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L’espace des Trois Provinces brillait de tous ses feux. La nuit n’était pas tombée, mais les projecteurs étaient allumés, encadrant le bâtiment d’une lueur de science-fiction. Il était la seule construction de Brive un peu audacieuse au niveau architectural, conçue par un architecte municipal qui avait quitté la ville avant même que sa réalisation fût mise en service. Comme il fallait s’y attendre, beaucoup avaient au début moqué ce « bateau fantôme » et ces mats inclinés aux quatre coins, tirant sur des câbles qui semblaient maintenir et donner forme à la structure. Et puis comme d’habitude, l’équipement révélant sa belle capacité d’adaptation, le public appréciant les spectacles et réceptions auxquels il assistait à l’intérieur, on se mit à se dire que « finalement, à force, il fallait bien s’en servir pour quelque chose… ».
Ce n’était pas un concert de rock ou un salon professionnel qu’on y organisait ce vendredi 27 mai, mais une « rencontre civique pour faire le point sur les attentats qui ont ensanglanté notre ville ». 90 CRS et 40 gendarmes s’étaient répartis à l’intérieur et à l’extérieur de l’Espace des Trois Provinces, où s’entassaient pas moins de 6000 personnes assises, le maximum. On était venu en famille, et souvent à trois générations. L’affaire intéressait aussi bien les jeunes que les anciens, ce qui n’était pas si courant. On ne riait pas, car même ceux qui en avaient envie n’oubliaient pas la raison de ce rassemblement. Il régnait pourtant un parfum de fête, d’événement. On s’interpellait, on se poussait du coude, on s’embrassait, on prenait des nouvelles.
Faire asseoir ce monde ne fut pas une sinécure et le responsable de la salle sua plus qu’il ne convenait. « L’asseyage » se passa pourtant bien, car les quarante placiers mobilisés n’étaient autres que des hommes en armes, autrement dit des gens d’armes, ce qui favorisa le calme et la discipline. C’est Christian Spocik, le directeur de cabinet, qui avait eu l’idée de donner ce rôle aux uniformes, et il ne le regrettait pas au vu de la foule qui investissait les lieux.
Avant même que tout le monde fût installé, les huiles montèrent à la tribune. « Faut pas qu’on arrive comme des stars », avait dit le maire. On n’entendit donc aucun applaudissement. En revanche, quelques sifflets retentirent. Non sans une certaine maladresse, s’assirent donc, de gauche à droite quand on regardait la scène, Georges Vandel, adjoint à la sécurité, Lucien Chaffran, procureur de la République, Roland Rigal, député-maire, Jacques Poisse, sous-préfet, Jean-Jacques Chautard, commissaire. Ce dernier était au supplice. À cause des regards qui se posaient sur lui et de son corps qu’il semblait imposer à tous ces gens, alors qu’il n’aspirait qu’à l’ombre et à la discrétion. À cause des ces caméras, pas loin d’une dizaine, qui allait empêcher toute intimité, extraire des secondes de fatigue ou d’inattention pour les transformer en détails révélateurs, en signes forts, en tendances, en vérités. Mais il avait cédé, dit oui au ministre, oui à Sylviane, il ne pouvait plus reculer. Il allait donner prise à des interprétations, décevoir une foule, alimenter des rumeurs, compliquer l’enquête. Misère…
Il fallut encore dix minutes avant que tout le monde fût assis. On perçut quelques cris et mouvements du côté des entrées, où les flics de garde durent annoncer que la salle était comble et qu’on ne pouvait plus y pénétrer. « On a bien fait de mettre le paquet au niveau uniformes », se félicita l’adjoint à la sécurité. Différentes personnes vinrent saluer le maire à la tribune, qui ne put s’empêcher de se lever, d’embrasser, d’interpeller…
Parmi les 6000 personnes qui prenaient place, 5 n’avaient pas le même regard que les autres sur les événements. L’un, mince, portant des lunettes, avait une petite soixantaine et s’appelait Adrien. Il était venu avec un trentenaire plus grand que lui, aux cheveux clairs et à moustache, son fils peut-être, ou son amant, qui s’appelait François. Ils étaient tous les deux en costume. Le troisième et la quatrième étaient arrivés ensemble. Lui, qui portait un blouson de cuir noir, était chauve, gras et tatoué, elle, en jean des pieds à la tête, était plutôt grande, des cheveux blonds et blancs tirés en arrière. Ils avaient une bonne quarantaine, se prénommaient Ronald et Gisèle. Le cinquième les avait, non sans mal vu la foule, retrouvé devant l’entrée. Aussi gros que Ronald, il avait lui des cheveux, du moins sur les côtés, plutôt longs, et clairs, et était couvert d’une sorte de veste de daim. Il s’appelait Georges. Ils étaient les membres de L’Étincelle et les criminels les plus recherchés de France. Seul manquait le sixième, Tristan (Didier de son vrai nom), le spécialiste des explosifs, plus tout jeune mais de belle allure, qui était resté à Lyon au prétexte que « se taper 400 bornes pour entendre les réactions de vierges effarouchées par un peu sang, y’a plus intéressant ». Il avait ajouté que ce n’était peut-être pas une bonne idée de se montrer en public. Adrien avait répondu que, vu la proportion que prenait l’affaire dans la ville, les Brivistes qui n’iraient pas attireraient davantage l’attention que ceux qui iraient aux Trois Provinces. Tristan était sceptique, mais il n’avait pas insisté. Il ne voulait pas froisser Adrien et, à 59 ans, il avait tendance à se détacher de beaucoup de choses, des humains en premier.
