Après l’amour

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Elle finit par se lever, récupère sa chemise à lui, qu’elle enfile, va à la fenêtre. Elle regarde et la neige tombe.

– Reviens, dit-il.

– Attends, c’est beau.

Quelques secondes passent et il lance :

– Et moi, je ne suis pas beau ?

Quelques secondes passent et elle répond, sans se retourner :

– Tu es moins beau après l’amour qu’avant.

Il se redresse, s’assoit, cale des oreillers dans son dos.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Elle ne répond pas. Continue à fixer la chute de neige, s’amusant à essayer de suivre un flocon, du plus haut de son apparition jusqu’à son contact avec le sol.

– Eh ? reprend l’homme

– Arrête.

Elle n’a pas envie de parler, maintenant. Il l’agace. Pourquoi ne comprend-il pas le besoin de silence ? On dit que les hommes se détournent après le coït, tandis que les femmes auraient besoin de toujours plus de paroles. Cette analyse lui semble fausse. 

– Pourquoi tu as dit ça ? poursuit-il.

Elle ne veut pas se souvenir de ce qu’elle a dit. Elle fixe à présent un point sur le carré d’herbe ; elle veut voir si la neige tient, si on peut observer la couche se former à l’œil nu. Elle n’a pas chaud, resserre le tissu de la chemise, croise les bras haut contre sa poitrine. Mais ce froid lui fait du bien. Elle veut sortir du passionnel.

Il hésite à se lever. À la soulever et à la ramener au lit. Peut-être qu’elle crierait, qu’ils riraient, qu’ils referaient l’amour. Mais il n’est pas sûr d’avoir la force, et il redoute sa réaction à elle. Pourtant il se sent con, là. Elle casse le moment. Ils n’en ont pas tant que ça.

– Tu veux pas venir ?…

Non, elle ne veut pas venir. Elle voudrait sortir, là, courir dans la neige. Mais elle va venir. Sinon, il va en faire une maladie. Elle le connaît, son anxiété, ses besoins, sa peur.

Elle se retourne, le regarde, pèse le pour et le contre. Elle réalise qu’elle porte sa chemise, ce qui est sans doute une erreur. Ce n’était pas prémédité, elle a pris le premier vêtement qu’elle a trouvé.

Elle revient près de lui, mais ne fait que s’asseoir. Elle pose une fesse et demie au niveau de ses genoux allongés. Il tend la main pour la toucher, mais elle est un peu loin. Par charité, elle tend la main aussi, et il la saisit. Il cherche son regard, ne le trouve que par intermittence, car elle n’a pas envie de le regarder.

– Pourquoi as-tu dit que j’étais moins beau après l’amour qu’avant ?

Elle a dit ça spontanément. Sans réfléchir. Une question de sonorité sans doute, et de circonstances. 

– Je sais pas. C’est sorti comme ça.

– Tu es sûre ?

Veut-il creuser cette réplique ? Ne sent-il pas le danger ? Ou au contraire le sent-il mais ne peut-il s’empêcher de l’affronter ? Pourquoi a-t-elle dit ça : sans doute parce qu’il l’agaçait. Elle était fascinée par la nature sous ses yeux et il la ramenait à son ego. Elle a dit ça aussi parce que c’est une évidence : on est moins beau après l’amour, parce que le désir est affaibli, et parce que peaux et traits sont chiffonnés.

– Tu veux pas me dire ?

Non, elle n’a pas envie de lui dire. Elle veut élargir l’horizon, retrouver de l’air.

– Écoute, dit-elle, en y mettant de la conviction, on va prendre une douche, un petit-déjeuner, ensuite on va se promener dans la neige. Faut pas louper une occasion pareille !

Il n’est pas emballé, ne parvient pas à le cacher. Il grimace, puis lâche :

– D’accord, mais avant on se remet au lit un moment.

C’est elle, cette fois, qui ne peut cacher son désappointement. Mais il faut sortir de cette opposition, trouver un compromis.

– D’accord, dit-elle. Un quart d’heure et après on bouge.

Un quart d’heure… pense-t-il, c’est pas grand-chose.

Elle se lève, contourne le lit, retire la chemise, se glisse sous la couette et se laisse mâchouiller pendant un quart d’heure. Elle pense à la fraîcheur de la neige, après.

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