La maison de Paul… et Tahiil

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(environ 15 minutes de lecture)

Paul savait que ça allait arriver, qu’il ne pourrait pas y échapper. D’un côté lui seul dans une grande maison, de l’autre des milliers de réfugiés errant dans le pays. 

Tant qu’ils n’étaient pas trop visibles, tant que les structures administratives et associatives absorbaient le flux, il pouvait penser qu’on n’avait pas besoin de lui. Il gardait donc sa culpabilité à distance.

Jusque-là, ses hontes s’étaient concentrées sur l’attitude lamentable des gouvernements français successifs, dénonçant la chancelière allemande quand elle avait si généreusement ouvert son pays à un million de réfugiés du Moyen-Orient, chipotant pour accueillir quelques milliers de Syriens, poursuivant en justice des citoyens ayant abrité des miséreux à la frontière italienne ou à Calais, refusant l’accès du territoire à une poignée d’Africains sauvés en mer par le bateau Aquarius. Tout cela en se gargarisant de tradition d’accueil et de patrie des droits de l’homme. 

En même temps, Paul s’enthousiasmait pour les exemples remarquables apportés par certains élus locaux et villageois, intégrant des familles de réfugiés d’Afrique ou d’Asie qui enrichissaient la vie locale, d’un point de vue économique et culturel. Dans un cas comme dans l’autre, il demeurait spectateur lointain, assis dans son fauteuil au chaud devant la télévision. 

Mais depuis un mois, la situation avait changé. Un appel avait été lancé pour solliciter les personnes susceptibles d’héberger chez elles des demandeurs d’asile, pour lesquels aucune décision n’avait encore été prise et qui se trouvaient en souffrance sur le territoire français. Paul pouvait faire comme s’il n’avait pas entendu, estimer que son travail à domicile et l’absence de femme à la maison ne lui permettaient pas de recevoir, mais il savait que sa conscience ne le lâcherait pas. Il allait devoir choisir entre confort matériel et confort mental, le dilemme était cruel.

Le calme, la tranquillité, donc le bien-être et la concentration sur le travail, c’est cela qu’il risquait de perdre, qu’il allait perdre à coup sûr, s’il ouvrait sa maison à des malheureux. Était-ce inévitable ? Est-ce que les 500 millions d’Européens et les 350 millions de Nord-Américains devaient renoncer à leur « home sweet home » parce que d’autres centaines de millions d’individus étaient délogés ou mal logés, et que cette situation n’était plus tenable ? Si les privilégiés de la planète ne se décidaient pas enfin à partager, ceux du sud n’allaient-ils pas monter toujours plus nombreux vers le nord, non plus en tendant la main mais en brandissant des couteaux ? Depuis le temps que ça pendait aux nez des occidentaux, depuis le temps qu’on soupirait sur l’accroissement des inégalités avant de se goinfrer, depuis le temps qu’on vomissait son trop-plein de fric à coups de Noël, de soldes, de black friday, de loisirs toujours plus nombreux et de consommation à outrance. Certains le supportaient peut-être encore, mais lui, maintenant que la misère frappait à sa porte, ne le supportait plus. 

Alors Paul appela le numéro indiqué. Il fut surpris de tomber sur la préfecture du département, en conclut que le traitement était décentralisé, ce qui somme toute n’était pas illogique. Il répondit aux questions qu’on lui posa, puis rendez-vous fut pris pour qu’un agent vienne voir son logement. Même si les autorités n’étaient pas en mesure de faire la fine bouche, elles étaient obligées de vérifier l’adaptation des lieux où elles envoyaient les migrants qu’elles incluaient dans leur dispositif. 

Il reçut cinq jours plus tard la visite d’un fonctionnaire parfait de réserve et de politesse (si l’on ne considère pas le manque de chaleur et de naturel comme une impolitesse). Cet homme lui dit que sa maison, avec quatre chambres deux salles de bains et deux wc, permettait de recevoir, si Paul en était d’accord bien sûr, une famille de quatre ou cinq personnes, ce qui était parfait, car les couples avec enfants étaient à la fois les plus en détresse et les plus difficiles « à positionner ».

