La journée d’un petit patron

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(environ 15 minutes de lecture)

Thierry savait que c’était la guerre, et il avait dit à ses enfants qu’on avait de la chance qu’elle ne soit, en France, qu’économique. Économique, certes, mais violente, sans pitié. Concurrent, c’était un mot policé pour dire ennemi. Il en était conscient. Mais il ne craignait pas ses concurrents. Vouloir prendre la plus grosse part d’un marché, c’était la loi de la libre entreprise et il l’acceptait. Même si les coups étaient rudes. Comme au rugby : on réglait ses comptes sous la mêlée, on s’essuyait les crampons sur un maillot à terre, on plaquait à l’épaule pour faire mal. Ok. C’était limite, mais c’était acceptable. Parce que les équipes disposaient de chances équivalentes au départ.

Là où les choses se compliquaient, c’est quand l’arbitre n’était plus impartial, quand les règles étaient bafouées ou modifiées en cours de partie, quand des joueurs ne tenaient pas debout car le fournisseur avait menti sur la qualité des chaussures, quand d’autres joueurs se faisaient porter pâles à la veille d’un grand match, quand des spectateurs payaient leur place avec de la fausse monnaie, quand ceux qui recevaient minaient le terrain… Ces comportements, qui se multipliaient, l’avaient conduit à penser qu’on était sorti d’une compétition à la loyale pour entrer dans l’ère de la déloyauté généralisée.

 Nourri au ballon ovale depuis son enfance, Thierry pensait souvent en termes de métaphore rugbystique. S’il ramenait ces déloyautés sur le terrain des entreprises comme la sienne – travaux publics en ce qui le concernait –, il notait les agressions suivantes : 

– l’administration fiscale ne traitait pas de la même manière les petites et les grosses entreprises : les premières étaient davantage imposées que les secondes ;

– le recours au tribunal de prud’hommes était systématique en cas de licenciement, et neuf fois sur dix le licencieur était condamné à payer davantage que l’indemnité légale. En France, le patron était coupable, par nature ;

– l’État, ou l’Europe – un tortionnaire ne suffisait pas, il en fallait deux – ne laissaient pas passer une année sans ajouter une norme, obligeant à des investissements et pertes de temps qui remettaient en cause l’équilibre économique trouvé pour un produit sur un marché ; 

– des fournisseurs incontournables – souvent les plus gros – minimisaient tellement la qualité de leurs produits qu’on n’était jamais à l’abri d’une défaillance. L’assistance technique, payante, était devenue indispensable, et la durée de vie aléatoire ;

– des clients avaient pris l’habitude de classer la facture qu’on leur envoyait dès qu’ils la recevaient. Si on ne les relançait pas, ils ne payaient pas. C’était devenu un principe, une manière de faire. À la première relance, par mail ou téléphone, ils prétextaient l’oubli ou le problème technique, mais ils ne bougeaient pas. À la seconde relance, ils s’excusaient de s’être laissé déborder, mais tous ne réglaient pas pour autant ; la plupart, si on les pressait, annonçaient une date pour gagner encore un peu de temps, puis s’empressaient de ne pas tenir un engagement qui n’en était pas un à leurs yeux. Il fallait une troisième relance – courrier comminatoire avec accusé de réception, émanant de l’entreprise ou d’un cabinet de recouvrement – pour qu’ils daignent signer le virement ou le chèque. Malgré tout, près de 10 % ne réglaient jamais ;

–  des employés utilisaient l’arrêt-maladie comme un crédit de congés supplémentaires, à « prendre » en fonction des humeurs et des intérêts personnels. « Je vais prendre une semaine » ou « Pourquoi tu prends pas trois jours ? » étaient devenus des ritournelles dans les entreprises françaises. Il suffisait de prendre ! Il suffisait de prendre car les médecins délivraient sans se faire prier les papiers qu’on leur demandait, avec d’autant plus de facilité que l’arrêt était payé par la Sécu, tandis que le prix de la consultation tombait dans leur poche. Cette corruption s’étendait à tous les généralistes. Les faux malades étaient aussi coupables que les vrais ripoux. On avait même inventé des mots pour renouveler le business : épuisement professionnel (ou burn-out), fibromyalgie (douleur diffuse permanente), lipothymie (malaise sans perte de connaissance), rhinopharyngite (autrefois on disait rhume)… Ce n’était plus nécessaire, mais on continuait à justifier les arrêts avec des mots comme ceux-ci, au cas où l’employeur parviendrait à déclencher un contrôle, qui de toute façon n’était pas bien dangereux : allez vérifier la réalité d’une fatigue ou d’un mal de dos…

