La nuit rendue à Dieu

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Dès la fin octobre, les catalogues avaient envahi les boîtes aux lettres. Dès la première quinzaine de novembre, les publicités pour le foie gras et les jouets avaient saturé les écrans. Et dès la dernière semaine de novembre, les marchés de Noël avaient commencé, tandis que des guirlandes agressives qui ressemblaient à des décors de boîte de nuit polluaient les rues, les nuits et les façades. Ainsi, deux mois durant, les gens s’infligeaient une excitation fictive et se droguaient à la conso pour atteindre une date qui n’avait d’autre sens pour eux que les jours de congés qu’elle représentait, et qui souvent leur faisait très peur (peur de la solitude, de la famille, du bilan…). 

Mais cette année, chez lui, dans sa commune, le maire de Saint-Lysandre, 6000 habitants, avait décidé d’utiliser son maigre pouvoir pour rompre cette spirale absurde et destructrice. Il n’était pas spécialement religieux, mais il ne supportait plus cette débauche de ventes et d’achats soutenue par l’horreur publicitaire, pour laquelle les parents et grands-parents étaient encore plus coupables que les enfants. En novembre et décembre, il fallait voir les sexagénaires désœuvrés arpenter les magasins pour accumuler des paquets et des boîtes, afin de gaver indûment leurs petits-enfants et les transformer de plein gré en pantins shootés aux cadeaux, aux sucreries et à l’inutilité. Pourquoi ? Dans quel but ? Pour transmettre quelles valeurs ? Ces gens n’en avaient plus la moindre idée, ils agissaient par conformisme, consommant chaque année un peu plus que la précédente, puisque tout le monde faisait pareil et que tel semblait être le sens du monde. Et puis c’était tellement bon d’avoir de l’argent et du temps à ne plus savoir qu’en faire, tout  en se plaignant de la cherté des choses et des difficultés de la vie. 

Lors du conseil municipal du 25 octobre, le maire de Saint-Lysandre avait fait part de sa volonté de limiter sur la commune le « temps de Noël » du mercredi 24 décembre au samedi 3 janvier. Mais les restrictions que cela impliquait en termes d’illuminations, d’animations et de communication passèrent mal auprès des élus locaux, inquiets des réactions de leurs électeurs d’une part, de la manière dont serait perçu leur comportement d’autre part car eux-mêmes n’avaient pas l’intention de moins dépenser ; ils refusèrent de voter la délibération proposée. 

Après la séance cependant, le directeur de cabinet offrit une solution de rechange à son patron :

– Vous pouvez agir par arrêtés. Tout ce qui concerne l’ordre et la sécurité, les fêtes et cérémonies, relève de votre pouvoir propre. C’est réglementaire.   

– On n’aura pas de problèmes avec le contrôle de légalité ?

– On peut aller voir le préfet pour assurer le coup.

Trois jours plus tard, le maire se retrouvait devant le représentant de l’État, le premier demandant au second s’il tamponnerait ses arrêtés interdisant les affichages publicitaires pour Noël et les actions promotionnelles sur la voie publique avant le samedi 20 décembre, limitant l’illumination du centre-ville à la période 24 décembre – 3 janvier, proposant un rassemblement à l’église le mercredi 24 en début de soirée, invitant chacun à se soucier des personnes isolées autour de soi plutôt qu’à se replier sur ses proches. 

– Que l’on soit chrétien ou pas, il s’agit de retrouver l’esprit de Noël, jour unique lié à une croyance ancestrale, qui implique partage et respect d’autrui, notamment de ceux qui souffrent.

– Monsieur le Maire, conclut le préfet après avoir lu les arrêtés qu’on lui soumettait, non seulement je ne m’y oppose pas, mais en plus je vous approuve. Vous redonnez du sens à une fête dévoyée. Au-delà, vous remettez au goût du jour une sobriété qui n’est pas punitive ou imbécile – comme ces interdictions d’éclairage public après 23 heures qui plongent nos villes dans le noir et l’insécurité –, mais qui signifie l’arrêt des excès, la juste mesure et la responsabilité. 