À 20 h 50, le directeur de cabinet Christian Spocik adressa un signe à son boss ; celui-ci tapota dans son micro.
– Bonsoir à tous… Ça marche ? Le micro, je veux dire.
Il y eut encore une minute de raclements de sièges et de mouvements de pieds, puis le silence s’installa. Le maire remercia chacun d’être venu, présenta ses acolytes derrière la table, et dit qu’ils s’efforceraient, lui et les quatre autres attablés, de répondre à toutes les questions, mais que la réunion s’achèverait à 23 heures.
– Il faut bien mettre une limite. Je rappelle d’ailleurs que nous avons rouvert le Bureau d’écoute et d’informations où vos doléances sont reçues chaque jour et examinées le lendemain matin par les services de la mairie et du commissariat.
Après ce prologue, le maire changea de ton et se mit à dire, aidé par une feuille que le public ne voyait pas, un texte qu’il avait préparé :
– Mes chers administrés, nous vivons… des heures terribles. Des barbares, je dis bien des barbares, ont déclaré la guerre à notre ville. Car on peut raconter ce qu’on veut sur leurs objectifs, rien ne peut justifier les moyens qu’ils emploient : la destruction de richesses économiques et le meurtre d’hommes, de femmes et d’enfants innocents. Ces morts, Mesdames, Messieurs, Mesdemoiselles, hantent mes nuits et mes jours depuis quinze jours. Et quinze nuits, donc. Je voudrais d’ailleurs, tout de suite, si vous voulez bien, que nous nous levons, vions, et que nous marquons, quions, une mémoire de silence en leur minute, euh une silence… merde, une minute de silence en leur mémoire, vous m’avez compris, c’est l’émotion, excumoisez. Voilà. Je veux d’abord rappeler leur nom à chacun. Sont… décédés le 11 mai 2011 au magasin Bonus de Brive-Ouest : Sylvette Aubry, Josiane Bachel, Geoffroy Belinger, Pierre et Françoise Fabry, Killian Gorgiet, Wahiba, Zhinia et Douria Lorgha, Tristan Vrist. Le lendemain, des suites de ses blessures, est décédée Aurélie Sief. Est décédé le 18 mai 2011 à la station Self Julien Delpont. Est décédé au théâtre le 18 mai, enfin le lendemain 19, Karim Kalem. Pour ces treize victimes auxquelles nous pensons tous avec beaucoup d’émotion, levons-nous et respectons ce soir une minute de silence.
Roland Rigal se leva et sa chaise bascula en arrière. Tandis que Vandel la remettait sur ses pieds, six mille personnes se levèrent, sans que leur chaise ne bascule. Chautard sentit une décharge dans ses lombaires droites, il ferma les yeux sous la douleur et un filet de sueur partit de ses tempes. Il eut toutes les peines du monde à se redresser. La plupart des personnes de l’assistance ne manquèrent pas de s’étonner de la position peu protocolaire adoptée par le chef de la police au cours de cet hommage aux victimes.
On se rassit au bout de vingt-cinq secondes et le maire reprit la parole.
– Merci, pour eux. Je voudrais dire maintenant que nous n’oublions pas les blessés. Car les victimes sont bien plus nombreuses qu’on l’imagine. Treize morts, c’est déjà énorme, mais il faut ajouter à cela les blessés et les familles de ces blessés et victimes. De nombreuses familles de Brive sont touchées dans leur chair et dans leur cœur, il y en a sûrement ici ce soir et je les salue bien bas. Bas, et pourtant ils sont hauts dans notre mémoire.
… Bon. Je vais passer la parole à M. le Commissaire, que vous connaissez, qu’on ne présente pas, pour qu’il fasse le point sur l’enquête et vous dise où il en est.
