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Il marchait depuis 30 jours, ou 30 ans, il ne savait plus très bien. Il avait si chaud et il était si déshydraté qu’il perdait la notion du temps. Il faut dire qu’il n’avait plus la résistance d’autrefois. Le moral aussi était atteint ; tant d’échecs, tant d’impossibilités. Il avait marché pourtant, et cherché, et creusé, dieu sait s’il avait marché, des jours ou des décennies durant. Mais ça n’avait pas suffi : il n’avait pas atteint son but. Malgré d’innombrables tentatives, il n’avait pas réussi.
Dans ce désert, la chaleur était accablante. Ce qui n’empêchait pas des nuits glaciales. L’amplitude thermique était colossale : on passait de –5° à +45° en 12 heures ! Et, les hommes ayant cassé le climat, les choses n’allaient pas s’arranger. L’endroit ne serait bientôt plus vivable. Les surfaces habitables se réduisaient comme peau de chagrin et la population continuait à croître ; où donc les gens allaient-ils vivre ?
Il était issu d’un peuple du désert, il était donc en principe calibré pour supporter un climat torride. Et il l’avait supporté et il le supportait encore. Mais deux choses compliquaient sa vie : sa faible constitution et sa difficulté à entretenir des relations avec ses semblables. Sa nature chétive le gênait depuis son enfance, mais son incapacité à se lier aux autres n’avait commencé qu’à l’âge adulte. Dès lors, tout s’était compliqué. Il n’arrivait plus à se faire comprendre, car il voyait toujours les choses différemment de ceux avec qui il échangeait. Il avait découvert que quand il donnait son point de vue, il créait un blanc, une incrédulité, un malaise. Il en était le premier désolé ; c’est pourquoi le plus souvent possible il se taisait. Ou il acquiesçait à la parole convenue sur le sujet en question.
Petit à petit, il s’était détaché des membres de son espèce, sans pour autant se rapprocher de ceux d’aucune autre. Mais vivre seul était dangereux, encore plus si l’on ne bougeait pas, car les prédateurs étaient nombreux, obstinés, sans pitié. Immobile on était vulnérable, et on baissait sa garde. Alors il s’était mis à marcher. Il fallait avancer. Il avait franchi des montagnes, il était passé d’une vallée à une autre, il s’en était sorti. Il avait trouvé de la besogne par moments, auprès d’éleveurs de chèvres et de caravaniers. Il avait vécu avec le minimum, dépensant peu et gardant ce qu’il pouvait pour les jours sans ressources. Il avait poussé la frugalité jusqu’à un niveau insoupçonné, se contentant d’un repas par jour, parfois seulement composé de racines et de baies desséchées.
Il avançait toujours, lentement, mais il marchait. Il n’avait pas atteint son but, mais il était toujours attiré par la beauté. Alors il s’arrêtait chaque fois que le désert lui offrait quelques matériaux, à savoir quelques éclats de roches et granulats de sable. Là, il composait des sculptures selon l’inspiration du moment, cherchant l’harmonie avec la configuration de l’espace alentour, tenant compte de la lumière, tâchant d’apporter quelque chose de beau et de nouveau. Ses cônes étaient parfois grands, d’autres fois minuscules, il leur donnait la forme d’un être vivant, animal exclusivement, ou celle d’une expression sur un visage. À certains moments, il cherchait à figer un geste, un mouvement, à d’autres il était dans l’abstraction, recherchant seulement l’équilibre entre les teintes, les formes et les textures des minéraux dont il disposait.
Quand la création de l’œuvre prenait du temps, il dormait sur place. Il n’avait pas faim quand il composait, et le froid de la nuit puis du petit matin lui paraissait normal.
Bien sûr, dans un désert, personne ne verrait jamais ses œuvres, mais il en avait pris son parti. Il n’avait pas su suivre les routes vers la ville, au contraire il les avait fuies ; il n’avait pas fait ce qu’il fallait pour se faire connaître, au contraire il s’était isolé. Il avait pensé que, sur le long terme, le travail et le talent suffisaient, c’était une erreur, il s’était trompé.
