Du style des assassins – Chapitre 2 : Visite présidentielle

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Une autre personne mourut le lendemain matin au C.H.R.U. Dupuytren, à Limoges : il s’agissait d’Aurélie Sief, 24 ans, employée du coffee shop de la galerie Bonus, qui servait la table la plus proche du centre de la galerie au moment de l’explosion. Elle était si affaiblie par le sang perdu et la perforation de son poumon gauche qu’elle ne put être sauvée.

– Et de onze, dit le procureur Chaffran en posant son téléphone. 11 morts et 56 personnes hospitalisées, dont 15 dans un état grave. Un carnage, une hécatombe ! Le président arrive à 15 heures. Qu’est-ce qu’on va faire ?

Le commissaire Chautard, le député-maire Roland Rigal, le préfet Chassignol, le juge d’instruction Florent et le sous-préfet Poisse, assis en face et autour du procureur dans son bureau vaste et triste, voyaient mal le rapport entre les onze morts et le problème posé par la venue du Président de la République, mais ils comprenaient qu’on pût être perturbé en la circonstance. Aucun d’entre eux n’avait les idées claires.

– Bon, avant de passer à la visite, qu’est-ce qu’on a sur l’attentat, Chautard ? Qu’est-ce qu’on peut lui dire d’un peu plus complet que les élucubrations de la presse. Ah, ils ont pas traîné ceux-là…

– La place Beauvau me harcèle, lâcha le préfet.

Le commissaire n’avait dormi que deux heures, entre 4 et 6 heures. La police scientifique de Limoges était arrivée à 20 h 30 et ils avaient travaillé toute la nuit, le commissaire Ramond et ses hommes (Charléty et Rampot, plus un médecin légiste, reparti lui dans la soirée), mais aussi les Brivistes : Chautard et Plante, le major Rebil et ses techniciens Tessaud et Falbucio, le lieutenant Flandin et le brigadier Le Rouque, deux équipes tournantes sur le parking pour protéger les abords du Bonus et de la scène de crime, et encore trois autres aux ronds-points et carrefours les plus proches pour éloigner les intrus.

À 21 h 15, tous les morts et les blessés avaient été évacués. Quarante-cinq minutes plus tard, tous les employés de l’hypermarché et de la galerie marchande étaient partis. De même que les journalistes, qu’on avait repoussés au-delà du parking. Les policiers s’étaient retrouvés seuls face au spectacle de désolation et aux milliers de débris et de traces, qu’ils avaient collectés et classés, et qu’il allait falloir faire parler.

– Rrgghh… racla Chautard. Avant qu’on s’attaque au matériel, Ramond et Rebil se sont penchés sur les victimes. Ils ont prélevé sur elles tout ce qui pouvait représenter des traces, des explications.

– La cause des décès, c’est l’explosion elle-même ? demanda le préfet.

– Oui. Enfin, soit les projections libérées par l’explosion, contenues dans la bombe, soit les éléments de mobilier détruits et mis en mouvement par l’explosion.

– On a une idée du type de bombe ?

– Pas encore. Nous n’avions pas de tests anti- explosifs. Ramond a dû contacter les labos de Lyon et de Paris. Nous avons déjà effectué toute une série de prélèvements, mais ils vont sans doute venir sur place.

– Prélèvements, ça consiste en quoi ? demanda le juge Florent, qui ne perdait jamais une occasion de s’instruire, surtout auprès de son ami Chautard.

– Rrgghhh… On recherche trois types de traces : digitales, biologiques et, en l’occurrence, explosives.

– Ouais, dit Poisse, lors d’une explosion tous les composants d’un engin ne sont pas détruits. J’ai retenu que dans l’attentat de Lockerbie, vous vous souvenez, le Boeing de la Panam, en 1988, 280 morts s’il vous plaît, eh bien c’est un minuscule morceau de circuit imprimé retrouvé dans le col d’une chemise qui a permis d’identifier le type de détonateur et donc de remonter jusqu’aux services libyens. C’est fou, non ?

– Il ne s’agit pas de ça ici, coupa le préfet, d’une nervosité qui seyait mal à sa fonction.

– Rrgghh… La chose importante qu’il nous faut découvrir, c’est l’origine de l’explosif. Soit c’est un explosif militaire, de type Semtex ou C4, soit industriel (dynamite, TNT), soit artisanal… Là tout est possible : désherbant, acétone, nitrate…

– Oui, la détermination de l’explosif peut nous donner une sérieuse indication sur l’utilisateur de la bombe… ponctua le sous-préfet.

Et il ajouta :

– Ironie de l’affaire, le magasin le plus touché est une brûlerie.

Il y eut un silence. Chacun regarda Jacques Poisse, mais personne ne trouva à redire. Chacun réagissait avec sa nature. Les hommes n’en revenaient pas de cette bombe. Le député-maire semblait abattu, atteint lui aussi. Il faut dire qu’il n’était pas du matin.

– Est-ce que vous avez pu déterminer où elle était placée ? reprit le procureur.

Parce que son élocution était plutôt lente, Chautard n’aimait pas être soumis à la question, surtout à propos d’une affaire aussi grosse, sur laquelle il n’avait encore que peu d’éléments.

