Avec elle, enfin

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(environ 12 minutes de lecture)

Il aimait cet endroit ; c’était peut-être même l’endroit qu’il aimait le plus dans cette ville qui avait été celle de son enfance, et qu’il avait quittée à 18 ans. Cet endroit était un cimetière, celui où étaient enterrés ses parents, avec qui il venait discuter de temps en temps. Il leur parlait et les écoutait avec aisance, bien plus que quand ils étaient vivants. La mort facilitait l’amour, c’est certain ; plus de gêne, plus de maladresses. D’une manière générale, les humains étaient plus agréables sous la terre que sur : ils ne parlaient plus, ne puaient plus, ne polluaient plus, enfin. 

L’endroit était paisible au possible – les bruits de la ville étaient comme retenus par ce parc dit du « Crêt de Montaud » qui entourait le cimetière –, et harmonieux – le minéral et le végétal s’équilibraient entre le granit des sépultures et les cyprès qui bordaient les allées couvertes de gravier. Quelques jolies chapelles funéraires donnaient du relief aux alignements, apportant de l’art et de la majesté sans écraser les modestes aplats ; la hiérarchie n’est pas pesante quand tout le monde est réduit au silence. 

En plus, on avait de ce jardin des morts sur la colline une vue quasi intégrale sur la cité, qui, à distance, replacée dans ses reliefs boisés, paraissait presque belle, ce qui, eu égard à la laideur de l’urbanisme local, traduisait pour le moins une distorsion de la réalité. Magie du cimetière, qui arrangeait les ossements humains aussi bien que les éléments urbains.

Comme chaque fois, il nettoyait la tombe, et plus encore la bande de cailloux blancs qui l’entourait. Il tenait à cette blancheur, qui faisait un joli cadre à la dalle et à la stèle gris clair sur laquelle étaient gravées des lettres d’or. Il enlevait les herbes vertes et noires qui avaient réussi à émerger, pour redonner à la blancheur la conception immaculée qu’elle méritait. Et puis il ramenait les cailloux blancs qui avaient glissé vers la tombe d’à côté, ce qui du coup avait dégarni celle de ses parents, peut-être en raison de la légère pente de l’« îlot n° 11 ». 

– À moins que les voisins ne vous aient piqué ces cailloux. Serait-ce possible ? Papa, tu as vu quelque chose ? Jacques Béranger (1948 – 2023), dernier arrivé semble-t-il dans le caveau d’à côté, aurait-il profité d’un moment où tu étais assoupi pour venir gratter quelques granulés de pierre ? C’est sa fille ? dis-tu Maman, qui trouve assez moche la rigole terreuse devant la dernière demeure de son père ? Ah, les gredins ! Pilleurs de tombes ! Profanateurs ! Sacrilège !

Afin de reconstituer la ligne blanche, il récupérait devant la tombe d’à côté les cailloux qu’il avait commandés pour ses parents, et cette blagounette pour lui-même participait de cette légèreté qu’il aimait à trouver, désormais, auprès de ses chers défunts. Il était satisfait de les savoir là, débarrassés de leurs tourments et de leurs souffrances ; des plaisirs aussi certes. Mais d’une part ils n’en avaient plus beaucoup les dernières années, d’autre part maintenant qu’ils étaient morts ils ne manquaient de rien ; ni le désir ni le souvenir n’existaient. C’est un état qui doit être assez formidable, pensait-il, et il les enviait.

À défaut de trépas, il se serait bien vu gardien de cimetière, du moins si la maison à l’entrée constituait le logement de fonction. « J’irais chaque jour inspecter mes patients, j’aurais quelques préférences, certes, mais je les respecterais tous et je finirais par me familiariser avec chacun. Sans doute en découvrirais-je tous les jours, je ne parle pas des nouveaux arrivants, pour lesquels je serais heureux de faire de la place dans une fosse encombrée ou de creuser un trou, mais des oubliés, les presque effacés sur la longue liste d’une stèle familiale, et les abandonnés dont les pierres sont cassées, mangées par les racines et les arbustes. Je leur redonnerais une existence, si l’on peut dire, en tout cas une dignité. Ah le beau métier que voilà ! ». 

