Le serpent, le lynx et nous

Avatar de Pierre-Yves RoubertPublié par

(environ 7 minutes de lecture)

Nous marchions en famille dans le massif des Berkshires, une chaîne de montagnes située à l’ouest du Massachusetts. Nous évoluions sur une partie de l’Appalachian trail, ce sentier de 3100 km qui va de la Géorgie au Canada en parcourant toute la barrière rocheuse séparant la côte Est des États-Unis et le Midwest. Ces quelques heures de marche s’inscrivaient dans le périple d’une semaine que nous avions organisé entre mer, Cap Code, et montagne, Berkshires donc, en passant par la ville, Boston, pour fêter le diplôme de notre fille, Sarah, étudiante aux États-Unis. 

Il faisait bon et nous étions bien. La famille s’était recomposée pour l’occasion et chacun y trouvait son compte : nous les parents étions heureux du rassemblement et fiers du succès de notre fille dans la grande Amérique ; Sarah, 23 ans, rayonnait en raison des perspectives qui s’ouvraient à elle, de sa capacité à réunir la famille et de son nouvel amour avec un Américain rencontré quelques mois plus tôt ; Elias, notre fils, 25 ans, n’était pas mécontent de l’aventure qui ajoutait une ligne à sa bio et se déroulait dans un cadre suffisamment vaste et insolite pour que la famille soit supportable pendant une semaine.

Le sentier était un chemin comme on aurait pu en trouver dans les Alpes, les Pyrénées, ou le Massif Central. Il était large et humide quand il traversait une forêt, étroit et sec quand il parcourait une arête ou sinuait sur une lande où le rocher affleurait.  Ces élargissements et rétrécissements permettaient au petit groupe de varier les combinaisons de positions et de conversations, sans y penser, et ces changements étaient sans doute un des charmes majeurs de la randonnée partout dans le monde. Il se trouve qu’en plus nous étions pleins de l’enthousiasme de ce que nous avions vu, de ce que nous voyions et de ce que nous allions voir : tout était beau, nouveau, grandiose. Et pour une fois on ne comptait pas, ni le temps, ni l’argent.

C’est dans une portion large et humide que se produisit la première rencontre qui renforça l’intérêt de cette après-midi. À ce moment, je marchais devant avec ma fille, mon ex-femme et notre fils un mètre derrière. Nous parlions à quatre. J’étais sur la droite et c’est du talus de ce côté que survint l’élément perturbateur. Les choses se passèrent trop vite, ou mon cerveau fut trop lent, pour que je me souvienne si j’ai entendu avant de voir ou vu avant d’entendre. Toujours est-il qu’un serpent gigantesque, d’une peau marron claire et marron foncée, une ultra-fine langue rouge à deux pointes sortie de la tête, glissa du tapis d’arbres en surplomb pour venir tâter du chemin et titiller les humains qui s’y baladaient.  

– Ahhhhh !

Mon cri ne fut rien en comparaison du bond que j’effectuai, bousculant ma fille, passant devant elle et la laissant en première ligne face à la bestiole. Elle s’écarta vivement, tandis que mère et fils stoppaient net. Le temps que, de l’autre côté du chemin, je reprenne le contrôle de moi-même, le serpent se repliait, longeait le chemin sur un mètre avant de remonter le talus pour disparaître dans la forêt.

– Vous avez vu ça ? articulai-je en reprenant mon souffle. 

C’est alors que je vis sur moi trois regards qui auraient été consternés s’ils n’avaient été bienveillants et amusés.

– C’est du propre ! lança ma fille à peine apeurée. Mon père manque me faire tomber devant un crotale pour sauver sa peau !

– Oui, renchérit mon ex, voilà un bel exemple de protection paternelle !

– Il était mignon, ce serpent, ajouta mon fils qui ne voulait pas charger la mule.

– Mais c’était instinctif ! me défendis-je. Je n’ai pas réfléchi !

– C’est bien ça le problème, rétorqua la mère.

– Oui, s’amusa ma fille, vaut mieux pas trop compter sur les parents, de nos jours !

Elles avaient raison. Cent fois raison. Pas une seconde au cours de ces 5 secondes de frayeur, je n’avais pensé à mes enfants. Mon réflexe avait été de m’éloigner du danger, sans me soucier de ceux qui étaient avec moi, alors que s’il y a des êtres au monde que j’aurais dû protéger, au détriment de ma sécurité, c’était eux. 

– Il faut avouer qu’il avait une belle taille, reconnut Déborah.

– Et il était superbe, ajouta Elias. Ces tonalités orange, c’est pas banal.

– Et sa langue ? renchéris-je. Vous avez vu sa langue ? Rouge écarlate !

– Allez, avançons avant qu’il revienne et qu’il me mange ! nous secoua Sarah.

Ils ne m’accablaient pas, mais j’avais honte. Certes, je n’avais pas eu le temps de prendre conscience donc de choisir mon comportement ; il n’empêche qu’il était peu glorieux. Pourquoi n’avais-je pas eu le réflexe de protéger mes enfants avant moi-même ? Est-ce que cela n’aurait pas dû être instinctif ? Or, mon instinct m’avait poussé à me sauver moi, et peu importait mon entourage. Ce truc allait me hanter longtemps, je le savais.

Pourtant, l’humeur familiale resta excellente. Nous avons repris notre marche. J’étais le seul à avoir eu peur, le seul à m’être ridiculisé, donc le seul légèrement perturbé. On me charria en rigolant :

– Attention, Papa, y’a une brindille devant toi !

– Fais attention à ne pas toucher une feuille surtout, on ne sait pas ce qu’il peut y avoir dessus.

