II-1-D – Au milieu du chaos, l’étonnante émancipation des pays du sud
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Comme toujours, les populations du sud furent les plus impactées par les problèmes venus du Nord. Des millions de personnes retombèrent dans la grande pauvreté et moururent de faim. Mais cette fois, la baisse du pouvoir d’achat des pays développés était si forte, les circuits économiques mondiaux si perturbés par les faillites ou le manque de financements, que certains dirigeants comprirent que le moment était peut-être venu de sortir de la dépendance aux achats de matières premières, minières ou agricoles. Puisque les marchés s’étaient effondrés, puisque les prix avaient encore baissé alors qu’ils étaient déjà insuffisants pour assurer un revenu décent aux producteurs et aux petites mains qui extrayaient, récoltaient, transportaient, et que visiblement, vu les désordres politiques et sociaux entraînés par cette gigantesque crise, le cours des choses ne reprendrait pas de sitôt, quelques esprits éclairés proposèrent une réaffectation des terres et des productions. Si l’extérieur apportait moins de revenus, si l’économie et l’écologie renchérissaient le coût du transport, il était temps d’augmenter les productions vivrières au détriment des monocultures d’exportation, productions vivrières sur lesquelles on pourrait garder un certain contrôle et qui nourriraient à la fois le ventre et le porte-monnaie des populations locales.
Il ne s’agissait pas de retomber dans les erreurs marxistes du XXe siècle, autrement dit de nationaliser, restreindre l’initiative individuelle, obliger à des métiers et à des comportements. Tous ces plans dogmatiques où l’État prétendait régenter l’économie avaient invariablement conduit à la misère, à la répression, au désenchantement. Non, il s’agissait d’inventer enfin l’économie du XXIe siècle, c’est-à-dire non pas de tout changer – on ne réussissait rien de bon en prétendant faire table rase du passé – mais de mieux orienter le capital et de revaloriser le travail. Pour cela il fallait retrouver un sens : produire pour développer un lieu et les personnes qui habitaient en ce lieu. Et pour que les personnes soient motivées et fières de travailler, il fallait qu’elles contribuent à quelque chose qui ait du sens, et qui soit positif pour l’ensemble de la communauté.
C’est ce que comprirent trois personnes : le Sud-Africain Joshua Ibasi, économiste formé à Harvard et au MIT, Ministre des Finances de son pays entre 2038 et 2042, le Congolais Nélius Nbaku, Prix Nobel d’économie 2040, Président du Congo Brazzaville entre 2039 et 2046, et la Bengalaise Nafisa Sarkar, ingénieur agronome, ancienne responsable de la FAO (Food and Agriculture Organization, Nations-Unies) et fondatrice, en 2037, de la Fondation FLSHW (For a land at the service of the humans who work it).
Se référant entre autres aux expériences de Muhammad Yunus, « le banquier des pauvres », prix Nobel de la paix 2006, de Jacques Attali, économiste et philosophe, fondateur de Positive Planet (acteur majeur de la micro-finance), de l’économiste et philosophe Armatya Sen, créateur du concept des « capabilities » et de l’Indice de Développement Humain, Ibasi, Nbaku et Sarkar réussirent à convaincre 8 pays et non des moindres (Brésil, Indonésie, Nigéria, Afrique du Sud, Bangladesh, Congo, Éthiopie, Ukraine) d’adopter le programme suivant :
– suppression de 50 % des cultures liées à l’exportation sans transformation (quand il n’était pas propriétaire des terres, l’État imposerait fortement ce type de cultures pour les rendre dissuasives, aussi bien pour le producteur que pour l’acheteur) ;
– révision des concessions aux entreprises étrangères d’exploitation minière, désormais accordées pour une durée jamais supérieure à celle de la garantie d’un prix de vente fixe et décent ;
– incitations fiscales pour encourager toutes les productions socialement utiles et écologiquement responsables : agriculture en circuits courts, éducation, équipements et services de santé, énergies renouvelables, cohésion familiale et sociale… ;
– taxes et interdiction des prêts bancaires pour des productions préjudiciables d’un point de vue social et environnemental (élevage bovin et nourriture pour ces élevages, armes, fast fashion, distractions addictives, énergies fossiles…) ;
– lutte effective contre la corruption et les détournements de fonds ;
– investissements maximaux dans l’éducation et la formation ;
– investissements et embauches massives dans la construction d’infrastructures, notamment de routes (les 3 initiateurs avaient en effet noté qu’un des points communs au sous-développement était l’impossibilité de pouvoir compter sur des horaires et des délais tenus, en raison d’infrastructures, de routes notamment, défaillantes… « Il n’y a pas de développement possible sans une rigoureuse gestion du temps », répétait Nafisa Sarkar) ;
– baisse de 10 % des salaires publics pour financer une partie des investissements et suggestions aux acteurs privés de procéder de même ;
– emprunts raisonnés à la Banque Mondiale, si elle acceptait les conditions des États engagés dans cette voie et n’imposait plus les siennes.