Il rêvait de vivre au sein de cette humanité horizontale, aimable et acceptable, de préparer les retours à la terre, dont il serait l’artisan, d’aménager ce territoire qu’on lui confierait, afin que chaque défunt.e puisse être identifié.e, localisé.e, et honoré.e par ses visiteurs. Il en avait encore pour quatre ou cinq ans à enseigner, mais il était tenté de postuler dès à présent : passer des ados vivants aux adultes morts, quel luxe !

Il se redressa, le dos endolori. Il rassembla les pissenlits, euphorbes, liserons et autres chéropodes qu’il avait arrachés et alla les jeter dans la vasque de pierre prévue à cet effet. Après quoi il se lava les mains au robinet, lui aussi placé là pour faciliter la vie des nettoyeurs. N’était-ce pas un lieu merveilleux ?

Il revint devant la tombe parentale, enleva quelques brindilles qui restaient sur la dalle, replaça encore la composition florale. Puis il se signa et parla encore un peu à ses interlocuteurs. 

– Je vous laisse. Soyez sages. La température doit descendre les prochains jours, mais l’isolation créée par l’air entre la dalle et les cercueils, ainsi que la décomposition de vos corps, vous prémunissent contre les coups de froid et autres refroidissements. Vous êtes immunisés. Ah, vous ne savez pas votre bonheur ! Ne plus redouter ni le froid ni la pluie… Et le vent, toi qui le craignais comme la peste, Papa : il ne t’atteint plus, aux deux sens du terme ! 

Il joignit les mains et s’inclina :

– Au revoir Papa. Au revoir Maman. Aimez-vous bien et profitez.

Il les salua et s’en fut lentement, pas pressé de quitter cet endroit où il se sentait en paix. C’était bon de savoir ses parents à l’abri de la souffrance, du non-sens et de la solitude. Il remonta le quadrilatère de l’îlot 11, qui devait bien à lui seul contenir – combien –, 200, 300 tombes ? Mais plutôt que de prendre à droite pour rejoindre l’allée centrale du cimetière, il continua vers le fond à gauche, en direction des îlots 14 et 15. Ce faisant, il longerait le bas du parc, ses arbres et ses chemins, où il allait jadis courir avec un vieil ami.

 
Sur une stèle, au sein d’une liste de prénoms noms appartenant à la famille Bérolier, deux dates le frappèrent : Louis (1915-2018), Jonathan (2007-2016). 103 ans pour le premier, 9 pour l’autre ! Il y avait quelque chose d’absurde et de révoltant dans ces chiffres. Ainsi, l’arrière-arrière-grand-père avait survécu à son arrière-arrière-petit-fils. Il continua son chemin, pensant qu’il était tragique de mourir trop jeune, mais que ça l’était à peine moins de mourir trop tard, pour soi-même comme pour l’entourage. 

L’îlot 14 était plus sauvage que le 11, et situé sur un terrain moins plat ; on pouvait donc avoir l’impression que les tombes étaient disposées de guingois, qu’il y avait un certain laisser-aller dans l’aménagement. Ce n’était pas sans charme, et il pensait à ces minuscules cimetières de villages, accolés à l’église, où certaines tombes étaient ou descellées ou cassées par la végétation toute puissante. Il aimait plus que tout ces espaces à la fois clos et ouverts, où le granit brut, alimenté par la matière organique en dessous, semblait pousser sur l’herbe verte et moussue, à l’ombre d’un clocher mur et de deux cloches monumentales qui ne sonnaient plus guère.

Dans ce cimetière plus grand et plus urbain, il avisa une femme qui, comme lui quelques instants plus tôt, semblait dialoguer avec les habitants d’une tombe. D’instinct, il jeta un œil aux noms inscrits sur la stèle. Gérard Viseux (1938-2019), Josette Viseux, née Dulanche (1939-2022), Philippe Rochette (1960-2023). Il eut une pensée pour ces inconnus en passant devant la femme qui semblait les prier. Dix pas plus loin, il s’arrêta. Le nom d’abord, le profil de la prieuse ensuite, venaient d’activer quelque chose dans sa mémoire. Il se retourna. Et comme il fixait la femme, celle-ci sentit son regard et tourna la tête vers lui. 

D’autres connexions se déclenchèrent dans leurs cerveaux respectifs, et c’est elle qui réagit la première :

– Fabrice ? Fabrice Milleron ?

– Valérie ? Valérie Viseux ?

– Viseux-Rochette, oui !

