Le clocher, le cèdre et l’hôtel d’Arpajon-sur-Cère

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Il est des endroits où la vie est douce, exceptionnellement douce, par rapport à ce qu’elle est dans le reste du monde. Vous rétorquerez que tout dépend des conditions dont on bénéficie, ou pas, dans ces endroits. Bien sûr. Mais précisément, dans ces endroits-là, les difficultés familiales, sociales, économiques, sont bien moins nombreuses et bien moins fortes qu’ailleurs. 

La toute petite ville d’Arpajon-sur-Cère, dans le Cantal, mérite assurément de figurer dans la liste de ces lieux bénis des dieux. Le Cantal est certes moins chaud que l’Aveyron, moins lumineux que le Lot et moins harmonieux que la Corrèze, mais il est un département où l’on peut vivre à peu près serein malgré les violences du monde contemporain. Arpajon, 2000 habitants, jouxte la préfecture, Aurillac, 25 000 habitants ; on peut donc y disposer des services, commerces et équipements voulus, sans avoir à supporter les transports, les gens et les embouteillages pour y accéder. 

Comme son nom l’indique, Arpajon est bordée par une rivière qui s’appelle la Cère. Et quand une eau à la fois vive et paisible coule quelque part, ce quelque part en est embelli et rafraîchi. 

Je suis venu une douzaine de jours par an à Arpajon dans les années 2015 et 2020, lorsque j’étais invité à Aurillac pour animer des formations relatives à l’expression écrite et orale. Le responsable de l’organisme qui faisait appel à mes services et son adjointe étaient éminemment sympathiques ; ils formaient un tandem aussi original qu’efficace, et j’avais plaisir à intervenir pour leur compte. 

Après avoir essayé quelques hôtels en centre-ville de la préfecture, j’avais découvert Les Provinciales à Arpajon ; je compris vite que la modestie de cet établissement cachait un rapport qualité-prix imbattable, je veux dire une soirée-étape à moins de 100 €, avec repas bon, chaud et copieux, chambre XXL, et accueil impeccable, prestations qu’on était sûr de ne pas trouver dans un trois ou quatre étoiles d’une grande ville, pour quatre fois plus cher. Une seule chose pouvait vous gâcher la soirée, comme partout : un voisin. Mais quand je réservais, je prenais toujours la précaution d’indiquer que je souhaitais, si possible, une chambre sans voisin ; et comme l’hôtel n’était presque jamais plein on me l’attribuait sans problème. Je pris donc mes habitudes aux Provinciales. 

Deux autres éléments du patrimoine local me plaisaient particulièrement.

Le trésor que je remarquais le plus à Arpajon était la sonnerie des heures et des demi-heures au clocher de l’église. Nuit comprise. Surtout la nuit, ai-je envie de préciser, car les cloches s’entendent davantage quand la ville est silencieuse. Le silence était si rare, en 2025. Entendre à 22 heures au moment du coucher, à 2 ou 3 heures du matin pendant l’insomnie, à 6 h 30 au réveil les coups clairs et réguliers des heures, répétés 30 secondes après la première volée, était un enchantement, une sorte de réminiscence d’une époque révolue, celle d’une enfance où une seconde en valait au moins 10, où le temps était si abondant qu’il semblait infini. À Arpajon, non seulement les cloches ne gênaient pas – elles ne réveillaient pas –, mais en plus elles donnaient au bourg une sérénité que les habitants, et les voyageurs, appréciaient. Des cloches qui sonnaient les heures, et les demi-heures, c’était une continuité entre passé, présent et avenir, la marque d’une société civilisée qui perdurait encore un peu, ici au moins.

Le deuxième élément patrimonial qui m’était précieux le long de la Cère était une colline, qui dominait la cité tout en faisant partie d’icelle. Quand je disposais de trois quarts d’heure de temps après ou avant une animation de formation, j’aimais y accéder en passant derrière l’église, entre une garderie pour jeunes enfants et le parc d’une propriété, avant de prendre la route montante d’un petit lotissement sur la gauche. Une fois passé les quelques maisons aux jardins en terrasse, on pouvait continuer le chemin qui menait en haut de la butte. 

J’avais toujours aimé les collines, notamment près des petites villes et des villages. Non seulement elles apportaient un relief bienvenu pour les yeux, mais en plus elles donnaient un but, une raison de promenade qui faisait que, quelles que soient les circonstances, on avait toujours une solution à portée, quand on avait trop mangé, pas assez bougé ou du vague à l’âme. La colline était là, pour nous servir, pour nous élever, pour nous permettre de mettre en application la recommandation du général de Gaulle à André Malraux : « Quand tout va mal autour de vous, regardez vers les sommets, il n’y a pas d’encombrements ».