Thierry aurait pu continuer la liste, elle n’était pas exhaustive. C’était écœurant. 

Le summum fut atteint lors d’une journée qui n’aurait pas dû être plus dure que les autres. 

Le premier emmerdement de la matinée arriva dès 6 h 25, quand le grand Bastien lui apprit que Claudio ne pourrait pas venir ; il avait une gastro. Il enverrait son certificat médical, mais il avait demandé à son collègue de prévenir le patron. Or, Claudio était le seul à savoir se servir du vieux scraper – une décapeuse – qu’il devait utiliser aujourd’hui pour l’arasement du sol sur la future zone commerciale à l’entrée d’Uzerche.  

Le deuxième emmerdement tomba à 6 h 32 quand Nasser lui apprit que le tombereau n°1 ne démarrait pas. Selon lui, c’était ou un problème de batterie, et ce n’était pas grave, ou un problème d’alternateur, et ça l’était davantage. Mais quelle qu’en soit la cause, la panne empêchait le camion-benne d’être à 7 h 30 sur un chantier d’aménagement de zone à Saint-Viance, où l’on en avait pourtant besoin dès le début de matinée. Si l’on ne parvenait pas à réparer, il faudrait en louer un, s’il en restait de disponible chez les concessionnaires du coin ; c’était de l’argent et du temps perdus.

Le troisième emmerdement suivit à 6 h 45, alors qu’il briefait la deuxième équipe, qui devait intervenir à Marcillac-la-Croisille, dans le cadre de la viabilisation d’une parcelle sur laquelle serait implanté un lotissement de vingt-deux maisons individuelles. Aldo le contremaître lui indiqua que les raccordements eau électricité n’avaient pu être achevés la veille et qu’il y avait donc de fortes chances qu’ils doivent attendre avant de pouvoir terminer leur travail. Autrement dit, s’ils montaient à Marcillac avec les gars et le matos, ils monteraient pour rien.   

Le quatrième emmerdement survint à 7 h 25 quand Alain le comptable vint le voir et lui tint ce discours :

– On a un problème avec l’Urssaf. Ils veulent qu’on solde avant la fin du mois la régularisation annuelle. J’ai essayé de négocier en arguant que l’on risquait d’avoir une régul positive en fin d’année, qu’on pourrait donc attendre et régler le différentiel à ce moment-là, mais ils veulent pas. 

– Rappelle-moi le montant ?

– 16 700 €. Si j’ajoute la provisionnelle du trimestre, on doit envoyer un chèque de 21 200 €…

Il eut deux heures et demie de répit avant le cinquième emmerdement, qu’il prit en pleine figure à 10 h 12, dans le bureau du directeur des services techniques du Conseil Général :

– Si je voulais vous voir, c’est pour vous notifier les décisions des élus en matière de choix des prestataires pour les interventions lourdes en bâtiment et travaux publics, décisions motivées avant tout par des contraintes gouvernementales, les dotations de l’État étant de plus en plus soumises au respect de règles venues d’en haut.

– Les budgets vont êtres revus à la baisse ?

– Oui, en effet. Mais il y a aussi une modification des critères de sélection des entreprises, dans un but d’élargissement du panel des prestataires et d’encouragement aux structures nouvelles. La règle principale qui a été fixée est qu’aucune entreprise ne doit effectuer plus de 50 % des travaux annuels dans le domaine qui la concerne.  

