Le moteur qui tournait

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(environ 5 minutes de lecture)

Chaque jour à 6 heures, mon voisin démarrait le moteur de sa bagnole, qu’il laissait tourner 10 minutes, rentrant chez lui pendant ce temps, claquant les portières à l’aller et au retour… C’était un vieux moteur diesel et chacun sait combien ces mécaniques sont bruyantes dès qu’elles ont de l’âge ; sans parler des particules dévastatrices qu’elles émettent (238 000 morts par an dans l’Union Européenne). Chaque jour, samedi compris, le bruit me réveillait (le dimanche, c’était 7 heures au lieu de 6). 

Si encore celui qui causait cette nuisance partait travailler… Mais mon voisin démarrait sa bagnole pour aller faire un tour et revenir un quart d’heure plus tard. Après quoi il ne fichait rien jusqu’à 8 h 20, heure à laquelle il emmenait, en voiture, ses deux enfants à l’école, située à 5 minutes à pied. Il rentrait ensuite chez lui où il bullait jusqu’à 10 heures. Alors il recommençait ; il remontait dans sa bagnole et accomplissait un nouveau tour d’une quinzaine de minutes. Le rituel se reproduisait toutes les heures et demie environ, jusqu’à 20 heures le soir, où il se garait au centimètre près sur une croix qu’il avait peinte sur la chaussée, sans que cela corresponde au moindre arrêté municipal. 

Un jour, j’avais pris mon courage à deux mains – la prudence s’impose avec les psychorigides comme avec les dingues de la bagnole – et j’avais été lui parler. J’argumentai avec l’étroitesse de la rue, mes horaires de travail qui m’obligeaient à travailler jusqu’à 22 heures, le besoin de sommeil, etc. Il me répondit qu’un moteur diesel exigeait un moment de chauffe le matin et que, de toute manière, la rue était à tout le monde. 

– Précisément, dis-je, nous sommes obligés de tenir compte les uns des autres.

– N’essayez pas de jouer au plus fin avec moi, répondit-il, ou ça finira mal.

Après cette douce conversation, il ne varia pas ses habitudes d’un iota. Alors je pris ma plume, reprenant mes arguments, ajoutant qu’au moins il pourrait garer sa voiture 50 mètres plus loin, au bout de la rue où il y avait de la place et moins d’habitations. Je glissai la missive dans sa boîte. Je trouvai la réponse 48 heures plus tard. Dans sa lettre, il était question de harcèlement, de ma part, de liberté, la sienne, et de tribunal, si je continuais.

Sa réponse fut complétée de vive voix, quand il m’aperçut le lendemain devant chez moi. Il était en voiture, bien sûr (jamais je ne l’avais vu marcher plus de dix mètres). Il pila, sortit en laissant tourner le moteur, et avança le torse bombé :

– J’ai pas du tout aimé votre lettre. Vous m’avez manqué de respect. Si je vous reprends à m’emmerder, je sais pas si je vous dénoncerai aux flics ou si je vous démolirai la gueule. Mais je resterai pas sans rien faire, vous pouvez être sûr.

Ça tournait au vinaigre. Je continuais à être réveillé tous les matins, et perturbé plusieurs fois dans la journée, par cet insupportable moteur. J’envisageai un instant d’avancer mon réveil d’une demi-heure, pour être synchrone avec le tocard. Mais six heures, mince, c’était tôt pour moi, qui ne pouvais pas me coucher avant minuit et qui dormais mal. Et puis je ne voulais pas laisser ce type troubler l’ordre public sans réagir. L’instinct de survie obligeait souvent à céder aux incivismes – un coup de poing ou un coup de couteau était vite arrivé –, mais c’était lâche. Laisser tourner son moteur au lieu de le couper lorsqu’on est à l’arrêt était, parmi toutes les incivilités qui détruisaient la société, une des plus fréquentes. 

Une solution s’imposa, sans que je l’aie préméditée. Un matin, alors qu’à 6 heures – pétantes pourrait-on dire – la courroie qui merdait et le moteur qui explosait entraient en action, je me levai et enfilai quelques habits par-dessus caleçon et tee-shirt. Sans allumer, je sortis dans la rue, prenant garde à ne pas être vu.

J’allai jusqu’à la voiture fumante, ronflante et bruyante, que mon voisin laissait chauffer pendant qu’il était retourné chez lui. J’ouvris discrètement la portière et m’installai au volant. L’odeur était infâme, l’intérieur sale. J’enclenchai la première, priant pour ne pas caler, car le fou allait bondir dès qu’il entendrait le changement de bruit. J’appuyai sur l’accélérateur en relâchant l’embrayage et la voiture partit. Je crus qu’elle allait se désintégrer tant il semblait y avoir du jeu entre les pièces du moteur (je précise que le type n’était pas pauvre ; il était propriétaire de sa maison et il avait une autre voiture, plus grosse et plus récente, qu’il n’utilisait presque jamais). Je tournai au coin de la rue et roulai brinquebalant jusqu’à l’avenue.

Je la descendis sur trois cents mètres. J’avisai une place sur la gauche, et me garai.  Je ne cherchais pas à cacher la voiture de l’affreux, juste à l’éloigner. J’éteignis les phares et coupai le moteur. J’hésitai, puis laissai la clef dessus. Je sortis et rentrai chez moi. À la maison, je pris une douche puis me concoctai un petit-déjeuner.

J’en étais aux céréales quand on frappa de grands coups à la porte. Boum boum boum, à plusieurs reprises. Pas du tout un toc toc civilisé. J’avais une sonnette, en plus. J’allai ouvrir. Le malade était devant moi, massif, éructant. Je sentis contre mon ventre avant de le voir le fusil avec lequel il m’obligea à reculer. 

Il referma la porte d’un coup de talon et hurla :

– Tu vas me payer ça, ordure !

– Vous voulez un café ?

Il appuya sur la détente. Mon ventre fut déchiré par une balle Brenneke S, munition des chasseurs, et je mourus. La dernière chose que je perçus fut le bruit du moteur qui tournait ; mon voisin avait été récupérer sa voiture avant de venir me tuer.

(et 191 autres histoires à lire et à relire sur http://www.desvies.art)

5 commentaires

  1. L’art de la chute : celle-ci, je ne l’avais pas vu venir.

    Je propose une fin alternative, moins sombre : le voisin à la voiture a un déclic grâce à Pierre-Yves. Il se repent et il change radicalement de comportement. Il vend sa voiture et donne l’argent de la vente à une association caritative. Il fait du bénévolat et remercie Pierre-Yves de lui avoir ouvert les yeux, etc.

    Ce n’est pas une critique de la version de Pierre-Yves mais, simplement, ça me fait du bien d’avoir changé la fin, au moins pour moi.

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    1. Ce serait une belle fin, cher Cyrille, réconfortante, encourageante. Hélas, elle serait, me semble-t-il, trop peu vraisemblable à la fois pour dévoiler quelques « travers du temps présent » et pour emporter les lecteurs et lectrices. Que cela ne nous empêche pas, quand cela est possible, d’essayer d’ouvrir les yeux d’un individu muré dans son égoïsme. Continuer à croire en l’homme nous fait du bien en effet, et ce n’est peut-être pas tout à fait infondé. Merci.

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