Du style des assassins – Chapitres 11 et 12

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Chapitre 11 – Patience et longueur…

– Rangez la bouteille, M. le juge.
– Vous êtes sûr ?
– Oui. Vous m’avez servi un double, c’est bien. Il ne m’en faut ni moins ni plus. Les prochaines heures seront décisives. 

Ils se tenaient dans le séjour du F3 que louait le juge Florent rue Paul Bert. C’est Chautard qui avait suggéré le domicile plutôt que le palais ou un bistrot. En souvenir de leurs conversations précédentes en ce lieu.
– Alors vous n’êtes toujours pas décidé à vous installer mieux ? avait questionné Chautard en entrant, quand il avait constaté le décor spartiate dans lequel se cantonnait le magistrat.

– Disons que je n’ai pas envie de me poser la question. Ici, c’est boulot. Et vous avouerez que, depuis trois ans, on ne chôme pas…

– Rrgghhh… Vous êtes arrivé dans une riche période… Mais est-ce que… ce n’est pas surtout que… votre cœur est à Clermont ?

– C’est vrai. Ma famille et ma fiancée, ça compte.
– Bien sûr. Vous avez demandé une mutation ?
– Pas formellement. Je n’ai pas caché que j’étais intéressé en cas de vacance de poste. Mais je… disons que le commissaire de Brive me manquerait.

– Orgmghf… Et si on vous propose le Midi ? Ou le Nord ?

– Ma fiancée, Auvergnate elle aussi, a deux fortes attaches à Clermont, vous le savez.

– Oui. Son cabinet et son club.

– Ceci dit, elle n’est qu’employée dans les deux. Si je suis nommé plus loin un jour, elle étudiera la possibilité de partir elle aussi.

Le commissaire avala sa première gorgée. Quelques millilitres tout au plus. Il s’agissait de faire durer ce verre.

– C’est bien, dit Chautard.

Le juge ne sut pas à quoi le policier faisait allusion, mais il lui sembla alors qu’un de leur point commun, au commissaire et à lui-même, était, malgré des personnalités différentes, une capacité à s’adapter aux changements de situation, à ne pas s’en offusquer, à les prendre comme une donnée de la condition humaine. Cette instabilité, cette impermanence diraient les bouddhistes, était une constante dans l’histoire, mais les occidentaux avaient été si nantis entre 1950 et 2010 qu’ils avaient tendance à l’oublier. Assoupis par le confort, le suréquipement et la suralimentation, ils pensaient que le bien-être était immuable et que le toujours plus était possible. Mais l’occident s’enfonçait à vue d’œil : c’était l’heure de revenir à la réalité, de cesser de dépenser plus qu’on ne possédait, de rembourser les milliers de milliards de dettes publiques et privées. Comme les Européens et Nord-Américains n’en avaient pas le courage, ils se mettaient en faillite et sous la coupe des nouveaux détenteurs de richesses. Ce basculement vers l’Est n’était après tout qu’un juste alignement de l’économie sur la démographie.

De cela non plus, Chautard et Florent ne s’offusquaient pas. Ils espéraient seulement que la domination asiatique ne se ferait pas sentir trop vite, car, en occidentaux qu’ils étaient, ils préféraient la douceur de vivre à la française et l’american way of life aux modes de vie chinois, indiens et arabes.

– Nos tueurs sont des Français bien de chez nous, dit Chautard, comme en écho à leurs pensées.

– Avec une maîtrise peu commune de la langue.

– Oui. Il y a un paradoxe : plus on est Français, disons moyen, ou profond, ou typique, moins on parle bien.

– Vous voulez dire que les Français sont ignares ?

– Peut-être pas, mais que la majorité d’entre eux – c’est pas forcément juste de faire des moyennes, mais bon…

– La majorité, ce n’est pas la moyenne, Commissaire…

– Ah, mon cher Florent, ne perdez pas votre temps. Je n’ai jamais rien entendu aux mathématiques. C’est une pitié… Je ne vois pas, je ne retiens pas, je ne comprends pas…

– Nous avons tous nos faiblesses.

– Celle-là est grave. Ne pas savoir utiliser les nombres. Ne pas savoir résoudre une équation à une inconnue… Alors quand il y en a deux, trois, quatre, mille…

– Revenons à nos Français bien de chez nous, dit le juge pour aider celui qui l’impressionnait toujours autant.

Le commissaire avala quelques millilitres de plus. Ferma les yeux. Le juge resta silencieux. Il but un peu d’eau sans quitter son interlocuteur des yeux.
– On a les pensées de son âge, reprit le commissaire. Prétendre à l’objectivité, à une vision juste, est à peu près impossible. Et croyez-moi, cela me coûte de dire cela, moi qui m’insurge contre le relativisme ambiant, qui empêche toute hiérarchie, toute échelle. Il n’empêche… Quand il généralise, l’homme croit qu’il s’extrait de sa condition, mais il se trompe. Ça me parait maintenant assez clair, et terrifiant : c’est le physique qui commande le mental.

– Vous voulez dire qu’un miséreux pensera que la vie est dure, ou dégueulasse, tandis qu’un nanti pensera qu’elle est belle et facile ?

– Oui, et plus encore, un jeune pensera qu’il y a de l’espoir alors que le vieux pensera que le monde est foutu.

– C’est pas faux…

– Regardez, les écrivains même les meilleurs – Philip Roth, Philippe Djian, David Lodge… – leurs personnages et les pensées de ceux-ci évoluent en même temps qu’eux. Ils ne peuvent se mettre dans la peau d’un narrateur de 30 ans quand ils en ont 60 !

– Je ne savais pas que vous lisiez, Commissaire…

– Oh, si peu. C’est grâce à ma femme. C’est souvent elle qui lit pour moi…

L’immixtion d’une femme interrompit leur réflexion, et ce n’était peut-être pas plus mal. Le commissaire avala une gorgée.

– C’est fou, dit le juge, ce que les enquêtes criminelles sont riches en philosophie et en psychologie.

– Peut-être plus en questions qu’en réponses… Mais vous avez raison.

– C’est peut-être ce qui explique l’engouement pour les polars.

– Et la floraison des criminels…
Ils rirent à cette remarque du commissaire.
– En tout cas, continua-t-il, c’est la première fois, en ce qui me concerne, que la grammaire est un indice. 

– A contrario, il y avait eu la célèbre faute du fameux « Omar m’a tuer »…
– Oui, mais là c’était le prénom qui avait permis l’identification, pas la qualité d’écriture.
– Du style des assassins… sourit le juge. Ça ferait un bon titre.
Ils restèrent un moment silencieux. L’un et l’autre se dirent alors qu’il n’était pas si courant de pouvoir partager un silence avec quelqu’un sans être gêné. Là, les secondes blanches étaient le prolongement de l’échange, la respiration nécessaire pour apprécier les mots qui précédaient.

– En fait, reprit le juge, vous êtes venu – dîtes-moi si je me trompe – pour laisser passer la nuit.

En arrivant, Chautard avait expliqué son dilemme à Florent, les quelques heures qu’il voulait se donner avant d’interpeller le professeur Pourbois. Le juge sentait qu’il fallait le conforter dans son option, qui paraissait la meilleure, mais qui n’était pas sans risques, le commissaire ne le savait que trop.

– Vous croyez ? répondit Chautard.

Après quelques nouvelles secondes de silence, il répondit :

– C’est vrai. Je ne suis pas sûr de mon choix.

– Il est très dur de considérer que la bonne stratégie est de ne pas bouger alors qu’on a un coupable à portée de mains et que la pression est considérable pour que vous agissiez à tout prix.

– Exact. Il faut se sortir de la pression. Arriver à s’isoler pour penser.

– Est-ce que vous essayez de vous mettre dans la peau du criminel ?

– Oui. Pas assez sans doute. Mais c’est le seul moyen d’anticiper. Donc de contrer.

– Et là, vous anticipez quoi ?

Bien vu, se dit le commissaire, et merci. Il m’aide à préciser ma position, à ne pas oublier les bons réflexes. Ils avaient une certaine habitude de cette répartition des rôles et chacun y trouvait son compte. Le commissaire affinait ses choix, le juge apprenait. Ils avaient 17 ans de différence, mais ils avaient plaisir à progresser ensemble.

