Le quartier de pomme

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Parfois, un regard, un geste, une seconde, révèle un changement radical, une chute vertigineuse, que l’on n’avait pas remarqué.e avant et qui pourtant avait déjà eu lieu. Et si l’on a capté cette fugacité, on réalise alors que quelque chose qui était, qui paraissait immuable, n’est plus et ne sera plus jamais.

C’était une table comme il y en a beaucoup pendant les vacances d’été. Dans notre famille, c’était devenu rituel depuis une dizaine d’années, nous essayions de nous retrouver, enfants, conjoints et petits-enfants, chaque année le week-end du 14 juillet. Nous avions trouvé un lieu pour cela : la maison d’été d’un ami de ma sœur, qui nous la louait pour pas cher pendant une semaine. Notre mère âgée s’y installait pour 8 jours, et nous nous relayions auprès d’elle, en essayant d’être tous là entre le 13 au soir et le 15 au matin.

Ce 14 juillet-là, nous étions seize et ma mère avait pris place au centre, elle y tenait, même si elle avait du mal désormais à suivre les conversations dès lors qu’elle n’était pas seule face à un interlocuteur. J’étais assis en face d’elle, disposition à laquelle elle tenait là encore ; maintenant que son mari était mort, son fils aîné devait le remplacer, au moins lors des repas de famille.

Le déjeuner était bien avancé. Les conversations fusaient, roulaient, plus par groupes ponctuels et interchangeables de 3 ou 4 qu’à 16 ; parfois à 2 avec le voisin ou la voisine direct.e ; les apartés n’étaient pas moins importants que les échanges collectifs. On s’était régalés. On mangeait et buvait des merveilles pendant cette semaine, soit qu’elles fussent apportées par tel ou telle, soient que nous les eussions achetées sur un marché de producteurs locaux, peut-être même à l’Intermarché du coin. Plusieurs cuisiniers talentueux dans la famille savaient accommoder tout ça pour créer des saveurs et des consistances exceptionnelles. Il fallait bien les balades, les footings, le vélo, les randonnées, la piscine, pour évacuer les litres de vin (bon) et les milliers de calories (de qualité) dont nous nous délections.

Au dessert, ou après le dessert ce jour-là, une corbeille de fruits circula (on veillait tout de même à manger sain, équilibré). Maman prit une pomme, ce fruit de base que, avec son pendant la pomme-de-terre, nous avions mangé chaque jour durant toute notre enfance. Et alors que chacun poursuivait sa conversation et sa dégustation, Maman commença à préparer sa pomme. À 87 ans, la dégénérescence cérébrale progressait vite, le cerveau était affaibli, mais les doigts étaient encore capables. Elle n’avait pas d’éplucheur, mais un couteau correct, pointu et sans dents, qui pouvait convenir à cette opération. 

Elle commença non pas à peler, mais à couper la pomme, d’abord en deux puis en quatre. Assis comme elle au centre de la table, même si j’étais sans doute pris par une ou deux conversations, je gardais toujours un œil sur Maman, observant un peu triste ses yeux qui se portaient ici ou là pour tenter de participer à des discussions qui allaient trop vite pour elle. Là, elle se concentrait sur sa pomme. Alors je compris ce qu’elle allait faire, car elle le faisait toujours quand nous étions petits, et elle l’avait fait encore de temps à autre au cours des dernières années, peut-être pendant des repas d’anniversaires groupés, de Pâques ou de Noël, même si la pomme était rarement au menu dans ces cas-là.

Elle saisit le premier quart qu’elle avait coupé, se mit à le peler. Quant elle eût fini, elle décolla son coude droit de la table et tendit la main qui tenait le quartier de pomme juste pelé. Comme rien ne se passait, elle leva les yeux pour chercher une approbation, c’est-à-dire une main qui viendrait saisir ce quartier de pomme offert avec amour. Mais personne n’y prêtait attention, enfants et petits-enfants parlaient et riaient de mille choses et n’avaient guère envie de pomme. Alors je tendis la main et saisis le quartier.  

Mais il y avait quatre quartiers. Elle attrapa le deuxième, le pela et le tendit à nouveau. Comme je finissais à peine le premier, elle ne me le proposa pas ; elle demanda autour d’elle, à son fils à gauche, à son gendre à droite, à sa fille à ma gauche et à sa belle-fille à ma droite. Mais chacun.e déclina, ce qui était compréhensible ; on n’avait plus faim, de plus le couteau et les doigts étaient sans doute imprégnés de jus de viande ou de fromage. Je tendis de nouveau la main, pour saisir le second quartier, et dis :

– Garde les deux autres pour toi.

– Un me suffit, répondit-elle.

Ce n’est donc pas sans une certaine appréhension que je la vis peler le troisième quart. Et en effet, elle leva de nouveau un bras maigre avec un bout de pomme au bout. Cette fois, elle interrogea les petits-enfants un peu plus loin, qui parlaient et s’exclamaient toujours. Certains entendirent, d’autres non, mais aucun ne répondit positivement. 

– Mon merci, Mamie.

Alors le bras se replia et, peut-être parce que j’assistais à ce mini-drame, ou parce qu’elle avait besoin que quelqu’un partage son désarroi, Maman me regarda. Avant que je trouve la formule qui permettrait de dédramatiser ce fait d’été (« Tu vois, ce quartier te revient »), il y eut une seconde pendant laquelle nous nous comprîmes : à travers ces morceaux de pomme qui ne trouvaient pas preneurs, elle réalisait que son rôle n’était plus nécessaire, que ses injonctions n’étaient plus respectées, que ses us et coutumes n’avaient plus cours. J’avais conscience de cela depuis plusieurs années, mais cette matérialisation si concrète, dans un domaine aussi fondamental que celui de l’alimentation, et surtout la stupéfaction de la vieille dame à cette révélation, me déchira le cœur. Des enfants refusaient la nourriture que leur mère leur donnait.  

Aucun des enfants et petits-enfants n’étaient à blâmer ; ils n’avaient pas envie d’un quartier de pomme en cette fin de repas, ils avaient décliné, rien de plus normal ; oubliant la pomme qu’ils n’avaient même pas vue, ils avaient repris le fil de leur appréciable gaieté. Je n’étais pas meilleur que les autres, juste un peu plus attentif à cet instant, ou mieux placé, ou simplement un écrivain remarquant les détails qui révélaient une réalité profonde. Et j’avais pu voir la douloureuse perception de la décadence chez une femme qui s’était toujours accrochée à son statut, à son devoir, à son image. Elle avait constaté que l’on n’avait plus besoin d’elle, et ça lui faisait mal. Découvrir son inutilité est une grande douleur si l’on n’en a pas pris conscience assez tôt.

(et 219 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

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