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Ça se passait à Barcelone. La dernière semaine d’août. J’y étais arrivé dans un état second, car je rentrais d’une semaine aux États-Unis, à Boston (Massachusetts) et à Burlington (Vermont), où ma sœur s’était mariée avec l’Américain qu’elle avait rencontré trois ans plus tôt. J’étais repassé par Paris, mais n’étais resté que 24 heures dans mon appartement ; j’étais encore sous le coup du décalage horaire, des flonflons de la fête et des émotions familiales.
Cependant, je me sentis tout de suite dans mon élément en arrivant à l’Amistat Beach Barcelona, mi auberge de jeunesse mi palais des congrès, où se déroulait le XXIe Open Internacional de Sants, auquel je participais enfin.
– Waouh ! me dis-je en pénétrant dans la salle gigantesque.
Il y avait de la musique, un bazar infernal, des mecs et des filles de tous les pays ; déjà je reconnaissais quelques confrères et sœurs européennes et on se tombait dans les bras. Avec la mer à portée de tongs, on allait se payer des soirées bière cocktail d’enfer. Ça nous faisait toujours rigoler qu’on prenne les joueurs d’échecs pour des types tristounets.
– Laisse dire, répétait mon pote Lilian. Plus on nous prendra pour des tocards, plus on sera peinards !
Je retrouvai avec plaisir des Bordelais avec qui j’avais joué en club pendant dix ans, des gars de Clichy avec qui j’avais joué en nationale pendant trois ans, mais c’est avec des Strasbourgeois que je partageais la chambre qu’on nous attribua. Va pour les Strasbourgeois, je ne passerais de toute façon pas beaucoup de temps dans la chambre, et quand j’y serais ce serait pour dormir, eux aussi sans doute. Les filles ? Non, ça ne se passerait pas dans les chambres pendant la nuit, plutôt sur la plage avant de rentrer, on était quand même là pour une semaine intensive d’échecs, un match par jour (chaque inscrit jouait 7 matchs), une partie pouvant durer jusqu’à 6 heures. Il fallait donc dormir. Et puis la proportion filles garçons était de 1 pour 4, il n’y en aurait donc pas pour tout le monde. Ça restait encore très masculin notre discipline, ce qui pouvait étonner : la supériorité réelle des filles en termes de concentration et de travail aurait dû faire d’elles les maîtresses de ce jeu, d’autant qu’aucune force physique n’était requise.
Des copains, des filles, la passion du même jeu, le bon niveau du tournoi, une ville monde dans laquelle le grain de folie des autochtones transformait n’importe quelle demande en péripétie, la douceur de la mer et de la fin d’été, y’avait-il un endroit où je pouvais me sentir mieux ? La réponse était non.
Dans ce contexte de rêve, tout se passa au poil jusqu’à la dernière journée. C’est-à-dire que, pour couronner le tout, je jouai comme jamais ; je battis quatre types bien mieux classés que moi. Je perdis contre un autre, et arrachai un nul sur une partie que j’aurais dû perdre. Ces bons résultats influèrent sur les appariements pour la dernière ronde. L’appariement est le mode de désignation de l’adversaire, la ronde est le numéro de la partie dans un tournoi (1ère ronde, 2e ronde, 3e ronde…). Les appariements dépendent du niveau et des résultats des joueurs : c’est un algorithme qui se charge désormais de cette tâche, le principe étant que les joueurs rencontrent ceux qui ont le classement le plus proche du leur, sachant que sur ce principe se greffe la prise en compte des résultats du tournoi, ce qui peut vous amener à jouer contre des plus faibles – pour vous offrir une victoire facile en récompense de vos bons résultats – ou au contraire contre des joueurs a priori très supérieurs, mais que vos résultats vous autorisent à challenger, avec un gain de points conséquent dans le classement Elo (la norme de la FIDE, la Fédération internationale des échecs) en cas de victoire ou même de nul.
C’est ce choix que fit pour moi le logiciel et je me retrouvai pour la 7e ronde face à rien moins qu’un GMI, à savoir un Grand Maître International. Oui, Msieurs-dames ! Un GMI fait partie des meilleurs joueurs du monde, avec un classement supérieur à 2500 Elo et des victoires contre d’autres grands maîtres dans des tournois internationaux de premier plan. Le Grand Maître qui m’échut était de nationalité, rigolez pas, russe. Ouais, même si l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques était morte depuis 33 ans, les Russes étaient encore très présents sur la planète échiquéenne. Ce devait être culturel, ou congénital.