Désormais, ce qui le tenaillait était plus prosaïque : la soif. Il marchait pour ne pas mourir, mais même en marchant il n’allait plus tenir longtemps. S’il ne trouvait pas un point d’eau, sa déshydratation était telle que le cœur ne pourrait plus jouer son rôle ; son sang trop épais n’irriguerait plus son cerveau. Ses reins et ses poumons aussi se solidifiaient ; il sentait un immense besoin de respirer de l’air, mais dès qu’il tentait de respirer c’était des lames de couteau qui déchiraient sa gorge et transperçaient sa poitrine. Tiendrait-il jusqu’à la nuit ? Et ensuite ? Verrait-il un nouveau jour ?
Il commençait à tituber. Il était si maigre qu’il craignait que les os de ses jambes se brisent comme du petit bois. Il finit par tomber. Il vérifia : pas de casse. Il se releva. Le soleil baissait mais le cuisait encore. Et même quand le soleil aurait disparu, il lui faudrait boire, absolument.
Il retomba. Et cette fois crut qu’il ne se relèverait pas. Il resta deux minutes couché, prêt à s’endormir à jamais. Mais l’instinct lui fit relever la tête. C’est alors qu’il lui sembla distinguer quelque chose droit devant lui. Quelque chose qui s’élevait au milieu de l’infini sableux dans lequel il suffoquait. Il cligna des yeux et quelques grains de sable en profitèrent pour les piquer un peu plus, d’autant qu’il n’avait plus de larmes pour les évacuer. En passant par la position à genoux, il se releva, mais, n’arrivant pas à se redresser, il fut déséquilibré vers l’avant et chuta de nouveau. Il sentit de nouvelles éraflures et des chocs aux poignets. Il ne s’apitoya pas. Car la forme était toujours devant lui, floue, voilée par un air ondulant. Elle ressemblait à un monument, avec une sorte de stèle au centre et des ornements à différentes hauteurs, entouré d’un cercle de pierre.
Il se remit encore une fois sur ses deux jambes. C’est alors qu’il entendit le bruit. Par-delà le vent qui gênait toutes les perceptions, il distingua autre chose. Quelque chose de plus lourd, de plus localisé ; autant qu’il puisse en juger, ça provenait du monument. Il avança d’un pas, puis d’un autre pas. Alors il comprit et son visage se transforma : le bruit qu’il entendait par-delà le vent du désert, c’était celui de l’eau qui coulait. Une fontaine ! Était-ce possible ? Avait-il enfin trouvé le point d’eau qui allait le sauver ?
Il avança lentement, autant pour ne pas tomber de nouveau que par peur de voir disparaître la fontaine. Mais la fontaine ne disparaissait pas et le bruit s’intensifiait. Il approchait. Il distingua la colonne d’alimentation au centre d’un bassin et le goulot qui recrachait l’eau. De l’eau ?! Oui, de l’eau. Un miracle.
Toutefois, il n’y avait pas que de l’eau. Assis sur le muret qui entourait le bassin, se tenait un homme. Celui-ci semblait de la même espèce que lui. Était-ce un frère, un étranger, un banni, un prédateur ? Il le vit en tout cas accomplir un geste extraordinaire : l’homme, qui tenait un verre à la main, se tourna légèrement, plaça son verre sous le goulot, qui le remplit en un quart de seconde, puis porta le verre à sa bouche et but, ne se souciant pas de l’eau qui tombait. L’homme s’essuya, satisfait.
Il tenta de lever la main en signe de paix ; il était si faible qu’il ne put même pas tendre le bras jusqu’à l’horizontale. L’homme abreuvé ne broncha pas. Il s’approcha encore un peu. Quand il pensa être à portée de voix, il ne put prononcer d’autres mots que :
– J’ai soif.
L’homme assis au bord de la fontaine sourit :
– Je sais que tu as soif.
– Tu peux me donner un verre d’eau ?
– Bientôt. Bientôt je te donnerai non seulement un verre d’eau, mais toute la fontaine.
Il fut un peu surpris de cette réponse, inattendue, et qui ne correspondait pas à sa question, qu’il n’osa pas répéter tout de suite.
– La fontaine est à toi ?
– Oui. Je l’ai bâtie de mes mains.
– C’est une belle fontaine.
Il avait du mal à parler ; il n’avait pas l’habitude, et sa gorge asséchée lançait des aiguilles. Pourquoi ce fontainier, ou ce marchand, ou ce possédant, qui voyait forcément qu’il crevait de soif, ne s’empressait-il pas de lui proposer un verre d’eau, alors que l’eau coulait à flots sans discontinuer ?