– De quel pays viendront-ils ?

Paul s’était convaincu qu’il pouvait au moins demander ce renseignement, que la question était légitime. Sans trop savoir pourquoi, il se sentait moins éloigné des Africains que des Moyen-Orientaux. Il savait que les demandes les plus nombreuses venaient d’Afrique, et de toutes les régions du continent, Maghreb, Afrique subsaharienne, Afrique de l’Est, Congo… Ce qu’il redoutait le plus était la pratique d’un islam rigoriste. Il pensait avoir du mal à supporter ça, pourtant il n’osa rien formuler à ce sujet.

– À ce stade, je ne suis pas habilité à communiquer sur la nationalité, répondit le fonctionnaire. Je ne dispose d’ailleurs d’aucune information sur ce point.

Le type s’y connaît en devoir de réserve, se dit Paul, qui enchaîna tout de même :

– La composition de la famille, vous ne savez pas non plus ?

– En effet.

Il avait une préférence pour des enfants filles, surtout s’il y avait des ados. Il n’aimait pas la bêtise et la turbulence des garçons de 11 à 17 ans. Il craignait aussi la saleté, cela chez les adultes encore plus que chez les enfants.

Il fut soulagé en voyant débarquer chez lui une famille originaire de Somalie avec un père, une mère, une fille de 13 ans et un garçon de 7 ans. La maison était ainsi faite qu’il leur laissait tout l’étage avec deux chambres une salle de bains et un wc, ainsi que sa chambre du rez-de chaussée. Lui se gardait le sous-sol, où se trouvait son bureau, une salle d’eau-wc et une sorte de pièce autour de la chaudière, où il laisserait le canapé-lit déplié pour en faire sa chambre. Au rez-de chaussée, ils cohabiteraient dans la cuisine ouverte et le salon salle à manger.

La question des repas était la plus délicate. Il leur proposa de partager le repas du soir, à 20 heures. Le matin et à midi, chacun allait à son rythme, d’autant qu’il était souvent en déplacement. Ça ne réglait pas la question des courses ni de la cuisine. Mais Sagal, la mère, trouva la solution, lui disant dans son mauvais anglais :

– Tu nous accueilles dans ta maison, je cuisine pour toi le soir.

Il accepta, à condition qu’il aide à la vaisselle après le repas. Pour cette tâche, il demandait la contribution du petit Tahiil, qui ne se faisait pas prier car Paul en profitait pour parler avec lui, avec patience, l’aidant à travailler son français. Sagal ne renonçait pas pour autant à ranger, et Paul, après lui avoir dit plusieurs fois de se reposer, comprit qu’il ne pouvait en être autrement pour elle.

Yasir, le père, maçon de métier, fut vite embauché dans une entreprise locale du bâtiment. Il rentrait fatigué vers 18 h 30, mais, après la douche qu’il allait prendre à peine arrivé, on sentait la fierté dans ses yeux, la satisfaction d’avoir sorti sa famille de la misère et l’espoir d’une reconstruction malgré l’exil, ou à cause de lui. Ladan, longue, fine, était une fille silencieuse. Même quand elle parlait, sa voix était à peine audible. Elle lisait beaucoup, et quand elle regardait la télé, c’était intensément, comme si elle voulait apprendre de chaque image.

Ils ne se gênaient pas beaucoup, à cause des trois niveaux de la maison. Yasir et Sagal se levaient invariablement à 6 heures, Paul généralement une demi-heure plus tard. Quand il montait à la cuisine, la place était libre. Yasir et Sagal avaient fini leur petit-déjeuner, Ladan et Tahiil n’étaient pas encore levés. Au bout de quelques semaines, Yasir proposa à Paul que, contre 50 € par semaine, ils achètent aussi la nourriture pour lui, sachant qu’ils allaient rituellement au supermarché le samedi, tous les quatre, et parfois à un marché le dimanche. Paul accepta, mais contre 60 € par semaine, disant que lorsqu’il était seul il dépensait presque 300 € par mois pour la nourriture et la boisson. Paul nota les produits auxquels il tenait pour ses repas, et jamais aucun n’était oublié. Il se retrouva même avec trop de céréales, trop de thé, trop de kiwis, trop de poissons panés, obligeant ses hôtes à taper dans ses réserves pour ne pas qu’elles s’accumulent et s’abîment. Sagal cuisinait bien, et Paul raffola de ses poissons, de ses semoules, et de ses gâteaux appelés mashmashs.