– Je me dis que les écoutes mises en place chez Pourbois nous permettront peut-être d’identifier des correspondants et d’entendre des informations utiles, ce soir. De même avec la surveillance devant chez lui grâce à la camionnette. Et je me dis que la recherche des profils sur les vidéos de la réunion publique, qui nous a permis de trouver le professeur, va peut-être nous permettre de repérer le porteur du communiqué à l’A.F.P. et le photographe du théâtre. Et que Dru va parvenir, je ne sais pas comment, à trouver le nom du cravaté qui accompagnait le professeur ce soir-là.

– Et si ces espoirs n’aboutissent pas ?
– Nous cueillons Pourbois chez lui demain.
– Pourquoi ne pas attendre un peu plus ?
– Parce que la fréquence des attentats laisse penser qu’une autre action peut avoir lieu très vite. Et que la priorité numéro 1 du travail de la police, du moins à mon avis, est d’éviter les crimes.

– C’est là que votre travail est plus intéressant que le nôtre, remarqua Florent. Policiers, vous pouvez empêcher les meurtres. Magistrats, nous ne pouvons que confondre et condamner les meurtriers. Quand le mal est fait.

Le juge avait dit cela plein de spontanéité. Et le commissaire envia la rapidité d’esprit de son ami. Il lui fallut une gorgée de whisky pour répliquer :

– En rendant la justice, vous donnez aux citoyens un sentiment de sécurité indispensable. Vous empêchez les criminels de nuire, au moins pendant un temps. Et vous faites savoir aux criminels potentiels qu’ils devront payer pour leurs actes. Le facteur dissuasif de la condamnation est bien réel.

– À partir du moment où elle est assez lourde. Mais c’est un autre débat…

– Exact. En tout cas, vous avez aussi un rôle préventif.

– Y aura-t-il un jour une société dans laquelle la prévention sera si bonne que l’on n’aura plus besoin de répression ?

Chautard cligna des yeux et répondit :

– Avec l’homme tel qu’il est aujourd’hui, je ne pense pas. À court terme, une intensification de la répression paraît nécessaire. Mais l’homo sapiens sapiens, notre espèce, vit peut-être ses derniers feux. Si l’introduction, qui paraît inévitable, de composants chimiques, biologiques et électroniques dans les organismes humains a un intérêt, ça pourrait être celui-là : créer des hommes qui puissent vivre ensemble sans qu’il y ait besoin de systèmes contraignants de surveillance et de punition…

– On peut toujours rêver…

––––––––––

– C’est prêt. Tu peux venir dîner.
– J’arrive.
C’était rituel. Vers 19 h 30, elle frappait à la porte de son bureau et lui annonçait que son dîner était servi. Son dîner plutôt que le dîner, car elle ne mangeait plus guère. Un poireau, un yaourt parfois, un bout de pain. De la soupe en hiver, enfin de début octobre à la mi-mai, jusqu’aux saints de glace.

Longtemps, il l’avait exhortée à s’asseoir et à partager son repas, mais devant son entêtement il avait renoncé. Pendant qu’il mangeait, elle servait, débarrassait, se posait sur une chaise, pas devant la table, devant la fenêtre.

Il n’aurait pas fallu grand-chose pour que cela se passe mieux. Par exemple qu’elle ajoute « mon grand » après « c’est prêt », ou qu’il dise « J’arrive, Maman » plutôt que « J’arrive ». Qu’il s’intéresse à ce qu’il mangeait, à la manière dont elle préparait le dîner, qu’il la trouve courageuse, qu’il ait envie de l’embrasser. Et oui, mais pour cela il fallait de l’amour et il n’y avait plus d’amour dans le cœur d’Adrien. Cela remontait à loin sans doute, et le départ du père, quand il avait 15 ans, n’avait rien arrangé. Ça les avait peut-être rapprochés, lui et sa mère, ça leur avait donné l’habitude de ne pas pouvoir se passer l’un de l’autre, mais ça n’avait pas créé d’envie pour autant.

Un frère ou une sœur auraient facilité les choses, mais il n’y en avait pas. Adrien était fils unique. Il en avait tant souffert qu’il n’avait pas eu d’enfants lui-même. S’il avait rencontré la mère adéquate, il aurait eu cinq enfants, pas moins, mais il n’avait pas eu cette chance. Il avait donc préféré s’abstenir plutôt que de mettre au monde un malheureux.

Il avait aimé quelques femmes qui l’avaient aimé. Deux, en fait. Une avec qui il avait vécu, entre 28 et 31 ans. Il était un jeune docteur en droit, il préparait son agrégation. Elle était juriste aussi, pleine d’ambition. Et d’enthousiasme. Oui, elle s’enthousiasmait pour à peu près tout et il avait adoré ça, lui qui avait du mal à ressentir une émotion. Parfois, elle s’inquiétait parce qu’il ne semblait pas aussi emballé qu’elle. Il la rassurait en lui disant qu’il se délectait de sa joie. Et c’était vrai.

Mais il n’avait pu se délecter longtemps. Isabelle fut atteinte d’un cancer à l’aube de ses 30 ans. Elle réussit à cacher l’information à son compagnon. Mais quand elle comprit que le mal était incurable et qu’elle n’avait rien à espérer si ce n’est quelques mois de souffrances pour une vie réduite à rien, elle avala un matin le contenu d’un flacon de valium. Avec succès. Elle avait laissé une lettre à Adrien pour lui expliquer la raison de son geste, lui demander pardon, lui dire qu’elle ne voulait pas que leur relation souffrît de la moindre baisse d’intensité et qu’elle l’aimait pour toujours ; mais quand il la découvrit allongée sur la canapé, roulée en boule comme un chat, qui ne bougeait pas quand on le caressait, il crut qu’il allait perdre la raison. Jamais auparavant, et jamais depuis, il n’avait ressenti une telle douleur et une telle peur de perdre le contrôle de lui-même.

Il lui fallut dix ans pour retoucher une femme. Dix ans pendant lesquels il devint un professeur redoutable et un idéologue intransigeant. Plus que jamais, il s’interdisait tout emballement et tout laisser-aller, qui ne conduisaient qu’au malheur. Il finit par céder devant une étudiante en recherche d’un père, mais elle fut assez vite découragée par l’aigreur qu’il manifestait après l’amour ou quand ils dînaient au restaurant. Il lui faisait même un peu peur. Deux fois, alors qu’il la chevauchait, il l’avait saisie à la gorge et elle avait trouvé qu’il avait serré beaucoup trop fort et beaucoup trop longtemps.

À 45 ans, il se risqua à des prostituées, mais le manque d’hygiène et plus encore de plaisir qu’il découvrit au contact de ces prestataires le détourna vite de leur commerce. C’est à 51 ans qu’il trouva de nouveau l’amour, en la personne de Mireille, une Française au look d’Indienne, écologiste, versée dans les voyages au Tibet et en Mongolie, qui n’avait sans doute jamais enfilé un tailleur de sa vie de bohême friquée. Comment put-il être séduit par ce répugnant produit de la bien-pensance française qui représentait tout ce qu’il abhorrait ? L’attirance des contraires sans doute, et une satisfaction sexuelle capable d’annuler toutes les incompatibilités. Ils ne vivaient pas ensemble, mais se voyaient plusieurs fois la semaine. La situation était étrange : ils arrivaient à parler de tout sans être d’accord sur rien, sans prendre ombrage de leur désaccord. C’est comme si toutes leurs émotions passaient dans l’amour, le reste n’étant que spéculations philosophiques et habitudes comportementales ne méritant pas que l’on s’agace pour elles.

Au bout de trois ans, ils avaient cessé leurs rapports sexuels, d’un commun accord. Le désir, et les possibilités de le satisfaire, s’étaient épuisés ; ils avaient eu la chance que la lassitude arrive au même moment pour tous les deux. Ils avaient continué à se voir, aussi souvent qu’avant, gardant l’un pour l’autre une tendresse qui ne manquait pas de stupéfier les quelques personnes au courant de leur relation. Et puis le drame était arrivé. Lors d’un voyage en Arizona, dans un de ces lieux quasi désertiques qu’elle aimait tant, Mireille et l’amie qui l’accompagnait avaient perdu le contrôle de leur 4X4, quitté le chemin qui s’élevait sur un de ces tertres en pierres brûlantes typiques de cet État. Elles avaient basculé dans le vide et n’avaient pas survécu à la chute.

Dès lors, Adrien se ferma et ne fut plus capable de la moindre légèreté. Sa pensée se radicalisa encore. Il faudrait des années pour qu’il se décide à l’action armée, mais c’est à cette date que la digue avait été franchie. À l’enterrement de Mireille.