Il ne fallait pas que je me laisse impressionner. Je n’avais jamais joué un grand maître, mais j’avais déjà croisé le bois avec des Ruskoffs. Je devais surtout ne pas penser au titre de celui-là, mais à ce qu’il allait jouer. Une fois que la partie commençait, il n’y avait plus de titre et de classement qui comptaient, mais une parfaite égalité des chances entre deux adversaires qui disposaient du même matériel.
Il était déjà là quand j’arrivai à la table qui nous avait été assignée. Nous nous serrâmes la main selon l’usage. Sans un mot de plus que le bonjour minimum. C’était un type massif, un cou de taureau, une tête rectangulaire, les cheveux très courts. Je ne le connaissais ni de vue ni de nom. En quelques secondes, j’avais déjà remarqué que :
– ma coolitude lui déplaisait ;
– il se disait qu’il n’allait faire qu’une bouchée de ce 2080 arrogant ;
– il souffrait d’un manque de reconnaissance, peut-être dû à son physique peu séduisant ;
– il ne cherchait pas à être sympathique, soit par nature, soit parce qu’il pensait que l’antipathie pouvait déstabiliser l’adversaire que j’étais et donc favoriser sa victoire à lui.
Bien entendu, il avait procédé à une analyse symétrique à la mienne. Nous, les joueurs d’échecs, sommes habitués à analyser les signes que nous décelons chez notre adversaire. C’est encore plus vrai au poker, que je pratiquais aussi, à moins haute dose.
Les blancs lui échurent, il commença donc. Ok. Nous avons joué les cinq premiers coups assez vite, arrêtant ou redémarrant la pendulette au rythme de notre jeu. Oui, les parties ont une durée limitée, chaque joueur bénéficiant bien sûr du même temps disponible que son adversaire. Là, il s’agissait de parties longues dont la durée était ainsi indiquée : « 2 heures 40 coups 1 heure KO ». Cela signifiait que nous avions 2 heures chacun pour jouer 40 coups. Après quoi, si aucun n’avait gagné, 1 heure supplémentaire nous serait créditée. Si aucun ne parvenait à mettre l’autre échec et mat, c’est-à-dire à prendre son roi, le premier qui aurait épuisé son temps serait « KO » et perdrait la partie.
Au bout de quelques coups, nous avions roqué (interverti le placement du roi et d’une tour afin de protéger le premier et d’ouvrir des espaces de circulation à la seconde), dégagé en partie les diagonales des fous, et sorti nos cavaliers. La situation était assez équilibrée quant au développement de nos pièces, mais, notamment parce qu’il avait les blancs, et donc avait joué le premier, le Grand Maître conservait l’initiative.
Son attitude était toujours aussi désagréable. Sitôt qu’il avait joué, il regardait ailleurs, la salle, les autres joueurs, le plafond, la fenêtre, voulant me montrer qu’il n’avait pas besoin de réfléchir plus que ça pour jouer contre moi. Parfois même, il soupirait, signifiant qu’il s’ennuyait ferme. J’étais plus cool que zen, j’essayais cependant de ne pas me laisser atteindre par l’humiliation qu’il cherchait à m’infliger pour me faire perdre mes nerfs, donc mes capacités. Au contraire, me stimulai-je, s’il recourt à ce stratagème, s’il a besoin de simuler la facilité, c’est qu’il n’est pas si sûr de lui.
Il m’attaqua pour de bon à son douzième coup, plaçant un de ses cavaliers en e5 alors que l’autre campait en e4. Qu’est-ce qu’il fabriquait ? Pourquoi mettait-il sa pièce en danger ? Il avait une stratégie, c’était certain, ou alors une séquence de partie passée dans sa mémoire, qu’il réactivait là. Les joueurs d’échecs expérimentés, nous sommes des répertoires contenant des milliers de parties jouées, lues, analysées, décortiquées, rejouées, auxquels nous comparons sans cesse les situations auxquelles nous sommes confrontés, pour en déduire une évolution possible et donc le meilleur coup à jouer. Quand nous opérons ces rapprochements de manière inconsciente, nous sommes comme un algorithme, mais moins bons que lui ; quand nous corrélons en conscience et allons chercher des repères insoupçonnés, nous sommes meilleurs que lui. Même si l’on sait que la machine peut battre l’homme. Et qu’elle le bat désarmais systématiquement.
Mon cerveau fonctionnait à plein. Je pris un bon quart d’heure pour évaluer les différentes options qui se présentaient à moi, et surtout leurs conséquences. Je pouvais aussi ne pas réagir, et prendre moi l’initiative. Mais ne pas tenir compte de son dernier coup, face à un type de ce niveau, c’était suicidaire.