C’est ainsi que furent diffusés ces arrêtés, dont la teneur inhabituelle se répandit comme une trainée de poudre. Le maire s’était de plus fendu d’une lettre distribuée dans les boîtes pour expliquer le sens de ses décisions. « Noël n’est pas une accumulation, écrivait-il. Encore moins une compétition. Cette année, je vous propose de rendre le temps au temps, la nuit à la nuit, la lumière à la lumière, et donc de rendre son sens à la fête de Noël ». Il invitait de plus chaque quartier à organiser une chaîne de solidarité discrète : repas partagés, visites aux personnes isolées, échanges de services gratuits…

On cria au donneur de leçons, au fossoyeur de l’économie, au dictateur. Les commerçants ne furent pas les seuls à s’opposer et à manifester. Mais le maire tint bon : il envoya la police municipale verbaliser les contrevenants, qu’ils allumassent ostensiblement des guirlandes électriques dès le 1er décembre ou qu’ils affichassent sur leur devantures des publicités associant Noël et consommation. Le préfet tenant parole, la police nationale vint en renfort quand des assaillants voulurent prendre d’assaut l’hôtel de ville. 

Alors que les conseillers municipaux les plus lâches l’imploraient de renoncer à ses interdictions, le maire ne céda pas là non plus. Que sa persévérance lui coûtât la prochaine élection n’entrait pas en ligne de compte : il s’était présenté pour impulser, coordonner, guider. Si on ne voulait plus de lui au bout de 6 ans, très bien. Il n’avait aucune envie de s’imposer. Il pensait juste qu’on devait parfois bousculer un peu les habitudes pour reprendre la bonne direction, et c’est ce qu’il faisait. Si après l’expérience le bilan était globalement négatif, il serait le premier à le reconnaître. Mais pour l’heure, il essayait de ramener un peu de décence dans une fête devenue indécente.

Médias et réseaux s’emparèrent de l’affaire, et se produisit alors un phénomène inattendu : ce « petit maire » fut globalement perçu comme courageux et son action sembla, certes maladroite, mais juste. « Le maire qui veut redonner son sens à Noël », « Un retour aux sources inédit » ; « La ville privée de lumières jusqu’au 24 au soir », « Là où les cadeaux sont limités ». Même les déclarations négatives n’empêchaient pas le message de passer. Et il faut croire que ce message avait besoin d’être délivré, mis en pratique et entendu, puisqu’il semblait soulager même des personnes qui n’auraient pas situé Saint-Lysandre sur une carte.

Dès lors, le regard des habitants de la petite ville changea. On se mit à reconnaitre que l’attente donnait plus de prix au moment attendu, qu’il n’y avait peut-être pas besoin d’ajouter des guirlandes toujours plus puissantes pendant tout le mois de décembre, que la publicité ne servait pas à grand-chose, et que l’absence de radio commerciale dans le centre redonnait de la valeur aux voix aussi bien qu’au silence. Dans les rues moins éclairées, on redécouvrit la silhouette des maisons, la respiration du vent, le bruit des pas. Les commerçants commencèrent à discuter avec leurs clients plutôt qu’à compter sur les clignotements électriques pour attirer les regards. On vit des étoiles que plus personne n’avait remarquées depuis des années. Les gens marchaient plus lentement. Certains se saluaient, comme surpris de se voir. En gros, on découvrait ce qu’avait annoncé l’agronome Pierre Rabhi il y a quelques années : « la sobriété heureuse ». 

Le 24 décembre arriva. À 18 heures précises, les guirlandes furent allumées. Pas de déluge, pas d’excès, une lumière douce, chaude. Un magnifique sapin apparut sur la grande place. Sur les marches de l’hôtel de ville et sur celles de l’église, des bougies furent posées par les habitants eux-mêmes, sans qu’on sache qui avait commencé.

