ah, bonjour Patron. On a ramassé ce zig… enfin on a interpellé ce monsieur devant…
Le boss montra sa paume, ce qui signifiait cette fois « Je vous fais confiance, mais allez-y mollo ».
Dans un angle, près de la machine à café, les agents Mireille Valst et Gérard Bled sirotaient en regardant par la fenêtre.
– Vous voulez un café, Commissaire ?
Main levée. Dans l’autre angle, devant les placards, les trois membres d’une patrouille se préparaient. Le jour, c’était moins dur que la nuit, les risques étaient plus faibles et la tension était moindre. Mais il fallait être prudent quand même. La violence et le danger survenaient souvent quand on ne s’y attendait pas. Un policier devait rester sur le qui-vive.
Le Rouque téléphonait assis à une table, chewing-gum à la bouche. C’est lui qui leva la main quand le patron passa près de lui. Le brigadier Leroux tentait de réparer une torche défaillante. Il se leva, déjà en sueur :
– Bonjour, Commissaire. Cette satanée lampe a failli lâcher Darmon cette nuit, dans une cage d’escalier de Rivet… Elle s’est éteinte d’un coup. Un peu plus, il se faisait repasser !
Le commissaire mit la main sur l’épaule de Leroux, qui se rassit aussitôt. Le, ou plutôt la, lieutenant Dru arriva dans la salle avec un papier qu’elle tenait en l’air, comme pour demander qui avait pu pondre un document pareil. Le commissaire tendit la main et elle n’eut pas d’autre solution que de lui laisser le papier. La grande Duduche rougit. Le commissaire lut le document intitulé « Information syndicale » et le rendit à son lieutenant préféré avec un sourire.
– J’ai trouvé ça sur mon bureau, Commissaire. Ce n’est pas moi qui…
La main patronale tapota le poignet de la contremaître. Trois agents entrèrent, qui saluèrent avec respect. L’inspecteur principal Plante, qui à lui seul monopolisait les décibels, claqua ses mains et conclut :
– Bon, les gars ! Rendez-vous à 10 h 30 au garage. Équipement B. Fréquence 99.9.
Le commissaire avait fait sont tour. Il n’avait rien dit. Parfois il parlait, ça dépendait. On ne se formalisait pas de son mutisme. La seule chose qui intriguait les plus perspicaces, c’était la contradiction apparente entre l’attitude du boss et sa volonté de faire circuler l’information. L’absence de cloisons, les discussions improvisées, les brain storing, les photocopies de rapports, le réseau intranet, c’était ses œuvres. Alors qu’il semblait hermétique à ces questions de communication. Comme s’il ne s’appliquait pas à lui-même les modes de fonctionnement qu’il instaurait.
– Non, assuraient ses plus ardents défenseurs. Au contraire. C’est pas dans sa nature, tout ce cirque des ressources humaines et de la comm. Lui, il traite les relations humaines à l’instinct et il le fait bien. Mais il y a des circulaires du Ministère. Alors il fait des efforts pour montrer qu’il joue le jeu.
– À part que les réunions, on peut pas dire qu’il en fasse bézef !
– C’est vrai. Les réunions, c’est le seul truc qui a vraiment l’air de le débecter. Et c’est pas plus mal !
Ces analystes voyaient juste. La seule chose qu’ils sous-estimaient, c’était l’influence de la femme et des filles du patron sur ses efforts en termes de communication. « Papa, le XXIe siècle a commencé depuis un moment, maintenant. On est au troisième millénaire, tu sais ? », lui avait lancé Pauline, la troisième. « Chéri, tu devrais être un peu moins raide, un peu moins ours », disait Sylviane, son épouse. « Un ours n’est pas raide », marmonnait-il. « Eh bien, tu es parfois un peu les deux, mon amour ». L’ours raide avait entendu.
Dans son bureau, le commissaire Chautard fit venir l’inspecteur principal Ducamp, en quelque sort le directeur administratif de la boîte, qui avait lui aussi son bureau personnel. Comme chaque matin, Ducamp arriva avec le registre de « la main courante », ainsi qu’avec le relevé des rapports et P.V. de la nuit.
– Rrggghh… Qu’est-ce qu’on a eu ?