Le sous-préfet transmit un micro mobile à Chautard, qui, à regrets, le saisit, le monta vers son visage, un peu, resta quelques secondes à regarder devant lui, au-dessus de l’assistance. Il semblait se demander comment on s’y prenait pour parler. Moyennant quoi, les 6000 personnes étaient suspendues à ses lèvres.
– Rrrgghhhhh…
J’en étais sûr, pensa Roland Rigal. Même quand des milliers de personnes l’écoutent, il ne peut pas s’empêcher de se racler la gorge. Bon Dieu qu’il est malpoli…
– Rrgghh…
Et il remet ça. Oh putain !
– Je peux… résumer ce que nous savons, à ce jour, en trois points. Rrggh… D’abord, les explosifs. La composition des explosifs, qui ont été utilisés au centre commercial et au théâtre, est la même. Il s’agit de TATP, un mélange contenant… rrrghhh… de l’hydrogène, enfin du peroxyde d’hydrogène, de l’acétone et de l’acide sulfurique. Ce type de charges… a été plusieurs fois utilisé dans des attentats, aussi bien sur le territoire national qu’à l’étranger. Dans les deux cas qui nous concernent, un produit a été ajouté, peut-être parce que l’hydrogène était en quantité insuffisante. Nous avons du mal à identifier ce produit, qui est sans doute un désherbant ou un pesticide.
… Nous avons demandé à la Sous-direction antiterroriste, la S.D.A.T., de nous indiquer les filières possibles d’approvisionnement pour ces produits. Même si la fabrication de la bombe est artisanale, elle nécessite des ingrédients et un savoir-faire… qui ne se trouvent pas en dehors de quelques réseaux criminels.
… La mise à feu a, elle, été différente dans les deux cas. À Bonus, c’est sans doute un téléphone qui a servi de détonateur. Malheureusement, nous n’avons retrouvé aucun composant qui nous permettrait d’arriver à un numéro. Nous avons fait appel aux services de la police nationale à Écully pour localiser l’appelant, mais sans numéro nous n’aboutissons à rien. Et les relais par lesquels passent les communications, celui près de Bonus comme les autres, ne gardent pas la mémoire des appels qu’ils acheminent. De toute façon, il s’agissait sans doute d’appareils volés.
Le commissaire s’arrêta quelques instants, pour reprendre son souffle, sans regarder la salle pour autant. Devoir aligner plus de deux ou trois phrases d’affilée le fatiguait. Il semblait souffrir, comme s’il se tenait le ventre. On avait mal pour lui.
– Au théâtre, rrghh… la mise à feu a été effectuée à distance. On a retrouvé les traces d’une cellule à infrarouge. Nous avons aussi retrouvé la lanière dont il est question dans le communiqué que vous avez tous lu.
… Deuxième point… La station Self. Un des livreurs de carburant de la station nous a signalé un contact insolite avec un soi-disant écrivain qui se renseignait sur la manière dont se déroulait le remplissage des cuves. Nous avons à peu près son signalement. Nous avons aussi des mégots, trouvés près de l’endroit où a été allumée la mèche. Avec à la fois les enregistrements des caméras de surveillance et des enquêtes de voisinage, nous essayons d’exploiter ces indices.
… Le troisième point, c’est le communiqué lui-même. Il nous donne pas mal d’informations sur les objectifs, et la psychologie, des criminels. Je ne vais pas entrer dans les détails ici, mais nous étudions ce texte de près.
Le commissaire s’arrêta. On ne savait pas s’il avait fini. Lui non plus, peut-être. Mais après quelques secondes, il posa le micro.
Roland Rigal, un peu surpris par la brièveté du propos, s’avança près de son micro à lui, qui était bien orienté dans un support sur la table.
– Bon. Merci. Y a-t-il des questions ? Je précise qu’il y a six micros dans la salle qui circulent et qui sont à votre disposition.
Il y eut un moment de flottement, puis on entendit une voix tonitruante :
– Je suis Jean, du Prieur. Comment ça se fait, Commissaire, que vous ayez laisser passer un gars avec une bombe au théâtre, en pleine soirée de gala et en pleine période d’attentats ?
– La police a de la merde dans les yeux ! cria une autre voix, non amplifiée, mais néanmoins perceptible.