Inutile de dire qu’un tel programme n’alla pas sans de fortes contestations, en interne comme en externe. Le Brésil à lui seul fit trembler la planète, pour une raison simple : il allait diminuer par deux les surfaces consacrées au café, à la canne à sucre, aux agrumes, au soja et au bœuf, productions pour lesquelles il était le premier exportateur mondial.
– Vous ne pouvez pas faire ça ! disait-on aux Brésiliens dans toutes les instances internationales.
– Et pourquoi ? répondaient-ils. Vous n’avez plus les moyens de nous payer et notre population a faim.
– D’autres pays prendront votre place !
– Pas sûr qu’ils y gagnent.
Il était là le coup de génie d’Ibasi, Nbaku et Sarkar : profiter de la faillite généralisée de l’économie mondiale pour réorienter des productions dans un but plus responsable pour la planète et plus profitable aux populations, locales comme internationales. Et le seul moyen de stopper un business était de supprimer la solvabilité des demandeurs. C’est ce qu’avait fait le krach de 2029 : il avait retiré aux Européens, Américains, Canadiens, Japonais, dans une moindre mesure aux Chinois et aux Indiens, les moyens d’acheter du soja, du bœuf, du café… Du coup, il était possible de proposer autre chose à des travailleurs au chômage ou sous-employés. Et un projet aussi simple et cohérent que celui des 3 régénérateurs de l’économie mondiale était de nature à entraîner l’adhésion du plus grand nombre : « Quand vous montrez aux gens que non seulement ils reprennent leur vie en mains, mais qu’en plus ils vont changer le monde dans un sens raisonnable et positif pour tous, vous pouvez obtenir une motivation considérable » (Nélius Nbaku).
Et en effet, les travailleurs pauvres, journaliers, saisonniers, vachers, ouvriers, planteurs, cueilleurs, ramasseurs, mais aussi mineurs, extracteurs, convoyeurs, des 8 pays qui suivirent les recommandations du trio, acceptèrent assez bien la perte de leur emploi, même si la plupart d’entre eux étaient dans la subsistance. Car les pays ayant initié ce retrait de la dépendance aux cours des produits agricoles fixés à la Bourse du commerce de Chicago et aux spéculateurs humains ou artificiels des gratte-ciel de Londres ou de New York avaient prévu d’aider les personnes privées de leur gagne-pain, essentiellement en mettant en place des fonds de solidarité. Surtout, on s’aperçut vite que les immenses espaces et moyens libérés par les terres qu’on n’exploiterait plus pour l’exportation d’un produit unique (sans parler de l’eau récupérée, de l’énergie économisée) permettaient non seulement de les remplacer par des polycultures davantage tournées vers la satisfaction des besoins locaux, mais aussi de construire des lotissements, des équipements, c’est-à-dire d’aménager le territoire de manière harmonieuse et équilibrée. Dans la plupart des pays, monta donc une sorte de ferveur, qui entraina des résultats incontestables. La débrouille n’était plus au service de possédants ou d’investisseurs, mais d’une société toute entière.
Comme toujours, les forces du mal tentèrent d’empêcher le bien d’advenir. Les grands propriétaires, au Brésil (fazenderos), comme en Afrique du Sud (trusts ou grandes familles blanches) ou en Indonésie (compagnies d’exploitation du charbon, du café, du thé, de palmiers), ne se laissèrent pas faire si facilement. Il y eut des combats sanglants entre leurs milices et la police, des membres des gouvernements furent assassinés, on se battit dans les hémicycles. Rappelons-nous que la violence s’était progressivement libérée, et généralisée ; on réglait souvent les différends économiques ou politiques par le meurtre ou l’agression. Certaines multinationales tentèrent elles aussi de garder leur main-mise sur les productions et exportations. Les lobbys ne fonctionnant plus – le vent avait tourné, après des années de crise l’heure n’était plus à la recherche de profit mais à une économie saine –, certaines entreprises employèrent des hommes de main pour intimider les locaux, menaçant juridiquement les institutions publiques et physiquement les travailleurs, faute de pouvoir les faire mourir de faim. Là encore, il y eut des combats, mais très vite chaque parcelle libérée d’une exploitation minière ou agro-industrielle fut défendue par des comités locaux, sortes de ZAD (Zones à défendre) qui prirent différentes formes selon les pays.
