Le type au pantalon trop court

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(environ 7 minutes de lecture)

Qui était ce type au pantalon trop court ? Je l’apercevais dans le quartier où se trouvait mon bureau. Il marchait les mains croisées derrière le dos, le béret vissé sur la tête, le buste en avant, seul. Jamais je ne l’avais vu adresser la parole à quelqu’un, et jamais je n’avais vu quelqu’un lui parler.

J’avais repéré l’endroit où il habitait, dans l’immeuble miteux d’une perpendiculaire à la rue commerçante. Dieu sait dans quel état se trouvait son appartement. Il émanait de lui une tristesse infinie, et personne ne semblait se soucier de ses soucis. Il regardait parfois les boulistes sous les platanes. Mais jamais il ne discutait avec eux, jamais il ne s’asseyait sur un banc avec d’autres spectateurs. Il semblait en retrait, exclu de la communauté des hommes.

Je repérai un détail qui me fendit le cœur : chaque fois qu’il passait devant un horodateur, il glissait un doigt derrière le clapet où tombaient les pièces. En attrapait-il quelques-unes parfois ? Avait-il faim ? Je remarquai souvent des femmes et des enfants se poussant du coude en avisant la hauteur de son pantalon, qui semblait toujours le même, comme le blouson sans forme et sans couleur qu’il arborait quel que soit le temps.

Un jour que je l’avais aperçu, je m’arrangeai pour le croiser et lui lançai un bonjour assez fort pour qu’il m’entende. Il a vaguement levé la tête, mais son regard délavé, perdu, ne s’est pas arrêté sur moi. Je me suis dit alors qu’il avait pensé que cette salutation ne pouvait pas lui être adressée, à lui. Il se sentait hors l’humanité.

D’où venait cet ostracisme ? Était-ce sa faute ou celle des autres ? Avait-il une part de responsabilité dans sa situation ? Quelle était son histoire ? Cet homme me perturbait. Je ressentais en le voyant le même malaise que face aux mendiants, devant qui j’étais incapable de trouver une attitude un tant soit peu cohérente. 

À la fin du mois d’avril, je ne le vis plus pendant une semaine. Mu par l’inquiétude et la curiosité, j’entrai dans son immeuble délabré. J’avisai quatre boîtes aux lettres brinquebalantes : deux avaient des noms étrangers, une n’avait pas de nom. Sur la quatrième, une étiquette déchirée lassait apercevoir une écriture défraîchie : Lambert, 3e étage.

Je montai. Le 3e était le plus haut niveau de l’immeuble. Sur le palier, je remarquai que la porte à gauche n’avait pas de sonnette, le grenier peut-être, tandis que Lambert était de nouveau inscrit sous la sonnette de la porte de droite. J’hésitai. Puis je sonnai. Pas de réponse. Je tournai le loquet, au cas où. Le pêne se libéra de la gâche et la porte s’entrouvrit. 

– Monsieur Lambert ?

Ce n’est pas une voix qui me répondit, mais une odeur. Violente, mauvaise. Apeuré, je m’avançai avec précaution. Je le vis tout de suite. Pendu à la poutre qui traversait le séjour. Le pull affreusement élimé, ainsi que le marcel en dessous, dégageaient un ventre creux. Sa tête était inclinée dans un angle cassé sur la gauche, mais sa bouche et ses yeux étaient fermés. Quant à son pantalon, il remontait plus haut que jamais, découvrant ses chevilles blanches et maigres.

Avant d’appeler la police, je suis sorti de l’appartement, j’ai descendu quelques marches pour échapper à l’odeur, et j’ai éclaté en sanglots, pleurant sur la solitude terrible de cet homme, qui en souffrait tant qu’il avait fini par ne plus la supporter. Je pleurai aussi sur ma lâcheté. Je n’avais pas su aider cet homme dont toute l’attitude hurlait la détresse ; le danger me sautait aux yeux et je n’avais pas agi. J’étais coupable.

Aucun membre d’une quelconque famille ne se chargea de ses obsèques. La mairie fut réquisitionnée. Pour l’inhumation, nous n’étions que deux devant le carré des indigents. Je demandai à la vieille femme à côté de moi :

– Vous le connaissiez ?

– Non, mais je le voyais dans le quartier. Il avait l’air très seul.

Et nous sommes restés là tous les deux à regarder les employés communaux descendre dans le trou un homme que personne ne voyait même quand il était encore vivant. Jamais l’éphémère et la vacuité de nos existences ne m’apparurent avec autant de cruauté.