Flottement, douleur dans la poitrine du commissaire, qui se pencha néanmoins vers le micro que lui rapprochait le sous-préfet :
– Nous pensons qu’il est passé par les coulisses, ce qui n’est pas une excuse, bien sûr. Il y a… rrrgghhh… à l’entrée arrière du théâtre, un interphone et une porte blindée, qui ne s’ouvre pas de l’extérieur. Nous avions malgré tout ajouté deux agents juste devant. Cela nous paraissait suffisant… ça ne l’était peut-être pas. Nous recherchons un homme qui s’est fait passer pour un journaliste, qui a montré une carte de presse, et qui est entré avec deux techniciens qui avaient le code. Le problème… rgghh… et j’en prends toute la responsabilité, est que nous n’attendions pas cet attentat. Pas en ce lieu, et pas si vite après le précédent. Pourquoi ? Je ne saurais vous dire, une sorte de conditionnement sans doute, comme si nous pensions que les catastrophes attendaient un certain temps avant de se renouveler. C’était une erreur…
L’abattement du policier pendant cette autocritique causa un malaise dans la salle. À tel point que le sous-préfet se saisit du micro :
– Je me permets de préciser, Mesdames, Messieurs, que le commissaire avait fait fouiller toutes les personnes à l’entrée de la salle, et qu’un dispositif policier conséquent avait été déployé, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il n’y a donc, Monsieur le Commissaire, pas de faute que vous puissiez vous reprocher.
À peine Poisse avait-il fini que Roland Rigal renchérissait :
– Et moi j’ajoute, Mesdames, Messieurs, et Mesdesoime… merde, Mesdemoiselles, que la femme de Poisse, enfin de M. le sous-préfet, a été grièvement blessée au théâtre. Et comme vous le voyez, son mari est là parmi nous, et… c’est… remarquable… Nous pensons à elle.
Pour un peu, on aurait pleuré dans les rangs. Il y eut une suspension de temps. Puis une autre question surgit :
– Fabienne Marole, de la Cité des Roses. Deux questions sur le communiqué. D’abord, est-ce qu’on n’a pas retrouvé de traces ou d’empreintes sur le papier ? Et ensuite, pourquoi est-ce qu’ils ont envoyé ce communiqué ? Vous pensez vraiment qu’ils espèrent nous convaincre ?
Chautard effleura le micro, comme s’il se retenait de le repousser.
– Sur le papier, il y avait des empreintes… Rrghh… Mais il s’agissait de celles des employés de l’Agence France Presse. On peut penser que les auteurs, ou le rédacteur, ont pris des gants, ou les moyens de ne pas laisser d’empreintes sur les feuilles. Nous avons aussi identifié le type de papier et le type de caractères, mais ils sont trop courants pour que cela nous permette de suivre une piste…
Le commissaire garda pour lui le fait que les caméras, dans le hall de l’agence, avaient enregistré un homme posant un papier sur le comptoir, même si le visage était dissimulé par une casquette et des lunettes de soleil.
– Sur… rrrgghhh… votre deuxième question… vous savez, on dit que les criminels retournent souvent sur le lieu de leur crime. Eh bien, il me semble que le communiqué est un moyen pour eux de retourner sur les lieux de leurs crimes. Il y a aussi… comment dire… chez les psychopathes – je ne sais pas si le mot est le bon, mais passons, nous travaillons aussi sur le profil psychologique – rrgghh… ces individus ont souvent un comportement paradoxal : ils cherchent à ne pas être pris, mais en même temps ils veulent attirer l’attention. Et puis… ils veulent parfois… défier la police. Commettre un crime ne suffit pas, il faut aussi montrer qu’ils l’assument, qu’ils n’ont pas peur.
Le commissaire se tut. Il y eut une sorte de respiration dans la salle, qui fit penser à Poisse que ce qu’avait dit son voisin avait intéressé. En fait, la population veut, comme nous, savoir à qui elle a affaire.
Un homme prit la parole après avoir obtenu un micro :
– Monsieur Rogier. De Malemort. Ma fille a été gravement blessée à Bonus. Elle est toujours à l’hôpital. Elle n’est pas sûre de pouvoir remarcher. Elle a un enfant de 4 ans.
Il y a silence et silence, se dit Poisse. Bon Dieu, ce Rogier sait vous calmer une salle. On entendrait le tic-tac d’une bombe. Oh, Jacques, qu’est-ce que tu racontes ?
– Pour elle, et pour tous les autres blessés, que fait la justice ? Je ne parle pas de l’enquête pour arrêter les meurtriers, mais pour nous aider dans notre épreuve. Car pour l’instant, nous n’avons rien. Nous avons contacté l’association S.O.S. Attentats, mais elle n’existe plus depuis 2009. Nous sommes démunis et nous ne savons pas quoi faire.
Le silence se prolongea, tandis que, à la tribune, le micro mobile aboutissait dans les mains de Lucien Chaffran.
– Bonsoir Monsieur. Je suis le procureur de la République. Je comprends votre impatience, en de telles circonstances et face à un tel drame, qui vous touche dans ce que vous avez de plus cher. Mais vous avez agi et nous avons agi. Vous vous êtes constitué partie civile, par voie d’intervention, ce qui signifie, je le précise, que l’information judiciaire était déjà ouverte, car j’avais bien entendu décidé de poursuivre. Vous avez été reçus, plusieurs fois, par le juge d’instruction Florent, qui a fait, je tiens à la souligner et j’espère que vous en êtes d’accord, un travail remarquable d’écoute et de suivi. Il aurait d’ailleurs dû être des nôtres, et il voulait annuler un rendez-vous important qu’il avait aujourd’hui pour être parmi nous, mais je l’ai assuré qu’il pouvait s’absenter 24 heures.