Pour la sous-location qu’il accordait à la famille Guuleb, Paul touchait 300 € de l’État, soit un peu moins de la moitié du coût de son loyer. Il ne savait pas exactement combien touchait Yasir, le smic sans doute, ni si l’allocation réservée aux demandeurs d’asile leur était toujours attribuée. Ils lui versaient 50 € par mois pour les consommations d’eau, de gaz et d’électricité. Il savait que la famille se fournissait en vêtements à Emmaüs, où Sagal se rendait presque tous les jeudis après-midi, et qu’ils suivaient tous les quatre, à des moments différents, des cours d’alphabétisation à la Croix-Rouge. Ladan fréquentait le collège, Tahiil l’école primaire du coin, et l’une et l’autre pouvaient s’y rendre à pied. 

Paul, qui avait craint le bruit et la saleté, avait été vite rassuré. Chacun enlevait ses chaussures en rentrant, et se douchait le soir. Personne ne se couchait après 22 h 30, minuit maximum le samedi, et on n’allumait jamais la télé avant 19 heures le soir. Paul arrêtait de travailler à 20 heures, contre 20 h 45 avant, mais il lui arrivait souvent de retravailler une heure après le dîner. La religion était présente dans la maison avec les tapis de prière roulés sous les lits, que l’on ressortait aux heures convenues, mais la pratique restait dans les chambres, Paul n’avait pas eu besoin de le demander. Parfois Yasir et Sagal chantaient ; ils allaient même, puisque Paul les y encourageait, jusqu’à taper des pieds et frapper dans les mains. Ils faisaient quelque chose comme : « Yassawouelsi aaoohoueho », et on imaginait que, pour peu qu’il y eût des tambours et d’autres danseurs, la mélopée pouvait durer indéfiniment.

Paul avait plusieurs fois tendu des perches, mais ce n’est que très progressivement, de manière fragmentaire et décousue, que Yasir et Sagal racontèrent les grandes lignes de leur histoire. L’enfance, presque heureuse dans la petite ville de Garowe, peut-être parce qu’ils ne se rendaient pas compte de ce qui se passait autour d’eux. Et puis les luttes inter-claniques, la violence des islamistes, la corruption, la famine s’intensifièrent… Face à cela, la décision de partir, sans illusions, mais pour les enfants, et parce que ça ne pouvait pas être pire ailleurs. Mais il y eut pire. L’étouffante promiscuité dans le bateau, la sauvagerie d’hommes devenus animaux, le sadisme des passeurs accroissant la douleur des plus malheureux, l’absurdité des camps, l’ennui, l’attente, le désespoir. Dans leur malheur, les Guuleb eurent une chance : ils purent éviter la Libye, sans quoi ils auraient tous été tués, violés ou torturés. Ils ne virent pas grand-chose de l’île italienne de Lampedusa, en dehors des grillages, au milieu desquels ils restèrent trois mois. C’est quand leur demande d’asile fut rejetée par l’Italie – qui en accorda beaucoup, disaient-ils, pourquoi pas eux ? – qu’ils décidèrent de continuer encore. Ils n’avaient pas consenti ces efforts surhumains pour retourner à la case départ. 

Un ferry les emmena sur le continent pour les mettre dans un avion, et c’est à l’aéroport de Bari qu’ils s’enfuirent. Ils se retrouvèrent sur les routes italiennes. Leur smartphone et Facebook les sauvèrent. Dans chaque ville, ils cherchaient ou des compatriotes ou des associations humanitaires. On leur suggérait de déposer une nouvelle demande d’asile en Italie, mais ils voulaient aller en France. On avait beau leur dire que l’obtention d’un titre de ce séjour était encore plus difficile de l’autre côté des Alpes, ils n’en démordaient pas. Cela tenait avant tout à un voisin de Yasir et à un oncle de Sagal, qui, quelque quinze années plus tôt, avaient chacun parlé de la douceur de vivre dans ce pays. Les paroles et les images étaient floues à présent, mais il fallait bien s’accrocher à quelque chose pour trouver le courage d’avancer.