– Rien de bien excitant. Accrochage de véhicules au carrefour d’Estavel. Il a fallu dévier pendant une heure et calmer un des deux protagonistes, alcoolisé.
– À quelle heure ? On avait assez de monde ?
– 22 heures. On a rappelé une équipe. À minuit, tout était réglé. Juste à temps pour intervenir sur un autre accrochage, plus sérieux celui-là, à la sortie du tunnel de Noailles. Deux malades qui se croyaient sur un circuit de Formule 1. Immatriculés en Haute-Vienne. Tous les deux assez sérieusement touchés.
– Match nul. Ensuite ?
– Violence conjugale dans un petit immeuble aux Rosiers. Alerte donnée par les voisins. La patrouille s’est rendue sur place. Situation assez confuse. Il a fallu embarquer le type. Il est toujours là.
– Qui est sur le coup ?
– Le Rouque.
– Mettez Dru avec lui. Et contactez l’association SOS Violences conjugales. Ils font du bon boulot. Pas d’effractions ?
– Non, mais un vol de camionnette. Un artisan qui, à 6 heures ce matin, n’a pas retrouvé son véhicule en bas de chez lui.
– Rrrgghh… Le véhicule était en bon état ?
– Pas vraiment. Mais le type jure qu’il court à la faillite si on ne le retrouve pas rapidement. Il avait tout son matériel à l’intérieur.
– Cherchez du côté des concurrents, de la vengeance économique.
Le commissaire parcourut les relevés de la main courante.
– Et ça, c’est quoi ?
– Une fille qui est passée sous le coup des 2 heures pour dire que son ex-copain l’avait prise en photo nue, à son insu, et qu’il faisait circuler ça sur le net. On en a de plus en plus dans ce goût-là.
– Mauvais goût.
– La difficulté est de savoir si les filles ne sont pas consentantes au départ et si elles n’utilisent pas ensuite ce type d’accusations pour se venger d’une déception ou d’un mauvais comportement de leur compagnon.
Chautard, dans un premier mouvement, avait toujours tendance à croire la femme plutôt que l’homme. L’expérience, l’évidence…
– Rrrggghhh… Pas facile, c’est vrai. En tout cas, faut agir. Pour ne pas laisser croire qu’on se coupe de la jeunesse. Convoquez les deux protagonistes, vous confrontez au besoin. On doit avoir la vérité rapidement. Je vais m’en charger? Faites venir cette Sofia Giron puis son gars dans la journée. À une demi-heure d’intervalle.
Le boss et son directeur administratif évoquèrent ensuite les opérations et travaux prévus pour la journée, puis le second s’en retourna dans son antre. L’inspecteur Ducamp repoussa la porte sans la fermer. Il savait que son patron souhaitait laisser une ouverture, ne pas se couper du « bourdon » et de l’effervescence de l’hôtel de police. Il voulait que l’on sache qu’il était là, réceptif et attentif.
À peine Ducamp était-il parti que Plante frappa sur le bois de la porte et passa une tête :
– Patron ? Vous avez deux minutes ?
– Rrrmmmfffff…
Plante traduisit et entra en souriant. Plante et Ducamp se marquaient à la culotte. L’un comme l’autre revendiquait la place de numéro 2, chacun à sa manière.
– Dites, Patron, qu’est-ce qu’on fait si les journaleux sont là quand on intervient au supermarché ?
– Qu’est-ce… rrgghhh… qui vous fait croire qu’ils seront là ?
– Mon pif.
– C’est-à-dire ?
– Je pense qu’on a des fuites.
– Un mouchard ?
– Oui, mais pas dans un groupe d’intervention. Il en passe du monde, dans la salle… Rappelez-vous, pour l’opération radar sur le boulevard, les pousse-crayons étaient là avant nous ! Et à la sortie de la Charrette, samedi il y a quinze jours, les caméras nous filmaient !
– Rrrgghhh… Font chier. Là, vous allez interpeller des gitans. Ils ont beau piller l’Intermarché depuis 3 semaines, ils seront toujours présentés comme les victimes par les médias.
– C’est pour ça que je vous en parle. C’est hypersensible, ce machin-là !