– Ramond, rrgghh, affirme que oui. Il y a un cratère assez profond. À l’intersection de la longue galerie qui longe les caisses et de la petite au centre qui rejoint l’autre grande parallèle, près d’un banc qui se trouvait là, une poubelle aussi. La bombe aurait pu être placée sous le premier… Ou dans la deuxième…

– On a une idée du poids ? demanda Poisse.

– Tout dépend de l’explosif, mais Ramond dit qu’une dizaine de kilos peuvent suffire.

– Donc, on la dissimule sans problème.

– Donc l’enquête continue, affirma le proc on ne sait pourquoi. Sur place et dans les labos.

– Et… enfin si vous le souhaitez M. le Procureur, dans nos bureaux, dit le juge Florent.

– Bien sûr, bien sûr.

– Commissaire, je ne sais pas ce que vous en pensez, il nous faut sans doute interroger le directeur du magasin ?

– Rrrggh…. L’homme est choqué, mais il est coopératif. J’ai déjà pas mal parlé avec lui cette nuit. Il faut aussi qu’on interroge le personnel présent hier, les commerces de la galerie, lancer des appels à témoins.

– Ouais, grinça le préfet. L’enquête de proximité va être longue.

– Pfff… chuinta le député-maire, et l’on ne savait pas s’il avait craché ou s’était endormi.

Une femme du genre secrétaire particulière (robe seyante, talons, bas) entra avec des tasses et des croissants. Chacun sembla retrouver un peu d’énergie. Et c’est entre les miettes et les gorgées de café que l’on se posa les questions qui brûlaient :

– Bon sang, qui ça peut bien être ?! demandait le préfet. C’est trop énorme pour les gars de Tarnac (allusion au groupuscule d’extrême-gauche, installé en haute Corrèze, accusé d’avoir tenté de faire dérailler un TGV), non ?

– Et puis ils ont été blanchis, compléta le sous, qui décidément n’avait pas peur de contrarier son supérieur.

– Blanchis d’une tentative d’attentat, qui n’a jamais été prouvée…

– Bon, disons qu’on pourrait avoir une piste extrême gauche, tempéra le proc.

– Qu’est-ce qu’on a d’autre ?

– Pourquoi pas la vengeance d’un salarié licencié ? dit le député-maire qui s’ébrouait. Le conflit social de l’automne chez Bonus a laissé des traces.

– Oui, dit le procureur, c’est quelque chose qu’il va nous falloir examiner. Quel boulot !

– Cela peut aussi venir d’un salarié isolé, en dehors d’un mouvement collectif, une humiliation mal vécue, un acte de désespoir…

– Chautard, qu’en pensez-vous ?

Le commissaire, pourtant moins haut dans la hiérarchie que les préfets, parlementaire et procureur, était considéré comme le sage en cas de coup dur, le calme indestructible malgré les attaques de la presse et les exaspérations du peuple. Et comme celui ayant trouvé les coupables des crimes qui avaient terrorisé la ville ces dernières années (voir polars précédents, dans la même rubrique Des séries). Il n’était pas causant, pas souriant, il avait un truc dans le regard qui vous mettait mal à l’aise, c’était une foutue tête de mule, mais c’était un bon flic. Un très bon flic. Toutes les villes de France rêvaient de le faire venir chez elles. Et un bureau était prêt pour lui à Paris, où il avait déjà passé quelques années dans le mythique Quai des Orfèvres.

– Rrghhh… On ne peut pas exclure que le criminel ait sous-estimé la puissance de sa bombe. Du moins si elle est de type artisanal.

– Oui, mais alors ce serait qui ? s’agaça le préfet.

– Un salarié humilié. Une bande de voleurs. Un concurrent…

– Un concurrent ? s’étrangla Roland Rigal. De Bonus ?

– Pourquoi pas ? Une intimidation le jour de l’inauguration. Et puis ça tourne mal…

– Puisque c’est invraisemblable, tout est possible, ponctua Poisse.

– Bon, allez, passons à la visite du Président de la République ! s’énerva le préfet. Comment on fait ?

––––––––––

Le Falcon aux trois couleurs atterrit à 14 h 37 sur le tarmac de l’aéroport de Brive-Vallée de la Dordogne.

– C’est pas vilain, ce trou, déclara le tout-puissant, alors qu’il jetait un œil au hublot.

– Ça vaut pas l’Auvergne, répondit le Ministre de l’Intérieur, assis à côté de lui.

– Ah, fais pas ton Giscard ! On se gèle les noix dans vos montagnes !

Outre les deux sus-nommés, la délégation présidentielle était composée du secrétaire général de l’Élysée, ancien chef de la police, du conseiller élyséen pour les affaires de sécurité, d’un haut responsable du Renseignement Intérieur, du Secrétaire d’État au Commerce et à la Consommation, et d’une dizaine d’accompagnants, membres des cabinets ou des services de sécurité, auxquels s’ajoutaient six journalistes, autorisés dans l’avion présidentiel pour ce genre de déplacement d’urgence.