Il comprit les conséquences de cette phrase à la seconde même où elle fut prononcée (c’était une des qualités nécessaires à un chef d’entreprise, lui semblait-il : comprendre vite). Il savait qu’il était le principal prestataire extérieur pour la réfection et l’entretien des routes dans le département, une position qu’il n’avait cessé de renforcer au fil des années, alors que son père était souvent devancé par un concurrent du haut pays. La voirie départementale, c’était presque 25 % de son activité. S’il perdait la moitié de ce marché, c’était 12,5 % de son chiffre qui s’envolait, sans compter les répercussions que pourrait avoir cette nouvelle politique sur le choix des communes, celles-ci suivant souvent l’exemple, bon ou mauvais, donné par la collectivité supérieure. 

Fataliste, il se défendit mal, parce qu’il savait que la décision était prise ;

– Personne n’est irremplaçable, mais c’est l’expérience qui garantit la fiabilité. Est-ce que vous ne risquez pas des problèmes, de malfaçons ou autres, si vous privilégiez les jeunes pousses pour des chantiers importants ? 

– Cet argument a été avancé par certains élus, non sans raison. Mais il semble qu’il y ait une volonté générale de stimuler de nouvelles sociétés. Il est vrai que nos services sont là en appui pour vérifier le bon déroulement des opérations.   

– Et… vous ne tiendrez plus compte du coût ?

– Si, bien sûr. Nous pourrons être amenés à demander à une entreprise a priori bien placée de revoir son devis s’il est supérieur à celui des autres soumissionnaires, ou s’il dépasse l’enveloppe que nous nous sommes fixée. 

Autrement dit, on discutera tant qu’il le faut avec celui que les élus auront choisi pour qu’il décroche la timbale.

– Je comprends que ce n’est pas une bonne nouvelle pour vous, se crut obligé de lâcher le DST. Mais j’imagine que vous savez que rien n’est jamais acquis et que vous êtes en permanence obligés de vous diversifier…

Thierry, qui s’était un temps demandé si ce type pouvait, non pas se mettre dans sa peau, mais au moins compatir à ses problèmes, fut désormais convaincu qu’il en était incapable. Les cadres territoriaux en haut de la hiérarchie dans une grosse collectivité émargeaient à 4500 € nets par mois au bas mot. Avec des avantages sociaux et un rapport salaire-temps de travail inégalables. Le pire était que cette situation les avait rendus non seulement insensibles aux difficultés de ceux qui n’avaient pas leurs privilèges, mais en plus désireux de faire valoir leur pouvoir exorbitant : mettre en difficultés un chef d’entreprise était une jouissance dont ils ne se privaient pas. Ils illustraient à merveille le proverbe du regretté Pierre Desproges : « Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux ».

Thierry prit le sixième emmerdement de retour dans ses murs à 11 h 07. Bénédicte avait ouvert le courrier, qu’elle avait placé sur son bureau comme à l’habitude. Il tenait à voir tout ce qui arrivait et sortait de l’entreprise, que ce soit du papier ou des matériaux. La lettre au-dessus de la pile lui sauta aux yeux, avant même qu’il ne fût assis. Sous la mention « Finances Publiques, Impôts des entreprises », elle contenait un titre en caractère gras : « Avis de vérification ». Le texte était court mais annonçait qu’un inspecteur viendrait « dans vos locaux » deux semaines plus tard, à 9 heures, afin de compléter les informations de l’administration fiscale sur les trois dernières années d’exercice. Suivait le nom de l’inspecteur, de son supérieur hiérarchique et même d’un responsable départemental, qui pourrait être saisi, le cas échéant. « Un contrôle fiscal, soupira Thierry, il ne manquait plus que ça ! ».

– Tu as vu ? demanda-t-il à Bénédicte en allant jusqu’à son bureau avec la lettre, même si bien sûr elle avait vu.

– Oui, c’est pour ça que je te l’ai mise au-dessus. Tu crois qu’ils peuvent nous embêter ?

– Oh oui… Mais je me demande surtout pourquoi ils veulent nous embêter. Alain est au courant ? 

– Non. C’est à toi que le courrier était adressé.

– Je vais le voir.    