Il décida d’avancer jusqu’au bord. Peut-être l’homme lui laisserait-il plonger la tête et les mains dans l’eau fraîche ? Il fit un pas. Mais alors qu’il lançait un deuxième pas, il se heurta à une surface verticale qui se levait devant lui. Au choc, et au contact avec ses mains, il comprit qu’il venait de heurter un mur en Plexiglas, qu’il n’avait pas vu en raison du vent et du sable. Ce mur transparent avait-il été édifié par le mystérieux fontainier ?
Il tâcha de l’apercevoir, à travers le Plexiglas. Celui-ci conservait son air débonnaire, ni surpris ni contrarié par ce mur qui se dressait entre la fontaine et l’assoiffé.
– J’ai soif, répéta-t-il cette fois.
– Je sais.
– Et… vous ne voulez pas me donner un verre d’eau ?
– Tu auras toute l’eau dont tu as envie.
– Mais c’est maintenant que j’en ai besoin. Juste un peu…
Le fontainier se crispa, quitta le bord du bassin, se mit debout et… disparut. Il tapa contre le Plexiglas :
– Eh ! Eh ! À boire…
La fontaine crachait des litres d’eau à la seconde et il ne pouvait y accéder. Il tenta de faire le tour du monument. Peut-être y avait-il une ouverture à l’arrière. Il partit sur la gauche et, après l’angle, longea le côté, collant mains et visage contre la paroi transparente. Il aperçut le fontainier, qui, assis de nouveau sur le bord du bassin, savourait un verre d’eau.
– Pouvez-vous m’en donner un peu, s’il vous plait ? C’est important…
L’autre le regardait, mais ne réagissait pas. Il tâcha d’entrer dans sa logique, de comprendre pourquoi l’homme refusait de le sauver maintenant alors qu’il lui promettait toute l’eau voulue pour bientôt, quand ce serait trop tard.
– Pourquoi ne voulez-vous pas m’en donner un peu tout de suite ?… Ça ne vous coûtera rien… Vous en aurez toujours autant…
– Je donnerai après ma mort.
– Mais c’est moi qui vais mourir, vous le voyez bien… Laissez-moi boire ici, et de quoi remplir ma gourde. Ensuite, je m’en irai et l’eau continuera de couler rien que pour vous.
Le fontainier eut un autre sourire énigmatique et… disparut.
– Eh ! Je travaillerai pour vous ! Si vous ne voulez rien me donner, employez-moi !…
Il était travailleur, il était prêt à travailler beaucoup. Mais le fontainier n’écoutait pas.
Désespéré, il continua de faire le tour du cube qui enfermait la fontaine. Et de chaque côté il apercevait le fontainier, qui le voyait, semblait l’entendre, mais ne lui répondait pas.
C’était une horrible sensation : être si près de la délivrance, de la félicité même, et ne pouvoir y accéder. L’eau coulait à moins de 3 mètres de lui, en abondance, et il était toujours aussi déshydraté. La vie était là, et il allait mourir. Il y avait quelque chose de révoltant dans cette situation. Mais il n’avait ni la force ni l’envie de se révolter. Et puis comment se révolter ? Casser le Plexiglas ? C’était impossible. Convaincre le fontainier ? Mais celui-ci refusait le dialogue, ne répondait pas et disparaissait.
Non, il devait accepter la réalité, aussi absurde fût-elle. Il regrettait d’avoir vu la fontaine ; s’il ne pouvait en bénéficier tant qu’il était encore temps, elle lui faisait plus de mal que de bien.
Il se laissa tomber, adossé contre le Plexiglas, haletant. L’eau coulait derrière lui, claire, vive, et il ne pouvait même pas tendre la langue pour en attraper une goutte.
Il ferma les yeux. Il entendait le flot liquide bondir dans le bassin. C’était une torture. Deux minutes passèrent, puis trois, puis quatre. Il aurait aimé que tout s’arrête, là, à cet instant. Mais son cœur continuait à battre et ses poumons avaient appris à se contenter d’une infime quantité d’air. Alors il finit par ouvrir les yeux. La fontaine exultait toujours derrière lui mais il ne voulait plus la regarder. Il leva les yeux au ciel.