Enterré, Lambert continuait à me perturber. Je voulais savoir comment un homme pouvait, de son vivant, devenir invisible aux yeux de ses semblables. Comment il avait été possible que pas un parent même éloigné, pas une connaissance, pas un professionnel du travail social ou de la santé ne se soucie de sa fin de vie et de sa mort.

Chaque jour, j’effectuais un crochet par l’appartement de Lambert pour savoir si quelqu’un s’occupait de le vider. Il resta sous scellés pendant trois semaines. Mais un matin, alors que je redescendais, je vis deux hommes en combinaison monter avec des sacs, des cartons et un aspirateur.

– Vous allez chez Lambert ?

– Oui. Nous sommes mandatés par la mairie. Vous êtes de la famille ?

– Un ami, plutôt.

– Alors venez avec nous. Si vous voulez récupérer certaines choses, c’est le moment.

Je les suivis. À l’intérieur, ils commencèrent par la cuisine. Deux choses m’intéressaient : les photos et les papiers. Dans la chambre, il n’y avait rien sur le mur, n’était une tapisserie jaunie. Pas de table de nuit, pas de commode. En fait, il n’y avait aucun meuble à l’exception d’un lit une place en fer avec un matelas et deux couvertures usées jusqu’à la corde. Les vêtements tenaient dans une valise cabossée. J’avisai dans un angle une boîte à chaussures, qui devait avoir vingt ans. J’ouvris : là se trouvait un mélange de factures, de lettres, pliées en trois, et de petites photos. Je me saisis de la boîte.

Je regardai sous le lit. À la lueur de la lampe nue du plafonnier, je distinguai des livres. Je les ramenai vers moi. Il y en avait 9, dont 3 qui semblaient à la fois plus anciens et d’une meilleure édition que les autres : Les trois mousquetaires, Le tour du monde en 80 jours, Robinson Crusoé. Les autres étaient des polars ou des romans américains des années 2000, qui n’étaient pas de première main. L’un d’entre eux venait de la bibliothèque municipale, une estampille le prouvait. Je pris ce livre et les trois classiques.

Au salon, outre une table rectangle avec deux chaises, un fauteuil devant une télé d’un modèle ancien, une armoire sans charme et sans épaisseur était adossée au milieu du mur. Je l’ouvris. Elle contenait un peu de vaisselle, quelques serviettes et torchons, un jeu de cartes, des journaux – le quotidien du coin, quelques revues de type salon de coiffure – et une sorte de vieux porte-documents. À l’intérieur, je repérai des papiers administratifs, certains regroupés dans des chemises. Je pris le porte-documents.

– J’ai fini, dis-je aux deux hommes qui avaient vidé la cuisine, aussi misérable que le reste.

– Ok. Vous voulez rien d’autre ?

– Non. Qu’est-ce que vous allez faire de ça ?

– On déblaie ce qui est périssable et on appelle Emmaüs. Mais ça m’étonnerait qu’ils prennent. C’est invendable, même à deux euros. Si c’est pas malheureux, finir dans une telle misère…

Je descendis avec la boîte à chaussures, les quatre livres et le porte-documents. En traversant le quartier que Lambert ne parcourrait plus avec son regard sur le sol et ses mains dans le dos, ce que personne ne remarquerait puisqu’on ne le remarquait déjà pas quand il marchait, je me promis de reconstituer sa vie avec ce que j’avais dans les mains. Car cet homme avait vécu, il était né avec autant d’espoir et de promesses que les autres. Peut-être même avait-il réalisé de belles choses ? Et puis, rejeté, il avait fini dans la déchéance. Je voulais comprendre pourquoi. 

Il ne le saurait jamais, ma recherche ne rattraperait pas la lâcheté générale qui l’avait tué. Mais pendant ces dernières années où il fut si seul et si malheureux, et quelques semaines après sa mort, un homme au moins s’était intéressé à lui et avait décidé de consacrer un peu de temps à découvrir son histoire.

Mes indices principaux furent les suivants. Je reconstitue la chronologie, mais je les ai découverts en vrac :

– la photo d’un enfant devant deux adultes qui posaient chacun une main sur ses épaules. Le fond était celui de la façade d’une maison de ville, insérée dans un alignement de maisons toutes pareilles. Des logements de mineurs ? Des corons, peut-être ;

– « Donné par Papa, pour mes 10 ans, 26 septembre 1959 », sur la page de garde de Robinson Crusoé ;

– un certificat d’études délivré le 30 juin 1962 par l’Inspecteur d’Académie de Nancy ;

– un récépissé du « bureau de recrutement des armées », daté du 30 mai 1970, affirmant que M. Jacques Lambert était exempté du service militaire. Le motif n’était pas indiqué ;

– un contrat d’embauche aux Fonderies de l’Est à compter du 1er septembre 1970, en temps que « mouleur de 2e classe » ;

– une photo de lui, appuyé contre une barrière, la cigarette au bec. Il devait avoir 25 ans. Ses yeux quasi transparents et ses cheveux en bataille, un visage encore enfantin, lui donnaient un aspect vaguement Rimbaud. Mais Jacques n’avait visiblement pas de « semelles de vent ». Il était seul. Une question me vint : qui prenait la photo ?