Il avait pourtant conservé une vie paisible, plutôt triste. Il donnait ses cours à la fac, rentrait le soir chez sa vieille maman, participait à quelques séminaires et conférences, ainsi qu’aux réunions politiques (du moins jusqu’à ce qu’il quitte le parti). Il avait un temps fréquenté un club de golf, pour tenir une promesse qu’il avait consentie à Mireille. Cela avait été son dernier effort de sociabilité. Il avait renoncé au bout de deux ans, découragé par son absence de progrès, estimant qu’il avait payé son tribut. Ses deux refuges étaient les livres et les arbres. Il consacrait une heure par jour à la marche, deux à la lecture. La religion aussi aurait pu être un recours, mais il ne croyait plus. Il aurait peut-être pu se passer de la croyance et jouer le jeu du rite, si sa paroisse n’avait été prise en mains par une bande de cadres gauchistes qui lui faisaient horreur.

Sa mère lavait la vaisselle au fur et à mesure de son repas. Un peu avant 20 heures, elle se déplaçait au salon et allumait la télé. Sans le son, car il ne supportait pas la publicité (encore une réforme, celle de l’audiovisuel public, que ce mou de Sarkozy n’avait pas mené jusqu’au bout, cédant à la fois aux journalistes fonctionnaires et aux lobbys des annonceurs). Il la rejoignait et, quand apparaissait le générique du journal, elle augmentait le volume et ils regardaient ensemble les informations, celles de France 2, moins nulles que celles de TF1.

Cette séance était un de leurs principaux moments de connivence mère-fils. Il commentait à peu près tous les sujets. Elle le trouvait dur, impitoyable, jamais d’accord, elle ne comprenait pas le quart de ce qu’il disait, mais elle aimait l’entendre. Elle louait sa voix et son intelligence. Et puis, mine de rien, c’était un dialogue, il la considérait comme son interlocutrice. Et ça valait tous les plaisirs du monde. Lui n’était pas dupe. Il savait d’une part qu’elle ne pouvait pas suivre, d’autre part qu’il s’agaçait contre l’inéluctable : il y avait lurette que la télévision française avait rendu les armes devant la bêtise et la déformation des esprits. Elle était même la cause principale du formatage aux idéaux de relativisme et de tolérance qui avaient si bien détruit les forces vives du pays depuis 30 ans. L’apogée de la France, c’était 1980. À partir de là, tout n’était que dégringolade et déclassement. Néanmoins, devant son poste entre 20 heures et 20 h 30, il parlait tout fort parce que sa mère aimait cela et que ce n’était pas une mauvaise solution pour forger sa pensée.

Souvent, elle s’endormait avant la fin. Il répugnait à la porter, alors il la réveillait et lui donnait le bras pour la conduire jusqu’à sa chambre. Il ne l’embrassait pas, mais approchait une tempe de ses cheveux, tandis qu’elle exerçait une pression sur le poignet qui la soutenait, pression si infime qu’il se demandait comment elle trouvait encore la force de bouger.

Il en fut de même ce soir-là, lundi 30 mai 2011, alors qu’il était surveillé par une camionnette de la police et que ses téléphones étaient sur écoute. Il retourna au salon et coupa la télévision. Il regardait parfois un film ou une série, américains le plus souvent. Il vénérait les États-Unis, et cela avait été un de ses plus gros désaccords avec ses camarades frontistes. Ils vont voir, ces cons de Français, pensait-il, quand les Américains auront sombré, combien il était doux cet ordre américain, et combien c’était une chance de bénéficier des valeurs, des produits et de la protection de ce pays… Il s’était réjoui de l’intervention en Irak, parce que cela montrait qu’il y avait un maître et un ordre du monde, et cet ordre et ce maître étaient bons. Tous les Français s’étaient retrouvés derrière ce con de Chirac et cet insondable con de Villepin pour se distinguer et se coucher devant un dictateur qui avait tué et torturé deux millions de ses sujets. Mais les États-Unis brûlaient leurs derniers feux. Il leur restait quelques armes, Hollywood, internet, guère plus. Un chiffre avait horrifié Adrien : dans toutes les grandes villes américaines, la population blanche était inférieure à 50 %. Inférieure ! La messe était dite.

Pas de film ni de bonne série avant 22 h 30, ce soir. Il pensa une fois de plus qu’il devait se renseigner sur le fonctionnement de la vidéo à la demande. Il savait qu’il avait la possibilité d’utiliser ce service avec sa box, mais il ne savait pas comment procéder. Il fallait donc s’occuper en attendant la deuxième partie de soirée télévisuelle, qui lui serait utile pour patienter jusqu’à 0 h 45. Car à cette heure…

La mère d’Adrien savait qu’il arrivait à son fils de sortir la nuit. Elle savait aussi qu’elle ne devait pas poser de questions à ce sujet. S’il lui disait où il allait, très bien, sinon tant pis. Cette liberté à lui accorder était une faible concession eu égard à la tranquillité dont elle bénéficiait par sa présence sous son toit.

Oui, une nouvelle action était prévue. Il ne fallait pas mollir. Neuf jours avaient passé depuis le théâtre et il ne fallait pas laisser croire que le communiqué d’un côté, la réunion publique et le renforcement de la présence policière de l’autre, allaient brider la force de L’Étincelle.

Ils avaient effectué les dernières mises au point la veille, ici même. Ron et Georges étaient arrivés de Clermont, où ils avaient été prendre livraison des explosifs sur le parking au pied du Puy-de-Dôme, là où Tristan leur avait donné rendez-vous, comme les fois précédentes. Qu’il était méfiant, celui-là… Ceci dit, il n’avait pas tort. Son professionnalisme était un atout pour leur équipe. Cette fois, la charge était un peu plus puissante. Il faut dire que la cible l’était aussi. Ils allaient toucher le cœur du système, le pire du pire, le coupable et le bénéficiaire de toutes les dérives.

Bien sûr, il y avait les militaires déployés devant tous les bâtiments recevant du public. Deux militaires devant chaque entrée en moyenne. Le bâtiment ne comptait qu’une seule entrée publique, mais un autre bâtiment du même type, en face dans la même avenue, était lui aussi gardé, de même que le palais de justice, à vingt mètres en diagonale de l’autre côté du boulevard. Il y avait donc au moins six hommes en armes à éviter. Adrien avait dû adapter son plan. Il ne lui avait fallu que quelques passages croisés avec Ron pour trouver la solution, qui apparaissait encore meilleure que la première.

– Ce jardin derrière, fermé, mal entretenu, c’est l’idéal. 

– Il appartient à qui ?
– À l’évêché, je crois. L’église Saint-Sernin se trouve juste à côté.

– Tu es sûr que ce n’est pas privé ?

– On s’en fiche. Même si c’est à la maison à côté, il y a une séparation.

– Ok. Mais si on met notre paquet ici, ça m’étonnerait que ça fasse autre chose qu’entamer le mur. On n’a pas la puissance de feu du mec d’Oklahoma City en 1995.

– Non, mais on aura quand même plus que d’habitude. 55 kilos, m’a dit Tristan.

– Ah, quand même ! s’était exclamé Ron.

– Oui, du nitrate d’ammonium cette fois, m’a-t-il dit. Un engrais. Enfin mélangé à d’autres produits, c’est son boulot.

– Et 55 kg de nitrate d’ammonium, ça suffit pour dégommer un immeuble entier ?

– Oui. Et tu sais pourquoi ?

Les yeux d’Adrien brillaient derrière ses lunettes rondes.

– Accouchez, professeur s’il vous plaît, je sais que vous êtes beau et intelligent…

– Encore plus que tu crois, mon cher Ronald. Tout va s’écrouler, parce qu’il y aura deux explosions. Paf, et puis paf ! Un petit paf d’abord, un gros paf après !

– Comment ça ? On agit à deux endroits différents ? 

– Non. Au même endroit.
Ron avait eu un mouvement de bouche, comme s’il cherchait à boire un coup pour retrouver une contenance, mais il n’avait aucune canette à téter.

– Écoute bien, le soulagea Pourbois. On pose 15 kilos contre le mur pour faire une brèche. D’après Tristan, si l’explosif est contenu côté opposé au mur par un entourage d’acier trempé, c’est suffisant pour créer une ouverture, quand bien même on tombe sur un mur de 80 cm d’épaisseur.

– Et s’il fait plus ?

– C’est hautement improbable dans un immeuble de ville des années 1900, mais tu t’en assureras.

– Et comment ?

– Avec le bruit d’un coup de marteau. Tristan t’expliquera ça.