Le passage de la frontière à Vintimille ne fut pas de tout repos. Il existait dans cette ville un camp géré par la Croix Rouge italienne, mais les Guuleb, comme beaucoup d’autres, préférèrent ne pas s’y rendre, parce qu’on y prenait les empreintes digitales. Ils échouèrent donc sous le pont d’une voie rapide, comme des centaines d’autres déracinés. Ils tentèrent de passer une fois par le train, une fois cachés dans un camion, mais à chaque fois les autorités françaises les repoussèrent. Alors ils décidèrent de tenter leur chance par la montagne. Et ils y parvinrent, hébergés puis guidés par un berger qui apparemment n’en était pas à sa première aide aux migrants.

Grâce à lui, ils trouvèrent la force de continuer et se retrouvèrent au fil de leurs pérégrinations à Clermont-Ferrand, où, après avoir campé sur une place du centre-ville pendant deux mois avec 200 autres migrants, ils furent pris en charge par des services sociaux, qui les conduisirent dans un foyer puis à la maison de Paul.

Ce dernier avait reconstitué petit à petit le parcours de ses hôtes. Il sentait qu’il ne fallait pas en demander trop, que les détails viendraient par la suite, au fur et à mesure, quand le besoin ou l’envie de parler se ferait sentir. Il savait que la Croix Rouge travaillait au récit des histoires personnelles, avec l’aide de psychologues. 

Tout se passait le mieux possible et Paul se félicitait d’avoir osé partager son logement avec quatre personnes étrangères. 

Comme toujours, un grain de sable imprévu vint changer la donne. Il tomba malade. Celui qui avait porté secours à plus démunis que lui se retrouvait en position de faiblesse. On lui diagnostiqua un cancer des poumons, il fut hospitalisé. Mais le pli avait déjà été si bien pris que la maison s’organisa sans lui. Mieux que ça, ses hôtes vinrent le voir tous les jours à l’hôpital. Yasir et Sagal venaient en fin d’après-midi, et quand ce n’était pas eux, c’était Ladan et Tahiil qui lui rendaient visite. On lui apportait son courrier, on lui demandait s’il avait besoin de quelque chose, on le tenait au courant de ce qu’on avait fait à la maison, pour qu’il valide en quelque sorte ce qui avait été décidé. Il en était ému aux larmes. Jamais il n’aurait imaginé tomber sur des gens si polis et attentionnés.

Quand il rentra, Yasir et Sagal l’invitèrent à reprendre sa chambre, prévoyant de dormir en haut avec leurs enfants. Mais il s’y opposa. Comme ils ne voulaient pas en démordre, il dut pour les convaincre leur expliquer qu’il ne pourrait pas être bien, et donc pas guérir, si l’on ne retrouvait pas la configuration qui marchait si bien et qui faisait leur bonheur à tous. Ils cédèrent. Il retrouva son sous-sol, où, affaibli, il passait beaucoup de temps à dormir. Sagal descendait discrètement plusieurs fois par jour pour lui porter du thé, un gâteau, un médicament, et Yasir passait vingt minutes avec lui chaque soir avant le repas.

Dix mois après l’arrivée des Guuleb, dix semaines après son retour de l’hôpital, alors qu’il avait recommencé à prendre les repas du soir avec eux, Yasir et Sagal lui annoncèrent que ça y était, ils avaient obtenu un titre de séjour de dix ans pour les quatre membres de la famille, parce que le droit d’asile leur avait été accordé. Ils lui dirent qu’ils allaient quitter la maison, car un logement HLM leur avait été réservé dans un autre quartier de la ville. Ils le remerciaient de tout ce qu’il avait fait pour eux. 

