Le ministre qui n’aimait pas ses compatriotes

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La dernière fois qu’il s‘était réjoui d’un succès de l’équipe de France, c’était en 1998. Non seulement la victoire n’était pas imméritée, mais en plus cette équipe de foot « black blanc beur » entraînait derrière elle une France heureuse, généreuse et respectueuse ; le pays brûlait ses derniers feux républicains. 

La date n’est pas étonnante. 1998, c’était deux ans avant la généralisation de l’internet et du téléphone portable, dix ans avant l’information continue et les réseaux sociaux. C’était un temps où l’on savait encore écouter, ressentir, apprécier une chose pour la sensation qu’elle déclenchait en soi, pas pour la montrer sur des écrans afin de se donner une importance.

Après cette date, toute compétition fut teintée d’égoïsme et de populisme. Abrutis par la télévision à outrance, l’addiction au smartphone et la valorisation des bas-instincts, les spectateurs délaissèrent le sport en tant que tel pour ne rechercher que la victoire. Aujourd’hui, il n’importe plus de jouer mais de gagner. On ne s’amuse plus, on se bat, on domine, on cadenace. Seul compte le vainqueur. « The winner takes all ». Les équipes nationales fédèrent désormais des vagues nationalistes, souvent violentes. Supporter, c’est défendre la patrie, transformer l’adversaire en ennemi. Un ennemi, ça ne se respecte pas : ça se siffle, ça se hue, ça se dénigre. L’ennemi, c’est celui qui n’est pas de la même nation. Il ne s’agit plus de partager une passion, mais d’affirmer sa supériorité, d’éliminer l’autre.

Les joueurs évoluèrent aussi mal que les supporters, avec une circonstance aggravante : l’argent. On aurait pu espérer une certaine exemplarité en échange de leurs rémunérations faramineuses et scandaleuses. C’est l’inverse qui se produisit : l’insolence, l’égoïsme et l’irresponsabilité caractérisaient les joueurs à qui l’on passait tous les caprices. Les Français, qui hurlaient au scandale dès qu’un dirigeant ou chef d’entreprise touchait plus de 10 000 €, ne voyaient rien à redire quand un imbécile en culotte courte recevait des émoluments 5 fois supérieurs, quand ce n’était pas 10 ou 20, pour vingt fois moins de travail et de soucis. L’aveuglement était total, le manque de discernement absolu.

Dès lors, il se mit à souhaiter les défaites de toute équipe portant un maillot bleu frappé d’un coq. Surpris par lui-même dans un premier temps, il comprit progressivement les raisons objectives de sa détestation.

Il n’avait jamais pu chanter La Marseillaise. À présent, il ne pouvait même plus l’entendre. Quand elle retentissait, il coupait le son et détournait les yeux. Car pouvait-on faire pire en paroles et en mélodie ? Plus violent, plus vulgaire ? Quand on voyait la beauté des hymnes anglais, allemand, américain… Ce chant atroce correspondait à l’arrogance des Français, enfants gâtés réclamant toujours plus de privilèges, s’époumonant dans les stades à coups de « marchons » pour que le sang « abreuve nos sillons ». Tuer le non-Français, s’en repaître, se saouler de vin et de sourire mauvais avant et après les batailles.

On lui disait parfois que certains sports avaient gardé un côté bon enfant. On distinguait par exemple le rugby du foot, prêtant au premier des qualités que n’avait plus le second. Lui qui, avant de passer à l’athlétisme, avait pratiqué les deux, en tant que joueur puis en tant que supporter, constatait que ce distinguo était moins net. La médiatisation du rugby depuis une dizaine d’années, assez spécifique à la France, avait fait flamber les salaires, et n’importe quel tocard du top 14 émargeait à 15 000 € nets minimum.

À la suite du foot et du rugby, le hand, le basket et le volley constituèrent eux aussi des équipes de guerriers capables, du moins quand il n’y avait rien de mieux à se mettre sous la dent, de rameuter des milliers de gueulards avec des drapeaux. L’épopée répétée des Barjots, devenus Costauds puis Experts, joueurs de handball plusieurs fois champions du monde au début du XXIe siècle, vint fort à propos galvaniser les foules tricolores en mal d’identification, alors que les ballons ronds et ovales ne rebondissaient pas comme on l’aurait voulu.

Pour multiplier les occasions de faire peuple, les clubs, les marques et les fédérations se mirent à s’intéresser aux filles. On ne leur donna que des miettes par rapport aux garçons – 5000 € par mois, une misère –, mais on commença à les filmer et les télés programmaient maintenant leurs matchs féminins entre les pubs. Les audiences ne cessaient de progresser. Sans doute un jour viendrait-il où les filles seraient d’aussi bons voire de meilleurs vecteurs que les garçons, comme c’était déjà le cas dans certains sports individuels. 