– Bon, admettons. Je trouve un endroit où poser la bombe contre le mur arrière du bâtiment, qui donne dans le jardin fermé.

– Je vois que tu suis. Tu allumes la première bombe. Tristan m’a parlé d’une mèche à retardement. Tu restes dans le petit jardin

– Et ensuite, je vais placer la deuxième bombe, quarante kilos si je compte bien, alors que tout le quartier est réveillé et que les militaires arrivent de tous les côtés ?!

– Tu suis, mais tu te trompes. Tu auras posé la deuxième bombe en même temps que la première, juste à côté. Elle sera protégée de la déflagration de sa petite sœur par des plaques de métal, elle n’explosera que dix secondes après la première, grâce à une mise à feu programmée. Alors le souffle s’engouffrera dans l’immeuble et tout le mur arrière s’écroulera sous l’effet de la déflagration.

– C’est le 11 septembre !
– Non, ce sera le 31 mai à 2 heures du matin.
– Pourquoi pas 3 ?
– Ne t’inquiète pas, il n’y a ni boîtes ni pubs ouverts dans la nuit de lundi à mardi. L’accident de la station Self ne se reproduira pas.

– Et les militaires ? Ils ne gardent plus les équipements à 2 heures ?

– Si, mais leur attention sera sans doute relâchée. De toute façon, peu importe. Un militaire, c’est fait pour mourir au feu. Le seul moment délicat est celui où Georges et toi allez poser les bombes. Il vous faut une quinzaine de minutes tranquilles. Tristan vous aura expliqué les branchements et manipulations à effectuer, et on répétera la veille à la maison. Le jour J, vous aurez garé la voiture avenue Édouard Herriot à 1 h 30, assez bas pour éviter d’être repéré par les militaires en faction devant les Treize Arches.

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

– Tu sais, l’ancien garage BMW. C’est un service culturel, maintenant… Bon. Vous vous garez près du Chapon Fin. Vous prenez la perpendiculaire, rue de Lasteyrie. Vous longez l’église, que vous contournez par le porche. Le jardin est là. Y’a un muret et du fer forgé, mais avec un grosse pince ce n’est pas un problème. Pour garder les militaires devant l’entrée, côté boulevard, à 1 h 30 précise, je viendrai me garer au niveau de l’arrêt de bus en face du palais de justice. Soit ils me feront dégager, soit je mobiliserai leur attention.

– Ouais… Et s’ils sont côté avenue de la Gare ?

– Même si les militaires remontent l’avenue de la Gare sur ses premiers mètres et longent le bâtiment pendant que vous êtes dans le jardin, ils ne devraient ni vous voir ni vous entendre. Mais pour assurer le coup, François se tiendra avenue de la Gare, au niveau de la pâtisserie Ernst ou un peu plus haut. S’il voit les troufions s’approcher du jardin, il traversera pour rejoindre le distributeur de billets et les interpellera sur leur boulot, les attentats. Il jouera le gars légèrement éméché.

–  Ouais… 

–  Écoute, on ne peut pas s’arrêter maintenant. Tu vois un peu tout ce qu’on a fait en trois semaines ?

–  C’est pas la question. C’est que y’a des risques, là…

–  Il y a des militaires, c’est tout. 

–  C’est tout, c’est tout…

–  Ron, je te promets un petit bonus après ce coup-là. 

–  Hum… Combien ? 

–  Ah, arrête !
Ron négocia son bonus et tout fut organisé ainsi que l’avait conçu Adrien. Tristan avait demandé des photos du bâtiment pour préparer sa mixture et les directions de projection. Ron s’était glissé dans le jardin en effet abandonné. Il avait trouvé l’endroit où poser les bombes, la petite pour créer la brèche, la seconde pour asséner le coup de grâce. Il apporterait les paquets avec Georges, effectuerait les branchements, tandis que Gisèle ferait le guet. 

Tout était donc prêt depuis la veille. Ils n’avaient rien de plus à faire ce lundi soir, si ce n’est attendre l’heure h. Adrien Pourbois lisait sur le canapé. Il avait ses téléphones à portée, mais il ne voulait pas s’en servir. À quoi bon ? Quand les consignes avaient été données, il fallait éviter les interférences et laisser chacun jouer son rôle. Ron lui passerait juste un coup de fil pour confirmer la bonne exécution du plan, c’est tout. La responsabilité individuelle, il n’y avait que ça de vrai. Une fois le travail effectué, chacun rentrerait chez lui, dans le calme.

Dans quelques heures, la Société Générale, la banque qui laissait un seul de ses agents spéculer sur des milliards d’euros et le lâchait quand ça tournait mal, la banque qui avait acquis des obligations et pris des positions avec pour unique objectif une rentabilité à court terme, la banque qui se servait de l’argent déposé par les particuliers pour enrichir ses salariés et ses actionnaires, la banque symbole de la finance qui tuait l’économie, cette détestable institution allait voler en éclats. À Brive-la- Gaillarde. Pour commencer.

––––––––––

Dans leur camionnette, Plante, Le Rouque, et La Teigne commençaient à trouver le temps long. Ils n’étaient pas surpris, ils savaient ce qu’était le job, mais ce n’est pas pour ça que c’était drôle.

– Planquer, ça fait chier.
– C’est toi qui fais chier.
Plante était sorti un moment pour observer la maison de plus près et coller le boîtier GPS sous la Mercedes du professeur, Mercedes que son propriétaire avait garée devant le garage, sans la rentrer. Le Rouque était aux jumelles de nuit, les deux autres jouaient aux dames. Il était 23 h 30.

– Ça fait une heure qu’il a rallumé la téloche, mais on peut même pas voir le film ! Tu parles d’un boulot de con…

– Tu veux peut-être lui demander une place sur le canapé ?

– J’ai pas des envies de chier intempestives, moi…

– Utilise pas des mots que tu connais pas, Rouquin, tu vas te faire du mal.

Ces taquineries étaient leur manière de s’occuper et de rester concentrés. Et c’était ce qu’il y avait de plus difficile dans ce genre d’exercice.

– Les gars, dit Plante, à minuit on allonge les quarts, pour pouvoir dormir. Une heure de jumelles, et deux heures de sommeil, jusqu’à 6 heures. Ça nous fera quatre heures de sommeil chacun et 2 heures de veille.

– C’est pas si facile que ça de se rendormir, dit La Teigne.

– Je sais bien, vieux. Mais ça permet au moins de fermer les yeux et de s’allonger.

– Faut pas s’inquiéter pour lui, Cap, lança Le Rouque. Qu’il dorme ou pas, il est toujours désagréable.

À minuit, c’est La Teigne qui prit les jumelles pour la première heure. Il n’avait pas sommeil. Les yeux étaient un peu piquants et les cervicales un peu craquantes, mais ça allait. Sa jambe le gênait, le grattait, mais ne le faisait pas souffrir. Le plus dur était l’angoisse qui le prenait quand il pensait à l’état dans laquelle était sa guibole sous l’attelle et qu’il se demandait si elle retrouverait toute sa force et sa mobilité. Et un aspect correct. Merde, il n’avait même pas 40 ans, il avait besoin de toutes ses capacités de séduction.

Ils éteignirent la veilleuse. Plante et Le Rouque s’étaient allongés sur les bancs, avaient enlevé leurs godasses et tiré une couverture.

– Putain, c’est vrai que ça pue, les rouquins… 

– Je pue que des pieds, moi !
– Vos gueules.

À 0 h 07, la télé fut éteinte dans la maison. Mais la lumière du salon restait allumée et personne à l’intérieur ne semblait bouger. Ils n’avaient rien vu en ce sens, mais ils imaginaient que la vieille avait été se coucher depuis longtemps. « Bon, qu’est-ce tu fous, pépère, pensa La Teigne, tu vas pas faire dodo ? T’attends une poule ? Un pou ? » Il ne dit rien à ses collègues, qui s’assoupissaient sur leurs lits de fortune.

Les minutes passèrent. La Teigne guettait le mouvement, il voulait apercevoir l’homme qu’il ne voyait pas, trop bas derrière la fenêtre, et qui peut-être lisait, ou téléphonait. Bizarre à cette heure, après avoir éteint la télé. Pourquoi n’allait-il pas se coucher, ce salaud de prof ? « C’est toi qui m’as bousillé la jambe, fumier ? C’est toi qui as tué treize hommes, femmes et d’enfants, ordure ? Toi qui veux remettre le monde à l’endroit avec des bombes ? Débile ! ». La haine montait et, s’il ne s’était pas retenu, il serait sorti de la camionnette pour entrer dans la maison et accrocher au lustre ce fou dangereux.

