Histoire du XXIe siècle – Deuxième partie (2025-2049), chapitre 3 : Les éléments déchaînés. Sous-chapitre B – Les guerres de l’eau et quelques remarquables actions de résistance

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B – Les guerres de l’eau et quelques remarquables actions de résistance

Logiquement, ces dérèglements de la nature se traduisirent par des affrontements entre les hommes. Quand les ressources s’amenuisent, quand les espaces vitaux se réduisent, les instincts se réveillent et les passions s’exacerbent. C’est autour de la plus importante de toutes ces ressources – car les humains et les animaux meurent au bout de trois jours s’ils en sont privés – que les conflits les plus terribles se déclenchèrent. Là encore, je ne vais relater que les plus importants en nombre de victimes, mais, entre 2030 et 2050, c’est quasiment chaque jour que des voisins se firent du mal pour s’approprier le bien vital : l’eau.

Je n’oublie pas cependant les magnifiques exemples de solidarité qui virent le jour pendant cette période si noire. Comme souvent, le pire et le meilleur se côtoient. Je rappellerai 4 belles actions dans ce sous-chapitre.

Si l’or noir a façonné les géopolitiques du XXe siècle, c’est l’eau qui est devenue, dès les années 2030, la ressource la plus stratégique, la plus convoitée, la plus disputée. Pas celle des océans, trop salée, ni celle des inondations, trop sales, mais l’eau douce, propre, accessible. Une ressource qui représentait à peine 2,5 % de toute l’eau terrestre, dont les deux tiers étaient bloqués dans les glaces (fondues depuis), et dont ce qui restait était mal réparti, mal utilisé, mal protégé.

La crise fut progressive, silencieuse d’abord, puis bruyante, sanglante, implacable. Dans certaines zones, ce fut une lente asphyxie. Lacs qui disparaissaient, nappes phréatiques pompées jusqu’à l’épuisement, fleuves détournés à des fins agricoles ou industrielles… Ailleurs, ce fut une explosion brutale : bagarres pour des bouteilles, barrages sabotés, détournements de sources, empoisonnements de puits…

La première véritable guerre de l’eau éclata en 2032, entre l’Éthiopie et l’Égypte, autour du barrage de la Renaissance construit sur le Nil Bleu, en territoire éthiopien. Le conflit couvait depuis des décennies, mais le basculement climatique et les sécheresses prolongées donnèrent aux revendications une urgence militaire. L’Égypte, qui dépendait du fleuve pour 90 % de ses besoins en eau, accusa l’Éthiopie de la priver de son droit historique. Des drones armés franchirent la frontière, des commandos sabotèrent les installations, et l’ONU, impuissante comme toujours, se contenta de condamner les violences « des deux côtés ».

C’est dans ce continent africain que je veux citer un premier bel exemple de solidarité salvatrice. En 2035, le sud du Tchad était ravagé par une sécheresse extrême, doublée d’un effondrement des nappes phréatiques. Les affrontements entre communautés nomades (éleveurs peuls) et agriculteurs sédentaires, attisés par la raréfaction de l’eau des puits, prirent une tournure génocidaire. À Doba, une ville jadis tranquille, 2000 personnes – essentiellement des femmes et des enfants – se retrouvèrent encerclées, sans accès à un point d’eau, tandis que des milices locales pillaient les forages. Dans un acte de bravoure oublié par l’histoire officielle, un colonel camerounais à la retraite, Jacques Ngandé, alerté par un ancien élève devenu pasteur, affréta à ses frais un convoi de 15 camions-citernes remplis d’eau depuis Garoua-Boulaï, de l’autre côté de la frontière. Avec l’aide de jeunes volontaires et d’un petit groupe d’ex-soldats, il franchit les pistes hostiles, contourna des barrages armés et parvint à atteindre Doba en pleine nuit. Il évacua en urgence 300 personnes, dont plusieurs enfants gravement déshydratés, et laissa l’eau restante sur place, au risque de provoquer d’autres violences. Le « convoi de Doba » devint un symbole dans la région : non pas de victoire, mais de dignité dans le chaos. À noter toutefois que Jacques Ngandé disparut mystérieusement six mois plus tard.