10 pays emboitèrent le pas aux pays pionniers, puis 10 encore. En termes macro-économiques, les conséquences furent spectaculaires. Par exemple, comme la production de soja chuta de 30 %, la viande de bœuf devint plus chère et plus rare, ce qui entraina une baisse de la consommation de 22 % entre 2030 et 2045. L’huile de palme, si décriée, dont l’Indonésie était jusque-là le premier exportateur mondial, disparut de la plupart des biscuits et autres produits sucrés ou cuisinés ; mieux encore, la raréfaction de sa production entraîna la disparition pure et simple de ces produits dits de malbouffe. Quand la Côte-d’Ivoire et le Ghana, producteurs à eux seuls de 50 % des fèves de cacao mondiales, se joignirent à ce qu’on finit par appeler l’économie INS (Ibasi, Nbaku, Sarkar) et supprimèrent la moitié de leurs cultures, le prix du chocolat augmenta de… 150 % dans les pays occidentaux. Moyennant quoi, toute une série de mauvais produits au chocolat disparut des étals. Le chocolat restant était de meilleure qualité, beaucoup plus cher, beaucoup plus rare, et, vu la terrifiante épidémie d’obésité dans le monde, ce n’était pas une mauvaise chose. Quand le Chili diminua sa production de cuivre par deux (il était le premier exportateur mondial), le prix augmenta tellement que, d’une part le Chili se trouva en position de force pour négocier de meilleures contreparties, d’autre part la recherche et l’innovation quant au transport de l’électricité (une de fonctions essentielles du cuivre) conduisirent à des découvertes bénéfiques pour tout le monde. Dernier exemple : l’arrêt de la production de coton au Pakistan (3e producteur mondial) et dans une moindre mesure en Inde puis en Chine raya purement et simplement de la carte les marques Shein, Zara et H&M, symboles de la fast fashion affligeante des années 2010-2020. Etc.
Comprenez bien : il ne s’agissait pas d’arrêter les échanges et de revenir sur le libéralisme qui, l’histoire l’avait montré, restait le meilleur moyen, de loin, pour que des milliards d’humains se nourrissent et s’épanouissent. Il s’agissait au contraire de redonner du sens au travail, à la production, au commerce, au mérite individuel, à la responsabilité collective.
En 2044, quinze ans après la faillite mondiale, la situation économique antérieure n’était pas rétablie et on avait enfin réalisé qu’elle ne se rétablirait jamais. On avait compris cette fois que l’abondance et l’insouciance ne reviendraient pas de sitôt, si elles revenaient un jour. Du coup, le monde était un peu plus paisible. Les bourses commençaient à s’auto-réglementer, en attendant les mesures d’un gouvernement mondial qui n’existait pas encore. Le volume du commerce avait beaucoup baissé, et la publicité était moins agressive ; tout simplement parce que les gens achetaient moins. Le chômage demeura élevé dans la plupart des pays pendant toute la décennie 2040, mais des solidarités s’étaient mises en place.
Avec le recul, on constate que cette purge, cette sortie de la bulle, était le seul moyen de mettre un coup d’arrêt à la folie de la production et de la consommation qui détruisait la terre et les hommes. Le ralentissement du transport favorisa les circuits courts, le manque d’argent fit que l’on supprima le superflu, l’incapacité des services publics obligea à se débrouiller entre particuliers, le prix ou la rareté des médicaments incita à s’en passer, etc. En 2045, après quinze ans de chaos, tous les pays avaient régressé en termes de Produit Intérieur Brut et de niveau de vie, mais des comportements économiques plus raisonnés s’étaient mis en place.
Malheureusement, ce retour douloureux à la raison économique fut gâché par des conflits militaires, des catastrophes climatiques et des épidémies de très forte intensité, qui à leur tour s’abattirent sur le monde.
(2e partie, chapitre 2 – Quand les tyrans appuient sur le bouton : 14, 21 et 28 mars)
On savait M. Roubert apte à faire de la littérature, le voici essayiste, économiste, membre éclairé d’un think tank nouveau, social et libéral. Churchill avait raison : d’une crise, ne gaspillons pas les germes d’avenir.
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Vous avez vu juste: même au sein du chaos de belles fleurs peuvent pousser. Et il faut souvent toucher le fond pour pouvoir rebondir. Bravo et merci
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