Ce rendez-vous que le juge Florent voulait annuler n’était ni plus ni moins qu’une demi-finale de coupe d’Europe de hand-ball, à laquelle participait sa fiancée. Dès l’attentat au théâtre, avant même la programmation de la réunion publique, le juge amoureux avait dit au procureur qu’il allait annuler. Le chef du parquet avait eu toutes les peines du monde à le convaincre de l’importance de sa présence à Stockholm pour ce moment exceptionnel. « Ce soir, nous répondons à un besoin de communication. Ce n’est pas là que nous avancerons. Tandis que cette demi-finale est capitale pour un club tout entier et un événement unique dans la vie de votre future épouse, donc de la vôtre.
– Quand même, Monsieur le Procureur. Me soucier de la direction d’un ballon, alors que des milliers de personnes attendent qu’on les protège contre des assassins…
– Vous les protègerez d’autant mieux que vous aurez trouvé l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle ».
Le jeune magistrat avait cédé et c’est ainsi que le procureur était seul ce soir à Brive le visage et la voix de la justice.
– C’est la constitution de partie civile qui ouvre la voie aux dommages et intérêts. Bien sûr, avant que ceux-ci ne soient fixés, il faut que les coupables soient arrêtés et condamnés. Ce qui prend du temps. Or, vous, c’est tout de suite que vous êtes dans la peine et le désarroi. Il y a, je crois, trois choses que l’on peut faire pour vous aider. D’abord, vous écouter et vous informer de l’avancement de l’enquête. Le juge Florent continuera, soyez-en sûrs, à jouer ce rôle de la meilleure manière qui soit. Ensuite, vous permettre d’activer les assurances pour obtenir une première indemnisation. Le groupe Bonus a fait savoir qu’il ferait en sorte d’étudier avec sa compagnie le cas de toutes les victimes de l’attentat dans son magasin, afin que, je cite les propos du directeur de Brive, M. Tillard, « chacun reçoive une réponse appropriée, du moins autant que faire se peut après un drame pareil ». J’ai vu M. Tillard, croyez-moi, on pouvait difficilement tomber sur quelqu’un de plus compréhensif et coopérant. Enfin, et là je me tourne vers M. le Maire, vous pouvez, vous familles de victimes, vous adresser au Centre Communal d’Action Sociale, pour des questions de problèmes matériels, de gardes d’enfants, de besoins de personnes à domicile, de démarches administratives, de suivi psychologique. Voilà en quelques mots.
Poisse fit signe pour qu’on lui donne le micro. Il savait qu’il allait passer pour le fayot de service, mais après tout n’était-ce pas son rôle de sous-préfet que d’adapter la parole de l’État au contexte local ?
– J’ajoute, M. le Procureur, que les services de la sous-préfecture, de la police et de l’hôpital sont particulièrement mobilisés pour renseigner, aider, sécuriser la population. Lors de sa venue, le Président de la République avait demandé à tous les services publics, locaux et nationaux, une mobilisation maximale. Je crois pouvoir dire que nous faisons le maximum. Tout en étant conscients que cela ne suffira pas à supprimer le chagrin, et peut-être la colère.
Ces mots étaient d’autant plus acceptables qu’ils semblaient aux yeux du public correspondre à une certaine réalité – le nombre de gendarmes et de policiers présents dans la salle rappelait à lui seul l’importance du déploiement des forces – et qu’ils émanaient d’un homme dont la femme se trouvait entre la vie et la mort en raison des événements qui avaient conduit à ce rassemblement.
Ensuite, les questions se concentrèrent sur les mesures prises pour sécuriser la ville. Le maire égrena la liste des 64 entreprises et services (9 avaient été ajoutés à la liste initiale) qui seraient surveillés en permanence et où le public serait fouillé à l’entrée.
– Ce flicage à outrance ne servira à rien, déplora un Philippe, du quartier du Breuil. Vous vous donnez bonne conscience, c’est tout !
– C’est tout ? s’étrangla Roland Rigal. Vous plaisantez, j’espère ?
La main préfectorale sur le bras municipal invita le maire à retrouver son calme. Avec un succès relatif.
– Si vous êtes si malin, Monsieur, passez demain au Bureau d’écoute et transmettez-nous vos solutions ! Et si vous êtes capable d’arrêter des criminels et de sécuriser les lieux sans force de police, je vous laisse ma place tout de suite !