Le nationalisme atteignait des sommets quand il fallait obtenir l’attribution d’une grande compétition sportive. La France n’avait pas été la dernière à se prostituer pour décrocher la Coupe du Monde de Football, l’Euro de football, la Coupe du monde de rugby, les Jeux Olympiques. On ne comptait pas les déplacements de présidents, le financement d’agences ad hoc, la mobilisation des masses pour séduire les mafias du CIO et de la FIFA, et exclure des pays autrement méritants. Non seulement les investissements et leurs retombées auraient été bénéfiques à des populations pauvres, mais surtout l’organisation de tels événements aurait ancré dans le camp des droits de l’homme des nations fragiles ; le refus des instances internationales aux mains des comités riches les poussa au contraire dans le ressentiment et l’islamisme, avec les conséquences que l’on sait.

Avoir une telle vision était embêtant quand on venait d’être nommé Ministre des Sports. Quand il se trouva pour la première fois dans son bureau doré, il mesura l’incongruité de la situation. Devait-il rire ou pleurer d’en être arrivé là ? Son parcours était certes remarquable, mais il se demandait comment il avait pu si vite grimper les échelons. L’entrée en politique après avoir raccroché les pointes s’était faite par hasard, au niveau local. Adjoint aux Sports, il avait pris quelques mesures innovantes, mais il n’avait rien commis d’extraordinaire. Il s’était pourtant retrouvé sur une liste régionale et il avait été élu ; il avait noué des contacts, élargi son champ d’action et son audience. On lui reconnaissait une « reconversion remarquable », une « deuxième vie aussi talentueuse que la première ». Du coup, il n’avait pas osé faire part de ses critiques à propos de l’inexorable progression du sport business, qui détruisait petit à petit les valeurs auxquelles il croyait et les bases de son engagement. 

Il fut nommé directeur technique national puis patron d’une Fédération. Ces fonctions étaient une consécration de plus, mais moins exposées que des mandats politiques. Là, il put travailler sur les fondamentaux : développement des pratiques dans les quartiers en difficultés, renforcement des moyens des petits clubs, valorisation du sens de l’effort collectif, coopération avec des athlètes étrangers. Il fut effaré cependant de la place prise par les considérations financières d’une part, nombrilistes d’autre part. Lui qui avait souvent répété qu’on ne courait pas contre quelqu’un mais pour soi constatait que cet argument n’était pas recevable à son niveau de responsabilités et dans le contexte de compétition qui imprégnait tous les domaines. Quand ce n’était pas les clubs, les entraîneurs ou les sponsors qui mettaient la pression, les sportifs se la mettaient eux-mêmes. Il faut dire qu’en créant des pages Facebook et des comptes Instagram, ils étaient devenus dépendants des clics de milliers ou de millions de supporters qui exigeaient toujours plus de leurs héros. La faiblesse n’était pas acceptable, toute déception se payait au prix fort : l’abandon.

À ces postes étatiques, il se rendit compte de l’exacerbation malsaine du sentiment national dans son pays. Il était conscient de l’utilité que pouvait avoir une identification à une équipe pour l’unité d’un pays et le moral de ses habitants. Mais pas quand elle était détournée en volonté de puissance et en hostilité contre l’adversaire : huer les joueurs opposés quoi qu’il fissent, insulter l’arbitre dès qu’il ne sifflait pas en faveur des bons maillots, ne tenir compte que du résultat et plus de la manière, c’était à la fois aberrant et dangereux. Dans ce cas, le sport ne sublimait plus la violence, il l’attisait. 

Il en était là de ses cas de conscience quand il reçut un appel de l’Élysée. Du Secrétaire Général. Le Président avait pensé à lui pour le Ministère des Sports.

– Pour quelle direction ?

– Ce n’est pas à une direction que l’on pense.

– Vous voulez dire…

– Ministre, oui. 

 Accepterait-il de mettre son expérience au service de la France ? Il n’était pas dupe des circonstances et des calculs qui avaient abouti à cette proposition : si on l’appelait c’est que d’autres avaient dit non, et que son positionnement politique correspondait à la recherche d’équilibre du moment. Néanmoins, pouvait-il refuser ? N’était-ce pas se priver à la fois d’une reconnaissance exceptionnelle et d’une possibilité d’agir au plus haut niveau ?

Il hésita à poser des conditions. Mais il se trouva mesquin à cette idée. Et puis il n’avait pas eu le temps de les formuler. Il s’entendit répondre : « Oui. Bien sûr. Remerciez le Président et le Premier Ministre. Dites-leur que je suis honoré ». 