Paul se réjouit de cette reconnaissance de leur situation et de la stabilité sur laquelle ils allaient pouvoir s’appuyer pour s’insérer pleinement dans la société française. Il exprima cette satisfaction non sans chaleur. Pourtant, il sentit dès cet instant que la joie n’était pas le sentiment qui dominait, ni chez lui ni chez ses hôtes qui, étonnamment, avaient du mal à cacher une certaine inquiétude. Néanmoins, chacun fit ce qu’il fallait pour que le repas s’achève dans la bonne humeur. Comme souvent en cas de difficultés, on se rabattit sur les enfants pour la convivialité. Tahiil, 8 ans désormais, savait faire le pitre et ne s’en privait pas lorsqu’on l’y incitait ; Ladan, 14 ans, parlait plus volontiers qu’à son arrivée, notamment de cinéma et de littérature, ses deux grandes passions depuis qu’elle était en France. 

Dès qu’il fut couché, Paul se mit à réfléchir activement. Il arriva vite au constat suivant : il ne souhaitait pas que ses invités quittent sa maison, qui devenait la leur. Et ce n’est pas parce qu’il était affaibli par la maladie. Il n’en revenait pas lui-même, mais il s’était habitué à la présence des Somaliens, aussi étrangers soit-il, parce qu’ils étaient une famille courageuse, positive et reconnaissante, qui certes avait bousculé ses habitudes, mais pas tant que ça finalement, et qui lui redonnait une nouvelle raison d’être. Incroyable : c’était avec des gens d’une culture on ne peut plus différente de la sienne qu’il trouvait la combinaison qui lui convenait le mieux. Car un autre phénomène s’était produit : il était à peu près content de son sort, il ne cherchait plus ni l’argent, ni l’aventure.

Son objectif était donc qu’ils restent. Mais pouvaient-ils le leur proposer sans compliquer davantage leur parcours ? Poser la question, n’était-ce pas déjà orienter la réponse et perturber leur jugement ? N’était-ce pas égoïste de vouloir les garder là, pour lui ? Il tourna le problème dans sa tête, et finit par s’endormir sans avoir tranché.

C’est Tahiil qui lui donna l’indication décisive. Juste avant le dîner le lendemain, l’enfant vint se coller contre lui, entoura ses jambes de ses mains et posa sa tête contre son ventre. Paul fut paralysé, dans ses mouvements comme dans ses mots. Pas dans ses pensées. Bon sang, pensa-t-il, je ne pourrai pas me passer de ce petit. Tahill, quant à lui, prononça cette phrase :

– Je veux qu’on reste dans cette maison avec Paul.

Yasir vint brusquement tirer son fils par la main et, dans l’émotion, le réprimander en somalien. Paul, après avoir ravalé les larmes qui lui montaient aux yeux, sourit et répondit au Papa :

– Yasir, Tahiil n’a rien dit de mal, au contraire. Il me fait un grand plaisir. En plus, je pense comme lui. Mais, si Sagal est d’accord, asseyons-nous pour le repas, et je vous proposerai quelque chose.

– Asseoir vous, suggéra Sagal, qui ne maitrisait pas bien les impératifs.

– J’ai réfléchi, lança Paul quand tous furent servis. Et Tahiil aussi apparemment. Pourquoi vous ne resteriez pas ici ? Si vous le souhaitez, moi j’en serais heureux. Je trouve qu’on est bien ensemble et que ce serait dommage de ne pas continuer.

Il y eut un silence et, pendant quelques secondes, Paul ne sut pas ce que l’on pensait de sa proposition. Même Tahiil semblait refroidi depuis la remontrance de son père, à moins qu’il n’ait pas compris ce qu’avait déclaré Paul. Sagal regarda son mari, même Ladan jeta un coup d’œil à son père. Yasir prit la parole et dit ceci :

– Paul, on a parlé avant. On est bien ici. Et puis nous aimons toi. Beaucoup. Alors si tu d’accord, nous tous d’accord pour rester dans ta maison. 