Les applaudissements qui couvrirent les sifflets réconfortèrent un peu l’élu du peuple. Qui continua en indiquant qu’étaient annulées jusqu’à nouvel ordre toutes les représentations au théâtre (de toute façon inutilisable) et à l’espace des Trois Provinces.
– Monsieur le Maire, en privant les Brivistes de toute possibilité de sortie, vous cédez aux terroristes et vous créez un climat de psychose dans la ville ! s’insurgea un Gilbert du centre-ville.
– Attendez, reprit le Maire, qui savait qu’il allait se faire chahuter, puisqu’il avait consenti à s’offrir en pâture aux âmes en attente d’une expiation, mais qui n’était pas du genre à encaisser sans réagir (il avait joué au rugby, et les langues, peut-être mauvaises, affirmaient qu’il réglait ses comptes aux poings et aux pieds lors des mêlées ouvertes, quand on l’avait traité d’une manière qu’il n’avait pas appréciée). Au risque de vous choquer, je dirai que oui, je cède aux terroristes. Ils ont gagné la première manche, ou trois batailles si vous voulez. Oui, je reconnais notre défaite. Ces treize morts, ces cent blessés, c’est une défaite. Et je cèderai tout ce qu’il faut pour que cela s’arrête.
Le silence était revenu dans la salle immense et bondée. Car, pour le coup, les propos surprenaient. Ce n’était pas le genre d’un élu, et de celui-ci encore moins que d’un autre, d’admettre ses faiblesses et son impuissance.
– Vous savez, je crois qu’il ne faut pas sous-estimer son adversaire. Surtout quand il s’agit d’un ennemi. L’adversaire, il veut vous vaincre, dans le cadre d’un jeu avec des règles acceptées par les deux parties. L’ennemi, il veut vous tuer, et il se permet tous les coups. Nous devons donc agir en conséquence. Sans s’affoler, mais en n’oubliant jamais de nous mettre dans la peau des victimes et de leur famille. Je ne sais pas si vous avez perdu un proche, Monsieur, mais si c’est le cas, vous comprendrez que la situation est tout à fait exceptionnelle.
C’était comme si un courant électrique avait figé l’assistance. On percevait juste un bourdonnement, relevé de bips de téléphones et de cliquetis de métaux, dont on cherchait la provenance sur les pistolets et matraques des gendarmes qui patrouillaient dans les travées.
Le maire reprit :
– Je vous ferai d’ailleurs remarquer qu’après le premier attentat nous n’avons pas pris de mesures autres que celles directement liées à l’événement. Pareil après la station Self. Là, maintenant, après cette troisième attaque, en plein centre de Brive, nous devons augmenter notre réaction. D’autant que ceux qui nous font la guerre ont dit eux-mêmes qu’ils n’entendaient pas s’arrêter là. Alors oui, nous appelons des hommes armés, et je remercie ici tous les hommes du 126, ainsi que les C.R.S. et les gendarmes qui nous ont rejoints, pour l’aide qu’ils apportent à nos forces de police, nationale et municipale. Nous protégeons des lieux et nous évitons d’exposer du public. C’est pourquoi oui, temporairement, nous annulons tous les grands rassemblements initiés par la mairie. Je ne dis pas que cela sera suffisant, mais je dis que nous serions impardonnables de ne pas le faire.
Le maire s’écarta du micro. Il aurait aimé en rester là. Comme tous les autres à la tribune. Mais il y eut encore plus d’une heure de questions, dont beaucoup étaient plutôt des impressions. Néanmoins, Chautard dut rappeler le déroulement des faits de chacune des explosions, l’adjoint à la sécurité Georges Vandel eut l’occasion d’intervenir pour préciser les consignes qui seraient données aux enfants via les écoles, Poisse dut prouver que non l’État n’avait pas disparu après la visite présidentielle, il évoqua même la réunion à la sous- préfecture avec les représentants de la Justice et de l’Intérieur, sans révéler comment elle s’était terminée, le procureur revint sur la protection des victimes.
Au fur et à mesure de l’avancement de la soirée, Roland Rigal, le politique, avait pris les choses en main. Il distribuait la parole, coupait quand il fallait couper, commentait ou précisait. À 23 heures, il annonça de lui-même :
– Allez, on va se donner un quart d’heure de plus. Le quart d’heure briviste. C’est que vous êtes très nombreux.
À 23 heures 22, il se décida à clôturer le débat.
– Mes chers compatriotes…
Ça y est, il se prend pour le Chef de l’État, sourit Poisse.