– On reste une heure et demie, pas plus. À 17 heures maxi, on se tire. Faut que je sois au château à 18 h 15. J’ai les licenciés de la Sotex à la demie, et il me faut une bonne heure pour balayer la journée avec l’équipe. Et j’aimerais bien souffler vingt minutes avant la soirée avec les Indiens. Putain qu’on va se faire chier ! Je m’en fous, à 11 heures je vais me coucher.

– Carla, c’est un beau réconfort, non ?

– Qu’est-ce que tu me racontes ? C’est plus qu’un réconfort, Ducon ! Elle est de bonne composition, je t’assure !

– Elle savait qui elle épousait.
– Plus ou moins.
Il fallait y aller. Le staff s’agitait.
– Monsieur le Président, vous vous rappelez, lui glissa un conseiller : 11 morts, 10 sur le coup et 1 ce matin, 56 blessés dont 15 graves, Bonus lançait son nouveau concept commercial, « la présentation horizontale », le groupe pèse 100 milliards d’euros et emploie 300 000 personnes. Directeur France : Jacques Soulort, directeur magasin de Brive : Pierre Tillard. Aucune piste, une bombe. Procureur Chaffran, Commissaire Chautard à Brive, juge d’instruction Florent, Commissaire Ramond pour la scientifique de Limoges. Sous-préfet Jacques Poisse. Préfet Alain Chassignol, que vous avez nommé après avoir révoqué Villeneuve, après les cinq premiers meurtres de Brive en 2009. Député-maire Roland Rigal, deuxième mandat.

– Ça va, ça va. J’ai révisé. On m’a prévu du temps avec les familles ?

– Vous aurez vingt minutes.
– Avant la réunion et la presse.
– Bien sûr.
Le président boutonna sa veste et descendit les marches. Les têtes se rapprochèrent, coiffées d’une casquette pour les préfets et les policiers.

– Messieurs.
– Monsieur le Président.
– Mes respects, Monsieur le Président.
– Monsieur le Président, Monsieur le Ministre.
– Comment allez-vous ?
– Monsieur le Ministre.
– Monsieur le Président.
Poignées de mains, présentations, sourires crispés, appareils et caméras. Le préfet, précédé du directeur de l’aéroport, prit la tête du groupe qui traversa le hall au pas de charge. Comme pour chaque visite présidentielle, les services de l’Information Générale (S.D.I.G., ex R.G.) étaient en alerte et avaient préparé le terrain. Des voitures et des motards attendaient. On s’engouffra. Un convoi se forma. Direction le lieu du drame.

Le président était monté dans la voiture du préfet, qui avait pris place à l’avant à côté du chauffeur, tandis que le Ministre de l’Intérieur se tenait à côté du président à l’arrière. Ils serpentèrent sur le Causse avant de rejoindre la nationale 20 puis la 4 voies.

– C’est sécos, dit le Président.
– C’est le Causse, dit le Préfet.
– Tu vois l’Auvergnat, c’est pas dans tes volcans que t’aurais une pierre blanche et des petits chênes comme ça !

– Vous autres Parisiens, vous savez pas ce qui est beau…

Ils sortirent à Brive-Ouest, passèrent par-dessus l’autoroute et se trouvèrent tout de suite au rond-point Bonus. La grande surface apparut sur la gauche, bâtiment gris surmonté d’enseignes aux lettres géantes. Le convoi franchit un premier cordon policier, qui avait été prévenu. Il y eut des garde-à-vous. L’absence de voitures sur le parking rendait plus lugubre encore cette arrivée, un peu comme si une famille partie faire les courses découvrait devant l’entrée qu’on était dimanche et que les portes étaient fermées. On n’était pas dimanche, mais samedi, et ce jour qui aurait dû être une fête, commerciale certes, était lugubre. Une seule entrée était ouverte, protégée elle aussi par un piquet d’uniformes.

Les voitures s’arrêtèrent les unes après les autres. On se groupa autour du Président de la République, que les directeurs de Bonus, celui du magasin et le général du groupe, vinrent accueillir. Chacun prit l’air accablé qui convenait. On pinça les lèvres, on serra les mâchoires. De l’extérieur pourtant, tout avait l’air normal ; bien malin qui aurait pu deviner qu’un attentat avait été perpétré là moins de 24 heures plus tôt. Le calicot « Opération spéciale, week- end de folie » n’était pas du meilleur goût eu égard aux circonstances, mais il n’avait pas été jugé prioritaire de le retirer.

– Allez, on y va !

Les hommes du piquet s’étaient écartés ; le cortège pénétra dans la galerie marchande. Un cortège diminué de moitié environ, puisque les accompagnants des huiles, ceux qui servaient les cafés, prenaient les appels ou portaient les papiers dans l’avion, restèrent à l’extérieur. Cette scission s’opéra sans qu’il y eût besoin de la préparer, sans doute était-elle habituelle dans ce genre de visite. Des hommes armés et rasés venus on ne sait d’où se postèrent de part et d’autres des portes, tandis que d’autres suivirent le Président à des distances diverses, qui ne devaient rien au hasard.

