Courir entre les arbres

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(environ 3 minutes de lecture)

Il courait depuis 60 ans. Il courait parce que ça faisait du bien. Il courait parce qu’il allait à son rythme, sur le terrain qu’il avait choisi. Il ne courait pas contre quelqu’un, mais pour lui-même. Il courait en groupe parfois, mais le plus souvent seul, ce qu’il préférait. Courir une fois par semaine était devenu au fil du temps indispensable à son équilibre.

De 6 à 15 ans, il avait couru derrière un ballon de foot, presque sans s’en rendre compte. C’était alors la chaleur de l’équipe qui comptait, la rigueur des entrainements, l’adrénaline des jours de match. 

De 16 à 25 ans, il avait couru les filles. Il avait couru vite pour quelques beautés qui le méritaient plus ou moins. Il était tombé, mais il avait aimé, appris à aimer, à être aimé. Il aurait enchaîné deux marathons d’affilée pour une sortie avec une peau douce, un joli visage et des cheveux longs.

Il avait commencé les footings en même temps que le mariage et la vie professionnelle. Le besoin de décompresser, de s’aérer. Il s’arrangeait pour que cela ne complique pas la vie de famille quand les enfants étaient petits. Mais sa femme l’y encourageait – « tu en as besoin » –, elle pratiquait la natation. Cette heure de course dans un parc le dimanche matin devint vitale. Quand, pour une raison indépendante de sa volonté, il ne pouvait se l’accorder, son énergie s’en ressentait toute la semaine.

Quand il fallut se résoudre au divorce, à 36 ans, il ne cessa pas ses footings hebdomadaires. Avec une nouveauté : il emmenait ses enfants les dimanches où ils étaient avec lui. Courir ne leur plaisait qu’à moitié, mais il essayait d’adoucir l’effort avec un poulet rôti et un bon dessert à la suite.

Ils devinrent étudiants et ne vinrent plus passer de week-ends. Commencèrent alors, pour lui à 42 ans, les années de solitude, ponctuées de courtes périodes de relations amoureuses. Ainsi, sauf quand une belle était venue passer 24 heures avec lui en fin de semaine, il allait courir le dimanche, généralement de 10 à 11 heures, car il ne pouvait courir trop tôt après avoir petit déjeuné, son ventre ne le permettait pas.

Il avait déménagé quelquefois, mais il avait gardé ses lieux de prédilection pour la course à pied : un lac, dont le chemin qui l’entourait mesurait 7,2 km, qu’il courait en 40-45 minutes (il ne portait jamais de montre, il déduisait la durée à l’horloge de sa voiture). Parfois, quand il se sentait capable, il accomplissait deux tours. Quelle joie, alors, à l’arrivée, mais aussi pendant ce deuxième tour qui pourtant le faisait souffrir. Et que c’était beau, cette étendue métallique, verte, bleue, ou grise selon la lumière et les saisons, sur laquelle s’entrainaient des avirons qui filaient plus vite que lui.

L’autre lieu était une « plaine des jeux » le long de la rivière qui traversait la ville. Il privilégia cet endroit à partir de ses 50 ans, lorsqu’il vint habiter une maison à proximité de cet ensemble de terrains. Il pouvait ainsi ne pas prendre la voiture, démarrer sa course à la porte de chez lui, rejoindre la rivière par les rues calmes, entrer dans un parc adjacent avant de pénétrer dans le complexe sportif et d’accomplir une grande boucle d’une dizaine de kilomètres. 

Au fil du temps, la durée de son jogging avait peu varié : entre 40 et 60 minutes. C’est le rythme qui avec l’âge diminua. Alors qu’il avait été heureux de courir les 10 km de sa ville en 50 minutes à 50 ans, il n’avait pas réussi à boucler la distance en 60 minutes à 60 ans. Désormais, il ne dépassait pas les 6 kilomètres, qu’il parcourait à toutes petites foulées. Il devait ménager son cœur, faire sans un rein qu’on lui avait enlevé, composer avec des articulations moins souples. Surtout, il avait peur de tomber et de se casser une jambe, ce qu’il redoutait par-dessus tout. 