C’était tout, si peu, affreusement peu. Cela ne pouvait résumer la vie d’un homme.

Je me dis que « Jacques » était un beau prénom, qui donnait une certaine noblesse à celui qui le portait. C’était idiot bien sûr, mais c’est ce qui me vint à l’esprit. J’en conclus deux choses : un, Jacques Lambert avait été quelqu’un de bien, si sa vie avait mal fini, c’est qu’un traumatisme grave était survenu ; deux, désormais je l’appellerais Jacques, ou Jacques Lambert, afin de renforcer son identité. 

Je pouvais donc reconstituer les grandes lignes de son début de vie. Mais ensuite ? Comment était-il arrivé dans notre ville du Sud-Ouest, lui qui venait du Nord-Est ? Travail, Amour, Hasard ? J’espérais l’amour, mais Jacques avait-il été aimé par une personne qu’il aimait ?

J’eus l’intuition de me rendre à la bibliothèque, puisqu’un livre retrouvé chez lui en provenait. Je me dis aussi qu’une bibliothèque était un des rares lieux chauffés dans lequel on pouvait entrer et rester sans que l’on nous demande rien et sans payer. Jacques Lambert pouvait y trouver à la fois la chaleur et l’anonymat.

– Je vous rapporte le livre d’un monsieur qui est décédé. Je n’ai pas sa carte. Pouvez-vous me dire s’il venait souvent chez vous ? Il s’appelait Jacques Lambert. Il avait toujours un pantalon trop court, un vieux blouson, un visage triste…

La femme regarda sur son écran. 

– Oui, il empruntait de temps en temps un livre. Un seul à la fois.

– Vous pouvez me dire quels genres de livre ?

– Oh, je sais pas, je ne connais pas tout. 

Elle fit défiler ses écritures. Je n’osai pas lui demander de passer de son côté pour regarder moi-même.

– Des romans, apparemment. Et des livres sur la guerre, la Seconde Guerre. La première aussi, tiens. 

– D’accord, merci. Et vous le connaissiez ? Est-ce qu’il venait lire ici ?

– Ça me dit rien, mais demandez à mes collègues. Aux prêts, là-bas, et à la consultation sur place, de ce côté.

Je me dirigeai vers les endroits indiqués et réitérai mes questions à deux reprises. À ma description, la femme surveillante de l’espace de consultation directe hocha la tête :

– Oui, je vois. Il venait presque tous les jours. Surtout le matin, pour lire le journal. Il était très timide. Quand aucun exemplaire n’était libre, il repartait et revenait l’après-midi.

– Est-ce qu’il parlait à d’autres habitués ?

– Je ne crois pas. Je n’ai pas remarqué. À moi, il n’a jamais parlé en tout cas. Il lui est arrivé quelque chose ?

– Il est mort.

– Ah.

Je ne pus en savoir plus. Est-ce grâce aux livres, au journal, à la chaleur de la bibliothèque – du moins en termes de température – que Jacques Lambert survivait ? Mais pourquoi ses lectures ne le poussaient-elles pas à une certaine socialisation ? Peut-être n’y arrivait-il pas, ou plus. La vie peut casser des êtres humains, qui restent des êtres, mais qui n’ont plus la force de s’accrocher à l’humanité, ni à la leur ni à celle des autres. Comment, alors, trouvent-ils la force de mettre fin à leurs jours ? Il faut bien du courage pour se pendre.

(et 192 autres histoires à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. il y en a dans toutes les villes des anonymes transparents comme Lambert; à Limoges nous avions notre homme en bleu qui pédalait inlassablement sur son vieux vélo, et je me rappelle ce gars qui passait sur le boulevard et mettait le doigt dans les horodateurs espérant une piécette perdue… c’est bien triste 😞

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    1. Merci, chère Annie, de ce gentil commentaire sur ce triste gentil monsieur. Même si une bonne partie de ma nouvelle est fictive, Jacques Lambert a existé, je l’ai croisé, je n’ai pas su l’aider. Tu as raison : il n’est pas le seul seul, loin de là. Puissions-nous rester les yeux ouverts et le cœur pas trop lâche (j’essaye de me convaincre moi-même). Py.

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