Au sommet de la colline d’Arpajon, qu’on atteignait vite, un replat recouvert d’herbes douces invitait à s’arrêter pour inspirer à pleins poumons en dirigeant ses yeux de tous côtés. C’était vivifiant, lumineux. Il y avait même un banc de pierre, si simple et si en harmonie avec les lieux qu’on avait envie de s’y asseoir et même de s’y coucher. 

Plus que tout, il y avait au sommet de cette colline deux arbres, deux épineux. L’un était un cèdre gigantesque, magnifique et impressionnant, un cèdre du Liban, d’Amérique ou des Alpes du Sud, comme on en voit dans les films et comme on voudrait en avoir dans son parc, si l’on avait un parc. Il devait mesurer 40 mètres de haut, et il aurait fallu 4 ou 5 humains pour entourer son tronc en se tenant les mains. L’autre arbre était plus modeste : moins grand, moins costaud, plus pâle. Il n’était pas vilain, seul il aurait été présentable, mais à côté de l’apollon à ses côtés il avait piètre allure. Qu’était-ce comme espèce ? Un mélèze peut-être. Je m’en voulais de ne pas être plus calé en arbres, moi qui les vénérais et les prenais pour modèles. Une année, en 2020, avec Céline qui les aimait autant que moi et les connaissait mieux, j’avais appris un peu ; et puis Céline était partie et j’avais oublié.

Un soir, alors que j’arrivais à Arpajon pour animer un stage de deux jours les lendemain et surlendemain, et que j’avais gravi la colline avant de gagner l’hôtel, une évidence me sauta aux yeux face à ces deux conifères du Cantal : j’étais celui de gauche, le faible, le maigre, alors que je voulais être celui de droite, le fort, le majestueux. Oui, cela m’apparut ainsi : ces arbres étaient l’un moi, l’autre mon idéal. Double personnification. 

Je pris un peu de recul, me décalai de quelques pas à l’ouest puis de quelques pas à l’est pour les appréhender dans toutes leurs dimensions, et vérifier mon intuition. Sans conteste, les deux arbres étaient différents, mais ils avaient des caractéristiques communes. Je pouvais donc passer de l’un à l’autre. Ce n’était pas impossible. D’autant que ma volonté de progresser ne datait pas de ce jour-là ; j’avais depuis des décennies le souci de m’améliorer, humainement et intellectuellement, et je travaillais dur à cette fin, même si j’avais malencontreusement délaissé les contingences économiques et sociales. Le beau cèdre à côté du modeste mélèze me rappelait-il qu’il n’était pas trop tard ? Que, maintenant que j’étais devenu « un honnête homme », je devais me préoccuper davantage de m’ancrer quelque part et d’établir une position ? 

Je m’assis 5 minutes sur le banc de pierre, face aux arbres, et décidai que oui.  Pour mesurer mes progrès, chaque fois que je reviendrais animer une formation à Aurillac, et donc loger à Arpajon, là où les cloches de l’église marquent les heures et les demi-heures du jour et de la nuit, je monterais sur la colline pour contempler les deux arbres et je tâcherais de voir si je m’étais éloigné du mélèze et si je me rapprochais du cèdre. Autrement dit si j’avais trouvé les moyens de renforcer un peu ma stature, si j’étais enfin vu comme quelqu’un de notable et respectable, si mon apparence était davantage en rapport avec mon essence. Mince alors : à 55 ans, il était temps que je me soucie de devenir riche, beau et impressionnant !

Je me levai, saluai les maîtres en m’inclinant, promettant de revenir régulièrement me confronter à leurs augustes épines. Je redescendis par le côté opposé à celui par lequel j’étais monté. Il y avait là, dans un pré en pente, deux ânes, gardés par une clôture électrifiée ; un panneau indiquait d’un ton amical le nom de chacun mais déconseillait de leur donner à manger. Nous échangeâmes des regards. Peut-être aurais-je pu me comparer aux ânes plutôt qu’aux arbres ? Est-ce que je manquais de modestie ? Ce n’est pas impossible ; on n’est jamais assez lucide sur son insignifiance. 

Je retrouvai la route goudronnée, et les maisons de ce côté, dont je savais que l’une d’elles était celle d’un jeune homme brillant que j’avais eu en formation et aidé à préparer un concours. Cette connaissance était un facteur de plus qui contribuait à me donner l’impression que je pourrais me sentir bien si je vivais à l’année dans ce patelin.