Il s’efforça de respirer en profondeur, mais les pieds du Rouquin ne facilitaient pas les choses. Il se dégageait des jumelles et clignait des yeux toutes les deux minutes environ. Il regarda sa montre. 0 h 30. La rue était calme. Il n’avait pas souvenir d’avoir entendu passer une voiture depuis minuit et aucun bruit venant des maisons ou d’ailleurs n’était perceptible. Si eux, quelqu’un les avait repérés dans la camionnette, ce n’était pas dramatique. Ils passeraient pour des malfaiteurs ou des voyageurs, pas pour des flics. Et le temps qu’on les appelle, les flics, ils auraient déjà évacué les lieux. Car le commissaire avait dit qu’on se donnait une nuit avant l’intervention, ni plus ni moins. Si demain mardi, enfin tout à l’heure, la planque et les écoutes n’avaient rien donné, on interpellait quand même ce salopard de Pourbois.

Merde ! Le prof s’était levé. La Teigne l’avait dans sa ligne de mire. « T’as du pot que j’aie pas un fusil en dessous de cette lunette, crevure ! Sans ça, ta petite cervelle d’intello facho allait se répandre contre le mur de chez Maman ». Pauvre vielle, avoir enfanté ce type… Elle devait pas se rendre compte, la fripée, ratatinée comme elle était.

Pourbois sortit de la pièce, mais laissa la lampe allumée. La Teigne le perdit de vue. « Où il est, ce con ? » Il déplaça légèrement les jumelles. La cuisine n’était pas allumée, mais une lueur était perceptible. Le couloir. Le prof avait allumé le couloir. Mais pourquoi avait-il laissé le salon éclairé s’il allait se coucher ? Peut-être parce qu’il va pas se coucher. « Qu’est-ce que tu fabriques, bouffe-merde ? Allez viens, viens voir le Greg et on va s’expliquer, trou de cul… ».

Pourbois réapparut soudain dans le salon. « Une veste. Il a mis une veste ! ». Le salon s’éteignit et… la porte d’entrée s’ouvrit. « Nom de Dieu ! ».

– Eh, Capitaine ! Rouquin ! Oh !

Ce disant, il balança sa jambe raide contre les montants de bois qui supportaient les lits. Comme ça ne semblait pas suffire, il redoubla.

– Oh ? interrogea Plante en se redressant.

– Il sort ! dit La Teigne qui avait repris les jumelles. Il monte dans sa bagnole !

– Nom de Dieu !

Plante se leva d’un bond. Il attrapa son blouson, et prit les clés de la C4 posées sur la tablette.

– Je viens ? demanda Le Rouque qui se levait d’un demi-bond.

– Non, vous restez là, les gars. Je vous appelle pour vous dire quand vous pouvez redescendre. Bien vu, Greg !

Il donna une bourrade à La Teigne et ouvrit discrètement la porte de la camionnette. La voiture du prof, une Mercedes gris métal, remontait déjà la route d’Espartignac. Le capitaine se félicita d’avoir dit au Rouquin de garer le C4 dans la bonne direction. Il ne se précipitait pas pour autant. Non seulement il ne voulait pas se faire repérer – s’il collait le prof dans un secteur aussi désert, celui-ci décèlerait tout de suite quelque chose d’anormal – mais en plus il n’avait qu’à entrer en contact par radio avec le commissariat : le permanent au C.I.C. lui donnerait la position de la voiture du prof, grâce au mouchard fixé sur le châssis.

Néanmoins, au stop, Plante prit à gauche, sur l’ancienne 20. Là, il actionna la radio :

– Oui.
– Ici Plante.
– Bonjour, Capitaine. Laurenty à l’appareil.
– Salut, Stéphane. Dis, y’a notre lascar qu’a pris sa bagnole. Je le suis, enfin je pense. Tu peux le localiser ? Il a le boîtier sous les fesses.

– Dix secondes, s’il vous plaît.

Plante entendit Laurenty pianoter. Sans doute recherchait-il un point rouge se déplaçant sur une carte à l’écran.

– Je l’ai. Il est sur l’ancienne 20, il sort d’Uzerche.
– C’est ça.
– Il arrive au rond-point. Visiblement, il va prendre l’autoroute.
– Ok. Je vais par là. Dis-moi s’il prend Brive ou Limoges.
– Attendez… Il quitte le rond-point. Il passe le pont. Donc Brive, il vient vers le Sud !
– Ok, je prends par là. Tu me rappelles dès qu’il sort. À plus.
– À plus.

Après quoi, Plante appela le commissaire. Sur son fixe, bien sûr.

– Rrrrgghhh…

– Patron, excusez-moi. Mais le professeur de Limoges vient de nouveau vérifier la validité de ses théories à Brive…

Le cœur de Chautard s’arrêta.

– Problème ? soupira Sylviane en lui serrant la main dans son demi-sommeil.

Il mit un moment à répondre, car il était encore endormi.

– Alerte maximale.

––––––––––

Chapitre 12 – Court-circuit

À 1 h 20, ce mardi 31 mai 2011, Georges Gréminot se gara au bas de l’avenue Édouard Herriot, le long des cuisines du Chapon Fin. Il saisit le sac de sport et la valise dans le coffre, remonta l’avenue et tourna rue de Lasteyrie. Il fit tout pour que les militaires en faction devant « le Garage, le truc culturel », cinquante mètres plus haut, ne le voient pas. Au pire, il aurait l’air de quelqu’un rentrant chez lui avec ses bagages.

Non sans s’être assuré que l’endroit était désert et qu’il n’y avait personne aux fenêtres – il se méfiait des curés du presbytère par là et de l’immeuble après la rue de Turenne –, il longea la cour de la distillerie Denoix, puis l’église Saint-Sernin. Il s’arrêta, jeta un œil avenue de la Gare. Les militaires devant la Caisse d’Épargne étaient loin et ne regardaient pas dans sa direction ; il ne voyait pas ceux devant la Société Générale, signe qu’ils étaient bien devant l’entrée côté boulevard. Il leva encore les yeux aux fenêtres. Deux étaient allumées, mais personne n’était en vue. De toute manière, lui, on ne pourrait plus le voir dans quelques secondes.

Il contourna l’église et s’enfonça dans l’ombre près du jardin. Il ouvrit son sac et en sortit une pince aux longues poignées. Il attaqua l’endroit qu’il avait identifié comme le meilleur et en quelques minutes créa une ouverture suffisante. Il jeta le sac et la pince sur le sol, un mètre en contrebas. Il prit la valise et la fit descendre en douceur, à l’aide de la double lanière d’1,50 mètre qu’il avait attachée à la poignée. Puis il enjamba le muret et sauta. Muni de ses affaires, il se faufila sous les branches et arriva au mur. Il ouvrit la valise, en sortit le paquet. Il le posa à l’endroit prévu. Puis il reprit la valise, le sac, la pince et repartit vers l’ouverture.

Il regarda sa montre. À 1 h 30 précise, Gisèle Voichot et Ronald Pech vinrent garer leur break devant l’entrée du parking de l’église, fermé par une chaîne cadenassée. Le moteur fut coupé. Comme convenu, ils attendirent deux minutes en levant les yeux vers les fenêtres de l’avenue de la Gare et de la rue de Lasteyrie. Comme tout semblait calme, Ronald descendit et ouvrit le coffre. Sans un mot, Georges le rejoignit et l’aida à sortir une malle sous laquelle deux cordes avaient été passées, qui n’avait d’autre couvercle que des bandes de papier kraft. Ils mirent à la place la valise vide, le sac et la pince. Ils fermèrent le coffre et s’enfoncèrent vers le jardin. Gisèle attendit encore deux minutes et démarra. Elle remonta l’avenue de la Gare, prit la première à droite et se gara là, sur la place livraison de l’opticien, au début de cette rue du commandant Roche.

François Klikchtein, qui était venu de Poitiers, via Limoges où il avait pris une chambre d’hôtel depuis dimanche et la rencontre chez Adrien, avec qui il devait déjeuner demain à midi, aperçut Gisèle, car il se tenait dans sa voiture dix mètres plus haut, sur la place livraison de la pharmacie. De là, il surveillait le bas de l’avenue de la Gare, prêt à aller faire diversion si d’aventure des soldats s’avisaient de quitter les entrées des établissements financiers.