Les rideaux des commerces étaient baissés, le sol était propre, dans les premiers mètres tout au moins. À l’entrée du magasin Bonus lui-même, tout semblait en ordre. Les visiteurs remontèrent sans rien dire l’allée jusqu’à l’intersection avec la petite perpendiculaire qui reliait les deux parallèles. Là, le problème apparaissait. Les caisses étaient ou arrachées ou cabossées, le carrelage était noirci et cassé par endroits, les vitrines et montants des boutiques avaient disparu. Et puis il y avait des silhouettes dessinées sur le sol. Et de petits plots jaunes avec des lettres et des chiffres dessus. Comme à la télé. Comme dans les films policiers. Les journalistes embarqués mitraillèrent à tout va.

La surface concernée représentait une centaine de mètres carrés. À l’intérieur, quelques hommes s’affairaient. Trois étaient en blouse blanche et trois étaient en civil. Ils évoluaient au milieu de débris et de traces dont il semblait difficile de définir la provenance. Les fils électriques, les morceaux de faux plafond, les spots et les néons qui pendaient au-dessus d’eux avaient quelque chose de menaçant. Parmi les hommes en civil, les commissaires Ramond, de Limoges, et Chautard, de Brive, qui avaient refusé d’aller à l’aéroport, arguant non sans fondements qu’ils ne serviraient à rien là-bas tandis qu’ils avaient à faire ici.

Apercevant l’officielle délégation, ils s’avancèrent pour saluer les plus hauts représentants de l’État. Le préfet les invita à expliquer au Président et aux Ministres ce qu’ils étaient en train de faire. C’est Ramond qui s’y colla, au soulagement de Chautard, que le Président dévisageait en pensant : « C’est donc lui, le super flic ? Il a une barbe de socialo. Faut se méfier des apparences, mais il m’a pas serré la main avec beaucoup de chaleur. Tu sais que je peux te muter à Maubeuge, barbichu ? Hein ? Oublie pas qui est le chef, quand même ».

Un membre de la clique fit reculer puis sortir les journalistes afin que l’entretien des enquêteurs et du Président se déroule hors de leur portée. Il n’y eut pas de récriminations ; sans doute était-ce convenu à l’avance.

– Nous essayons de trouver des indications sur le type d’explosif utilisé, dit le Limougeaud. Pour cela, nous observons en détail la scène pour comprendre comment… enfin disons… le déroulement de l’explosion. Ça se joue en quelques secondes mais il est important de décomposer ces secondes. Ni mon collègue briviste ni moi-même ne sommes spécialistes, c’est pour ça, Monsieur le Président, que nous avons fait appel au laboratoire de la préfecture de police de Paris. Et, M. le Ministre, je dois vous dire que leur réactivité a été formidable : comme vous le voyez, ils sont déjà là.

« Ouh, il attend de l’avancement celui-là, pensa le tout-en-haut. Pourquoi pas, remarque ? Ça te plairait, divisionnaire ? L’avantage avec les intéressés, c’est qu’au moins on sait comment les tenir. Tandis que le barbu, là… Il est inquiétant, ce type… ».

– La deuxième chose que nous examinons à la loupe, et même au microscope, ce sont les débris. Les plus gros ont été enlevés dans la nuit et sont en cours d’analyse dans nos labos. Là, nous repassons, nous examinons les plus petites particules. Certaines peuvent avoir été projetées loin dans les boutiques ou les allées.

– Vous avez pu déterminer où a été posée la bombe ?

Ramond indiqua un point, et tout le monde se retourna.

– Ce carré de ferraille plus ou moins retenu par une vis était le socle d’un banc. Et là, à soixante centimètres, au-dessus de cette cavité cylindrique que vous apercevez, se trouvait une poubelle. Tout laisse penser que la bombe était placée ou sous l’un ou dans l’autre.

– Elle n’aurait pas pu être dans un chariot ? demanda le préfet.

– Peut-être qu’elle est entrée dans la galerie ainsi. Mais on l’a sortie avant l’explosion. Nous avons examiné attentivement les caddies retrouvés là. Plusieurs sont passablement abîmés, mais aucun suffisamment pour avoir été le réceptacle d’un engin causant de tels dégâts.

Il y eut un court silence, chacun regarda autour de soi d’un air désolé, puis Ramond reprit :

– Le terroriste a pu jeter une sorte de pain entouré de plastique dans la poubelle ou laisser sous le banc un gros sac en papier d’une boutique de la galerie sans attirer l’attention. Et tranquillement gagner la sortie avant l’explosion.

– C’est un engin commandé à distance ? demanda le conseiller élyséen pour les affaires de sécurité.

– Apparemment non. Ce serait plutôt un déclenchement à retardement. Je dis cela parce qu’on a retrouvé quelque chose qui s’apparente à un mécanisme de type montre. La bombe pourrait donc avoir été réglée pour exploser à une heure précise, sans qu’on ait les moyens de commander, ou de modifier, cette heure à distance.

– Est-ce que, passez-moi l’expression dit le Président, les pros fonctionnent comme cela ? Est-ce que ça nous indique des amateurs ?

– Votre question est pertinente, M. le Président. La réponse est difficile parce que les mouvances terroristes ont tendance à se mélanger, et donc à utiliser tantôt un type d’armement tantôt un autre. Ce qu’on appelle les E.E.I. (Engins Explosifs Improvisés, en anglais Improvised Explosive Device, I.E.D.) sont de natures multiples. Nous allons faire appel aux spécialistes.