– … Je vous demande de serrer les rangs. Premier objectif : aider. Aider toutes les familles des victimes et les blessés. C’est notre rôle à nous, autorités, mais c’est aussi le rôle de chacun, individu, voisin, collègue. Pensons à ceux qui sont dans la souffrance. Deuxième objectif : se protéger. Je compte sur vous pour être compréhensifs lors des contrôles et des mesures de sécurité que vous devrez subir. Rappelez-vous chaque fois pourquoi on vous les impose et ils vous paraîtront acceptables et nécessaires. Troisième objectif : informer et s’informer. Les ennemis sont parmi nous. Ouvrons les yeux. Je vous rappelle qu’un bureau est à votre disposition, et que bien sûr vous pouvez joindre le commissariat, ou la police municipale, si cela vous paraît nécessaire. Je terminerai par un dernier objectif si vous voulez bien. C’est… Aimons-nous. Tout simplement. Prenons soin les uns des autres.
Nom de Dieu, sourit Poisse. C’est plus Sarkozy, c’est Jésus-Christ !
– Oui, ça peut vous paraître pompeux, ou dérisoire, mais nous avons plus que jamais besoin d’amour, d’amour du prochain, d’amour de l’autre. Brive en a vu d’autres. Grâce à l’amour, et à ce que j’appellerai sa gaillardise, notre ville s’en est sortie. Cette fois encore, nous nous en sortirons. Merci à tous.
D’un coup, le brouhaha envahit la salle. Spocik surgit pour souffler quelque chose à l’oreille du maire, qui s’était levé, et qui se pencha vers le micro pour reprendre la parole :
– Mon directeur de cabinet avait oublié : respectez attentivement les consignes pour la sortie. Laissez-vous guider par les gendarmes à l’intérieur, par les C.R.S. et la police dehors. Tout a été prévu pour que vous puissiez sortir dans les meilleures conditions. Mais à ce nombre-là, il faut un peu de discipline. Merci.
Déjà, un embouteillage monstre se préparait sur les parkings. En plus de ceux de Leclerc et Conforama, les parkings de Jardiland, Lidl, Leader Price, et But avaient été remplis. Certains s’étaient même garés devant la plaine des jeux des Boriottes et avenue Léo Lagrange, de l’autre côté de la Corrèze.
Les caméras et les appareils des journalistes assaillirent la tribune pour recueillir les interviews des orateurs. Le maire, le procureur, le sous-préfet et l’adjoint à la sécurité se prêtèrent aux questions, mais le commissaire déclina. Ducamp, La Duduche et Flandin vinrent l’entourer et il fut heureux de les retrouver. Duduche eut ses mots :
– Vous ne devez pas aimer ce genre de réunion, Commissaire. Mais vous avez été parfait. Vous-même, tout en étant celui dont le public avait besoin.
– Vous vous en êtes très bien sorti, ajouta Ducamp.
Flandin ne dit rien, mais ses yeux parlaient. Une sortie était prévue pour les officiels, mais Chautard préféra attendre entouré de ses proches, car la foule était encore présente partout autour de la salle.
Déjà, il était soulagé. Il avait eu l’air de donner de vraies informations, et il avait donné de vraies informations, sans pour autant dévoiler ce qui risquait de compromettre l’enquête. Et puis il avait réussi à trouver un certain intérêt aux mots des hommes et des femmes qui s’étaient exprimés. Après tout, c’était une expérience sans précédent de voir une ville face au terrorisme. Il aurait aimé avoir son ordinateur avec lui, pour noter certains propos. Il avait remarqué plus d’inquiétude que de colère, plus d’attente que de demande, plus de respect que de défiance. Allons, se dit-il, la civilisation n’est pas tout à fait morte. Le combat contre la barbarie n’est pas encore perdu. Ça vaut le coup de se battre.
Mais la réunion publique avait eu un autre intérêt, qu’il aurait laissé passer si Pottier, l’informaticien du commissariat, n’avait pas attiré, avant la réunion, son attention sur l’opportunité qui se présentait. « Patron, est-ce que ça vous semble impossible que les auteurs des attentats viennent à la réunion publique ? ». Il avait réfléchi quelques secondes avant de répondre : « Non, ça me paraît même probable. Peut-être pas tous, mais au moins l’un d’eux ». « Dans ce cas, est-ce que vous croyez pas que ça vaudrait le coup de filmer le public ? Je sais bien qu’il y aura 6000 personnes, mais en deux heures, en mettant deux hommes à nous parmi les journalistes, on devrait pouvoir balayer à peu près toute la salle ».
Bon sang ! s’était dit Chautard. Mais bien sûr ! Oh, que je suis petit de ne pas y avoir pensé ! Oh, comme je ne suis rien tout seul ! Oh, une fois de plus, ce rappel de notre indispensable humilité ! « Oui, Pottier, vous avez raison. Ça peut constituer une banque de données qui nous sera très utile ». « Une banque de données, vous maîtrisez bien le langage informatique, Patron ».