À 1 h 32, au moment où Ronald Pech et Georges Gréminot sortaient du coffre la malle bourrée d’explosifs, Adrien Pourbois s’était garé devant l’arrêt de bus sur le boulevard du maréchal Lyautey, à quinze mètres de l’entrée de la Société Générale. Les militaires, ceux de la banque et ceux du palais de justice, l’avaient tout de suite remarqué. Ils patientèrent deux minutes, puis un gardien de la banque s’avança et se baissa vers la fenêtre côté conducteur, qui était ouverte.

– Vous ne pouvez pas rester là, Monsieur.

– J’en ai pour deux minutes. J’attends un ami qui habite au-dessus, là.

– Non, c’est pas possible. Vous avez des places de stationnement dix mètres plus loin, voyez.

– Écoutez, je sais que vous faites votre travail, et que vous avez des consignes, mais regardez-moi : je ne vais pas faire sauter la banque.

– Je m’en doute, mais il faut déplacer votre véhicule. Ne nous obligez pas à vous… à vous y obliger.

– Bon, puisque c’est si bien dit, je m’en vais un peu plus loin.

– Bonsoir, Monsieur.

Adrien prit son temps, mais finit par redémarrer et s’en aller, non pas dix mètres, mais quatre-vingts mètres plus loin, puisqu’il se gara place Thiers, sous la petite halle. Il eut envie d’attendre là quelques minutes avant de rentrer chez lui. Pour participer de plus près. Et même il sortirait peut-être pour entendre le bruit. Le doux bruit d’une institution de pillage et d’escroquerie qui volerait en éclats.

Plante hésita quelques secondes, mais il savait qu’il n’avait pas droit à plus : soit garder à l’œil le prof qui venait de stationner place Thiers, soit aller demander au troufion de la S.G. ce que lui avait raconté Pourbois. Il fit les deux. Il appela le C.I.C., où Laurenty suivait Pourbois à la trace.

– Stéphane, je lâche le lièvre quelques instants. Toi, ne le lâche pas, préviens-moi s’il bouge.

Ceci étant dit, il recula sur le boulevard, évita un véhicule et des appels de phare, l’interpellation des militaires devant le palais de justice, et s’arrêta pile devant ceux de la Société Générale, qui avaient déjà redressé leurs armes.

– Plante, Police ! cria-t-il en montrant sa carte.

Les soldats semblaient à moitié rassurés. Un de leurs collègues de la Caisse d’Épargne s’approcha.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demanda Plante en dévisageant le soldat à qui avait parlé Pourbois.

– Qui ?

– Le mec qui s’était garé là ! La Mercedes. C’est notre suspect, bordel !

Plante se rendit compte qu’on pouvait blêmir même sous un lampadaire.

– Il attendait quelqu’un.
– Quelqu’un qui habite où ?
– Là, dans un appartement au-dessus…
– Et il a accepté de partir ?
– Je lui ai dit d’aller sur les places de stationnement à dix mètres.

– Eh bien il est pas dix mètres plus loin, il est cent mètres plus loin ! Ça veut dire qu’il attendait personne ici !

– Ben alors ?

– Alors ça veut dire qu’il venait faire diversion ! Diversion, bordel !

Encore une fois, Plante n’avait que quelques secondes, peut-être même pas, pour prendre la bonne décision. Deux options se présentaient à lui : agir seul ou appeler du renfort. Une fois encore, il réussit à faire les deux en un minimum de temps. Il posa une fesse sur le siège du C4 et décrocha la radio :

– Stéphane, t’es là ?
– Oui.
– Écoute, c’est le moment le plus important de ta carrière et j’aurai pas le temps de répéter. Un, tu dis au boss d’amener un maximum de monde autour d’un périmètre Palais de Justice, Caisse d’Épargne, Société Générale. Deux, vous immobilisez le conducteur de la Mercedes que tu as sur l’écran. Aussi vite que si la vie de ta fille était en danger. Attention, très dangereux.

– Le commiss…

Plante coupa la communication. Il avisa les soldats. Un de ceux du palais de justice s’était rapproché.

– Les gars, je vous jure que je vous explique tout ce que vous voulez après devant une bière, mais pour l’instant faites-moi confiance. Y’a des vies en jeu, à commencer par les vôtres. Un des trois bâtiments, caisse, banque ou tribunal, est visé. Ils doivent être en train de poser une bombe. Du renfort va arriver, mais on n’a pas le temps d’attendre. Je penche pour la Générale puisque c’est là qu’a eu lieu la diversion. Vous êtes six. J’ai pas d’ordres à vous donner, mais j’ai besoin de vous. Trois viennent avec moi, les autres restent à leur poste. Nos terroristes ne sont pas devant l’entrée principale vu que nous sommes là. Ça veut dire qu’ils sont derrière ou sur les côtés.

– Ou au-dessus ? dit un des uniformes.

– On va écarter cette hypothèse, car dans ce cas on est marron. Allez venez, allons voir ce qu’il y a derrière cet immeuble.

La chance de Plante était que cette conversation se déroulait sur le boulevard et qu’ainsi François, une trentaine de mètres plus haut avenue de la Gare, ne l’avait pas remarquée. Il avait simplement vu un des militaires de la Caisse d’Épargne traverser, sans en avoir déduit quelque chose d’inquiétant. Le soldat pouvait très bien aller fumer une cigarette avec ses collègues de la banque d’en face.

En revanche, à 1 h 39, il vit apparaître au bas de l’avenue trois militaires fusil à l’horizontale et un costaud en blouson revolver au poing. « Merde, ils ont entendu quelque chose ». Il vit les quatre hommes arriver devant l’église, chercher, se rapprocher du jardin. Il pensa sortir pour faire diversion, mais comment ? C’était trop tard. Les quatre gars en armes étaient en chasse. Il appuya sur la touche Adrien des contacts de son iphone.

– François, qu’est-ce qu’il y a ?

– J’ai l’impression que Georges et Ronald sont repérés.

– Ah non !
– Je crois que si.

– Mais qu’est-ce que tu as fabriqué ? Tu devais intervenir si tu percevais du danger !

– Le danger que j’ai vu ne me permettait pas d’intervenir.

– Bon Dieu, c’est pas vrai ! Où est Gisèle ?

– Dans son break, dans la perpendiculaire, à quelques mètres de moi. C’est là qu’ils doivent la rejoindre et décarrer.

– Va la voir et explique-lui ce qui se passe. Jetez un œil. Si vous voyez du mouvement, vous vous éclipsez. De toute façon, si Georges et Ronald ne sont pas là à 50, vous partez.

– Dommage, j’aurais bien aimé voir la poussière dans la nuit.

Adrien hésitait. Que faire ? Sa tentation était d’aller sur place et de galvaniser ses troupes. Qu’avaient-ils fait, ces imbéciles ? Oh, mince, Ron, je t’avais donné toute ma confiance… Que s’était-il passé ? Il alluma son moteur. L’éteignit. L’alluma de nouveau. Il allait faire un tour de la première ceinture et s’avancer le plus près possible de la cible. Après tout, il ne risquait rien. Si, il y avait un risque, si, rester dans les parages était dangereux. Ah, bon Dieu ! Il tapa sur son volant, éteignit son moteur. Non, il allait rentrer. Après tout, si ce coup échouait et que Ron et Georges étaient arrêtés, ce n’était pas la fin des haricots. Un contretemps tout au plus. Tout combat a ses combattants qui tombent au champ d’honneur.

Il n’eut pas le temps de rallumer son moteur. Le canon d’un pistolet venait de faire toc sur sa vitre. Il sursauta. Un toc côté passager lui fit tourner la tête. Il y avait là encore une arme avec quelqu’un derrière. Et, il en aperçut encore une devant le pare-brise. Il ne la vit pas, mais il se dit qu’il devait y en avoir une sur la lunette arrière. Il verrouilla de l’intérieur et tourna la clé de contact. Mais alors, toutes les vitres de la voiture explosèrent en même temps. Il hurla et mit ses bras devant lui. Il réalisa qu’il était en vie quand il se rendit compte qu’il avait souillé son pantalon.

––––––––––

– Faites pas les cons ! Débranchez ce bordel !

– Non, vous, faites pas les cons ! Laissez-nous partir, sinon, on débranche pas !

– Je crois pas que vous ayez l’âme de kamikazes, les gars…

– Et toi, je crois pas que t’as la gueule d’un héros !

Le pied droit de Plante s’éleva soudain et atterrit dans les couilles de Georges, qui ne les avait plus très vaillantes. Il se plia comme un ver et, lui aussi, pissa dans son froc. Effet de prostate.