C’était elle. C’était lui. Ils se dévisagèrent, essayant de masquer l’effarement au profit de l’étonnement. Ils n’osaient pas bouger. Se prendre dans les bras, après 40 ans, aurait été incongru. Se faire une bise n’aurait pas été à la hauteur. Alors ils ne se touchèrent pas.

– Incroyable…, dit-elle en mettant sa main devant sa bouche comme si elle n’y croyait pas.

– Ça alors !…

– C’est fou ! 

– Oui. Quoique… Pas tant que ça, en fait. Nos parents sont stéphanois, et il n’y a pas 36 cimetières.

– 4 ou 5 quand même, et il y a 365 jours dans l’année, et pas mal de minutes dans une journée !

– C’est vrai. Eh bien… Ça fait… Non, on ne va pas se mettre à compter !

– Surtout pas !

Il regarda la tombe et demanda :

– Ce sont tes parents ? Gérard. Je me rappelle du prénom de ton père. Et ta mère… Quelle femme adorable ! 

– Oui, j’ai eu de la chance. Ils me manquent…

– Et Philippe Rochette, c’était…

– Mon mari, oui. 

– Là, c’est prématuré comme décès…

– Il avait 63 ans. Cancer…

– Encore lui…

– Oui…

Ils détournèrent un peu leur regard pour limiter l’émotion. 

– Une des choses que j’aime ici, dit Fabrice, outre le calme remarquable et le bon air, c’est la vue sur la ville. On voit à peu près tout.

– C’est vrai, répondit Valérie en se tournant elle aussi vers la cuvette en contrebas, les toits, les tours, les pylônes, les rocades…  

– Le bas de ta rue doit être par là, dit-il en tendant le doigt. Tu habitais au 46, je me souviens.

– Tu as bonne mémoire. Toi, tu n’étais pas loin d’ici, répliqua-t-elle en remontant du bras vers la gauche. Une vieille maison, toute en hauteur. 

– Exact.

– Vous étiez nombreux, là-dedans !

– 7.

– Et tu as deux enfants ? Du moins tu en avais deux quand on s’était croisés à la Fête du livre…

– Deux, c’est ça. 

– Et tu es grand-père ?

– Non.

Il aurait été logique qu’à son tour il prenne des nouvelles de sa famille à elle, mais il sentit que ce parallélisme avait un côté systématique qui aurait affadi leur échange. Et il savait qu’elle avait l’intelligence pour comprendre cela. 

Alors il revint à la ville qu’ils regardaient, encore éclairée par le soleil pâle qu’ils ne voyaient plus. Là étaient leur point commun, leurs points communs.

– La cathédrale… C’est étonnant, mais chaque fois que je la vois je pense au soir de l’élection de Mitterrand. Tu te souviens ?

Elle répondit du tac au tac :

– Le départ de chez Catherine, la remontée de la grande rue jusqu’à la Bourse du travail,  avec un arrêt pour la fête improvisée devant la cathédrale en effet, les drapeaux qu’on avait décrochés…

– Et apportés le lendemain en cours d’anglais.

– Avec la prof qui n’avait certainement pas voté Mitterrand !

  Elle indiqua un bâtiment au toit en ailes d’avion qui émergeait d’une autre colline en face. Comme elle ne disait rien, il risqua :

– La Maison de la culture ?

– Oui. Tu te souviens le concert nul d’un groupe indien ou quelque chose comme ça ?

– Pas vraiment.

– On avait quitté les allées en montant, on s’était un peu égarés dans les bois…

De ça, il s’en souvenait… Un amour pareil… Des moments d’une liberté phénoménale, d’une douceur exquise. Il était heureux qu’elle s’en souvînt aussi.

Sentant que l’émotion le gagnait, il enchaîna et tendit son bras plus au nord :

– Le Zénith n’existait pas à l’époque.

– Non. Ça ne nous empêchait pas d’aller voir des groupes. Téléphone…

– C’était pas à Lyon ?

– Non. Ici. Trust aussi. Et Bashung, au Palais des sports : il était plus bourré que nous !

– Ah oui ! « Je n’en peux plus », qu’il chantait ! Et il s’était écroulé.

Ils rirent. Il constata qu’elle avait gardé son rire clair de jeune fille. Il la fixa : elle avait 16 ans de nouveau.

– Tiens, continuait-elle, tu vois le petit immeuble, là, un peu à droite du Zénith, avant la gare ?

– Comment tu veux que je voie ça ? On est à au moins 3 kilomètres !