Mon côté droit était assez fermé avec seul mon fou blanc en b7 maîtrisant sa diagonale, sur laquelle se situait son premier cavalier, qui était défendu. J’étais plus découvert à gauche, ce qui était normal, puisque nous avions commencé à nous déployer et que deux pions de chaque côté avaient été pris. J’hésitais. Si je réagissais avec mon cavalier, celui-ci allait se retrouver sur un bord, et comme dit l’adage : « cavalier au bord cavalier mort ».
Finalement, je me contentai d’un déplacement court de dame, que j’amenai en e7. Il répliqua vite par son fou blanc en d3. Et juste après, il me donna un coup de pied dans le tibia ! Il leva aussitôt la main droite, grommelant un « sorry ». Puis il reprit sa contemplation du plafond. Bien entendu, ce fils de pute l’avait fait exprès. Il voulait me déstabiliser. Spontanément, je souris, étouffai même un petit rire, et je sus aussitôt que c’est moi qui, psychologiquement, marquais le point.
Après quelques minutes de réflexion, j’amenai un pion en c5, menaçant son fou noir en d4. Comme je l’escomptais, puisqu’il était agacé, il se lança dans la bagarre : il prit mon pion. Je pris son fou. Il prit mon cheval. Je lui pris un pion. 4 morts. Ce qui n’est pas un mal aux échecs : on ne peut accéder au roi adverse sans nettoyer le terrain.
Il abaissa son regard de bœuf sur le plateau et prit un peu plus de temps que d’habitude avant de procéder au mouvement suivant. Finalement, il amena un de ses cavaliers en g6, position agressive que je ne pouvais pas laisser perdurer, mais téméraire me sembla-t-il, car ses autres pièces ne pouvaient guère soutenir cette attaque. Du moins pris-je le temps de vérifier cette analyse, peut-être trop évidente pour être juste, avant de jouer le coup suivant.
Je déplaçai ma tour en f8. Elle avait du champ jusqu’en f3, occupé par son fou blanc. Une nouvelle ligne s’ouvrait, et c’est moi cette fois qui le menaçais. Et en effet, c’est à ce moment que la partie bascula. Pourtant, il me mit en échec avec son cavalier. Mais ça ne rimait pas à grand-chose, puisque je pouvais déplacer mon roi sans problème et que je n’allais pas avoir de mal à repousser son cheval isolé. Cette menace gratuite sur le roi était-elle encore un élément de la guerre psychologique dans laquelle voulait m’entraîner le Grand Maître ? Dans ce cas, il se faisait la guerre à lui-même.
Plutôt que de déplacer ma tour pour évincer son cheval, je fis glisser mon fou en f3 pour prendre le sien. Il ne pouvait me reprendre avec sa reine puisque ma tour défendait la position. Son visage prit 5 ans en 5 secondes. Je l’entendais fulminer intérieurement : « T’es con ou quoi ? » J’étais peut-être con, mais j’allais me payer ce type, qui n’était pas à la hauteur de son titre.
Je vis la première goutte de sueur perler le long de sa tempe droite et je savais qu’elle n’était pas due à la chaleur. Il commençait à en baver. Il m’avait pris pour un touriste et il se trouvait face à un joueur qui le valait. Je perturbais sa défense et il devait réagir à cet endroit, alors que son cavalier était mal embarqué seul à l’avant.
Il prit le temps cette fois, la tête penchée au plus près du plateau, son front à la limite de toucher les pièces. Soudain il se redressa et me fixa. Une attitude proscrite aux échecs : regarder l’autre dans les yeux plus de quelques secondes était considéré comme une tentative déloyale d’intimidation. Le regard de cet Igor était effrayant. On le sentait prêt à tout, notamment à me sauter à la gorge pour écraser mon larynx entre ses doigts.
Pourtant j’éprouvai plus de peine que de peur devant ce visage, car c’est lui qui semblait effrayé. J’avais envie de lui dire : « Eh mec, relax. C’est une partie d’échecs. T’es mal emmanché pour gagner, mais ce n’est pas perdu ; et même si tu perds, ça fait partie de l’ordre des choses quand on joue un match avec un gagnant et un perdant. Reprends-toi, joue au mieux, et que le meilleur gagne ». Mais je m’abstins. Car il aurait pu se plaindre de mes propos auprès des contrôleurs, ce qui aurait été le comble.