Pour la troisième fois de la soirée, Plante avait une décision radicale à prendre en quelques secondes : soit obliger les deux terroristes à rester sur place, et donc rester avec eux, en estimant que s’ils le poussaient dans cette voie c’est que la mise à feu n’était pas enclenchée, soit les embarquer et éloigner tout le monde, au risque de laisser un bâtiment partir en fumée, avec peut-être quelques effets collatéraux, c’est-à-dire humains, sur les habitations, les habitants, alentour.

– Il y a deux bombes, avait fait remarquer un des troufions.

Deux bombes ? Merde. Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Et Rebil est où, là ? Et les Limougeauds, oh ? C’est là que ça se passe les gars, un petit coup de mains serait pas de refus, tout de suite…

– On les embarque ? avait demandé un autre des soldats.

Ils n’en menaient pas large, ces gamins en uniforme et on pouvait les comprendre. Personne n’a envie de mourir dans la force de l’âge pour quelques illuminés qui jouent aux artificiers.

Plante réfléchissait à toute vitesse : « On les a surpris en train de bricoler, ils n’avaient donc pas fini. Oui, mais s’il y a deux bombes, ils ont peut-être eu le temps d’en connecter une. Sûrement même… Ah nom de Dieu ! ». Les deux hommes étaient toujours contre le mur, Georges assis à se tenir le ventre, Ron debout, appuyé. Les trois militaires les tenaient en joue, tout en regardant la malle et le carton aux formes inquiétantes. On n’y voyait pas grand-chose. Ils n’avaient que deux torches : celle des deux gars et celle d’un des soldats, qui avait eu l’heureuse idée d’en glisser une dans sa poche de treillis le long de sa jambe. « Bon, Germain, accouche ! Qu’est-ce tu décides ? »

– Pour la dernière fois, je vous demande de débrancher ce merdier ! Ça limitera votre condamnation à une tentative d’attentat. Vous pourrez sortir de taule avant de perdre la boule et finir tranquilles en petits bourgeois. Sinon, j’ose pas imaginer ce que vous allez subir…

Georges ne leva pas la tête et Ron regardait ailleurs. Puisque la parole ne marchait pas, Plante s’approcha de Ronald, qui par réflexe mit les mains devant ses parties génitales. L’inspecteur eut donc tout loisir pour lui balancer son crâne dans le nez. Il y eut un premier crac, puis un bruit sourd quand la tête de Ron toucha le mur, enfin un « pfffouuff » quand Ron s’affaissa les mains devant la figure.

– Aaahh ! Tu me l’as cassé, connard !

– J’espère bien, ma poule. Alors, tu la débranches, ta machine ?

– Va te faire foutre ! lâcha Ron qui n’arrivait pas à arrêter le sang qui dégoulinait.

Plante s’accroupit devant lui :

– Tu sais la différence entre toi et moi, fumier ? C’est que je frappe en direct, moi, les personnes concernées, pas les innocents. Et sans abuser de mon arme, tu remarqueras. Alors puisque tu joues au con, voilà ce qu’on va faire : je vais vous amocher suffisamment l’un et l’autre pour que vous puissiez plus bouger. Tu peux me faire confiance. Et on va vous laissez là jusqu’au petit matin. Si ça pète, tu mourras comme un terroriste. Si ça pète pas, tu souffriras de longues heures. Ça te va, Pépère ?

Avant que Ron réponde, Georges retrouva de la voix pour dire :

– C’est bon, elles sont pas branchées.

Plante s’approcha de lui, et accroupi là encore, pointa son revolver sur les couilles endolories.

– Tu pues, c’est une horreur… Me prends pas pour une truffe, Ducon ! Y’a une bombe qui n’est pas connectée, l’autre si.

– Non, les deux.

Plante saisit une pince parmi les outils qui se trouvaient là.

– Coupe. Coupe les fils, ou c’est moi qui coupe, tes couilles. 

– Mais c’est pas la peine.
Plante appuya le canon de son arme
– Arrghh… Ok, arrête.
Georges se mit à genoux – il ne semblait pas pouvoir se lever – et, éclairé par la torche d’un des militaires, se mit à couper quelques fils. Plante regarda.

– Coupe aussi ceux-là. Et ce truc, ici.

Il n’y connaissait rien en explosifs et il n’était pas loin de croire que ces machins pouvaient sauter tout seuls, sans détonateur.

– C’est bien. Tu prendras un an de moins que le gros naze à côté de toi. J’en parlerai au juge.

Plante se redressa et s’adressa aux militaires.
– Allez les gars, on les embarque.
Quand ils sortirent du jardin et débouchèrent sur la placette devant l’église Saint-Sernin, les six hommes tombèrent sur un comité d’accueil composé de cinq voitures et d’une quinzaine d’hommes. Plante, qui ouvrait la marche, vit des militaires, quelques collègues dont Flandin et La Duduche, le sous-préfet, et le commissaire. C’est vers ce dernier qu’il s’avança :

– Ah, Patron ! J’ai fait au mieux. Je sais pas si… Dommage que vous n’ayez pas été là plus tôt. Vite, faut que je vous explique !

Chautard plissa les lèvres, leva la main et l’inspecteur comprit qu’il allait parler.

– Capitaine Plante. Vous m’écoutez ?
– Euh, oui, Patron, bien sûr mais…
– Respirez, relâchez vos épaules.
Le capitaine écarquilla les yeux, ce qui ne lui avait pas été demandé, mais s’efforça de respecter les consignes.

– Voilà. Écoutez-moi. Si j’avais été là plus tôt, vous n’auriez pas fait ce que vous avez fait. Et si j’avais été à votre place, j’aurais fait moins bien. Vous avez une capacité à agir vite tout à fait remarquable…

– Je sais pas, parce que…

– Capitaine, grâce à vous le cerveau de L’Étincelle a été arrêté, ainsi que deux de ses complices qui s’apprêtaient à commettre un attentat, que vous avez évité.

– Justement, je…
– Rebil et Falbucio arrivent, ils vont vérifier.
Le sous-préfet s’avança.
– Capitaine Plante, permettez-moi de vous féliciter pour votre courage et votre intelligence dans l’action. Ce que vous avez accompli est remarquable.

– Oh… Je… Hein ?
Le téléphone de Plante sonna à ce moment-là.
– Capitaine, c’est Laurenty. Le commissaire est avec vous ?
– Attends.

Plante appuya sur le haut-parleur de son téléphone.

– Dites-lui s’il vous plaît qu’on a deux suspects dans les véhicules bloqués sur la deuxième ceinture. Un homme d’une trentaine d’années, une femme la cinquantaine. Mathieu et Pottier disent qu’ils correspondent aux images isolées lors de la réunion publique.

– Top ! Merci Stéphane.
Plante regarda le commissaire :
– Ça veut dire que vous aviez bouclé le périmètre ? 

Chautard sourit :

– Je suis moins rapide que vous, mais il faut bien que je serve à quelque chose…

À ce moment, deux voitures arrivèrent en trombe : un véhicule de la police municipale, et… le C5 du député-maire, qui en descendit avant même qu’il soit arrêté.

– Ah Chautard, Poisse ! Il paraît que… Ça a sauté ? Oh ? Dites quelque chose, merde !

Le sous-préfet mit un bras autour des épaules du maire et le dirigea vers le jardin où l’on dressait des projecteurs. Chautard sourit et Plante soupira :

– Putain, quelle nuit !

––––––––––

Quinze jours après cette nuit, la salle d’honneur de la mairie était comble, éclairée de tous ses feux malgré la lumière qui entrait par les deux côtés ouverts. Il y avait presque autant de monde alentour, car le Président de la République en personne avait tenu à venir à Brive, comme il l’avait fait au lendemain de l’explosion à Bonus. Les services de sécurité, les militants et les curieux occupaient donc toute l’esplanade devant la mairie et les rues adjacentes. La place de l’église aussi était noire de monde.

C’était le moment du discours.

– … Au fond, il y a deux optiques : soit on considère qu’il faut tout détruire et tout recommencer, soit on estime qu’on peut progresser par petites touches, sans tout casser. C’est l’éternel débat, me direz-vous, entre les révolutionnaires et les réformateurs (je laisse de côté les conservateurs, qui eux s’abstiennent de faire quoi que ce soit en comptant sur l’inertie pour le maintien de leur privilèges). Je suis un réformateur, j’espère l’avoir montré et le montrer encore, car la société française en a besoin.