– J’aperçois une flaque à dix mètres. Tu veux qu’on te porte pendant la traversée ?

– Moquez-vous, répondais-je faussement boudeur. 

Nous sortîmes de la forêt et je respirai mieux. Nous nous sommes retrouvés sur un demi-plateau bordé de pics à quelques centaines de mètres à droite, et d’une vallée qui s’étirait à gauche. Au bout d’un moment, les rochers se rapprochèrent du chemin, qui disparaissait derrière un piton. Avant d’aborder ce virage, nous marchions en file indienne, ainsi que nous y invitait la topologie. Il se trouve que, à cause de ma couardise peut-être, je fermais la marche à ce moment-là. 

Déborah contourna le piton la première, suivie d’Élias, Sarah et moi. Nous nous retrouvâmes dans un goulot, qui ressemblait à un raccord entre deux parties de l’immense Appalachian trail. C’est alors que nous entendîmes ce qu’il fallait bien appeler… un rugissement. Nous nous arrêtâmes et nous retournâmes tous en même temps. À trois mètres de moi se tenait ce qui ne pouvait être qu’un lynx. Un animal au pelage aussi beau que dans un documentaire, aux pattes énormes et à la gueule impressionnante, entrouverte. Le félin s’était arrêté lui aussi et nous regardait. On pouvait croire qu’il avait attendu que nous fussions passés derrière le piton pour nous faire la surprise de sa présence. C’est mon instinct qui se déclencha encore, mais pas de la même manière qu’une demi-heure plus tôt. J’écartai les deux bras pour faire barrière entre l’animal et la famille derrière moi, puis dis sans quitter le lynx des yeux :

– Ne bougez pas, ne criez pas. 

Ma fille avait attrapé mes épaules et se collait à moi :

– Papa, j’ai peur…

– Ne bouge pas.

Je la sentais trembler, et il me sembla qu’Élias et Déborah tremblaient aussi. 

– Qu’est-ce qu’on va faire ? murmura cette dernière.

– On va éviter de l’effrayer. Attendre qu’il ait fini de nous considérer et jugé que nous n’étions ni méchants ni bons à manger.

J’aurais été incapable d’expliquer pourquoi je ne tremblais pas. A posteriori, aussi étonnant que cela puisse paraître, il ne me sembla pas avoir ressenti de la peur. Juste une tension et une concentration maximale. On pourrait penser que je cherchais à compenser ma lâcheté antérieure, mais mon attitude face au lynx n’était pas plus réfléchie que celle que j’avais eue face au serpent cuivré. Je ne réagissais pas de la même manière, c’est tout.

– Je vais lui parler calmement, dis-je tout haut. Je ne connais pas grand-chose aux animaux, mais je sais que, à partir du moment où le contact visuel est établi, la voix les rassure. D’habitude c’est avec les chiens, mais bon.

– Si on reculait ? suggéra Déborah.

– Pas tout de suite, répondis-je. Il risque de nous suivre. Allez, bel animal, on t’a vu ! Tu es magnifique, et tu es sur tes terres, on est d’accord. On vient juste admirer. On ne veut ni s’incruster ni abîmer. Et encore moins te faire du mal. 

Le félin fit un quart de tour à droite, un quart de tour à gauche, se replaça face à nous en avançant légèrement. 

– Il avance !… gémit Sarah.

Les ongles de ma fille n’étaient pas loin de percer mon sweat. 

– Si on lui lançait des cailloux, demanda Elias doucement, ça le ferait pas fuir ?

– Peut-être. Mais on ne sait pas. On fera ça en dernier recours. Allez, mon beau, repris-je plus fort. Faut que tu nous laisses finir notre boucle… Tu nous fais peur, là. Va te promener dans les rochers, tu les connais par cœur. Tu peux aller où tu veux avec des pattes pareilles…

L’animal me fixa. C’est quitte ou double, pensai-je. Soit il me saute à la gorge, soit il s’en va. Eh bien il choisit la deuxième solution. Il baissa la tête, la secoua, comme s’il estimait avoir assez perdu de temps avec ces humains, puis, avec une agilité prodigieuse, grimpa sur un rocher, passa derrière un autre et disparut dans l’immensité de pierre.

En expirant, nous avons réalisé que nous retenions notre respiration depuis deux minutes. Nous nous remîmes dans le sens de la marche, tournant la tête toutes les deux secondes. Nous avions prévu de suivre les balises jaunes d’un circuit de 3,5 miles, d’une durée d’1 h 30. Nous n’avons pas couru, mais nous avons tellement accéléré notre cadence que nous nous sommes mis à rire.

– Bon sang, dis-je, on n’est pas dans notre vieux continent ! Le côté sauvage du nouveau monde nous est apparu dans toute sa splendeur !

– Je sais pas comment tu as fait, Papa, dit Sarah, mais tu t’es sacrément rattrapé ! Tu a été dompteur dans une vie antérieure ou quoi ? C’est à se demander comment tu as pu avoir peur d’un pauvre serpent !

– Oui, chapeau, reprit sa mère. Tu m’as scotchée !

– Vous avez pas vu, mais en fait, c’est moi qui montrais les dents, ajouta Elias.

Nous rîmes. C’était parfait. Tout était parfait, le serpent et le lynx, ma faiblesse et ma force, la frayeur et le soulagement, la mère et les enfants, l’Europe et les États-Unis. Quant à cet instinct qui m’avait amené à des réactions si différentes à trente minutes d’intervalle, il était bon qu’il se soit manifesté. Le contrôle qui était le mien d’habitude, le surmoi qui me bridait, étaient pour une semaine relégués au second plan. Ces terres américaines nous rappelaient notre nature animale, et ce n’était pas si mal.

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