C’est Jean-Marc qui lui signala le septième emmerdement du jour, en début d’après-midi. Jean-Marc était à la fois mécano, gestionnaire du dépôt et responsable des matériaux. Par le truchement de Bénédicte, Jean-Marc lui demanda de passer au dépôt dès qu’il le pouvait. « C’est pas pour le tombereau », avait-il précisé. Thierry traversa la cour et pénétra dans un des hangars, où les effluves de pétrole, d’huile et de goudron étaient encore plus prégnants que sur le reste du site.

– Patron, y’a un souci avec le liant.

– Lequel ?

– L’émulsion de bitume à froid.

– Qu’est-ce qu’elle a ?

– Fanfan m’a appelé tout à l’heure : ils ont un problème sur l’avenue Pompidou. Le revêtement tient pas, ça accroche pas, le granulat bouge. Au départ, ils pensaient à un problème de température, mais non, 2 heures après c’était pareil. Je crois avoir compris le souci. Ce matin, on a chargé la bécane avec deux fûts de 200. Or, ces deux fûts proviennent de la dernière livraison, vous savez, FGT, ils sont venus avant-hier. Et bien ce qu’ils nous ont livré, c’est pas la même chose que la dernière fois. Je l’avais fait remarquer au gars, mais il m’a dit que seule l’étiquette avait changé. 

– T’as vérifié dans les pots qu’on a ici après l’appel de Fanfan ?

– Je l’ai fait avant de vous appeler. J’ai effectué un petit mélange vite fait. On dirait bien que y’a un problème. Y’a des bulles, ça gonfle. L’émulsion est trop forte. 

– Merde. Combien on en a mis avenue Pompidou ?

– Pas loin de 100 mètres.

– Bon sang… Et combien ils nous ont livré de fûts, avant-hier ?

– 50. Alors, est-ce que c’est une erreur de leur fournisseur à eux ou est-ce qu’ils nous ont arnaqués ? Je sais pas, mais y’a un souci.

Le huitième emmerdement de la journée fut peut-être le plus beau, une sorte d’apothéose. Francis, chef de l’équipe numéro 3 de ce jour, l’appela à 14 h 57 pour lui annoncer « un problème ». Thierry avait déjà entendu ce mot quelque part. Le problème n° 8 était le suivant :

– Patron, je sais pas ce qui s’est passé, ça a couillé, on a pourtant bien respecté le plan et tout…

– Accouche.

– C’est Pierrot, mais il y est pour rien, ça aurait pu arriver à n’importe qui…

– Accouche !

– Avec le bull, il a touché un conduit. Enfin, il l’a même cassé… À un endroit… Au mauvais endroit, sur une dérivation… Elle a explosé, y’a de l’eau partout.

Quand Thierry arriva sur place, à 15 h 45, au premier rond-point à l’entrée d’Egletons, la société concessionnaire des eaux, les pompiers, les services municipaux et la gendarmerie étaient là. La route était coupée et l’accès aux deux supermarchés du coin était impossible. Le bazar et la nervosité étaient à leur comble. Il suffit à Thierry de voir les yeux du maire quand il dut s’avancer vers lui pour comprendre qu’il allait payer cher ce coup de pelle malencontreux d’un de ses ouvriers.

Comme s’il n’était pas assez accablé, un neuvième emmerdement s’abattit sur lui sous forme d’un coup de téléphone alors qu’il redescendait dans la vallée. La voix de Bénédicte envahit l’habitacle. Elle lui demanda d’abord comment ça se passait à Egletons et il ne put que lui faire part de l’étendue des dégâts. Ensuite, elle lui communiqua l’information qu’elle souhaitait lui transmettre avant de partir, s’il n’avait pas besoin d’elle à son retour :

– J’ai eu l’appel de Bannes, tu sais le promoteur de Bordeaux….

– La zone en bordure de Dordogne à Bergerac…

– Oui. On devait démarrer le mois prochain…

Au son de l’imparfait, la douleur dans le cœur fut instantanée, si forte que ce qui suivit ne l’accentua même pas :

– Bannes n’a pas eu ses autorisations administratives. La mairie bloque, paraît-il, elle-même embêtée par la DRAF et par une association de riverains soutenue par les écologistes. 