– Tu dois le voir, parce que c’est celui où habitait Michel. Et c’est là que…

C’est là qu’ils étaient, pour la première fois, « sortis ensemble », comme on disait à l’époque. 

Pour le coup, il préféra fermer les yeux, pour mieux ressentir. C’était des moments si précieux, si forts, si uniques. La tête lui tourna.

– Si on s’asseyait ?

– Oui, répondit-elle. Tiens, là, sur Papa et Maman, ça leur fera plaisir ! Et ça ne gênera pas Philippe. Il était assez jaloux, mais maintenant qu’il n’est plus là je crois qu’il serait content pour moi de me voir avec un …

Elle s’arrêta et éclata de rire, de nouveau comme quand elle avait 16 ans :

– Excuse-moi, je sais pas comment t’appeler ! En dehors de ton prénom, je veux dire, quand je parle de toi ?!

Qu’était-il pour elle, en effet ? Un vieil ami, un ancien amant, un amour de jeunesse ?

– Un ex petit ami ?

– Si tu veux.

Il voulait bien, mais cette considération et ce qui précédait venaient de déclencher des pensées dans sa tête, pensées pour le moins déraisonnables car elles étaient teintées d’espoirs et de suppositions, et qu’elles ne manqueraient donc pas d’entraîner de graves et douloureuses désillusions. Il était assis sur la pierre tombale des parents et du mari d’une ex petite amie, qu’il n’avait pas vue depuis 40 ans, hormis une courte rencontre d’une heure 20 ans plus tôt, et ce crétin était en train de se dire que, après tout, pourquoi ne pas tenter, c’était sans doute un signe du destin, ça ferait une belle histoire, ce n’était pas illogique, etc. Une erreur, une folie.

Mais elle était assise là à côté de lui, elle paraissait avoir plaisir à reparler du passé et pas pressée de rompre ce moment de hasard. Et elle portait toujours un blue-jean et des bottes, comme pour lui montrer que non, tout ne foutait pas le camp, on pouvait encore compter sur quelques valeurs sûres. Dieu du ciel… Qu’est-ce qu’il était en train de fabriquer ?

Comme toujours lorsqu’une femme faisait battre son cœur, il perdait toute raison : l’émotion envoyait l’adrénaline, qui noyait le cerveau et empêchait les neurones de fonctionner ; les neurosciences expliquaient très bien ce phénomène désormais. 

Il décida qu’il considérerait que son intuition était juste si, quand ils observeraient encore un lieu emblématique de la ville, Valérie évoquait un souvenir amoureux.

– Et le stade ? dit-il en montrant les tribunes du « Chaudron », autrement dit de « Geoffroy Guichard », le nom suffisait.

Et comme pour ne pas qu’il puisse s’accuser d’avoir orienté la réponse dans le sens qu’il souhaitait, ce fou, ce malade, il ajouta :

– J’y ai été pas mal avant de te connaître, et après. Mais il me semble qu’on n’y a pas été très souvent tous les deux, même avec les copains ?…

Elle répondit aussitôt :

– Tu te souviens pas la fois où on avait passé tout le match derrière les tribunes, côté opposé au terrain ?…

Oh, mon Dieu, si… Maintenant qu’elle en parlait, il s’en souvenait. Mais il n’y pensait pas au moment où il avait posé la question, il pouvait le jurer, sur la tête de ses parents, 75 mètres plus bas dans le cimetière. Ce soir-là, ils avaient passé le match à se confier des mots doux et à s’embrasser, sous les tribunes en effet, 30 000 personnes gueulaient au-dessus de leur tête et ils les entendaient à peine. Contre qui jouaient les Verts ? Combien avaient-ils gagné (les Verts gagnaient toujours, à la « grande époque ») ? Il n’en avaient bien sûr aucune idée.

Elle avait donc à nouveau évoqué un souvenir amoureux. Mais c’est d’instinct qu’il attrapa la main de Valérie la plus proche de lui, l’amena sur sa cuisse et la couvrit de sa deuxième main.

– C’est… tellement imprévu, tellement improbable, dans un tel lieu, de se rappeler tout ça… Ça me déboussole un peu, je t’avoue.

– Moi aussi, répondit-elle. Viens, restons pas là. J’avais fini, de toute façon.