Je détournai les yeux pour ne pas alimenter sa haine. Je ne sais pas ce qu’il pensa et regarda ensuite, mais cela dura. Après quoi, il choisit le carnage. Il prit mon fou. Avec sa reine ! « T’es sûr, mec ? ». J’avais en tête la position des pièces sur le plateau, je ne voyais pas la logique. Je cherchai dans ma mémoire quelques exemples de sacrifice de reine. Il y avait bien le bijou d’Edward Lasker face à Alan Thomas en 1912, mais, si le matériel était comparable, la configuration était différente, ça se passait à l’offensive, dans le camp des noirs, pas en défense dans celui des blancs. Non, je ne voyais pas ce qu’Igor fabriquait.
J’éliminai sa reine avec ma tour. Il abattit ma tour avec un de ses cavaliers. En déplaçant ma reine d’une case, je menaçai son autre cavalier, isolé. Il recula en e5. J’avançai un pion en d6, harcelant le malheureux cheval. Malheureux car celui-ci était condamné, toutes les cases où il pouvait se replier étaient accessibles pour moi. Il le vit, bien sûr, choisit de mourir en c6, ou au moins il me mangeait un pion. Mon fou blanc se chargea de la besogne.
La vue se dégageait. Malheureusement pour lui, je vis vite ce que j’allais faire et comment j’allais le faire. Il lui restait un fou et deux tours. Mais ses tours étaient mal dégagées, donc peu mobiles. J’allais attaquer celle de gauche, la plus mal positionnée. En anticipant ses mouvements de défense – il pouvait bien sûr déjouer mes prédictions –, je pouvais l’abattre en trois coups. Il m’en fallut cinq, mais j’y parvins. Dès lors, il ne lui restait plus qu’un fou, une tour, trois pions et le roi. J’avais tout ça plus une reine, un cavalier, une deuxième tour. Sa situation était donc désespérée. Sauf si je perdais subitement mes facultés, j’allais remporter cette partie.
C’est alors que l’impensable se produisit. Impensable car cela ne se faisait pas aux échecs. Celui qui commettait un tel acte se grillait à coup sûr des grandes compétitions organisées sous l’égide la FIDE. Que se passa-t-il donc dans la tête d’Igor le Grand Maître pour qu’il ouvre l’énorme paume de sa main droite, écarte et lève son bras tout aussi énorme avant de le ramener sur la table qu’il balaya comme un typhon un port des Caraïbes, envoyant valdinguer la pendule, le plateau et les pièces là où l’apesanteur les conduirait. Un fou percuta la tempe de la joueuse de l’autre côté de l’allée, des pions atterrirent sur d’autres échiquiers cinq mètres plus loin, on retrouva le roi blanc, le suicidé en quelque sorte, dans la poche extérieure de la veste d’un joueur colombien, qui s’empressa de dire qu’il n’avait ni triché ni volé. Il y eut donc des cris et de la confusion.
J’étais si médusé que j’étais resté assis, même si je n’avais plus qu’une table vide devant moi. Igor, cramoisi, s’était levé, renversant sa chaise. Il se dirigeait vers la sortie. Deux contrôleurs m’entourèrent :
– What happened ?
J’écartai les mains en signe d’impuissance. Mais ils insistèrent et je dus donner des détails. J’eus l’impression qu’on me suspectait. Merde alors ! Et Igor ? L’avait-on rattrapé ? L’interrogeait-on ?
Je ne le vis pas dans la salle de l’organisation, séparée de la salle de jeux par une simple cloison vitrée, où l’on me conduisit pour prendre ma déposition. On me demanda de consigner l’incident par écrit, ce que je tenais à faire, au cas où l’on me volerait la victoire. Je demandai si les deux reporters cameramen qui parcouraient la salle en permanence avaient pu capter le moment.
– Will see, me répondait-on sans se mouiller.
Je retournai dans la salle ensuite, désemparé d’un côté, content de l’autre, car, même si cela ne s’était pas passé comme cela aurait dû, j’avais battu un Grand Maître. Ce n’était pas rien ! Pour ma confiance, pour mon image, pour mon classement, pour la suite dans ce tournoi.
Encore une précision technique à ce propos. Le classement final était établi suivant le nombre de points gagnés : 1 pour une victoire, 0,5 pour un nul, 0 pour une défaite. Bien entendu, si l’on se contentait de cela il y aurait de nombreux joueurs à égalité. C’est pourquoi trois systèmes de départage des ex-aequo étaient prévus : on tenait compte du niveau des adversaires rencontrés, donc de la difficulté des victoires, du classement Elo, et si besoin était de la performance, c’est-à-dire des combinaisons utilisées au cours des parties du tournoi.
