Le chemin d’Orcival

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C’est après mon premier cancer que je m’étais arrêté à Orcival pour la première fois. La basilique romane de ce village d’Auvergne, non loin de laquelle je passais chaque trimestre en allant voir mes parents, m’avait attiré, parce que j’avais éprouvé le besoin de me recueillir dans un lieu propice à l’action de grâce et à la méditation. Je ne croyais pas en un Dieu autre qu’inventé par les hommes, mais j’aimais le calme des églises et les valeurs chrétiennes. Il m’apparaissait important qu’il y eût dans chaque commune de France, du monde, un endroit où chacun puisse se retirer, où tous puissent se rassembler. Et tendre l’autre joue pour désarmer l’adversaire, donner la première place aux plus faibles, accorder le pardon, me semblaient de bons viatiques pour apporter sa pierre à la guérison du monde.

L’endroit me plut d’emblée. Ce village de soixante maisons serrées dans une gorge tracée par le Sioulot, la boulangerie, le bistrot, le charcutier fromager d’Auvergne et l’artisan chocolatier, les sentiers qui partaient des ruelles pour grimper sur les montagnes, la basilique en pierre de volcan, ses chapelles, ses absidioles et son clocher octogonal, ainsi que, à l’intérieur, les colonnes immenses et les voûtes en cul-de-four, éclairées par les lueurs des bougies, constituaient l’ensemble austère et paisible dont j’avais besoin. 

Quelle qualité de silence je trouvai là… Après avoir remonté la nef et contourné le chœur, je m’assis dans une travée. Quelques visiteurs déambulaient dans l’église, mais ne me gênaient pas. Les voix étaient basses et les attitudes respectueuses. Seuls quelques frénétiques de la photo gâchaient la quiétude de l’endroit. « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Je calai mon dos contre le dur dossier de bois, posai les mains sur mes genoux et fermai mes yeux. Je m’adressai au « Seigneur », mettant dans ce mot mon humilité face à un tout qui me dépassait, reconnaissant que si je n’avais pas trop souffert et retrouvais une vie normale, je le devais davantage à d’autres choses qu’à moi-même, c’est-à-dire aux circonstances, à la chance ou à la providence. En tout cas, cela méritait d’en prendre conscience, d’en être reconnaissant et d’en tenir compte pour le comportement à venir.

Dix-huit mois plus tard, je retournai à Orcival, cette fois en raison d’une rupture sentimentale qui me torturait. Après avoir allumé une bougie, je priai non pas pour qu’elle revienne, car une préoccupation si égotique me paraissait indécente dans un tel lieu, mais pour avoir la force de supporter mon malheur et retrouver le goût de la vie qui m’avait abandonné. Après une quinzaine de minutes, je sortis de l’édifice, montai le chemin de croix sinueux, qui se terminait par une escalier digne de celui de la carrière de Mauthausen. J’arrivai à un calvaire qui dominait le village et profitai de l’air après avoir profité du silence. Je repartis apaisé de cette visite, triste encore mais moins souffrant. Le plus beau est que, 40 jours plus tard, celle qui m’avait mis sur le flanc revenait et que nous allions vivre une merveilleuse période. Je n’oubliai pas, d’ailleurs, de venir remercier le « Seigneur » six mois après cette résurrection.  

Le besoin d’un nouveau moment dans ce lieu se manifesta quand je me sentis aspiré dans un gouffre sans fond, encore à cause d’un traumatisme sentimental, associé à une impression d’échec professionnel et social, liée à l’âge peut-être, au constat que mon existence était sans reliefs et que je ne rayonnais pas comme j’avais pu l’envisager au temps de la jeunesse insouciante. Tout ce que j’avais fait me semblait incohérent, vain, sans intérêt. Et je n’arrivais plus à voir autour de quels axes et pour quelles priorités construire le peu de vie qui me restait. 

Orcival s’imposa. Je garai la voiture, embrassai du regard le village, les montagnes, l’étagement des volumes de la basilique, que je contournai pour gagner le portail. Dès l’entrée, foulant les premières dalles polies par les pas des âmes au fil des siècles, je retrouvai une sensation que je connaissais désormais et dont le contact m’était devenu nécessaire pour rester debout. Là, il s’agissait de récupérer une motivation, une direction. À la croisée du transept, je contemplai le chœur, levai les yeux vers le creux des coupoles. Puis je bifurquai et m’enfonçai jusqu’à une chapelle où j’allumai ma bougie. Je trouvai un siège non loin et me mis en position de recevoir ce que m’apporterait le saint lieu.