Il se retrouva donc Ministre de la République, lui que les Français horripilaient en bien des points. Enfants gâtés, jamais contents, paresseux, égoïstes, arrogants : ils trouvaient le moyen d’infecter même le sport. Comment allait-il faire pour les représenter ? À l’heure de la transparence et de la dictature populaire, il allait se faire lyncher si un journaliste, rémunéré ou autoproclamé, décelait en lui la moindre réserve quant à son adhésion aux opinions obligatoires. « Je peux pas saquer l’équipe de France ». Il rit à la pensée de cette affirmation impossible venant du Ministre des Sports.

Si au moins il avait pu se préparer. Mais cette nomination était une surprise. Certes, il allait pouvoir constituer un cabinet, s’appuyer sur une administration compétente. Ces hauts fonctionnaires allaient policer son langage, donc son action, lui dire ce qui était possible ou pas, le guider, le canaliser. Était-il prêt à cela ? À entrer dans le moule ? Pas sûr. En même temps, il voulait faire preuve d’esprit d’équipe : on ne pouvait pas déplorer l’égoïsme et se comporter soi-même comme un gougnafier.  

Il n’avait pas eu le temps et le courage de poser des conditions, mais il n’était peut-être pas trop tard. Il allait affirmer tout de suite, alors que l’annonce de sa nomination était toute fraîche et que rien n’avait encore commencé, ce qui lui paraissait le plus important dans son domaine. Si ça ne plaisait pas au Président, celui-ci pourrait toujours le désavouer avant qu’il ne commence à agir. Ça ferait désordre, mais ça passerait pour une erreur de casting vite rectifiée, et l’exécutif pourrait même être crédité de sa réactivité.

Il fit venir la secrétaire et l’attaché d’administration dont on lui avait dit qu’ils étaient à sa disposition en attendant la composition de son cabinet.

– On peut organiser une conférence de presse demain matin ?

On pouvait. Parce qu’il était le boss et parce que les médias étaient toujours friands des nouveaux détenteurs de pouvoir, susceptibles de bousculer les habitudes ou, mieux, de commettre une faute.

Après une nuit de réflexion, il décida de limiter sa communication à trois annonces simples et concrètes, qui, si elles se transformaient en décisions, permettraient de changer l’atroce mentalité qui régnait désormais dans le sport de haut niveau.

– Mesdames, Messieurs bonjour, merci de votre présence et de l’intérêt que vous portez à ce que propose ce ministère. Il est trop tôt pour évoquer tous les aspects d’une action politique en faveur du sport dans notre pays, mais je voudrais dès ce matin vous faire part de trois mesures à la fois symboliques et fondamentales pour redonner au sport les valeurs qu’il a perdues et qu’il n’aurait jamais dû perdre.

Il perçut tout de suite quelques regards, passant d’un écran de smartphone à son visage. Il n’avait pourtant rien dit de probant. Est-ce que parler de valeurs perdues était subversif aux yeux de ces contrôleurs de la langue ? Autant profiter de cette attention. Trois caméras et plusieurs micros filmaient et enregistraient. Il reprit :

  – Première mesure que je souhaiterais voir adopter : la limitation des rémunérations à 20 fois le SMIC pour tout sportif rémunéré par un club français.

Là, tous les regards se braquèrent sur lui et même y restèrent. Il poursuivit :

– La deuxième mesure concerne les supporters : dans toute enceinte sportive, ne pas respecter l’hymne d’un pays autre que la France, insulter l’arbitre et siffler l’adversaire de l’équipe locale sera considéré comme un délit, donc passible de poursuites.

Les yeux semblèrent s’agrandir. Il eut envie de sourire. Il n’était pas mécontent de surprendre ces journaleux qui se la jouaient blasés, qu’ils fussent même pas trentenaires à peine sortis de l’école, ou briscards quinquagénaires ayant écumé des milliers de stades et côtoyé des dizaines de ministres. Derrière lui, dans les coulisses, où se tenait l’équipe administrative et politique qui l’accompagnait pour cette première, il entendit des mouvements et des sonneries de téléphone. 

– La troisième mesure concerne les fédérations : je demanderai à chacune de parrainer une fédération sœur dans un pays moins favorisé que le nôtre. Et je porterai ce projet au niveau européen d’abord, olympique ensuite, afin de rétablir une certaine égalité des  chances dans les compétitions internationales.

Il se leva. Les journalistes présents – une vingtaine – semblaient collés à leur siège. Soudain, l’un d’eux se leva aussi et cria :

– Attendez ! 

Tous les autres alors se levèrent  et l’interpellèrent :

– Monsieur le Ministre ! 

– Vous plaisantiez ?! 