– Le chantier ne se fera pas ?

– Bannes estime que, s’il se fait, ça sera pas avant 6 mois, dans le meilleur des cas.

– Dis-moi Bénédicte, est-ce qu’une explosion nucléaire est prévue pour ce soir ?

– Rude journée, hein ?… On va y arriver, tu en as vu d’autres.

– J’en ai vu d’autres, mais jamais tant en même temps. Là, c’est beaucoup… J’ai l’impression qu’un étau se resserre…

– Je t’embrasse fort.

– Heureusement que tu es là.

– Tiens bon.

Des mois de travail s’évaporaient, en même temps bien sûr que le règlement correspondant. C’était une recette en moins, alors que la dépense serait la même puisqu’il faudrait verser les salaires habituels en fin de mois. 

Alain était encore là quand, à 17 h 20, il fut de retour au bureau. Ils échangèrent sur la canalisation d’Egletons et les autres catastrophes du jour. Quand le convoi de l’équipe malheureuse pénétra dans la cour, à 17 h 55, et rentra les engins dans le hangar, il alla voir les hommes et fit une nouvelle fois le point avec eux. Pierrot, l’ouvrier fautif, était si mal que Thierry abrégea le briefing. Il serra la main de chacun, Pierrot y compris. 

Il revint à son bureau. Il s’assit et balaya d’un regard épuisé les deux devis à vérifier, les chèques avec la facture correspondante, les demandes de rendez-vous de fournisseurs en attente, les revues techniques, les chemises avec la situation de trésorerie et le prévisionnel recettes dépenses du trimestre, dont la seule vue lui donna un frisson. 

Il avait assuré, fait face, mais après 12 heures de travail et autant d’emmerdements, il saturait. Il fit ce que lui commandait son corps en urgence : il ouvrit le frigo intégré au meuble en merisier derrière son bureau et en sortit une Despérado, cette bière mélangée à de la tequila venue des soirées jeunes. Du placard en bas à droite du même meuble en longueur derrière son fauteuil, il sortit une bouteille de whisky et un verre. Il se versa un fond. Pour la première fois de sa vie, il alterna une gorgée de Despé et une gorgée de whisky. 

C’est que, il ne fallait pas se mentir, la situation était exceptionnelle. Exceptionnellement grave. Un rappel de cotisations conséquent, la perte au moins partielle de son plus gros client, une machine onéreuse qui ne fonctionnait pas, un produit défectueux qui allait manquer, une faute qui allait coûter cher en pénalités comme en image, des travaux prévus les mois prochains qui s’envolaient, un contrôle fiscal, plus… il fit un geste de la main comme pour stopper le défilé des mauvaises nouvelles qui continuait dans sa tête. 

On ne pouvait arrêter ni le temps, ni les besoins des uns et des autres. Il fallait continuer ou mourir. Une entreprise était une pompe dont la vie de plusieurs personnes dépendait. Et cette dépendance, que l’on créait dès que l’on embauchait, était d’autant plus grande que les emplois étaient rares. Là, au soir de ce jour infernal, Thierry Sandrian, patron de TPCo, 18 salariés et 18 millions de chiffre d’affaires, avait besoin d’une pause, de quelques minutes pour retrouver de l’air, un peu d’espace dans son cerveau et dans son cœur. Sans quoi l’infarctus était garanti, à très brève échéance. Il ferma les yeux, gonfla puis vida ses poumons.

Il entendit du bruit dans la cour. Les gars de l’équipe d’Egletons fermaient le hangar et s’en allaient, deux heures plus tard que d’habitude. Eux aussi en avaient marre, sans doute. Malgré les circonstances, malgré la faute, il faudrait payer les heures sup. Sûr. Renoncer, partager, comprendre, donner ? Ces mots semblaient n’avoir plus cours dans les rapports entre employés et employeurs, même chez TPCo, même malgré son management respectueux et l’atmosphère correcte qui régnait dans la boîte. Pourtant, le partage, le don, le sacrifice existaient, Thierry le savait. Mais les concessions consenties au fil des ans aux plus rétrogrades des syndicats, jusqu’au sommet dans l’aberration qu’étaient les RTT, avaient créé en France une mentalité désastreuse chez les salariés, qui se croyaient obligés de se comporter de la manière la plus mesquine qui soit. Quand on voyait les relations dans une entreprise aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Scandinavie…