Beaucoup de joueurs me dévisagèrent. Eh, oh, je n’y étais pour rien ! La plupart des matchs étaient loin d’être finis, tous mes potes étaient encore attablés. En temps normal, je serais resté à regarder leurs parties, ou celles de joueurs dont je cherchais à connaître le style en vue d’éventuelles rencontres à venir. Mais le coup de sang d’Igor m’avait donné envie de prendre l’air. Fin août, à deux pas de la Méditerranée, ma destination était toute trouvée.
Je passai à la chambre enfiler un maillot, prendre une serviette, une casquette, des lunettes et un polar. On était au cœur de l’après-midi, mais la chaleur était supportable. Elle devait atteindre à peine 30 degrés, que la brise maritime atténuait. Voitures et piétons se mélangeaient dans un bazar estival et espagnol. Je longeai le front de mer sur une centaine de mètres pour rejoindre l’ouverture aménagée pour accéder à la plage. Quand j’y arrivai, j’enlevai mes tongs.
Je grimpai la dune. Avant de basculer sur la mer, je contemplai la baie et une partie de Barcelone. La plage était garnie mais pas bondée. Le gros des vacances était passé, l’école avait dû reprendre en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Je descendis, évitant le tapis central pour m’enfoncer dans le sable.
––––––––––
Je pris à gauche en arrivant sur la plage. Je longeai une paillote qui se trouvait là quand je le vis. Lui. Igor. Assis à une table sous un des parasols de ce bar d’été, un verre, vide, devant lui. Il me vit. Ne bougea pas. Il était en bermuda, avec des chaussures de ville sans chaussettes, et il avait gardé la même chemise, dont il avait remonté les manches et défait les boutons. Son ventre était impressionnant. D’énormes lunettes de soleil barraient son visage.
Sans l’avoir voulu, je me rendis compte que j’avais bifurqué et que je me dirigeais droit sur lui. Je pénétrai sur le plancher de la terrasse sans passer par l’intérieur du bar. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire et de ce que je voulais. Ma démarche était instinctive.
Je m’assis en face de lui. Nous nous regardâmes. J’avais moi aussi des lunettes de soleil. Il n’avait pas l’air plus sympathique, mais plus fatigué. Plus détendu aussi. Le serveur arriva. Je vis les traces de mousse sur le verre d’Igor et commandai « Dos cervezas ».
Igor prit son paquet de cigarettes, en sortit une qu’il se planta dans le bec, et poussa le paquet devant moi. Je ne pouvais pas refuser, il ne fallait pas refuser. J’en pris une. Après avoir allumé la sienne, il me tendit le briquet. Nos mains se frôlèrent.
Alors, à l’instinct encore, je posai la question qui convenait :
– What happened ?
Et alors Igor me raconta son histoire. Pas d’un coup. Il commença par :
– Excuse me.
– Ok, répondis-je en effaçant symboliquement l’épisode d’un signe de main.
Je pardonnais mais je voulais comprendre :
– What was the problem ?
Il me regarda. Je ne voyais pas ses yeux, mais sa bouche se tordit.
– Many problems, répondit-il.
Et petit à petit, en nous aidant de l’anglais, du français, du russe, et même de l’espagnol, Igor m’expliqua ses problèmes.
D’abord, il s’appelait Vassily. Il était né en 1961 dans un village de l’Oural. Dans sa famille paysanne et pauvre, les échecs étaient le jeu le plus accessible. Vasssily jouait avec son père et son grand-père. Sa mère et sa sœur ne jouaient pas. Il faut dire que depuis la Révolution communiste de 1917, les échecs étaient devenus sport national. Le régime ouvrit des écoles, organisa des tournois, finança les joueurs les plus prometteurs. Et en 1948, Mickaïl Botvinnik devint champion du monde, inaugurant la suprématie soviétique pendant toute la guerre froide, interrompue pendant seulement quatre ans par Bobby Fischer.
Les soviétiques pensaient que les échecs étaient un excellent outil, à la fois pour discipliner la population et pour montrer la puissance intellectuelle de l’U.R.S.S. Les règles en elles-mêmes, le mouvement des pièces, l’incertitude de chaque partie, la nécessité d’abattre le roi, reflétaient la dialectique marxiste sur laquelle ils tentaient de justifier leur système.
– You understand ?