– Vous avez Jean-Louis Bruguière pas loin, dit le Ministre de l’Intérieur. Il est dans le Lot, non ?

– Lot-et-Garonne, je crois. Et à Limoges, nous avons Alain Marceau.

– Ah, c’est vrai. Ce cher Alain…

– Mais ce sont des juges. Nous avons d’abord besoin de techniciens, ou de chercheurs spécialistes du sujet. Ceux qui ont en tête une typologie des modes opératoires et des groupes terroristes.

– Et pour l’explosif ? Vous avez des indications ?

– Pas encore. Nous procédons comme vous le savez par chromatographie, pour séparer les corps chimiques, couplée à la spectrométrie, qui va nous permettre d’obtenir des informations sur la composition et la structure de la matière. Et son déplacement. Ces résultats seront précieux.

Le responsable du Renseignement intérieur intervint :

– Oui, mais là encore nous ne pourrons pas en tirer de conclusions trop rapides. Avec le démantèlement de l’empire soviétique, la guerre dans les Balkans, la montée en puissance des mafias et le terrorisme islamisme, les substances détonantes circulent un peu partout et s’échangent continuellement. Je pense que le système de mise à feu nous renseignera davantage.

Le Président s’avança pour serrer la main des hommes en blanc, qui se dégantèrent en vitesse. On le laissa seul avec eux, c’était son privilège et son devoir. Même le Ministre de l’Intérieur attendit avant de s’approcher à son tour.

Après ces quelques jeux de pieds et de mains, on se regroupa autour du maître qui semblait vouloir conclure.

– Commissaire, dans combien de temps aurons-nous des certitudes quant à l’explosif et au système de mise à feu ? Je dis bien des certitudes.

– Comme le périmètre est assez restreint, que nous avons de nombreux débris et traces, que les analyses ont déjà commencé, je dirai 48 à 72 heures.

– Bien, 48 heures. En attendant, pas un mot. Toute personne interrogée doit répondre que les analyses sont en cours et que l’on ne se prononcera pas avant d’avoir des certitudes. On est bien d’accord ?

Chacun hocha la tête. Après avoir salué, le Président salua les policiers. Il s’éloigna du périmètre ensanglanté et attira à lui le Secrétaire d’État au Commerce, le directeur du magasin et le D.G. du groupe Bonus. Il se fit alors expliquer le déroulement de la journée de la veille, ce qui était prévu et la réaction des clients et du personnel après l’explosion.

– Vous avez pu éviter la panique, c’est déjà bien.

– Disons que les gens ont pu sortir assez vite. Non, notre erreur, M. le Président, mon erreur, dit le directeur du magasin qui n’était pas remis, c’est de ne pas avoir contrôlé les sacs et les caddies à l’entrée de la galerie marchande. Nous l’avons fait à l’entrée du magasin, mais nous aurions dû le faire dès le passage sous les auvents.

– C’est ce que vous faites dans le cadre de ces journées spéciales ?

– Non, M. le Président, répondit le D.G. Et nous n’avons jamais eu de problème.

Le Président mit la main sur l’épaule du directeur du magasin qui s’accablait :

– Ne culpabilisez pas, M. Tillard. Vous avez agi au mieux. On ne peut pas tout contrôler. Surtout quand il n’y a aucune alerte préventive. Et si ça se trouve, des vigiles devant les entrées n’auraient pas vu la bombe. Un tel acte est celui de gens déterminés, sans doute plein de haine. Nous ne pouvions pas le prévoir et donc pas l’empêcher. Ce sont les voleurs qui donnent le tempo, pas les gendarmes.

À ces mots et à la pression des augustes doigts, les larmes du directeur purent couler.

– Merci, M. le Président, merci. Excusez-moi.

Le secrétaire d’État prit le relais auprès de l’homme en larmes.

– Vous êtes sous le choc, M. Tillard, c’est normal. Vous allez vous reposer un peu, et puis vous reviendrez. Nous aurons besoin de vous pour gérer la réouverture. Nous comptons sur vous.

– Oui, M. le Ministre, comptez sur moi ! Vous pouvez !

––––––––––

À 15 h 16, les huiles sortirent et retrouvèrent les assistants sur le parking. La deuxième étape du programme était prévue à la mairie. Les hommes se replièrent, les voitures s’ébranlèrent et prirent la direction du centre, précédées et suivies de motards qui facilitaient le passage. On remonta l’avenue de Bordeaux, artère de trois kilomètres qui reliait la première couronne à la sortie ouest de la ville.

– Elle est pas trop mal, leur entrée de ville, lâcha le Président après avoir passé deux coups de fil. Et ces ronds-points, dites donc, de vrais jardins !

– Brive est riche, avoua le préfet Chassignol. C’est le poumon du département.

– Pourquoi est-ce que c’est pas la préfecture ?

– Oh, remuez pas le couteau, M. Le Président. La préfecture est Tulle, à cause de la journée de cheval, vous savez bien. Et puis fin XIXe, Brive est passée devant : le train, la plaine, le soleil… Tulle a décliné : la Manu, les collines, la résignation…

– Et les cocos ! Y’a plein de villes bâties dans des lieux improbables. Tout dépend de l’esprit d’entreprise de quelques hommes !