Serge Pottier s’était donc chargé de trouver deux policiers caméraman. Il avait pensé un moment se charger de cela avec un collègue, Rebil par exemple, mais il s’était vite rendu compte qu’arriver à une netteté suffisante d’image dans un espace semi-éclairé à très forte densité humaine (il avait obtenu que la salle ne soit pas plongée dans le noir) nécessitait des compétences professionnelles. Et un matériel adéquat. Afin que les personnes filmées ne se sentent pas agressées, et si possible qu’elles ne se rendent compte de rien, il fallait des appareils avec des zooms et des lumières de première qualité. Il avait alors appelé le service central de l’Identité Judiciaire, à Paris, C’est là, pensait-il, au sein de cette sous-direction de la P.T.S. (Police technique et scientifique) qu’il savait pouvoir trouver les hommes et le matériel adaptés à la mission. Sous couvert de Chautard, avec l’aide de Ducamp, il obtint les bons interlocuteurs et une réponse positive. Les affaires de Brive étaient suffisamment exceptionnelles pour que les Parisiens ne rechignent pas à y participer.
C’est ainsi que, pendant toute la durée de la réunion publique, deux hommes affublés de brassards marqués Presse et de fausses cartes de journalistes reporters d’images avaient balayé la salle rang après rang. À présent, à l’issue de la réunion, ils rassuraient Pottier en lui disant qu’ils n’avaient pas rencontré de problème.
– À part que je me suis pris deux fois les pieds dans des montants de gradins…
– Moi, j’ai failli perdre l’équilibre quand je suis monté sur des armatures de côté. Y’avait un coin que j’arrivais pas à choper autrement…
Mais ils avaient pu capter chaque participant au moins une fois.
– Venez saluer le Patron, il sera content de vous voir.
Pottier amena les Parisiens jusqu’au bas de la tribune où se trouvaient le commissaire et les collègues. Il fit les présentations.
– Mes respects, Commissaire, dirent chacun des gars de l’I.J., heureux et impressionnés de rencontrer le policier dont on parlait tant.
– Bonjour, Messieurs. Ça a été ?
– Impeccable.
– Vous pouvez nous livrer ça quand ?
– Oh, si vous pouvez nous laisser 24 heures pour repasser ça, traiter les contrastes et la lumière, et on vous envoie les fichiers.
– Parfait. Après, Pottier, on va étudier tous ces visages de près. On ne va pas attendre. Des comportements peuvent nous éclairer. Est-ce qu’il y aura un moyen de noter les endroits où on remarque quelque chose de… d’intéressant ?
– Bien sûr, Patron. Je vous montrerai ça.
– D’accord. En tout cas, bravo Pottier, votre idée était… excellente. Et merci, Messieurs.
On salua les Parisiens de l’Identité Judiciaire, et Pottier les raccompagna vers la sortie, qui commençait à se dégager.
– Ok. Bon, vous êtes sûrs que vous voulez pas dormir là ? Vous avez vu, y’a pas que des granges, on a des hôtels, aussi…
– Ouais, ça a l’air sympa comme coin, mais on remonte. On habite en banlieue sud en plus. On va conduire deux heures chacun, et à 3 heures et demie on est au lit.
– D’accord. Merci, les gars. Bon retour.
Le débat avait eu un dernier mérite aux yeux du commissaire. Pendant la deuxième partie, alors que le maire faisait son numéro face aux questions et aux commentaires de la salle, son esprit était retourné au communiqué. Ça pouvait paraître paradoxal de repenser à l’écrit alors que l’oral était à son comble. Mais ce texte l’obnubilait. Il ne ressemblait à rien de ce qu’il avait lu. Avec ses collaborateurs deux jours plus tôt, ils en avaient déjà extrait pas mal d’informations, mais il sentait qu’il y avait encore plus à en tirer. Ces lignes recelaient quelque chose qu’il n’avait pas vu.
Il regarda sa montre : 23 h 43. Il n’allait pas appeler maintenant, surtout qu’il avait besoin de sommeil. Mais à 8 h 30 demain, il saurait qui contacter.
(chapitres 9 et 10 vendredi prochain)
Ceux parmi les lecteurs qui relisent cette œuvre après l’avoir découverte à sa sortie auront peut-être remarqué que le titre de chapitre est passé de « Débat démocratique » à « Réunion publique ». Où se cache, en 2025, la démocratie de 2011 ? On peut gloser longtemps autour de cette question sensible.
Je retiens en tout cas de ce chapitre, que je qualifierais d’intermédiaire ou de passage dans le fil de l’histoire, un plaisir à peine dissimulé de notre auteur à mettre en scène et croquer le personnel politique et le petit monde des puissants locaux.
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