Alors qu’ils se levaient, et qu’elle semblait donner un dernier coup de nettoyage à la tombe familiale, comme lui-même l’avait fait 15 minutes plus tôt sur celle de ses parents, il essaya d’interpréter son « Restons pas là ». Il fallait partir, certes, mais cette première personne du pluriel signifiait ensemble. Et l’impératif montrait indéniablement une volonté. Est-ce qu’elle aussi était prête à tenter l’impossible ?

– Allez, lança-t-elle.

Ils se dirigèrent vers l’entrée-sortie du cimetière, et cette fois c’est elle qui lui prit la main. Une moitié de la ville était déjà dans l’ombre. Seules les collines à l’Est étaient encore éclairées, la rocade vers la vallée du Gier, ainsi que le massif du Pilat, couché comme un ours géant qui arrêtait les constructions au Sud.

– Est-ce que ?… commença-t-il, mais il s’arrêta.

– Non, répondit-elle à la question qu’il n’avait pas posée, je n’ai pas retrouvé quelqu’un depuis la mort de Philippe, et je vis seule. Du moins quand je n’ai pas de petits-enfants, car moi j’en ai !

– Beaucoup ?

– 3. Pour l’instant !

– Félicitations.

– Oh…

Elle monta sa main pour attraper son bras et se serrer contre lui. Il la serra aussi. Qu’est-ce qui leur arrivait, bon sang ?

– Tu crois que cet appel du passé…

– … est un appel de l’avenir ? Peut-être bien !

Elle était toujours aussi vive, intelligente, pétillante. 

– Tu habites où ? demanda-t-elle.

– À Lyon.

– Oh, le traitre ! 

– Je plaide coupable. 

– Pour ta punition, tu viendras dorénavant passer tous les week-ends à Saint-Étienne. Ne t’inquiète pas, la maison est grande.  

– Ton…

– Mon lit aussi, oui. Et il est tout neuf ! Peut-être qu’il t’attendait…

– Attends.

Il s’arrêta, la retint.

– Tu te rends compte de ce qu’on est en train de faire ?

– Je crois, oui.

– Et tu n’as pas peur ? Je suis un vieux con, tu sais.

– Et moi une vieille peau ! Je t’en remontrerai, tu peux être sûr !

Il l’attira vers lui.

– Tu n’as pas perdu une once de ce que j’aimais tant chez toi. Comment tu fais ?

– Ne dis pas de bêtises. Le temps a causé ses ravages. 

– Pas pour moi. Je te vois toujours avec les mêmes yeux, tu es toujours aussi belle.

– Alors on a une chance.

– Et il faut la tenter ?

– Y’a intérêt !

Alors qu’ils remontaient l’allée centrale et apercevaient devant eux le portail ouvert du cimetière, il dit :

– On réservera notre place, ici. Et quand on y sera, on ne se quittera plus, enfin. 

Ils sortirent du cimetière ensemble, leurs pas s’accordant naturellement. Derrière eux, les pierres et les noms gravés restaient figés dans le passé. Devant eux, la ville et la vie leur ouvraient une nouvelle voie.

(et 201 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

20 commentaires

  1. Cher Pierre Yves, très beau texte d’une rencontre dans un lieu peu commun que j’adore visiter. Un souvenir celui du cimetière d’Eze où repose Francis Blanche avec comme épitaphe : »laissez moi dormir, j’étais fais pour ça « . Ne pas oublier ceux qu’on a aimé ou que l’on aime est très important pour comprendre le passé, le présent et le future. 3 temps incontournable pour écrire.

    Un admirateur de 40 ans

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  2. Il n’est jamais trop tard… et quel bonheur de retrouver ses 16 ans !

    Je regrette seulement que tu ne cites pas mon stéphanois préféré, Bernard Lavilliers. Fabrice et Valérie auraient sans doute eu l’occasion d’assister à l’un de ses concerts. J’espère que tu voudras bien le « caser » dans un prochain texte.

    A bientôt.

    Joëlle

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  3. « Magie du cimetière, qui arrangeait les ossements humains aussi bien que les éléments urbains. »

    Voilà un petit peu par exemple de ce qui fait le charme de cette nouvelle. Merci.

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    1. Oui, Florence, les à-côtés sont au moins aussi importants que l’histoire. Ce qui nous marque quand on lit, c’est une formule, une figure, un style. Pour moi, outre l’intrigue, la littérature c’est à la fois un langage, un message, des personnages. Vous l’avez bien senti ici, j’en suis heureux.

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