Les betteraves de Charles, le Poilu

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(environ 5 minutes de lecture)

J’ai situé cette histoire en France en 1914. Mais elle pourrait très bien se passer en Ukraine en 2025. N’oublions pas le courage hors du commun des Ukrainiens qui luttent depuis 3 ans face à la barbarie la plus sauvage.

Campagne de Champagne, dimanche 11 octobre 1914. Peu de nouvelles du front. Nous continuons à manœuvrer. La canonnade reprend par intermittence. J’y retourne demain. 

Un homme m’interpelle à la sortie de la messe. Ses propos paraissent surprenants : il me parle des betteraves de son frère mobilisé ; elles risquent d’être perdues.

– Vous pourriez pas intervenir, Monsieur le Commandant ? demande-t-il, les yeux brillants d’inquiétude.

J’allais lui répondre qu’il pouvait s’en occuper, lui, des betteraves de son frère, quand je m’avise que sa jambe est un peu raide.

– Vous avez un problème à la patte ?

– J’ai plus que la patte gauche. La droite a pris deux balles de mitrailleuse dans le genou. Je fais encore pas mal de choses, mais je peux pas me plier pour ramasser des patates. Ou des betteraves.

Pauvre type, pensai-je.

– Ça vous est arrivé là-bas ?

Je montre la colline, et donc ce qu’il y a derrière. 

– Oui. Sur la crête de Varreddes. Avec les tirailleurs…

Il est venu jusque sous le porche. La pluie a détrempé sa veste, et ses sabots laissent sur la pierre des traces sombres comme du sang séché. Il tient son chapeau sale entre ses mains rugueuses, le pétrit sans y penser. Un homme de la terre, ça se voit, besogneux, opiniâtre. Mais là, il vacille.

– Des betteraves, dites-vous ?
Il hoche la tête avec un humble respect.
– Celles de mon frère Charles, Commandant. 

– Charles comment ?

– Baroulier. Comme moi. Charles Baroulier. Il est parti depuis août. Peut-être vous l’avez eu sous vos ordres… Son champ est resté, comme ça. Et la terre, elle attend pas, Commandant. Elle prend, elle pourrit. Ce serait du gâchis. Et puis il y tient, Charles. Il y tient comme à sa vie. S’il savait que ses cultures sont perdues… J’ai ramassé ce que j’ai pu, mais je peux pas me baisser. Quelques voisins ont aidé, mais ça suffit pas. Les betteraves, y’en a beaucoup, c’est le plus important…

Sa voix s’est brisée. Il baisse les yeux. Je reste silencieux. C’est sûr que la terre elle prend, elle pourrit. Et pas que les betteraves. Des hommes aussi. Il en tombe des centaines chaque jour, et le sol les aspire.

Baroulier… Mince alors. Dans la liste de ce matin, non d’hier, il y avait un Baroulier. Il faudrait un miracle pour qu’il ne se prénomme pas Charles. Et les miracles, en ce moment…

Je regarde le type. Il ne demande pas grand-chose. Seulement qu’on sauve ce qu’il reste dans un champ. Des betteraves. Je n’y connais pas grand-chose et n’ose pas lui demander de quel type de betterave il s’agit : sucrière ou potagère ? Je crois qu’il en existe aussi des fourragères. Mince alors : que viennent faire les betteraves dans ma vie en ce moment ? Alors que j’ai des soldats à motiver et à sauver.

Néanmoins, je m’entends dire :

– Il faudrait combien d’hommes ?

– Oh, avec une demi-douzaine de gaillards, on finit en une journée. Et ça sauve la récolte de l’hiver.

– Et les femmes, elles peuvent pas ?

– Y’en a pas tant que ça par ici. Et puis la Toinette et la Léontine sont bien vieilles…

Ah…

– Je vais voir ce que je peux faire.

– Merci, Commandant, merci.

– Ne vous emballez pas, je promets rien. Rendez-vous ici demain à 8 heures.

Le lendemain, la pluie a cessé mais le ciel est encore bas. Le paysan – il s’appelle Étienne, Étienne Baroulier – est là, droit malgré sa jambe raide et son dos voûté par les récoltes passées. Quand il me voit venir avec 6 jeunes soldats, j’ai l’impression qu’il se met à trembler. Il nous regarde comme on regarde le médecin de la dernière chance. 

J’ai pris 6 types au repos, sur la base du volontariat. En leur promettant un bon repas (ce dont je n’ai aucune garantie, je compte sur Étienne) et un jour de repos supplémentaire. Si le colonel fait des histoires, je prendrai sur moi. Nous sommes donc 7. 7, parce que, j’ai du mal à me l’expliquer, mais je vais participer aussi. Non seulement ce type m’a touché, avec les betteraves de son frère, qui est bien mort j’ai vérifié, mais en plus je crois que j’ai besoin de retrouver le sens de la vie, le respect de la nature. Et la paix, même si elle est très temporaire, et qu’il faudra que je retourne au combat pour qu’elle soit plus durable un jour. C’est ça que les gens ont du mal à comprendre : il faut parfois se battre pour obtenir la paix. 

Nous suivons Étienne. Le champ est gorgé d’eau. La terre colle aux bottes comme la peur colle aux entrailles. Nous ne sommes pas à l’abri du marmitage des Boches et de quelques obus de 75. Les coups de canon martèlent la ligne de l’horizon. On meurt à six kilomètres d’ici. Nous, on va sauver des betteraves.

– Monsieur Étienne, nous sommes à vos ordres pour la journée.

Il nous fait mettre en ligne. Un rang chacun. Et quand nous serons au bout, nous nous nous décalerons de 7 rangs et recommencerons. Il se charge du ramassage, avec le vieux boulanger, un menuisier, et la Toinette et la Léontine, assez âgées en effet, mais qui feront de la besogne.

C’est parti. Je plante ma bêche. Je n’avais plus touché la terre depuis l’enfance. Et me voilà, moi commandant de brigade depuis le début de la guerre, déterrant des racines alors que d’autres gars non loin de là enterrent leurs camarades morts au combat. Je pense à Charles. À Étienne. À ceux qui n’ont plus de frère, plus de champ, plus rien. Colère et tendresse se partagent en mon cœur.

Nous ne parlons pas. Chaque geste est un hommage. Chaque betterave arrachée est une prière silencieuse. Une forme de résistance : au découragement, à la folie, à la mort. C’est une victoire minuscule, dérisoire peut-être, mais ce jour-là, je crois que nous sauvons un peu plus que des betteraves.

Quand le premier chariot est plein, Étienne s’essuie les yeux du revers de la manche :
– Il va être content, Charles, quand il reviendra. Rien n’aura été perdu. 

Je ne dis rien. Je ne peux pas. Si seulement il pouvait revenir. Cependant, quand il découvrira ce qui est arrivé à son frère, Étienne pourra se consoler avec le sentiment du devoir accompli. Il aura fait ce qu’il fallait pour les betteraves de Charles. Les betteraves ramassées vont sauver le frère de Charles.

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