Dans le même temps, en Asie centrale, les anciennes républiques soviétiques s’affrontaient pour les eaux de l’Amou-Daria (Tadjikistan et Kyrgyzstan surtout) et du Syr-Daria (Kazakhstan et Ouzbékistan). Les eaux de ces deux fleuves étaient si détournées pour l’irrigation, si polluées par les rejets industriels, si absorbées par l’évaporation, qu’elles causèrent la mort de la mer d’Aral, dès les années 2010, puis devinrent difficiles à traiter pour une utilisation humaine. Chaque État rejetant la faute sur son voisin, des conflits armés se déclenchèrent, mettant aux prises les armées des uns et des autres dans des combats aussi absurdes que meurtriers.

L’Inde et le Pakistan, qui depuis la partition de 1947 se heurtaient régulièrement à propos du Cachemire, se disputaient encore plus violemment les glaciers de l’Himalaya, devenus instables, imprévisibles et… indispensables. Ces deux pays étant des puissances nucléaires, une certaine dissuasion fonctionnait encore, même si l’on savait désormais, depuis les missiles lancés par la Corée du Nord sur le Japon et par Israël sur l’Iran (voir chapitre 2), que l’utilisation de l’arme nucléaire n’entrainait pas forcément l’apocalypse. En mai 2025, en représailles après un attentat, non revendiqué, dans la ville touristique de Pahalgam, le Premier Ministre nationaliste indien Narendra Modi déclara : « L’eau appartenant à l’Inde s’écoulait jusque-là vers l’extérieur, elle sera désormais stoppée pour servir les intérêts de l’Inde et sera utilisée pour le pays ». Quelques heures après, le Pakistan accusa l’Inde de modifier le débit du fleuve Chenab, l’un des trois placés sous son contrôle depuis un traité signé en 1960. De la gestion et de la répartition des eaux des trois fleuves – Ravi, Beas, Sutlej – contrôlés par le Pakistan et des trois fleuves – Indus, Jhelum et Chenab – contrôlés par l’Inde, dépendait la vie de… 240 millions de personnes. À coups de coupures, barrages et détournements, les deux pays entrèrent dans une guerre qui dura 12 ans et entraîna le départ forcé de près de… 100 millions de personnes, donc d’autres conflits militaires et sociaux liés à la surpopulation, et donc d’infinies souffrances.

À l’est de l’Inde, un autre conflit pour l’eau naquit, en 2039, la fonte accélérée des glaciers himalayens et des pluies torrentielles provoquant le débordement de la rivière Teesta. Le Bengale, région s’étendant à la fois en Inde et au Bangladesh, fut submergé sur des centaines de kilomètres carrés. Des millions de réfugiés tentèrent de fuir vers le nord, mais les zones frontalières indiennes, saturées, bloquaient les passages. Une politique de « gestion humaine des flux hydriques » – expression orwellienne du gouvernement indien – imposa de repousser les déplacés par tous les moyens. Dans ce contexte, un groupe de jeunes moines bouddhistes du monastère de Ghoom, près de Darjeeling, organisa en secret une flottille de barques de fortune. De nuit, ils franchirent les méandres inondés pour rejoindre les villages isolés du côté bangladais et ramenèrent les plus faibles, les malades, les femmes enceintes. Par petits groupes, ils parvinrent à faire passer plus de 400 personnes vers des hauteurs plus sûres, où les ONG locales improvisèrent des abris. Ces sauvetages furent longtemps tus : les moines risquaient l’arrestation. Mais quelques années plus tard, le témoignage d’un enfant sauvé – devenu médecin – révéla l’histoire au grand public. Elle devint le cœur d’un documentaire primé, intitulé Ceux qui ont choisi l’eau, qui rappela qu’au milieu des fuites, des replis, des trahisons, certains avaient tendu la main.