Yes, Vassily, je comprends. Sa carrière commença quand, un jour après la classe, l’instituteur lui proposa une partie. Vassily battit l’instituteur. Ils remirent ça trois jours plus tard, et l’instituteur perdit de nouveau. Celui-ci, bien entendu membre du Parti, alerta le chef de cellule en affirmant qu’il tenait un jeune de 10 ans qui pourrait faire honneur à la région si on l’entrainait un peu. Vassily fut envoyé chaque week-end à l’Académie régionale des échecs, dans la ville de Perm.
Là, il perfectionna ses talents et devint un bon joueur. Il disputa ses premiers tournois et en effet fit honneur à la région. Tout étant lié sous le régime communiste : ses bons résultats lui permirent d’intégrer une école d’ingénieurs à Moscou, d’un niveau un peu trop élevé pour lui. Mais il s’accrocha, pour mériter l’honneur qu’on lui accordait, et parce qu’il découvrait dans la capitale une liberté qui lui était inconnue dans sa région d’origine.
Pour la même raison échiquéenne, il obtint son diplôme au bout de quatre ans. Il sortit une première fois de son pays pour disputer un tournoi en Allemagne, une seconde fois pour un tournoi en Italie.
– Tu te rends compte ? me dit-il en anglo-russe. L’Allemagne et l’Italie, deux pays détestés par les Russes.
C’était en 1984 et 1986. Dûment chaperonné par ses « éducateurs », il découvrit la société occidentale des années 80, qui ne lui parut pas du tout détestable. En même temps, il se sentait très fier de représenter la Russie.
Il se maria en 1988. Il travaillait dans une centrale électrique, hydraulique, pas nucléaire. Son fils naquit en 1990. Il avait donc mon âge.
– 1991, tu sais fin URSS. Très mauvais pour échecs. Écoles ont fermé, clubs devient pauvres, journaux spécial disparaissent. Et nous plus payés pour tournoi, même quand gagne.
– Comment es-tu devenu Grand Maitre, alors ?
– Je raconte à toi.
Avant que Poutine n’impose une nouvelle dictature et de nouvelles misères, il y eut une dizaine d’années un peu folles en Russie, entre 1991 et 2000, au cours desquelles il n’y avait ni barrières ni filets, ou s’il y en avait ils ne fonctionnaient plus.
– C’était bordel.
Dans ce bordel, Vassily se mit en cheville avec quelques copains des échecs et ils montèrent une nouvelle fédération, sans renier les acquis du temps du communisme, mais en relookant la devanture pour coller à la nouvelle ère post-révolutionnaire. L’entreprise réussit, en bonne partie parce qu’il y avait dans l’entourage de Boris Eltsine, patron de la Fédération de Russie de 1991 à 1999, un ami d’un des responsables de la Fédé. Comme Eltsine, à la différence de ses prédécesseurs, n’entendait rien aux échecs et avait d’autres chats à fouetter, ils firent à peu près ce qu’ils voulaient.
C’est-à-dire qu’ils participèrent à des tournois à l’étranger. Parce qu’ils avaient soif, de connaissance plus que de reconnaissance à ce moment-là. Ce système profita à l’élite des échecs russes déjà en place, qui apprit beaucoup en se mesurant plus souvent qu’avant à d’autres bons joueurs de la planète. Mais l’entretien du vivier de base, la détection des talents, la formation, tout cela partit à volo.
– Tout désorganisé. On essayé. Mais pas possible. C’est vrai aussi qu’on pensait trop à voyages…
Avouant cela en liquidant sa deuxième bière, Vassily consentait à une forme d’autocritique.
– Mais punition arrive bientôt. En 2001, je Grand Maitre International. 30 ans, moi content. Pourtant, là tout va merde.
Sa femme, lassée de ses voyages où il ne l’emmenait jamais, le quitta pour s’installer avec un de leurs amis communs. Son fils, qui n’avait jamais aimé les échecs et ne jurait que par les jeux vidéo qu’il trouvait sur le nouveau réseau internet, prit le parti de sa mère. En 2009, Vassily fut licencié de sa centrale pour « manque de rigueur professionnelle et mise en danger de la vie d’autrui ». Il voulait bien reconnaître ne pas être toujours très motivé au travail, avoir oublié un soir de fermer une vanne de sécurité, il trouvait quand même ça sévère, surtout vu le comportement de ses compatriotes.
C’était ainsi en Russie, de tous temps, on n’échappait pas aux oukazes. Dès lors, il erra de boulot en boulot, de femme en femme, de bar en bar, et surtout de solitude en solitude. Son seul point de stabilité ? Sa seule réussite ? Les échecs. Et pourtant, là aussi, il commençait à prendre l’eau. Il n’avait pas gagné un tournoi majeur depuis 10 ans, il n’était plus jamais invité, il devait s’inscrire comme un vulgaire junior de deuxième zone pour participer aux Open, comme celui de Barcelone où nous nous trouvions en ce moment.