… Les criminels que vous avez arrêtés, Commissaire, Commandant, Brigadier, se voulaient révolutionnaires. On voit à quelles extrémités cela nous a menés, inutile d’épiloguer sur les tenants et aboutissants de cette Étincelle. Même si cela doit nous inciter à ne pas relâcher notre vigilance quant à la cohésion de la société française. Grâce au travail remarquable des services de police et de renseignements depuis des années, la France a évité nombre d’attentats. Elle n’a pu éviter les trois perpétrés à Brive-la Gaillarde en mai 2011. Et je redis ici toute ma douleur et ma compassion aux familles des victimes, que je salue bien bas. Ces morts n’auraient pas dû être. Pour qu’au moins elles n’aient pas été tout à fait vaines, nous allons en tirer tous les enseignements. Pourquoi quelques hommes ont-il basculé dans une telle violence aveugle ? Pourquoi ne les avons-nous pas vus venir ? Comment se prémunir contre ces comportements ? Ces drames doivent nous apprendre des choses, et nous permettre d’adapter ce qui doit l’être, pour maintenir cette société française qui est sans doute l’une des plus douces au monde. Comptez sur moi pour mobiliser toutes les intelligences en ce sens.

… Pour l’heure, cette série d’attentats a été stoppée et ses auteurs vont être jugés pour leur crime. Vous savez que manque encore à l’appel celui ou ceux qui ont conçu les explosifs. De nombreuses recherches sont diligentées en ce sens, et nous ne désespérons pas de faire parler les membres de l’Étincelle avant ou pendant le procès. La justice va prendre le relai de la police.

… En attendant, parmi tous ceux, policiers, gendarmes, militaires, agents de renseignements, qui ont contribué à mettre fin aux attentats de Brive, deux se sont plus particulièrement distingués. Et j’ai tenu, sur proposition du sous-préfet Poisse et du préfet Chassignol, à ce qu’ils soient honorés en conséquence.

… Je vais demander au premier de venir me rejoindre, même s’il traîne encore la jambe. Mesdames et Messieurs, je vous demande d’applaudir le brigadier Grégoire André.

Des centaines de mains claquèrent, mais personne ne vint rejoindre le président, qui lança dans un sourire :

– Êtes-vous en train de faire valoir votre surnom, M. André ?

Alors quelques exclamations et mouvements traversèrent la salle et on vit La Teigne traînée par Le Rouque arriver à reculons devant l’estrade. Applaudissements et rires redoublèrent. Passant cette fois derrière son copain, Le Rouque poussa La Teigne qui se retrouva sur l’estrade à côté du président.

– C’est beau l’amitié, constata ce dernier. Tu vois, Brice, prends-en de la graine ! lança-t-il au Ministre de l’Intérieur en se tournant derrière lui.

Alors le président félicita La Teigne pour son courage dans la galerie marchande de Bonus et pour avoir participé à la dernière action à peine sorti de l’hôpital. Puis il accrocha à son blouson un ruban et une croix bleus, et lui donna l’accolade.

– Brigadier, avez-vous quelque chose à dire ?

Le président s’écarta et invita d’un geste La Teigne à venir prendre sa place derrière le pupitre. Le « Méritant » jeta un œil à son ami Le Rouque et, comme s’il allait au bûcher, fit quelques pas vers le micro.

– Ah, j’aime pas ça, Monsieur le Président, j’aime pas ça, putain !

Éclats de rires.

– Bon, enfin, merci si vous voulez. Voilà. Ah si, une chose. Ouais… Prendre une balle dans le cours de l’action, c’est acceptable, ça fait partie du métier. Par contre, être oublié dans une camionnette toute une nuit à Uzerche, ça l’est moins…

Éclats de rires à nouveau et sifflets.

– C’est pourquoi je mets un bémol à la nomination du nouveau commandant. Que je félicite quand même.

Sous un tonnerre d’applaudissements, La Teigne descendit de l’estrade et le Président reprit la parole.

– Voilà un caractère bien trempé et une transition bien amenée, car en effet Mesdames, Messieurs, c’est le commandant Germain Plante que j’appelle maintenant à mes côtés.

Sous un crépitement de mains et de flashs, l’ex-capitaine grimpa sur l’estrade. Il était si costaud à côté du président que celui-ci leva la tête en souriant et dit :

– On dirait Jamel Debbouze devant Adriana Karembeu. 

Hurlements de rire. Alors le président rappela le cursus de l’inspecteur et sa conduite exemplaire au cours de ces semaines difficiles, notamment de la nuit du 30 au 31 mai. Il confirma sa nomination au grade de commandant et lui donna l’accolade. 

Le promu prit la parole :

– Monsieur le Président de la République, merci. C’est un grand honneur. Les discours, c’est pas mon truc non plus, mais je veux associer tous mes collègues du commissariat de Brive. Je considère que c’est tous ensemble que nous sommes promus et récompensés.

Tonnerre d’applaudissements.

– Et puis, on a aussi un drôle de gars à Brive, vous le connaissez. Il est pas toujours facile à cerner, mais toute la France sait maintenant que c’est un mec formidable. Y’en a qui l’appellent commissaire Chautard, nous on l’appelle tout simplement Patron. Merci Patron !

Applaudissements, cris et vivas.

Les bouchons sautèrent et les verres se remplirent. Les mots fusèrent. Et l’on vit des soubrettes en blouse blanche échanger avec des colonels, des journalistes questionner des flics de base, des collaborateurs ministériels encourager des familles de victimes, des membres de cabinet souffler un peu sur le dos de leur boss, un président chahuter avec une Teigne et un Rouquin, un maire entourer d’un bras un sous-préfet, à moins que ce ne fût l’inverse, pour lui demander des nouvelles de son épouse, un procureur vanter les charmes de Brive au Ministre de la Justice, un commandant Ducamp embrasser un commandant Plante, ce qui apparut si étonnant à ceux qui les connaissaient que des photos furent prises pour immortaliser l’instant. Et un commissaire philosopher avec un juge d’instruction.

– Florent, c’est vous qui avez tout le boulot maintenant…

– Dites pas de bêtises, le travail est sacrément dégrossi…

– Oh, j’en sais rien. J’imagine que pour arriver au procès, vous avez quelques milliers de pages à remplir…

– On écrit toujours trop de pages.

– Oui, comme nous. Quand je vois tous ces indices dont on n’a pas eu besoin. Ou qu’on n’a pas su faire parler… Le mégot des cigarettes près de la station Self, le faux écrivain qui a interrogé le chauffeur du camion citerne, une partie de l’explosif de Bonus, le photographe du théâtre…

– Peut-être, reprit le juge, mais d’autres indices vous ont permis d’arrêter les coupables. Au final, c’est ce qui compte.

– Oui, mais il aura fallu trois attentats.

– Le président l’a dit : ils étaient imprévisibles. On veut tout prévoir. C’est rassurant, mais c’est impossible.

Le commissaire réfléchit et conclut :

– Il va nous falloir composer avec sapiens sapiens encore un moment.

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Table des matières

Chapitre 1 – Bonus malus 

Chapitre 2 – Visite présidentielle 

Chapitre 3 – Du flic à retordre 

Chapitre 4 – Chaud-froid en sous-préfecture

Chapitre 5 – Coup de théâtre 

Chapitre 6 – Le commando 

Chapitre 7 – Communiqué de l’étincelle

Chapitre 8 – Réunion publique

Chapitre 9 – Difficultés de la langue française 

Chapitre 10 – Observations

Chapitre 11 – Patience et longueur…

Chapitre 12 – Court-circuit

3 commentaires

  1. Dans l’avant-dernier chapitre Pier Bert nous réserve une délicieuse coquille avec ses « seins de glace » !

    Le personnage du juge Florent est intéressant et un peu énigmatique : dans l’ombre de son aîné commissaire, il semble apprendre au contact de ce dernier, sans se livrer vraiment.

    Les deux derniers chapitres sont pleins d’actions jusqu’au dénouement. Les lecteurs sont bien tenus en haleine.

    Merci Pierre-Yves pour ce moment polar de juillet et août.

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    1. « les seins de glace » ! Ça aurait pu être fait exprès, mais ce n’est pas vrai ici. Je corrige.

      Une fois, j’avais écrit, dans une biographie, « le sein des seins ». C’est grave, docteur ?

      Merci en tout cas, Jean-Claude, pour tes appréciations tout au long de ce polar ; Chautard reconnaissant.

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  2. Et bien voilà, il faut se résoudre à quitter le suspens du polar de l’été qui lui aussi va fermer son parapluie. Merci pour ces vendredis de lecture palpitante, à la solde de Chautard and co.

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