Oui, je cherchais à découvrir ce que m’offrirait le silence si riche d’Orcival plutôt qu’à implorer des puissances incertaines parce que j’avais mal et peur. En quelque sorte, je faisais confiance au cadre et aux volontés qui s’exprimaient en son sein depuis 800 ans. Durant le quart d’heure où je restai assis à l’écoute, bercé par les résonances qui semblaient les mêmes en moi et hors de moi, je sentis chaque partie de mon corps se relâcher. Des nœuds se dénouaient, les organes se détendaient et le sang retrouvait la fluidité qu’il avait perdue. Alors que j’attendais une révélation spirituelle, c’est une libération physique qui s’accomplissait. Je ressortis étonné, remontai le cours du ruisseau jusqu’en haut du village pour vérifier mon nouvel état. Chacun établira ou non le lien de cause à effet, toujours est-il que dans les six mois qui suivirent je décrochai deux contrats qui renouvelaient mon activité professionnelle et qu’un nouvel amour me fit considérer comme une affaire positive celui qui s’était achevé sans que je l’aie voulu.

Ce lieu me parlait, m’inspirait, me sauvait. Et c’est ainsi que je pris le rythme ; je venais à Orcival deux fois l’an à peu près, aussi bien quand j’allais mal que quand j’allais bien ; je m’y arrêtais aussi pour d’autres, pour des malheurs trop grands que j’avais constatés, pour des gens qui méritaient que l’on allume une bougie à leur attention dans un lieu spécifique et sacré. Au final, les gratitudes devaient au moins équilibrer les incantations et si possibles être plus nombreuses. 

Mon dernier passage à Orcival – qui n’est sans doute pas le dernier – fut mû par une infection douloureuse dont je n’arrivais pas à me débarrasser, même avec l’aide d’un médecin et des antibiotiques. Plus largement, j’avais découvert en vieillissant qu’il était des douleurs qui ne disparaissaient pas, et qu’il n’y avait pas d’autres solutions que de les accepter d’abord, de les relativiser ensuite. Ce travail d’acceptation de nos misères irréductibles, même nourri de sagesse orientale, est un des plus difficiles qui soit.

Cette fois c’est dans la crypte, là où les forces telluriques rejoignent celles du ciel, que j’allumai une flamme. Je me confiai là un moment avant de remonter pour m’asseoir au centre des travées. Je posai le bâton que j’avais avec moi, reculai mes fesses et fermai les yeux. Il fallut du temps pour que j’entende, ou que je trouve, ce que m’apportait Orcival ce jour-là. Je me surpris à crisper mes mains et mon visage, alors qu’il fallait les détendre, pour faciliter une révélation qui tardait à venir. Et puis, quatre mots se détachèrent de mon cortex et tout s’éclaira : « Fais confiance au chemin ». Fais-confiance-au-chemin. Bon sang, oui, c’était ça ! Fais confiance au chemin.

Pour la santé, mais aussi pour l’accomplissement professionnel, la famille, l’amour, j’ai pris des chemins. Or, les chemins sont longs, escarpés, parfois ils descendent alors qu’on cherche à monter, parfois on a l’impression qu’ils nous ramènent en arrière, parfois on ne sait pas où ils mènent et on se demande même pourquoi on marche dessus. Mais ils continuent, ils ont une logique, ils conduisent quelque part. Et chaque pas que j’accomplis sur un chemin me montre quelque chose, augmente mon union avec la nature, par conséquent me libère d’un moi souffrant et réducteur, pour que je puisse entrer en osmose avec la vie alentour et sortir de la dualité moi et le reste. Il n’y a qu’un tout dont je suis une infime partie, et c’est bien ainsi. 

Alors fais confiance au chemin, me dis-je. Laisse-toi guider par lui, quelles que soient les conditions qu’il te propose. Il a sa cohérence, il apporte ses bienfaits, tu t’y retrouveras. Cesse de torturer ton esprit, mets un pied devant l’autre, recommence, avance, respire, et tout ira bien. Fais confiance au chemin. Merci Orcival.

(et 217 autres histoires à lire et à relire sur http://www.desvies.art)

8 commentaires

  1. « Ce n’est pas le but qui compte, c’est le chemin » Lao-Tseu

    A nous d’éclairer celui-ci avec ce que nous sommes et ce que nous souhaitons devenir.

    J’espère que tout va pour le mieux pour vous Pierre-Yves.

    Amitiés sincères

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  2. Comme les voix silencieuses entendues dans l’église, ce récit résonne en nous !
    Ce récit éclaire, console et redonne souffle à ce qu’il y a de plus essentiel. 
    Il invite à « faire confiance au chemin », à son propre chemin même dans ses détours les plus éprouvants.
    Merci pour cette clarté et cette humanité que tu nous offres, cher Pierre-Yves.

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  3. Quel texte Lumineux et sa lecture fait un bien fou. Il recal vers l’essentiel.

    Cela m’a rappelé lors de ma première greffe d’organe, l’église était pour moi un lieu de recueil ou mes douleurs s’apaisaient

    et surtout où je pouvais remercier mon donneur.

    merci Pierre –yves. 😇

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