Histoire du XXIe siècle – Première partie : Naissance de la post-humanité (2000 – 2024). Chapitre 4 : Les perturbations de la terre et du ciel

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Il y avait les smartphones (1er chapitre), il y avait les corps (2e chapitre), il y avait les luttes de pouvoir (3e chapitre). Et autour de tout cela, il y avait le ciel et la terre, qui demeuraient les grands maîtres de l’univers : les ressources de l’un et de l’autre, leurs interactions, le climat qui en découle. Tel est l’objet de ce 4e chapitre. 

En Europe occidentale, en France plus particulièrement, on pourrait faire commencer le XXIe siècle au 30 décembre 1999, quand une tempête inédite par son envergure et sa violence décima des millions d’arbres, emporta des milliers de toits, inonda autant de maisons et supprima quelques vies. Ce caprice météorologique marqua en fait le début du dérèglement climatique.

Je caractériserai le dérèglement climatique par la concomitance de quatre phénomènes :

– l’apparition d’événements extrêmes par leur intensité (chaleurs, pluies, vents…) ;

– la fin de la régularité des saisons (il ne fit plus forcément froid en hiver et chaud en été) ;

– une augmentation générale assez nette des températures ;

– une instabilité permanente, le « beau temps » ne durant jamais plus d’un jour ou deux, la chaleur apportant avec elle la lourdeur, le vent et les orages.

Même si c’est dans le deuxième quart du XXIe siècle que ses effets furent les plus dévastateurs, le dérèglement se manifesta dès 2020 par des événements météorologiques très violents, même si circonscrits à de petits périmètres : pluies diluviennes entraînant des effondrements et des inondations, ouragans entraînant des morts et des destructions, sécheresses entraînant des incendies dans les pays riches et des famines dans les pays pauvres… Les signes étaient là, qui montraient que quelque chose avait changé, en mal, dans ce coin de l’univers où nous nous situons.

Ce qui avait changé est assez simple à formuler : à partir du XXe siècle, les hommes sont devenus si nombreux et si puissants que leurs activités ont laissé de nombreuses traces en surface, dans les sols, dans les airs et dans les eaux, traces qui ont perturbé les équilibres naturels qui prévalaient depuis des millénaires et qui avaient contribué au miracle de la possibilité de vie humaine sur la planète terre. On donna un nom à ce phénomène : l’anthropocène.

Anthropocène, de anthropos, être humain, et cène, suffixe relatif à une nouvelle ère géologique. L’anthropocène, c’était l’ère de l’être humain. Alors qu’on les pensait poussières dans l’univers – et nous sommes des poussières dans l’univers –, les quelques milliards d’individus avaient néanmoins la capacité de transformer la terre et son environnement, durablement, profondément. Depuis quand ? Depuis l’apparition de la machine à vapeur, selon Paul Crutzen, le Néerlandais prix Nobel de chimie inventeur du concept anthropocène. Pour d’autres, ce n’est qu’à partir de 1950, ou 2000, que les hommes seraient devenus « une force géologique globale ». En l’occurrence, une force plutôt négative.

Avec le recul, les causes semblent assez claires : une croissance ininterrompue, et même exponentielle de la population et des biens matériels (j’utilise exponentielle ici selon le sens communément admis, pas mathématique, qui signifie une croissance de plus en plus rapide). Cette croissance, qui était aussi un progrès, a, jusqu’en 2050 environ, été associée à un prélèvement toujours plus grand des ressources du sol et du sous-sol, ainsi qu’à un rejet de déchets (chimiques, plastiques, gazeux…) sur terre, dans les mers et dans le ciel. 

Le mal est fait. Dans le cadre de l’histoire du XXIe siècle que je cherche à établir, je traiterai de ces perturbations de la terre et du ciel dans quatre sous-chapitres :

– une planète en voie d’épuisement ;

– les ravages de la spéculation financière et de la consommation à outrance ;

– des populations brinquebalées au rythme des guerres et des misères ;

– paradoxe : un bilan plutôt favorable, à court terme, du capitalisme mondialisé.

A – Une planète en voie d’épuisement

À la suite de la publication d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du Climat (GIEC) en 2021, le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, qui n’avait aucun pouvoir si ce n’est celui de parler avec une certaine solennité, évoquait une « alerte rouge pour l’humanité ».

Les constats du rapport étaient en effets alarmants :

– l’augmentation de la température terrestre allait atteindre, en 2030 1,5° par rapport à l’ère préindustrielle, alors que ce maximum à ne surtout pas dépasser ne devait pas être atteint avant 2100, selon les Accords de Paris de 2015, jalon important dans la prise de conscience des problèmes posés par le réchauffement climatique (au début, on parlait davantage de « réchauffement » que de « dérèglement ») ;

– le taux de concentration de CO2 (dioxyde de carbone) dans l’atmosphère était au plus haut et montait encore, à un rythme accéléré. Je rappelle que le dioxyde de carbone était un des principaux gaz à effet de serre (GES), et que l’effet de serre est la rétention par les gaz présents dans l’atmosphère de la chaleur émise par la planète, qui cependant laissent passer les rayons du soleil. Comme on ne savait pas, alors, capter le carbone à grande échelle, le réchauffement était inévitable (d’autant que le méthane, CH4, deuxième gaz à effet de serre, encombrait toujours plus l’atmosphère lui aussi) ;

– les puits naturels de carbone qu’étaient alors les forêts et les océans étaient saturés. En 2020, les forêts n’absorbaient plus que 6 % des émissions de GES, contre encore 17 % en 1990 ;