Quand il avait eu son premier cancer, la veille de son hospitalisation, il courait encore en se disant : « Si je suis en forme en arrivant à l’opération, ça ira. Mon objectif est simple : courir de nouveau dans un mois ». Il avait fallu un mois et demi, il avait un bon morceau d’intestin en moins, mais il avait pu reprendre ses footings du dimanche.

Les soucis de santé ne l’épargnèrent pas, mais pour rien au monde il n’aurait renoncé à son heure de course hebdomadaire. D’autant qu’il avait découvert une nouvelle raison d’enfiler ses baskets, quel que soit le temps : les arbres. Il courait parce qu’il aimait les arbres. Il avait découvert cet amour pour les arbres à la quarantaine. Il admirait ces géants de bois, muets et solitaires, si sages, si impressionnants, qui se renouvelaient sans cesse. Forts ou malingres, droits ou tordus, visibles ou invisibles, ils avaient leur place et ils jouaient leur rôle. Ils ne se gênaient pas, ils s’aidaient. Ils communiquaient entre eux, par les racines, par les feuilles, par le houppier. 

Les arbres devinrent son modèle. Il voulait être comme eux : indifférent, solidaire, travailleur. Il se mit à les reconnaître, à les saluer : les platanes immenses côté rivière, les chênes énormes côté terrains, les peupliers sur l’autre rive.

Et puis un jour, pendant le confinement de 2020, il avait varié son itinéraire de course pour ne pas dépasser le rayon du kilomètre autorisé. Et, dans un pré qui marquait la limite entre la route et la plaine, il l’avait vu, cet arbre grand, mince et seul, et il s’était reconnu : c’est moi, se dit-il, nous sommes pareils. Il avait regardé les feuilles, le tronc, les branches, puis une encyclopédie en rentrant chez lui : il s’agissait d’un frêne. « Le frêne est un arbre à forte valeur symbolique. Il représente la force, la longévité, la renaissance et l’apaisement ». Lui qui ne croyait qu’au hasard considéra qu’il faisait bien les choses. Il prit l’habitude de venir chaque semaine interroger son double végétal, prendre un peu de sa force et de sa sagesse.

Un dimanche semblable aux autres, alors qu’il trottinait comme à son habitude, sa vision se brouilla, son cœur le brûla, ses jambes le lâchèrent. Il se retrouva dos contre terre, les yeux au ciel. Il constata qu’il était au pied de son arbre et comprit. 

– C’est l’heure, murmura-t-il.

Le grand frêne inclina la tête et ses feuilles tremblèrent pour lui dire au revoir. Le lieu était parfait, il avait de la chance.  

(et 216 autres nouvelles à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

8 commentaires

  1. C’est certain les arbres sont très bénéfiques à l’homme. Alors à défaut de pouvoir courir des marathons courons dans les bois! Encore merci pour ces moments de lecture . Annie

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  2. Continue de courir … et d’écrire cher Pierre-Yves !
    La nature est encore plus belle à travers ton écriture exceptionnelle.
    Merci pour ce vibrant hommage à l’élan vital de l’homme et à la sérénité majestueuse du frêne.

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  3. Je me souviens d’un terrain de sport en terre corrézienne, et d’un petit gars taillé comme une plume qui semblait presque ne plus toucher terre trottinant en petite foulée le sourire aux lèvres… 🍏

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  4. Face à la déprime, prenez trois minutes de Roubert ! Lisez. Pensez à vos propres souvenirs de « voyages » auprès des arbres. Moi, par exemple, je me suis souvenu d’un footing dans une forêt d’Alsace alors que, militaire, on m’avait accordé une permission : une vraie renaissance et un plaisir naturel doublé d’un sentiment de liberté.

    Cette courte nouvelle commence comme un témoignage (on se doute qu’il y a du vécu là-dedans) et se termine comme un compte.

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