Le pire était qu’il se sentait dépassé par ses jeunes adversaires. Être un homme russe n’était plus un avantage aujourd’hui. C’était folklorique, respectable dans le meilleur des cas, mais ça ne faisait pas particulièrement peur, aux échecs tout au moins. Les Russes étaient encore les plus nombreux dans le Top 100, pas dans le Top 10. Mais les bons joueurs russes avaient la moitié de son âge.
– J’ai vu tu allais gagner. Alors moi colère. Pas bien.
Je comprenais. Ses derniers résultats, en dents de scie, pouvaient lui valoir la perte de son titre, même si celui-ci était en principe acquis à vie. Mais s’il descendait à moins de 2500 Elo, il n’aurait plus aucun crédit et se ridiculiserait en se targuant d’être un Grand Maître International. On pouvait donc concevoir, s’il était en mal de reconnaissance dans sa vie professionnelle et sa vie personnelle, qu’il voyait ça comme une chute irrémédiable, voire fatale.
– Tu sais problèmes nous ? ajouta-t-il. Nous vieux Russes, on boit trop et on trop mélancoliques. Envie pleurer souvent.
Telle fut la confession de Vassily cette après-midi-là, sous le parasol d’un bar en bordure d’une plage de Barcelone sonorisée par les cris lointains des enfants qui s’éclaboussaient dans les vagues.
Malgré tout, je m’étonnai de son geste.
– Pourquoi, si tu ne voulais pas continuer la partie, ne pas reconnaître ta défaite et me serrer la main comme on fait d’habitude ? Ou continuer encore un peu ? Tu pouvais peut-être arracher le nul…
– Je sais pas. Tu énervais moi. Et puis honneur. Maitre Russe doit pas perdre comme ça, pas jouer si mal.
Je faillis lui demander pourquoi justement il avait joué si mal, mais je me retins. Ce n’était pas la peine d’en rajouter dans sa dévalorisation.
– Et maintenant ?
– Maintenant… J’ai peur sanction pour moi. Mon titre.
– Ils ne peuvent pas t’enlever le titre de GMI, c’est à vie.
– Pas sûr. Regarde règlement.
Il sortit son iphone, toucha et déroula, puis me le tendit.
– 67c regarde.
Je lus sur son écran l’article 67c du règlement général de la FIDE, qui stipulait en anglais : « Un manquement caractérisé à l’éthique des échecs et au respect de l’adversaire est susceptible de sanctions et de remise en cause des titres obtenus sous notre autorité ».
En effet, c’était pas bon pour lui. Alors je sus ce qu’il fallait faire. Je me levai.
– Viens !
– Where ?
– À la salle.
– J’irai ce soir pour excuse, après ronde, pas maintenant.
– Ce sera trop tard. On y va toi et moi ensemble, maintenant. Allez !
Pour finir de le convaincre, je posai mon avant-dernier billet de 20 € sur la table et me dirigeai vers la sortie. Cette fois il me suivit.
– Je dois préparer parole moi.
– Laisse-moi parler. Il vaut mieux que ce soit moi.
– Mais…
Il peina à me suivre mais nous fûmes en dix minutes au centre de commandement. Tous les yeux se tournèrent vers nous quand nous entrâmes. Vassily regardait ses pieds. Dans cet open space, un des bureaux était occupé par le directeur du tournoi. L’homme était entouré de deux des contrôleurs, cela tombait bien. Je m’avançai vers eux, tirant discrètement Vassily par le manche.
– Nous venons nous excuser, dis-je en anglais.
Les types me fixèrent, puis fixèrent Vassily, puis revinrent à moi.
– Vous avez à vous excuser, vous aussi ? demanda le directeur.
– Oui. J’ai énervé mon adversaire avec un comportement désinvolte et ironique.
– Désinvolte et ironique ?… répéta un des contrôleurs.
– Oui. Des sourires en coin, un air de m’en foutre, de me moquer de ce que jouait mon adversaire…
– C’était volontaire ? demanda le directeur.
– Non, mais c’est un fait. Je m’en suis rendu compte après le match. Et nous venons de nous expliquer, lui et moi.
Ils se tournèrent vers Vassily.
– Vous confirmez ce que dit votre adversaire ?