À 18 h 30, une foule considérable se pressa vers l’église, qui ne put accueillir tout le monde. Le maire avait prévu le coup, fait installer un écran et une sonorisation devant.

L’église était éclairée avec des cierges et des bougies. Pas d’ornements excessifs, pas de chœur éclatant. Un texte fut lu : celui d’une naissance pauvre, dans une nuit froide, accueillie par des bergers, des gens sans prestige. Le prêtre rappela que le cadeau de Noël était une présence offerte à tous. « Noël, c’est un moment où nous prenons des forces pour être bons durant toute une année. Nous avons tellement besoin de bonté. C’est un sentiment si simple, à notre portée. Redécouvrons-le ».

Les paroles touchèrent les cœurs, les chants touchèrent les âmes. Car ce soir, les âmes existaient et il y avait un Dieu. Certaines personnes prièrent et communièrent. D’autres écoutèrent, se turent et reçurent. D’autres pleurèrent, sans savoir pourquoi. D’autres sourirent et se sourirent. 

À la sortie de la messe, les flammes des lampions que chacun avaient apportés ou disposés ici et là créaient des ombres et des lumières qui dansaient sur les murs des maisons. Au milieu de ces tremblements de lumières, on entendit les pas caractéristiques des animaux : un âne et un bœuf apparurent, suivis de Joseph, Marie, d’un nouveau-né, de nombreux personnages. Les santons ressuscitaient, vivaient. Et chacun les suivit pour un tour de ville aussi unique que cette nuit féerique. 

On se dispersa petit à petit, mais les bougies brûlèrent toute la nuit. Et beaucoup, enfants comme adultes, ressortirent après le dîner pour marcher encore au milieu des bougies. On redécouvrait la nuit, la ville, le calme. Et pendant toute la soirée, les conseillers et les employés municipaux qui s’étaient portés volontaires frappèrent à toutes les portes de la commune pour offrir une orange, l’orange de Noël, prendre des nouvelles et vérifier que chacun pût être le mieux possible en cette nuit de partage ; au besoin, les voisins furent mobilisés pour veiller sur une personne ou une famille en difficultés. 

Il y eut beaucoup de miracles en cette nuit de Noël, et quelques-uns se prolongèrent bien au-delà, notamment ces deux-là : le chiffre d’affaires des commerçants n’avait globalement pas baissé par rapport à l’année précédente, et le maire fut réélu au premier tour lors de l’élection suivante. Parfois, il suffit d’éteindre pour mieux voir. 

5 commentaires

  1. Ce Noël sobre et authentique dont tu rêves rappelle les Noëls de notre enfance ! Dans ma résidence, les habitants commencent à sortir guirlandes lumineuses, rennes et père noëls dès la fin novembre. Cela n’a plus de sens. Eteindre pour mieux voir… oui ! et attendre pour mieux recevoir, mieux partager. Merci cousin

    Isabelle

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  2. Eteindre pour mieux voir : jolie formule pour une histoire qu’on veut croit encore possible. Mes collègues du Secours catholique où je fus bénévole dans les années 2000 auraient applaudi.

    Un bémol avec cette charge, au détour d’une phrase, sur les « interdictions d’éclairage public après 23 heures qui plongent nos villes dans le noir et l’insécurité ». Que disent vraiment les chiffres sur l’insécurité ? La nuit noire favorise par ailleurs la vie nocturne des animaux, oiseaux, insectes.

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  3. oui voilà un maire courageux et lucide. Comme vos nouvelles, qu’il faut oser et savoir écrire, et qui nous touchent à chaque fois. Merci monsieur l’écrivain pour cette nouvelle année de lecture, d’une grande richesse. Dommage qu’on ne puisse pas offrir un recueil de vos nouvelles à Noel. Bonnes fêtes quand même

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