– C’est un gag !?

Il se retourna en souriant. Il s’était éloigné des micros, mais il lança suffisamment fort pour être entendu :

– C’est sérieux. Il est trop tôt pour répondre à des questions, mais je tenais à vous faire part dès ce matin de ce qui me paraît essentiel. Merci d’être venu.

Et il s’éclipsa par l’arrière de la petite scène de la salle de presse du Ministère.

Ce furent trois bombes. La plus détonante fut la première, concernant le salaire des joueurs. Tout ce que le pays comptait de commentateurs, professionnels, politiques et particuliers – c’est-à-dire la totalité de la population – s’enflamma dès la mi-journée au sujet de cette annonce invraisemblable. Pourtant, la difficulté de justifier un écart de salaire de plus de 1 à 20, surtout pour une si faible pénibilité, entraînait des positions absurdes, des démonstrations aberrantes. Même les intellectuels, militants et analystes qui ne pouvaient qu’être favorables à une limitation de l’indécence, n’osaient pas affirmer leur satisfaction et leur soutien à cette mesure. Comme si remettre en cause les privilèges des plus privilégiés était impensable. 

– Mais tous les joueurs de Ligue 1 sont concernés ! s’époumonaient certains, et c’était comme si on voulait mettre à bas les statues, et statuts, de divinités intouchables.

Quand on s’était écharpé une heure sur ce point, les plateaux télés passaient à la deuxième mesure, sur le respect de l’arbitre et de l’adversaire dans les stades, et là c’était la liberté d’expression qui était invoquée : 

– Comment ? Interdire aux gens de dire ce qu’ils souhaitent au moment où ils le souhaitent et de la manière dont ils le souhaitent ? Mais c’est du fascisme ! 

L’accusation était lâchée, accusant celui qui précisément s’efforçait de lutter contre le mal, comme toujours. Certaines « figures médiatiques » vinrent défendre le « droit d’insulter ». Une pétition pour la « liberté de huer » fut mise en ligne en soirée. Des présidents de clubs vinrent plaider leur cause, arguant que si l’on bridait la liberté des supporters, c’en était fini de l’économie du sport. Etc.

Quant à l’idée de parrainage entre les fédérations, elle fut taxée d’idéaliste, d’irréaliste, de colonialiste, de contreproductive, de démagogique, de suicidaire, de ruineuse et de liberticide. Toute la soirée, les réseaux s’enflammèrent et les chaînes multiplièrent les émissions spéciales. 

Le coup de téléphone de l’Élysée arriva le lendemain matin à 8 heures. Il émanait du chef de cabinet du Président, qui le tutoya d’emblée :

– Ce n’est pas tant tes propos que l’on te reproche, dont on aurait pu discuter, mais de les avoir prononcés sans nous en avoir parlé avant. Tu comprendras que ce que nous avions envisagé te concernant n’est plus à l’ordre du jour. 

Il était donc viré. Il s’y attendait, il avait pris le risque. Mais en voyant les titres et articles de journaux ce matin-là, même dans la presse étrangère, il se dit qu’il avait agi comme il fallait. On lui avait offert une tribune pour faire passer des messages importants, et il l’avait utilisée. Il avait su dire l’essentiel en trois phrases. Il faudrait du temps pour que les choses évoluent, mais il avait osé remettre en cause des tabous, qui du coup ne l’étaient plus. Désormais, il serait associé à ses propositions, il allait pouvoir les défendre et les remettre sur le tapis chaque fois qu’il en aurait l’occasion. Ce n’était pas une fin, mais un début, ou une suite de son combat pour rappeler à la population les valeurs fondamentales de respect de l’autre, d’égalité des chances et de juste mesure, sans lesquelles une société ne tient pas longtemps.

Il appela le ministère pour prévenir la secrétaire qu’il ne viendrait pas. Il lui fit part de sa reconnaissance pour son dévouement et lui demanda de remercier l’équipe du ministère qui l’avait aidé pendant ces 24 heures. 

Ensuite, il enfila un short, des baskets, un tee-shirt et un sweet-shirt, ajouta au dernier moment des lunettes de soleil et une casquette. Il quitta son appartement et descendit. Il avait sous-estimé les paparazzis, qui le mitraillèrent dès qu’il ouvrit la porte d’entrée de l’immeuble. Il faut croire qu’ils l’avaient reconnu.

– Monsieur le Ministre ! 

– Je ne suis plus ministre, répondit-il avec calme.

– Vous avez été démissionné ?

– Bonne journée.

Ils le suivirent en courant et à moto, jusqu’à ce qu’il atteigne les premiers chemins du bois de Vincennes, où il se concentra sur sa respiration et sa foulée.

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