Les ouvriers partirent. Ce soir, à cet instant, il n’aurait pas déplu à Thierry que l’un d’entre eux, peu importe lequel, tous avaient leurs qualités et leurs défauts, passe le voir avant de s’en aller. Mais ils ne le faisaient jamais. Était-il trop distant ? Son père lui avait appris à ne pas se lier avec les ouvriers. « Tu dois les maintenir à distance, sinon ils ne te respecteront pas. Un rapprochement ne te rapporterait qu’une perte d’autorité, ils ne le comprendraient même pas ». Ah, son père, son père… Marre de celui-là ! 

Alain le comptable toqua à la porte, lui, et passa une tête.

– Viens boire un coup, lui dit Thierry.

Mais Alain ne buvait jamais, du moins jamais dans le bureau de son patron. Alain ne savait pas baisser sa garde, Alain ne savait pas comprendre le besoin qu’avait Thierry, par moments, de ne plus être le patron, mais un homme, juste un homme, avec ses qualités et ses faiblesses ; ou s’il le comprenait, il ne voulait pas le permettre. De quoi avait peur le comptable : de ce qu’il verrait de Thierry ou de ce qu’il verrait de lui-même ? Il y a des gens qui sont effrayés par le dévoilement qu’entraîne l’amitié. Thierry ne demandait pas grand-chose, pas une amitié, juste un moment d’amitié. Mais ce moment était trop pour Alain. 

Oh, que l’absence d’ami était cruelle ce soir ! Oh qu’il se sentait seul… Lui, seul ? Ça aurait fait rire beaucoup de gens. Voyons, une famille connue dans la ville, dans les lycées de la ville, dans les boîtes, les bistrots, les commerces, le club de rugby… Oui, et pourtant.

La voiture d’Alain démarra et Thierry se trouva seul pour de bon. La nuit était tombée. Il aurait aimé avoir son chien, au moins, et aller avec lui jusqu’à la rivière. Mais Pattes Blanches n’était pas là, il faudrait traverser la ville pour le rejoindre. Et il faudrait faire bonne figure devant femme et enfants. Il savait que la fatigue des uns et des autres les empêcherait de profiter de la soirée qui aurait pu – dû ? – être un moment de communion et de soutien. Ça arrivait de moins en moins souvent. Et ce n’était pas que l’adolescence des enfants. C’était aussi la lassitude, lassitude liée à l’âge peut-être, à l’habitude, et aux emmerdements, à ces innombrables emmerdements. 

Il but la dernière gorgée de whisky, la dernière gorgée de Despé. Fallait-il pour clôturer cette journée terrible qu’il se tire une balle dans la tête ? L’avenir montrerait peut-être que ça aurait été une bonne idée. Mais il ne le fit pas, il n’y pensa pas. Non, il était un petit patron et, tant qu’il serait capable de ramener un peu de travail à sa boîte, même s’il devait affronter des difficultés humaines et des angoisses financières encore plus grandes que celles qu’il affrontait déjà, même s’il devait réduire au lieu de développer, il tiendrait. Le hasard de la vie l’avait amené là, c’est tout. Il était dedans, il n’avait jamais rien fait d’autre. Et il avait une responsabilité à assumer. Question d’honneur.

Il attrapa le classeur des devis et factures, et se plongea dedans.

(et 138 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. Merci pour ce moment de lecture! La vie n’est pas rose pour qui fait tourner le pays, ta nouvelle est le reflet de la vie de tous ces patrons qui galèrent, sont considérés comme des « mecs blindés de tunes » alors qu’ils subissent, supportent, ne dorment plus, n’ont plus de vie de famille… tout ca pour si peut de reconnaissance… un miracle qu’il y en ait encore debout! Chapeau bas à tous les « petits » patrons qui sont en fait de grands hommes/femmes!!!

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