Silence encore, souffles suspendus. Puis soudain, une chaise qui crisse sur le carrelage et Tahill qui contourne la table pour se précipiter contre son père, l’enlaçant comme il avait enlacé Paul, même si l’adulte était assis maintenant. Il dit quelque chose en somalien, et alors Sagal eut un petit rire, repris par Ladan, et le visage de Yasir s’ouvrit en un sourire magnifique, qui devint rire lui aussi, et Paul se mit à rire à son tour et, il ne sut pas comment les choses s’enchaînèrent, chacun se leva et l’on tomba dans les bras les uns des autres, et les larmes vinrent couvrir les rires sans que ne cessent ces derniers.

Les cinq participants à ce dîner vécurent un an de plus ensemble, et ce fut pour chacun une année magnifique. Sagal intégra une association de femmes d’origine africaine, Ladan trouva une troupe de théâtre, Tahiil commença le football. Yasir s’était fait deux bons amis, un Français de souche et un d’origine marocaine, qui furent plusieurs fois invités le dimanche avec leur famille. Paul se mit en quatre pour accompagner et conseiller ses hôtes quand ils en avaient besoin, ainsi que pour les aider à recevoir leurs nouveaux amis ; il retrouvait un bonheur qu’il croyait perdu et qu’il s’étonnait de voir si durable.

Quand, lors d’une consultation à l’hôpital, on lui apprit que son demi-poumon gauche était atteint, il sut qu’il n’en avait plus pour longtemps. Il contacta ses deux fils. L’un vivait à Berlin, l’autre à Barcelone. Il leur annonça son état et leur demanda de venir le dimanche suivant. Yvan et Nathan avaient déjà vu les Guudel deux fois, une fois lors d’un week-end en été, une fois à Noël. Ils trouvaient la situation étonnante, mais n’avaient pu que constater le bonheur de leur père. Quand ils vinrent cette fois-là, leur père les prit à part et leur tint ce discours :

– Seriez-vous d’accord pour renoncer à votre droit de réserve héréditaire, afin que je puisse léguer la maison aux Guudel ? Sauf erreur, vous n’avez aucune envie d’y venir en vacances, encore moins d’y habiter, et vous gagnez bien votre vie. Cette maison vous indiffère, alors qu’elle a sauvé cette famille.

Les fils acceptèrent, et il les serra contre lui avec le peu de forces qui lui restaient. Les papiers furent établis en conséquence chez un notaire. Quand Paul fut hospitalisé, Yasir, Sagal, Ladan, Tahiil se relayèrent à son chevet jusqu’à la fin. Un jour qu’ils étaient tous les cinq, il leur annonça que la maison était à eux, et que savoir qu’ils continueraient à y vivre était sa plus belle consolation au moment de quitter le monde.

Comme Tahiil déversait des torrents de larmes, Paul le fit monter sur son lit, demandant qu’on l’allonge près de lui. Il passa son bras maigre autour des épaules de l’enfant et lui expliqua dans un souffle combien ils avaient été chanceux de se rencontrer, que les jours qu’ils avaient passés ensemble ne finiraient jamais de les réchauffer, où qu’ils soient, mais que la vie était ainsi faite que rien ne durait très longtemps, que c’était souvent douloureux, et que ces douleurs étaient aussi un moyen de se construire et de se renforcer pour s’adapter aux évolutions.

– J’ai confiance en toi, lui dit-il. Et même si tu ne me vois pas, je te regarderai. Je sais que tu vas faire de belles choses dans la vie, et je serai fier de toi.

Ils se consolèrent ainsi, et, cette nuit-là, Paul s’endormit pour toujours.

(la semaine prochaine, début du Polar de l’été : Du style des assassins, 4e enquête du commissaire Chautard)

11 commentaires

    1. Merci Ghyln. J’ai suivi le lien que tu as indiqué. Mamadou semble avoir, comme Yasir et Sagal, et quelques millions d’autres, un énorme courage. Puissions-nous être meilleurs que ce que nous sommes pour accueillir celles et ceux qui fuient la violence et la misère.

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  1. Un texte profondément humain, où générosité, solidarité et fraternité prennent toute leur force sous la plume subtile et inspirée de notre talentueux écrivain.
    Bel été à toi, cher PY.

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