Il n’était pas un grand communicant, je crus qu’il allait s’effondrer. Mais il finit par baragouiner :
– Oui, confirmé.
Ils nous regardèrent, dubitatifs.
– Il faudra nous mettre ça par écrit. Et il y aura de toute façon des sanctions. On ne peut pas accepter un acte comme celui de cette après-midi.
– Nous en sommes conscients.
– Ce tournoi est terminé pour Monsieur Vassalev, qui sera disqualifié. Vous risquez de l’être également si vous reconnaissez avoir une part de responsabilité dans le geste de votre adversaire.
– Ça me paraît logique. Excusez-nous encore. Je vais travailler à avoir l’air moins désinvolte, et moins ironique.
Là, Vassily fut à la hauteur.
– Moi dois travailler nerfs. Trop pression. Excuse beaucoup.
On nous dévisagea encore plus quand nous sortîmes que quand nous étions entrés.
Quand nous fûmes dans un couloir à l’abri des regards, Vassily saisit mon bras et passa ses bras autour de moi. Une accolade d’ours. Il me parla russe, je me mis à tousser car j’étouffais. Quand il relâcha son étreinte et que je pus voir son visage, il était en larmes. Il mit sa main devant son visage pour se cacher.
– Tu as raison, dis-je alors en souriant. Les Russes, vous pleurez trop facilement.
Il voulut partir le soir-même, tandis que je voulais rester jusqu’à la fin du tournoi pour être avec les potes.
Il repéra un train pour Madrid, d’où il prendrait un avion pour Moscou. Il avait un billet pour le lendemain, il tâcherait d’avancer son départ de vingt-quatre heures.
Je décidai de l’accompagner à la gare de Barcelone. Dans le taxi, je suggérai :
– Tu as une expérience formidable de joueur d’échecs, tu as tout connu. Tu vas avoir 60 ans, il est temps de transmettre ce que tu sais.
– Transmettre ?
– Tu m’as dit que le réseau des écoles et des clubs locaux était détruit en Russie, qu’il n’y avait plus de travail à la base. S’il y a une personne qui peut reconstruire ça, c’est toi. Sans chercher à refaire pareil, les temps ont changé, mais en formant et en stimulant les jeunes de ton grand pays. Parce qu’il n’y a pas mieux que notre discipline pour apprendre la concentration, la logique, l’effort, le respect, l’ouverture aux autres…
Il regarda par la fenêtre du taxi, je vis ses yeux s’embuer. Il mit une main sur son visage, de l’autre attrapa mon genou qui n’allait pas tarder à craquer.
– Tu pleureras dans l’avion, Vassily. Mais fais-le. Je veux voir une école d’échecs Vassily Vassalev en Russie dans un an, avec des antennes dans tout le pays dans cinq ans.
Sur le quai où je l’avais accompagné, avant qu’il ne monte dans le train et après qu’il m’eût étreint encore une fois, il me dit :
– On va faire écoles. Mais une condition. Toi pas dire non.
– Je t’écoute.
– Toi venir animer stage une semaine par an. Été. Chez moi, Perm. Tu vas voir comme beau. Tu dormi, nourri, payé bien sûr. Mon invité.
Il mit le bras en angle droit, ouvrit la main pour que je la claque afin de sceller notre accord. Je le fis et il m’écrasa les doigts.
Il monta dans le train. Il me fit un signe de la main sans se retourner, je savais pourquoi : il devait pleurer de nouveau.
Je rentrai heureux à l’Amistat Beach pour la dernière soirée à l’Open de Sants avec mes potes. Heureux parce que j’étais sûr d’une chose : les écoles d’échecs Vassily Vassalev verraient le jour.
(et 193 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
En jeu comme dans la vie, on apprend toujours de ses échecs, même que certains deviennent réussite !
Merci GM-PY pour la force de tes mots.
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Cette fois personne n’est mort. C’est aussi bien car, comme ça, je n’ai pas eu besoin de changer la fin de l’histoire dans ma tête.
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Pierre-Yves, comme toujours j’avale tes succulentes petites tranches de vie, celle-ci particulièrement intéressante et instructive sur le monde des échecs, empreint d’une belle grandeur d’âme ! Merci merci ! Ta cousine Isabelle
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Vous nous emmenez dans cette partie d’échecs puis dans la lutte contre l’échec, avec la relation improbable mais belle qui se crée ente un jeune francais et un russe sexagénaire. Merci au maître des mots
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Je connais pas grand chose aux échecs, mais ça m’a mis mat ! On s’y croirait. Le joueur russe est plus vrai que nature. Très belle histoire grand maître !
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