– Faites pour le mieux. Vous avez mon feu vert. Tant que je serai en poste, je refuserai que les médias nous dictent nos conditions de travail, les réseaux sociaux encore moins. Ils gagneront, je ne me fais guère d’illusion, mais la police ne tombera pas sans s’être battue.
– Patron, si vous permettez : bravo !
Plante s’éclipsa sans avoir fait la bise à son patron, mais il s’en était fallu de peu. « Mine de rien, pensait-il, Chautard c’est pas un mou. C’est un vrai flic, qui assure et ne renonce pas ».
Le commissaire alluma son ordinateur, un portable qu’il avait payé lui-même, mais qu’il laissait le plus souvent au bureau. Il n’aimait pas avoir 2 kilos à porter quand il marchait dans la ville. Cependant, il transférait tous les soirs par mail à son domicile les données qu’il avait entrées dans la journée au bureau. Et vice-versa. Il était ainsi en permanence à jour et opérationnel, et il avait une sauvegarde, au cas où.
Il cliqua sur le dossier « En cours » et parcourut les fichiers. Quatorze. Quatre vols non élucidés, quatre abus après vol de cartes et de chéquiers, deux délits de fuite après accident, deux agressions contre des personnes, une bataille entre bandes, un harcèlement téléphonique. Les délits de fuite, les agressions et la bataille entre bandes étaient ce qui le préoccupait le plus. Les personnes plus que les biens. La violence augmentait-elle ? Tout le laissait penser, pourtant ce n’était pas certain. Des historiens et des sociologues rappelaient que l’insécurité était terrible au Moyen Âge et qu’il ne faisait pas bon se balader en ville la nuit en 1900. « Tout est perception, sentiment… Tous ces foutus médias, qui se repaissent de drames et de malheurs… ».
Le téléphone sonna.
– Rrrggghhh…
C’était Sylvie Bastia, qui prenait les appels quand Annie Ferme était occupée par sa mission d’accueil.
– Commissaire, j’ai un appel pour vous du capitaine de la gendarmerie de Beynat. Il dit que c’est très urgent.
– Allons-y.
– Commissaire ? Mes respects. Capitaine Rivalet, gendarmerie de Beynat. Je vous appelle d’Aubazine. J’avais appelé Tulle, mais on m’a dit que c’était de votre ressort. Un individu a été découvert dans l’église. Décédé. Apparemment, ce n’est pas un accident. Vous… Vous pourriez venir ?
L’information entra en lui. Le choqua. Un homicide ?
Il se sentit déstabilisé. En plus, il avait du boulot à Brive, et on l’appelait à Aubazine. Il est vrai que pour les affaires criminelles, il couvrait l’ensemble de l’arrondissement. Et depuis une très récente réorganisation administrative – sans doute une partie de la Révision Générale des Politiques Publiques –, Aubazine avait été rattachée, en matière policière tout au moins, à la circonscription de Brive.
– Bon, dit la commissaire sans enthousiasme. Nous arrivons. Combien êtes-vous sur place ?
– Cinq maintenant. Nous sommes occupés à calmer la population et à sécuriser le lieu du… le lieu autour du cadavre.
– Les pompiers sont là ?
– Non.
– Contactez-les. Qu’ils viennent avec une ambulance. Mais ne touchez à rien avant qu’on arrive.
Il était 9 h 05. La première question était de savoir avec qui monter. S’il s’agissait d’un crime, c’était un événement et cela nécessitait de mettre tout de suite les moyens. Or, Plante et les éléments opérationnels étaient mobilisés pour coincer les pilleurs de l’Intermarché. « Tant pis, se dit le commissaire, je n’ai pas le choix ». Il décrocha son téléphone :
– Plante, où sont les gars qui vont intervenir à l’Intermarché ?
– La plupart sont là. Le départ est fixé à 10 heures au garage.
– Annulez. Et rassemblez-les tout de suite.
– Mais pourquoi, Patron ? La bande de gitans arrive d’habitude au super…
– Laissez tomber les gitans pour l’instant. J’ai mieux à vous proposer.
– Mais ça fait deux fois qu’on essaye de…
– Plante, par définition un crime ça ne se prévoit pas et ça oblige à quelques adaptations.
– Un crime ?
– À tout de suite.
À suivre…