La Chine, elle, ne se battait pas encore : elle construisait. À sa manière. Barrages géants, canaux transcontinentaux, réservoirs souterrains alimentés en pompant dans les pays voisins. C’est ce que l’on appelait à l’époque les « conflits hydrauliques froids ». Le froid devint chaud quand le Népal, pourtant pacifiste, décida qu’il ne pouvait se laisser assécher sans réagir et envoya l’armée détruire une série de puits et de pipelines par lesquels son voisin le pillait. La Chine aurait pu d’une pichenette punir l’audacieux qui osait contester son vol criminel, mais elle ne le fit pas, non seulement car elle était en tort, mais aussi parce que l’Inde sut affirmer sans trembler qu’elle ne laisserait pas faire un régime qui, non content de sucer toute la ressource liquide, menaçait maintenant de tuer par les armes ceux qui se défendaient pour ne pas mourir de soif.

Les guerres pour l’eau ne furent pas seulement inter-étatiques. Elles survinrent aussi à l’intérieur même des nations. Aux États-Unis, l’assèchement du Colorado et la disparition du lac Mead déclenchèrent une véritable guerre civile entre États de l’ouest. Les gouverneurs du Nevada, de l’Arizona et de la Californie, se jetèrent la responsabilité au visage, pendant que des milices locales bloquaient les canalisations pour préserver « leur » part. Il devint en quelque sorte habituel de voir des hommes armés défendre les points d’eau les plus importants, et tout aussi habituel d’entendre parler, a posteriori, d’opérations commando, montées soit pour détruire un ouvrage d’acheminement ou d’irrigation, soit au contraire pour prélever, par une canalisation souterraine invisible, une ressource rare qui devait être préservée. Quand le gouverneur de l’Arizona interdit l’arrosage des golfs, les condamnant donc à disparaître, et limita le remplissage des piscines, des émeutes éclatèrent à Albuquerque et Santa Fé, abaissant encore un peu plus la raison pour laquelle on pouvait tuer, en ces douces décennies 2030 et 2040… 

Dans cet ouest américain frappé par une méga-sécheresse, le fleuve Colorado était quasiment à sec. Las Vegas et Phoenix étaient devenues des villes-fantômes partiellement abandonnées ; les tensions montaient entre États. En 2040, les gouverneurs du Nevada et de l’Utah entraient en conflit armé autour des droits d’accès aux dernières réserves souterraines du plateau du Colorado. Mais à ce moment-là, un groupe d’anciens vétérans, de fermiers mormons de l’Utah et d’activistes écologistes issus de tribus autochtones Navajos, créèrent ensemble une colonne humanitaire surnommée « le convoi du dernier pipeline ». Ils organisèrent le transfert d’eau potable depuis une retenue encore alimentée par les Rocheuses, à travers un ancien pipeline désaffecté. Ils étaient des ingénieurs civils bénévoles, des techniciens retraités, et des jeunes qui avaient grandi avec Greta Thunberg comme figure mythique (on a les mythes que l’on peut). Pendant 10 jours, ils assurèrent l’acheminement d’eau à plus de 50 000 habitants restés dans la région désertifiée de Saint-George (sud-ouest de l’Utah), malgré les attaques de milices locales qui tentèrent de détourner les citernes. Ce fut l’une des rares actions inter-communautaires non violentes à grande échelle au sein d’un pays plongé dans des conflits internes liés à l’eau et au climat. Plusieurs de ces courageux sauveteurs périrent dans cette action, certains furent capturés, mais le convoi devint un symbole national de courage et de fraternité.

Plus simplement, et plus dramatiquement, à Mexico, à Johannesburg, à Chennai, des bidonvilles entiers furent laissés sans approvisionnement pendant des semaines, puis des mois. Les autorités interrogées par les médias affirmaient qu’elles ne pouvaient pas distribuer ce qu’elles n’avaient pas. La solidarité internationale était elle occupée ailleurs, à moins qu’elle ait tout simplement disparu. Dans ces quartiers déshérités, ce n’était plus une guerre, c’était un abandon. Une extermination par la soif.

Toutes les batailles autour de l’eau ne furent pas militaires. Il y eut aussi des guerres juridiques, économiques, morales. Des multinationales s’approprièrent les nappes phréatiques dans des pays pauvres pour vendre de l’eau en bouteille à prix d’or. Des États privatisèrent leur réseau, puis le regrettèrent amèrement. Des ONG attaquèrent devant les tribunaux des entreprises qui volaient l’eau d’un peuple pour la revendre à un autre. Des groupes armés se radicalisèrent au nom d’un nouveau droit humain : celui de boire.