Et c’est alors qu’il aperçut un oiseau. Blanc. Un blanc superbe, un oiseau qui semblait en pleine santé. Un oiseau ? Ici dans le désert ? Il rassembla ce qui lui restait de force pour réfléchir. S’il y avait un oiseau, c’est qu’il y avait de l’eau et de la nourriture pas loin. Car cet oiseau, seul, gros, propre, n’était pas un oiseau migrateur, il savait cela.
L’oiseau pouvait-il, lui, accéder à la fontaine ? Apparemment non, le Plexiglas fermait aussi le dessus du monument. L’oiseau, d’ailleurs, ne se posait même pas.
– Eh !…
Il tenta d’interpeler l’oiseau et se mit debout comme il put. L’oiseau tourna un moment sur place puis partit vers l’Est. Sans se retourner, il prit cette direction lui aussi, puisant dans ses dernières réserves. L’oiseau sembla l’attendre quelques minutes, puis disparut au loin. Mais il continua dans la direction, se repérant au soleil qui baissait derrière lui pour ne pas dévier.
Il n’apercevait rien. Il tomba plusieurs fois. Quand il crut qu’il ne se relèverait jamais, il revit l’oiseau qui, pas de doute, venait le chercher. Il se redressa, même s’il marchait plutôt comme un singe que comme un sapiens.
C’est en rampant qu’il arriva enfin à l’oasis. C’est un chien cette fois qui vint jusqu’à lui et alerta la petite communauté qui vivait là. On vint le chercher, on le transporta, on le réhydrata. Il sentit l’eau sur lui et en lui, il vit des visages attentifs, des yeux bons. Il sentit des mains douces. Il était touché, lavé, caressé. Il se remit et devint un travailleur indispensable au groupe qui l’avait sauvé, et qu’il s’efforçait de sauver à son tour. Il se spécialisa dans l’irrigation, veillant à économiser la ressource et à optimiser son utilisation.
Jamais il ne retourna sur ses pas pour voir si la fontaine et le fontainier étaient toujours là. Il est des mirages douloureux qu’il vaut mieux ne pas rechercher. En revanche, il partait quelquefois marcher dans le désert et là, chaque fois que la nature lui offrait des matériaux, il composait de nouvelles sculptures de pierres et de sable, de bois brûlé parfois, des sculptures que personne ne verrait, dont personne ne soupçonnait même l’existence. Le besoin de création et de beauté ne l’avait pas quitté, même s’il était plus apaisé.
Il ne tint pas plus de deux ans, et finit par s’allonger sur un lit de bambous, dans une case au milieu de la petite communauté qui l’avait recueilli. Ses longues années de dénuement l’avaient affaibli et son pauvre corps était arrivé au bout de sa vie. Il n’avait jamais compris pourquoi le fontainier n’avait pas voulu lui venir en aide avec un verre d’eau quand il en avait tant besoin, alors que celui-ci disait vouloir lui donner l’usage complet de sa fontaine après sa mort, donc bien trop tard pour qu’il puisse en bénéficier. Quelle était la raison de cette absurdité : orgueil, volonté de puissance, perversité ?
Dans ses derniers instants, il chercha une morale à son histoire. Fallait-il aller au bout de la soif pour trouver son chemin, qui n’était pas celui espéré au départ ? Mais quel chemin ? La souffrance et l’échec avaient-ils une vertu, souhaitable et appréciable ? Son cœur s’arrêta sur cette pensée : tout est question d’équilibre entre l’homme et la nature, il ne faut ni trop de l’un ni que de l’autre.
(et 207 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
Un style différent de celui des nouvelles hebdomadaires auxquelles nous sommes habitués. Un univers allégorique, avec sûrement un message que chaque lecteur pourra imaginer à sa façon, en fonction de sa sensibilité, de ses expériences. Un peu déstabilisant mais j’aime bien.
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Allégorie, exact aussi, un côté un peu abstrait, un peu mythique, dans lequel les lecteurs peuvent en effet trouver des résonances avec leurs expériences. Merci cher Cyrille.
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N’est-ce pas cela qu’on appelle une parabole ? Elle est belle
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C’est ça, Jeanne, une histoire imagée qui illustre une idée ou un enseignement. Merci.
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