– C’est pas faux, intervint le Ministre de l’Intérieur. Regarde, à Clermont, Michelin…

– À Tulle, il nous reste les administrations…

– L’ancien maire de Brive, Charbonnel, voulait faire de sa ville le chef-lieu d’un département de la Vézère, dit le Ministre. 

– Oui, dit le Préfet. Il reprenait là une idée du député Gabriel Malès, à la Révolution, au moment de la création des départements. Mais c’était égoïste : si on fait ça, on tue Tulle.
– On tutulle, sourit le Président, en consultant de nouveau son portable. En tout cas, pour l’instant on tubrive.

Ils passèrent le carrefour du lycée Cabanis, avec les sirènes et les gyrophares des motards. Les radars derrière les feux rouges se déclenchèrent et flashèrent tout ce beau monde. Des gens sur les trottoirs s’arrêtaient pour les regarder. La visite du Président avait été décidée après l’impression des journaux, mais ceux qui avaient écouté radio ou télé à midi, ou consulté les infos en ligne, en avaient entendu parler. Et puis ce genre de nouvelles se répandait comme une traînée de poudre.

Le convoi officiel traversa un boulevard de platanes et s’engouffra rue Carnot. La population était plus dense, les rues plus étroites, les regards plus proches. 

À l’arrivée place Charles de Gaulle, les policiers municipaux invitèrent les véhicules à stationner sur le large trottoir plus ou moins prévu à cet effet (on avait en hâte fait déguerpir quelques vendeurs de tissus et de babioles tolérés en ce lieu). Les bites d’accès s’étaient enfoncées dans le sol, laissant la place aux C5 et aux Velsatis. Elles avaient de l’allure, ces voitures qui s’alignèrent le long de la collégiale, face à la bibliothèque. Tous les commerçants étaient sortis sur le seuil, tous les passants se poussaient du coude et montraient du doigt. Vu le choc causé en ville par l’attentat de la veille, il y avait une certaine gravité dans les visages. On laissait ce jour tomber le côté politique et sulfureux des personnages qui arrivaient, pour voir en eux le soutien que l’État accordait à une population.

Seul Roland Rigal, député-maire de Brive, avait été se garer à sa place habituelle, dans un renfoncement de l’hôtel de ville. Il descendit avant même que Claude Kron, son chauffeur, arrête la voiture. Christian Spocik, directeur de cabinet, et Cathy Purville, première adjointe, l’attendaient là, dehors.

– Ils sont là ?
– Il y a au moins un représentant par famille, dit Cathy. 

– C’est pas gai, lâcha Christian…
– Je m’en doute, Imbécile. Va les prévenir qu’on arrive. 

Le député-maire revint sur ses pas pour accueillir la délégation présidentielle, qui se présentait à pied devant la mairie. Les automobilistes étaient bloqués par la police municipale tandis que les piétons s’arrêtaient. Une vingtaine de militants politiques applaudirent. Les journalistes, parisiens et régionaux, suivaient au mieux. Les employés municipaux s’agglutinaient derrière les fenêtres.

Dans la salle d’honneur, les familles des victimes se tenaient debout. Une cinquantaine de personnes en tout. Pour onze morts. C’est dire si, malgré le choc et la douleur, cette visite comptait pour ces gens. Le Président ne voulait pas prononcer de discours. Il tenait à saluer chaque personne touchée, à parler aux membres des familles, rien qu’à eux. Il laissa les journalistes entrer et filmer les premières poignées de mains, puis il leur demanda de sortir. Il y eut là quelques récriminations, mais deux des hommes armés et rasés s’occupèrent de virer les fouille-merde, sous les yeux quelque peu affolé de Louis, concierge en chef de l’hôtel de ville, qui manquait d’expérience en matière de visite présidentielle.

C’est le député-maire, lui-même guidé par son directeur de cabinet, qui introduisit le Président auprès des familles pour cette mission impossible. La salle sans fenêtres, aux pierres trop brutes et au plafond trop haut, était encore plus lugubre qu’à l’accoutumée.

– Donc, vous êtes la mère et le père de Killian, dit le Président en prenant un homme et une femme par les bras. Ce que vous devez ressentir est affreux. Terrible. Quel âge il avait ?…

– 14 ans. 14 ans, Monsieur le Président !… 

– 14 ans…

Et la mère ne put contenir ses sanglots. Le père tenait sa femme, gardant un masque impassible. Derrière les parents, deux filles pleuraient côte à côte, bras ballants, ne cherchant pas à arrêter l’hémorragie.

– Et vous, Mesdemoiselles, qui êtes-vous ? Ses sœurs peut-être ? En tout cas, vous l’aimiez…

Le Président avait, de quelques pressions digitales, invité les parents à se tourner, de sorte qu’ils se trouvaient à côté de lui face aux filles (une sœur et une cousine de l’adolescent tué). Il prit leurs mains, à l’une puis à l’autre, et il les serra en les regardant dans les yeux :

– La mort de Killian est révoltante, odieuse. C’est pas la peine que je vous raconte des histoires, ça ne changera rien. Je vous dis juste que s’il vous voyait, et peut-être qu’il vous voit, Killian serait touché, ému aux larmes lui aussi, de voir combien il est aimé. Je vous embrasse.

