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Depuis qu’il était au repos forcé, Michel avait pris l’habitude de passer au square chaque fin d’après-midi. Ce tour lui était devenu nécessaire, au mental comme au physique.
Il aimait dans ce square l’équilibre entre l’ombre et la lumière, les parterres et les arbres, les bancs et les allées. Même les poubelles avaient de l’allure, et les lampadaires étaient superbes. L’équilibre allait même jusqu’à l’occupation de l’espace, du moins à ce moment de la journée : celles et ceux qui traversaient d’un pas pressé pour rentrer chez eux ou attraper un bus ne gênaient ni les mères de famille qui avançaient lentement parce que les enfants ne suivaient pas, ni les solitaires qui comme lui prenaient l’air en bas des immeubles alentour.
Mais les rois et reines du lieu étaient les chiens, leurs maîtres et leurs maîtresses. C’était comme si le décor et les personnages avaient été conçus pour eux. Ils trouvaient là ce qu’il fallait de calme et d’animation, de tranquillité garantie et de surprises possibles. Michel n’éprouvait pas de plaisir au contact des animaux, mais il reconnaissait l’attirance des humains pour les toutous.
Un jour où il se sentait mieux que d’habitude, il engagea la conversation avec une femme d’une soixantaine d’années dont le chien, assez timide semblait-il, s’éloignait peu de sa maîtresse, même si elle lui avait enlevé sa laisse (le panneau indiquant que les chiens devaient être tenus en laisse n’était pas respecté à cette heure, une sorte d’happy hour en quelque sorte, et personne ne s’en offusquait, ou alors ceux qui s’en offusquaient ne venaient pas).
Elle s’était assise à l’autre extrémité du banc où Michel s’était posé quelques minutes, comme chaque soir, pour savourer le moment. Ou pour ne pas avoir à rentrer chez lui trop tôt.
– Je peux ? avait-elle demandé pour la forme.
– Bien sûr, avait-il répondu comme il se devait.
La femme regardait son chien qui musardait sans s’approcher des autres, et il regarda le chien lui aussi. Alors il questionna :
– Vous aimez votre chien ?
La femme tourna la tête :
– Mais oui, bien sûr.
Elle regarda de nouveau son chien, puis se retourna vers lui, l’homme :
– Pourquoi cette question ?
– Je ne sais pas. Ça m’est venu et j’ai eu envie de vous la poser.
Elle ne savait pas si elle devait sourire ou s’indigner. Elle resta dans l’expectative. C’est lui qui relança. Il était en verve ce soir-là. Sortir plus qu’un merci ou un bonsoir à une inconnue, voilà qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
– En fait, je suis mal à l’aise avec les chiens. Et je crois que les gens qui ont un chien m’intriguent. Je me demande comment ils font pour cohabiter…
La femme eut un mouvement de dénégation, comme si le problème n’était pas là, ou était mal posé.
– Ce n’est pas le comment qui compte, c’est le pourquoi.
– Pourquoi, oui, pourquoi ?! s’emballa Michel. Pourquoi ces deux races vivent-elles ensemble alors que leurs besoins sont si différents ?
La femme oscilla de nouveau la tête de droite et de gauche.
– Eh bien si vous ne voyez pas, je vais vous le dire.
Elle marqua un temps de silence, regarda son chien qui revint vers elle et posa le museau sur ses genoux. Elle le caressa.
– Les humains vivent avec les chiens, Monsieur, parce que quoi que le maître ou la maîtresse fasse au chien, le chien aime son maître ou sa maîtresse, et l’aimera toujours. L’amour d’un chien est inconditionnel, Monsieur. In-con-di-tio-nnel. Il ne faiblit jamais, il ne trompe jamais et il dure jusqu’à la mort.
Ils se turent, regardant le chien, qui retourna explorer. Michel sentait que les mots de la femme bouleversaient ses pensées. Inconditionnel. Un amour inconditionnel. Bon sang, c’était donc ça ?
– Avouez, reprit la femme, que ça fait réfléchir. Quand on a subi ce qu’on a subi de la part des hommes…
Là, il était d’accord, même si pour lui il fallait remplacer « hommes » par « femmes ». Ce qu’il avait subi de la part des femmes. Quoique…
– Moi, le problème est surtout que je n’ai pas subi, de la part des femmes. Ou pas reçu.
Cette fois, elle le regarda. Les visages flottaient dans une sorte de halo, car ils bénéficiaient aussi bien de la dernière clarté du jour que des lampadaires qui déjà s’allumaient.
– Cela revient au même, reprit la femme : vous n’avez pas reçu, j’ai subi, donc les humains ne nous ont pas donné ce dont nous avions besoin.
La conversation resta en suspens quelques secondes, comme s’ils n’osaient pas prononcer le mot.
– Nous avons besoin de… l’amour ? osa-t-il.
– L’amour inconditionnel, précisa-t-elle.
Michel regarda le chien. Alors une phrase lui vint et il sut qu’il allait la prononcer. C’est drôle comme tout paraissait simple, ce soir dans le square. Quel merveilleux endroit…
– Moi je rêverais d’aimer quelqu’un comme un chien, dit-il.
Elle entendit, puis prononça distinctement :
– Et moi je rêverais qu’un homme me donne un amour aussi fort que celui d’un chien.
Ils restèrent là sans parler, à regarder les gens et les chiens.
Au bout d’un moment, Michel dit :
– Il commence à faire froid. Si on marchait un peu avant de rentrer ?
– Volontiers, répondit la femme.
Ils se levèrent en même temps. Alors, puisque tout était paisible, magique et mystérieux dans le square, Michel saisit la main de la femme, qui ne la lui refusa pas. Le chien suivit, et s’adapta.
(et 190 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
Très belle histoire, merci….
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Comme un chien facilitateur des relations humaines, et qui connecte les humains en quête d’humanité, l’amour en étant un composante.
Facilitateur et fidèle, et bien d’autres choses encore, avouez quand même qu’il est compréhensible que les humains recherchent sa compagnie, nom d’un chien!
Séverine
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