Je passai sous un long bâtiment de 4 étages, qui devait contenir une bonne cinquantaine d’appartements, seul immeuble de la cité, qui la gâchait un peu il est vrai. Mais il fallait bien loger tout le monde, et le monde, il y en avait, plus que de logements disponibles. Même si l’architecture des habitations à loyer modéré avait progressé, il restait de nombreuses « verrues » dont on ne se débarrasserait pas du jour au lendemain. Ici cependant, il n’y avait pas au bas des blocs de voitures aux moteurs ronflants, pas de scooters pétaradants, pas de télés hurlant leur vulgarité par les fenêtres ouvertes pour laisser passer la fumée des cigarettes ou des cocottes minute. Cantal Habitat, ce n’était pas les barres et les tours du 9-3.   

Je contournai le centre de tri de la Poste, dont j’entendais les premiers mouvements le matin vers 6 heures. Là encore, tout se faisait dans le calme, avec peu de personnel et de bons espaces, à tel point que je me serais bien vu trier des lettres avant d’aller les distribuer moi-même, à pied bien sûr, heureux d’apporter des nouvelles au seuil des maisons où l’on m’inviterait à entrer. Mais j’étais trop vieux pour qu’on m’embauche, les gens ne s’écrivaient plus et les nouvelles étaient mauvaises.

Sur un des petits parkings de part et d’autre de l’hôtel, gratuits il va de soi, je stoppai devant ma voiture, pour prendre mon sac et le costume que j’avais emporté. J’entrai dans l’hôtel. La fille de l’accueil était là, jeune, mais déjà responsable de l’établissement.

– Vous allez bien ?

– Très bien puisque je suis là. Et que vous êtes là.

– Oh pff !  Il vous en faut pas beaucoup !

– Heureux les simples d’esprits, vous savez bien.

– Oui, ça me rappelle quelque chose.

Elle me donna la clé de la 17, la chambre, immense, qu’on me réservait car en bout de couloir et si la 15 était inoccupée.

– Vous descendrez dîner vers quelle heure ? 

– 19 h 45, ça ira ?

– Ça ira. Vous prendrez…

– Comme habitude : l’entrée, le plat et un verre de vin blanc.

– C’était pas une bière l’autre fois ?

– C’est possible. Mais ce soir plutôt blanc. 

– D’accord. On a allumé le feu, il fera bon. 

– Dîner au coin du feu… Vous vous rendez compte ?

– Faut bien qu’on retienne nos clients !

– Je ne suis pas inquiet. 

– On n’en fait jamais assez, vous savez. 

– Je veux bien vous croire.

Je montai au second (oui, la 17 était au deuxième et dernier étage). Au bout du couloir, je tournai la clé dans la serrure, à l’ancienne. Je me déchaussai, posai mes affaires dans l’entrée (il y avait une entrée). J’entrai dans la chambre proprement dite. La 17 n’avait pas changé. J’ouvris la fenêtre. J’aperçus la colline, je devinai les arbres. La nuit tombait, l’air était frais. 18 h 30 sonnèrent au clocher de l’église. 

J’allumai mon ordinateur en souriant. J’allais travailler, mais d’abord j’allais ouvrir un fichier que j’intitulerais : « Comment devenir un cèdre ? » ; il s’agissait de déterminer les moyens pour atteindre mon objectif. J’étais déjà bien, près du clocher, sous mon arbre modèle et dans la chaleur calme des Provinciales.

(et 202 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

11 commentaires

    1. C’est « la » question. Il me semble que les habitants, leurs véhicules, leurs prothèses électroniques et leurs maisons auront davantage changé que le paysage. La Cère devrait couler encore et le cèdre être toujours là. Merci.

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  1. Comment ne pas être touché par ce récit. Paisible, tranquillité et beauté de la simplicité des lieux qui nous entourent, ça l’est.
    Brillant c’est vous qui le dites. Tâchons de devenir ce cèdre pour progresser un plus chaque jour. Devenir meilleur soi-même pour le transmettre à nos proches et nos connaissances. La prochaine fois, profitez de la « grande » balade » d’environ 8 kms jusqu’au Puy de Vaurs qui surplombe Arpajon sur Cere.
    Au plaisir Pierre Yves.

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    1. Voilà un homme, brillant, qui sait de quoi il parle. Devenir meilleur pour transmettre mieux, belle idée. Je note la balade jusqu’au Puy de Vaurs, je m’en régale d’avance. Vive Arpajon !

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  2. Savoir prendre la nature comme modèle, en prenant le temps de la contemplation. La Fontaine nous invite à prendre modèle sur le roseau plutôt que sur le chêne et je me retrouve bien dans cette sagesse. Et pourtant, cela ne m’empêche pas d’être toujours impressionné par les grands et beaux chênes.

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