(environ 3 minutes de lecture)
Connaissez-vous cette vidéo ? Je vais tenter de vous la raconter, ce qui ne vous empêche pas de la regarder en suivant le lien si vous le souhaitez (https://www.google.com/search?q=le+pouvoir+des+mots+vid%C3%A9o+aveugle&oq=le+pouvoir+des+mots+vid%C3%A9o+aveugle&gs_lcrp=EgZjaHJvbWUyBggAEEUYOTIGCAEQRRhA0gEINzUzNWowajSoAgCwAgE&sourceid=chrome&ie=UTF-8#fpstate=ive&vld=cid:967281ce,vid:hWD1ZDYcncg,st:0).
Dans le quartier d’affaires d’une grande ville, un SDF aveugle mendie au pied d’un immense bâtiment à colonnades ; ce pourrait être une bourse, un palais de justice, un musée, une gare. L’homme d’une soixantaine d’années, mal habillé, mal coiffé, est assis en tailleur sur un bout de carton. Devant lui, se trouve une boîte de conserve dans laquelle les passants sont invités à jeter quelques pièces. À côté de lui, appuyé contre la première marche de l’escalier qui conduit à l’entrée de l’édifice, l’homme a placé un autre bout de carton, sur lequel est inscrit : « Je suis aveugle, aidez-moi s’il vous plait ».
L’homme ne récolte presque rien, une pièce tous les quarts d’heure peut-être, et encore. Une femme arrive, élégante, avec une sacoche noire bien remplie. Elle pourrait être juge, avocate, professeure, consultante. Elle passe devant lui, s’arrête deux mètres plus loin, et revient sur ses pas, comme si elle avait pensé à quelque chose. Elle s’agenouille à côté du mendiant, saisit la pancarte et un marqueur dans son sac, puis écrit au dos du carton, on ne voit pas quoi.
Pendant qu’elle écrit, l’aveugle a touché les chaussures de la femme, mais ni l’un ni l’autre n’ont parlé. Elle range son marqueur, repose la pancarte qu’elle a tournée, s’en va. Aussitôt après, les pièces affluent, non seulement dans la boîte de conserve, mais aussi à côté. Chaque personne qui passe devant l’aveugle jette une pièce, si ce n’est deux ou trois.
On voit la femme revenir un peu plus tard. Elle s’agenouille devant l’homme, qui a entendu son pas et pose les mains sur ses chaussures pour la reconnaître. Alors il lui demande :
– Qu’avez-vous fait à ma pancarte ?
Elle pose une main sur l’épaule du mendiant et répond doucement :
– J’ai écrit la même chose, mais avec des mots différents.
L’aveugle hoche la tête. Elle se lève.
– Merci, Madame, dit-il.
Elle lui sourit et elle s’en va. On découvre alors l’inscription : « C’est une belle journée et je ne peux pas la voir ».
Je ne peux regarder ce film d’1 mn 47 sans que les larmes me montent aux yeux.
Que nous apprend-il ? D’abord, ce qui est écrit à la fin de la vidéo, comme une signature : « Changez de mots et vous changerez votre monde » (Change your words, change your world).
Essayons d’aller plus loin : pourquoi, en l’occurrence, les mots écrits par la femme sont-ils plus efficaces que les mots initiaux au recto du carton ?
Il me semble que l’on peut trouver au moins trois raisons :
– d’abord, la deuxième série de mots est plus évocatrice que la première. La « belle journée » est immédiatement identifiable par les passants, qui la sentent et l’apprécient. Le « je ne peux pas la voir » est plus concret que « je suis aveugle ». Ce qui est en quelque sorte une définition du mot permet de percevoir sa réalité. On retrouve là ce qui m’apparaît comme une loi de l’écriture : un groupe de mots, une phrase, un texte, sont bons quand les lecteurs ou auditeurs les transforment en images. Alors, la chose décrite est vue, sa perception est amplifiée ;
– ensuite, la phrase surprend. On ne l’attend pas sur le carton d’un mendiant. Cette originalité attire l’attention des passants, qui du coup voient l’aveugle et sont touchés par lui. On notera que l’originalité ne vient pas d’une recherche dans ce but, mais de la capacité à dire les choses le plus simplement possible : « c’est une belle journée et je ne peux pas la voir ». J’attire souvent l’attention de stagiaires ou d’étudiants sur ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la tendance ou le phénomène du perroquet : beaucoup qui se croient très originaux dans leurs expressions ne font que reproduire ce qu’ils entendent dans leurs réseaux. De même, leurs soi-disant convictions – écologiques, bio, spirituelles… – ne sont que copiages des tendances du moment. La seule manière d’être original.e est d’être soi-même, débarrassé.e des soucis d’admiration et de comparaison. Bien peu y arrivent ;
– enfin, les phrases de la femme accentuent le contraste entre l’aveugle et ceux qui passent devant lui : la belle journée, eux ils en profitent, la belle journée c’est eux ; lui, il ne peut la ressentir, il en est exclu. Du coup, la compassion est immédiate et l’on donne au moins une pièce pour que la journée de l’aveugle soit moins sombre.
Je suis convaincu du pouvoir des mots, et mon travail depuis 30 ans consiste à aider les gens à en prendre conscience. Les mots que l’on emploie sont importants ; ceux que l’on écoute le sont encore plus. Le premier moyen d’aider quelqu’un, c’est de l’écouter. Ça parait simple, c’est simple, pourtant bien peu de personnes y parviennent.
Je suis sûr que chacun d’entre vous, lectrices et lecteurs, avez en mémoire plusieurs scènes et dialogues où les mots ont révélé leur pouvoir, en bien comme en mal. Peut-être avez-vous été celle ou celui qui prononce les mots, peut-être avez-vous été celle ou celui qui les entend.
Permettez-moi d’attirer votre attention sur une chose : le plus souvent, les gens n’attendent de nous pas plus de quelques mots. Juste des mots : tu comptes pour moi, ce que tu dis est important, vous avez bien travaillé, vous avez du mérite, je vous comprends, ce que vous vivez n’est pas facile… Des mots simples, justes, sincères. Et nous ne sommes pas fichus de les leur donner. Pour mille raisons : l’inattention, la paresse, la timidité, le conformisme…
Osons utiliser les mots qui ont tant de pouvoir et génèrent tant de bien. Alors nous aiderons des aveugles à voir une belle journée, qui ne sera pas moins belle pour nous, au contraire.
(et 203 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
Merci Pierre Yves pour ces mots toujours justes. Et pour ces bons moments de lecture. Annue.
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Merci, chère Annie. Oui, les mots permettent de voir juste, apportent de belles émotions, et relient les êtres humains. Je suis heureux de te savoir fidèle lectrice.
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Trois minutes lumineuses.
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« Tu comptes pour moi », « ce que tu dis est important », « vous avez bien travaillé », « vous avez du mérite », « vous êtes courageux », « ce que vous vivez n’est pas facile »… mais aussi « Tu es beau. belle », « vous avez du talent », « vous pétillez », « tu enchantes le monde », « vous êtes un passeur »
Et tant et tant de ces mots qui embellissent l’autre.
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je répondrai par des emoji!!!!☺️🙃☀️🍀❤️😘
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Belle histoire Pierre-Yves. Tu possèdes toi aussi le « pouvoir des mots ». Je l’ai constaté lors des ateliers d’écriture, entre autres.
Connais-tu « les mots en l’air » de François Morel ? J’aime beaucoup.
Biz Joëlle
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Au royaume des aveugles les borgnes sont rois 🤪
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