Et le Président embrassa chacune des deux filles, sur une seule joue, et leurs larmes continuaient à couler et leur visage était triste et beau.

Le Président prit le temps d’aller de l’une à l’autre. Les familles attendaient leur tour. Chaque personne dans la salle le regardait et se disait que le boulot ne devait pas être drôle tous les jours. Même les quatre employées de mairie en tablier blanc, serrées derrière la table dressée sous le grand tableau, qui attendaient pour servir la collation prévue, fixaient le Chef de l’État avec de l’eau dans les yeux.

Le Président demanda des prénoms, des liens de parenté, des âges, écouta quand on lui disait que « c’était quelqu’un de bien », « une femme formidable », acquiesça quand on l’exhortait : « Il faut arrêter ça, M. le Président, arrêter ça ! ». Il embrassa, serra, toucha, sourit avec compassion. Il ne pleura pas, mais sa gorge était douloureuse.

Parents, grands-parents, frères et sœurs de Killian, Tristan et Geoffroy ; filles, frères et belles-sœurs de Françoise et Pierre Fabry ; mari, père, oncles et tantes, cousins de Wahiba, Zhinia et Douria Lorgha ; mari, mère, fils, frères et sœurs de Josiane et Sylvette ; fiancé, parents et frère d’Aurélie Sief reçurent ainsi les condoléances du Président de la République et du Ministre de l’Intérieur. Des condoléances brouillonnes et douloureuses, polluées par les sonneries des téléphones portables, en rapport avec les modalités des décès qu’elles concernaient.

Au bout de vingt minutes, le membre du cabinet chargé du minutage se pencha contre l’auguste oreille. Aucune réaction. Il renouvela le chuchotement cinq minutes plus tard, sans plus de succès. Il alla se concerter dans le sas d’entrée de la salle d’honneur, passa quelques coups de fil et revint pour une troisième tentative. Nouvel échec. Il était sûr pourtant d’avoir été entendu. Il faudrait donc adapter, décaler, refaire, cauchemar habituel des membres de cabinet, mais cauchemar qu’on essayait d’éviter chaque fois que cela était possible.

La séance prit trente-sept minutes, au lieu des vingt prévues. Et quand il eut fini, le président se recula de quelques pas, ouvrit les bras comme un prêtre et déclara de manière spontanée, en haussant à peine la voix :

– Je vous souhaite à tous… beaucoup de courage. Vous allez en avoir besoin. Ce que vous vivez est… terrible. Vous êtes dans la peine la plus profonde, et quoi qu’il se passe, l’être cher que vous avez perdu ne vous sera pas rendu. C’est cela le plus dur, et je sais que, même si je me mets à votre place, je ne peux pas ressentir ce que vous ressentez. Pardonnez-moi donc de ne pas pouvoir vous aider davantage. 

Mon rôle… est… quand même… de vous dire que toutes les personnes ici présentes (le Président se tourna et cita chacune des huiles autour de lui en les désignant de la main) – M. le député-maire, M. le procureur, M. le préfet, M. le sous-préfet, bien sûr M. le Ministre de l’Intérieur, M. le Secrétaire d’État au Commerce, mon équipe chargée de la Sécurité, et puis M. le juge d’instruction Florent au palais de justice, MM. les commissaires Ramond et Chautard qui sont sur place en train de travailler – tous, je dis bien tous, nous sommes à votre service pour vous aider à surmonter cette épreuve. M. le maire et M. le sous-préfet seront vos interlocuteurs privilégiés.

Notre second… devoir… est de découvrir… les raisons de l’acte… qui a coûté la vie à ceux que vous aimiez, de trouver les coupables et de les envoyer devant la justice. Ça ne fera revenir personne, mais ça vous permettra au moins de comprendre ce qui s’est passé, et donc d’avoir une explication, aussi invraisemblable soit-elle. Les moyens que nous mettrons en œuvre pour découvrir la vérité et retrouver les coupables seront, je le dis, illimités. Il est impensable que notre pays puisse supporter de telles horreurs sur son territoire. Et je vous redis tous mes regrets que ceci ait pu arriver, hier, ici, à Brive-la-Gaillarde.

Je m’arrête… J’ai déjà trop parlé. Je suis juste venu vous apporter le soutien de la France tout entière. Quand une famille a été atteinte dans sa chair, il est bon de savoir que l’on fait partie d’un ensemble, d’une famille… élargie en quelque sorte. Sachez-le. Nous sommes tous, autour de vous, les membres d’une même famille…. Si vous avez encore un peu de forces (le Président se tourna et montra le buffet), acceptez au moins le verre et les gâteaux que M. le Maire nous offre. Je reste auprès de vous encore un quart d’heure. Je suis à votre écoute si besoin est. 

Et, mettant la main droite sur la gauche de sa poitrine :

– Vous êtes tous dans mon cœur.

Il n’y avait plus rien à dire, là, et personne ne dit rien. Pleurer suffisait. C’est en larmes et en silence que l’on s’approcha de la table. Certains préférèrent partir. Le conseiller se rapprocha et obtint cette fois une oreille attentive. Ainsi qu’une réponse qui le surprit :

– On annule la réunion. Trop tôt. Je vais le dire au proc et au pref. Et pas de point de presse.