Dans ce contexte, je voudrais citer un dernier exemple de résistance. Dans les Andes centrales, à la frontière du Pérou et de la Bolivie, les glaces des sommets avaient, en 2042, presque entièrement fondu. Les sources d’eau alimentant les hauts plateaux étaient taries. Les conflits éclatèrent entre communautés quechuas autour des derniers lacs de montagne. Des barrages furent détruits, des villages encerclés. C’est alors que des femmes regroupées des deux côtés de la frontière – agricultrices, enseignantes, guérisseuses traditionnelles – lancèrent une initiative incroyable : à pied, avec des outils rustiques et sans autorisation, elles restaurèrent un canal inca vieux de six siècles, le Hatun Yaku Wayq’u, oublié sous la végétation. Malgré les menaces de bandes armées et de narcotrafiquants réorientés vers le contrôle de l’eau, elles réussirent, en trois mois, à rétablir l’accès à une source captée à 4 000 mètres d’altitude, suffisamment pour irriguer trois villages et sauver les récoltes de l’année. L’aqueduc des femmes, comme on l’appela plus tard, fut un acte de désobéissance civile aussi bien qu’un geste sacré pour nombre de communautés andines. Des ONG vinrent ensuite leur prêter main-forte, mais ce sont elles qui avaient lancé le mouvement, au prix de plusieurs de leurs vies.

Enfin, il y eut les guerres contre l’eau – contre trop d’eau. Les cités côtières se battirent contre les submersions marines : digues, murs en béton, pompes électriques, rien n’y fit. La montée du niveau de la mer, cumulée aux tempêtes plus violentes, rendit inhabitables des pans entiers de littoral, de Miami à Dacca, de Venise à Lagos, de New York à Londres. On se battait là aussi, mais pour fuir. Pour embarquer. Pour passer la frontière avant que l’eau n’arrive. Et pour migrer dans des lieux où… on manquait d’eau. 

Ce paradoxe insupportable – crever de soif dans un monde noyé – fut le cœur même de la crise de l’Anthropocène. Il y avait trop d’eau là où elle était déjà surabondante, pas assez là où il en fallait. Et on réalisait que les différentes sortes d’eau n’étaient pas interchangeables, car peu étaient propres à la consommation. Face à ces paradoxes, les humains étaient trop nombreux, trop égoïstes, pour effectuer un choix clair entre l’entraide et la confrontation. Alors ils choisirent les deux, comme toujours : ils coopérèrent, un peu, et se firent la guerre beaucoup.  

(suite et fin du chapitre Les éléments déchaînés les 13 et 20 juin prochains)

6 commentaires

  1. Si nous faisons l’hypothèse que l’arrivée de l’IA (intelligence artificielle) est aussi marquante que l’ont été les révolutions passées (industrielles, électriques, numériques…), je me demande pourquoi cette IA n’apparaît pas ou si peu dans les projections de 2025-2049. Autrement dit peut-on imaginer l’impact que l’IA aurait dans la « gestion » des conflits et autres cataclysmes sociaux ou naturels ?

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    1. Judicieuse remarque, cher Jean-Claude. La partie 2025-2049 n’est pas tout à fait finie, et nous avons déjà un peu parlé d’IA entre 2000 et 2024. Pour le climat notamment, tu te souviens peut-être que dans l’introduction, située en 2100, la narratrice annonce une averse programmée à 18 heures, d’une durée de 37 minutes. Et toute la quatrième partie (2075-2099), si tant est que j’arrive jusque-là, sera appelée « La fusion du réel et du virtuel ».

      Il n’empêche que tu as raison, je ne parle sans doute pas assez de l’IA et sous-estime son rôle dans les années à venir. C’est d’ailleurs une constante à son sujet : même les plus grands spécialistes (MIT, Stanford, Institut pour le futur de l’humanité d’Oxford…) ont toujours sous-estimé la rapidité de sa progression.

      J’essaierai de moins l’oublier à présent. Merci, Py.

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