– Ah… Vous êtes sûr ?…
– Ça nous laisse le temps d’aller à l’hôpital.
– À l’hôpital ? Pour… les blessés ? Mais c’était pas prévu !? Vous ne pouvez pas débarquer comme ça…
– Comme ça, non. Tu as un quart d’heure pour organiser le truc. Et bois un coup, t’es tout pâle.
Le Président quitta la salle d’honneur de la mairie à 16 h 12. Il adressa un mot d’excuse et un signe de la main aux journalistes, salua un à un la vingtaine de flics, nationaux et municipaux confondus, qui entouraient la tour et l’entrée de l’hôtel de ville, pour parer à une ruée du personnel, un afflux de curieux, des manifestations hostiles, un acte isolé, un attentat, puis rejoignit sous bonne escorte et un téléphone à l’oreille « sa » voiture le long de la collégiale.

––––––––––
À 16 h 23, tandis qu’une partie de sa délégation rejoignait l’aéroport, le Président de la République pénétrait avec un entourage réduit dans l’hôpital, où le directeur l’attendait. Le directeur se sentait d’autant plus serré dans ses souliers qu’il remplaçait celui qui avait été limogé deux ans plus tôt après avoir donné, sans le savoir, une information capitale à un criminel. Il avait à ce point manqué de discernement que l’inspecteur Plante avait failli s’en prendre à son crâne (voir Instruction civique). 

Comme par enchantement, une foule de gens (personnel administratif et soignant, familles des malades et malades eux-mêmes) s’était massée dans l’entrée, qui ressemblait à un hall de gare. Là encore, c’est le silence qui domina.

Le Président pénétra dans treize chambres au total. Il salua tous ceux qui s’y trouvaient : malades, proches, infirmières. Aux alités, il dit : 

– Tenez bon, Madame (ou Monsieur). Nous avons besoin de vous. Par votre courage et votre guérison, vous aller montrer que la vie l’emportera toujours sur la mort, et qu’aucune bombe ne pourra remettre en cause la paix dans notre pays. Tout est mis en œuvre pour vous soigner. Je ne peux pas rester, mais je tenais à vous saluer avant de repartir. 

Et il posait une main sur une épaule ou un baiser sur un front.

Il y eut peu de mots, beaucoup de larmes.

À 16 h 44, le Président quittait l’hôpital en saluant le directeur :

– Je sais que vous manquez d’effectifs, mais doublez-les auprès de ces gens. On s’arrangera pour les heures sup. C’est important pour eux, mais aussi pour l’avenir de votre établissement. Avec un événement pareil, Brive est encore sur la sellette, et vous allez être observé à la loupe. Pas tant par nous, croyez-le bien, que par les journalistes. Ils seront à l’affût, n’en doutez pas.

– Nous faisons le maximum, M. le Président. 

– Faites encore plus. Je vous fais confiance.

Grâce à une escorte de motards passée de 6 à 12, le Président fut à l’aéroport à 17 h 03. Il salua les Corréziens qui l’avaient accompagné pendant ces deux heures et rejoignit les Parisiens dans l’avion, qui décolla à 17 h 09.

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À la même heure, le député-maire s’isolait un moment dans son bureau en compagnie d’Annie Brulard, sa secrétaire particulière, de Jacky Filinger, le conseiller ami, de Christian Spocik, le directeur de cabinet.

– Bizarre, dit ce dernier. On dit que le Président veut tout contrôler, qu’il ne fait confiance à personne, et il annule la réunion et le point de presse !

– Imbécile ! lâcha le maire en claquant du doigt pour qu’Annie lui apporte un verre. Il préside quand tout est ficelé d’avance. Quand c’est casse-gueule, ils envoient la valetaille ! Je les connais ces loustics, va…

– Là, qu’est-ce tu veux qu’il dise ? renchérit Filinger. Il a pas de piste encore…

– Je sais pas : il aurait pu dire toute l’importance qu’il accorde au truc, dire qu’il mobilise tous les services, que…

– Mais laisse-le, Ducon ! C’est pas toi qui vas lui apprendre son taf, quand même !

– Peut-être qu’il avait pas beaucoup de temps, osa Annie Brulard, qui savait qu’elle pouvait se permettre, lorsqu’on était « entre amis », une remarque de temps à autre, pas plus.

– C’est bien une remarque de femme, ça ! s’exclama Filinger.

– Ouais, dit le maire après avoir vidé son verre. En tout cas, lui il est parti. Nous, on reste : avec onze morts et soixante blessés sur les bras. Et des emmerdes en pagaille. Mais quel métier, merde !

(la semaine prochaine, chapitre 3 : Du flic à retordre)

Un commentaire

  1. Je craignais de devoir subir des lignes et des lignes autour de Monsieur Sarkozy, délinquant notoire.

    Mais ma lecture est restée un bon moment. La séquence est décrite avec brio, à la bonne vitesse, et avec talent. Son passé au sein du monde politique et municipal aura permis à M. Roubert de brosser avec justesse cette séquence.

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