– le niveau des océans avait augmenté de plus de 20 centimètres entre 1910 et 2010, et le rythme de cette augmentation avait triplé entre 2010 et 2020. On estimait que même si la hausse des températures se limitait à 2 %, la hausse du niveau des eaux atteindrait 50 centimètres ; certains scénarios n’excluaient pas 2 mètres. Autrement dit, de nombreux littoraux, surpeuplés, risquaient de devenir inhabitables à plus ou moins brève échéance ;

– avec la fonte des glaces des pôles, le taux de salinité des océans diminuait, ce qui perturbait les courants marins, notamment le crucial AMOC (circulation méridienne de retournement atlantique) dont le Gulf stream est un segment. Or, ces courants marins conditionnent le climat autant que l’air autour de la terre. On sait aujourd’hui que cette modification des courants n’a pas eu lieu (pas encore ?), mais on craignait en 2025 que cette calamité s’ajoute aux autres (toutes étaient liées), et notamment que les moussons d’Asie et les pluies d’Afrique soient remises en cause. À lui seul, le phénomène El Nino (augmentation des températures de l’eau dans l’est du Pacifique Sud) a entrainé, entre juillet 2023 et juin 2025 une augmentation de 5 % des températures en Afrique australe, plongeant la moitié de population de ces pays en situation d’ insécurité alimentaire, pour ne pas dire de famine ;  

– les pôles, ces régions gelées qui semblaient figées dans le temps, créaient des soucis, voire des sueurs froides aux scientifiques les plus aguerris. Car à ces extrémités les sensibilités étaient fortes. C’est aux pôles et en raison des pôles qu’on craignait d’arriver aux « points de basculement », basculement après lequel les conséquences s’enchaîneraient les unes aux autres dans une spirale incontrôlable et dévastatrice. Ces points de bascule étaient 5 : la fonte des calottes glaciaires de l’Arctique et de l’Antarctique, le dégel du pergélisol (ou permafrost, sols gelés en permanence, recouvrant environ 20 % de la surface terrestre en Sibérie, Amérique du Nord, Groenland, et dont le déglaçage libérerait d’énormes quantités de gaz toxiques), la disparition des récifs coralliens dans les eaux chaudes polluées (qui augmenterait l’érosion côtière), l’effondrement de la circulation atmosphérique dans l’Atlantique Nord, qui pourrait rendre l’air irrespirable.

Ces mauvais chiffres montraient que les efforts n’étaient pas suffisants et que l’on se trouvait sur une mauvaise pente. On voit aussi avec le recul qu’on sous-estimait et les catastrophes à court terme et les solutions trouvées par le génie humain à moyen terme, nous aurons l’occasion d’y revenir.

Plus inquiétant encore (pour les humains de 2025), car plus certain dans ses conséquences, était l’épuisement des ressources terrestres. Si l’on pouvait toujours se rassurer avec les incertitudes concernant les capacités du système solaire, lui-même infime partie de la Voie Lactée, elle-même infime partie de l’univers, on ne pouvait pas se mentir sur ce que contenait la terre, que l’on exploitait depuis longtemps et que l’on connaissait bien.

Voici quelques signes de la faiblesses des disponibilités après des décennies de surexploitation :

– la surpêche touchait 31 % des poissons en 2024, ce chiffre montant à 82 % en Méditerranée, à un point tel que certaines espèces n’avaient pas le temps de se reproduire et étaient menacées d’extinction, comme le thon rouge, l’anguille d’Europe, le mérou, la raie, le merlu et bien d’autres ;

– le taux de mortalité des abeilles était en cette même année 2024 entre 100 et 1000 fois supérieur à la normale, en raison de l’étalement urbain, des pesticides et de l’agriculture intensive. Or, 80 % des plantes et 90 % des arbres fruitiers dépendaient des abeilles pour leur reproduction. Je me souviens de la phrase qu’on attribuait à Einstein, même s’il ne l’a sans doute jamais prononcée : « Si les abeilles disparaissaient, l’humanité n’aurait plus que quatre ans devant elle » ;

– le palladium, le zinc, l’étain, l’or, l’argent, le cuivre, l’uranium, le platine commençaient à manquer. C’est-dire que, pour satisfaire la demande, on extrayait des minerais de moins en moins concentrés en métaux. Ce qui nécessitait des quantités d’énergie toujours plus grandes. Or celles-ci, notamment fossiles, devenaient elles-même plus rares et plus chères, et contribuaient chaque année davantage à la densification des gaz à effet de serre ;

– en 2024, 2,6 milliards de personnes, soit environ un tiers de l’humanité, étaient exposées à des niveaux élevés ou extrêmes de « stress hydrique ». La répartition de l’eau étant très inégale – 10 pays concentraient à eux seuls 60 % des réserves d’eau douce –, les tensions géopolitiques étaient fortes. Les guerres de l’eau n’avaient pas encore commencé, mais on les sentait venir. C’était d’autant plus dommage qu’une meilleure gestion aurait pu éviter ces problèmes, il y avait de l’eau pour tout le monde. Seuls 12 % de l’eau consommée était dévolue aux usages domestiques, 19 % servant à l’industrie et 69 % à l’agriculture et à l’élevage : non seulement d’autres pratiques agricoles étaient possibles, mais en plus la déperdition en raison des fuites et du gaspillage était colossale, estimée à environ 30 % du total ; 

– la déforestation, en raison de l’utilisation des terres pour la production agricole, de soja et d’huile de palme notamment, affectait les conditions de vie d’environ 300 millions de personnes, rayait de la carte de nombreuses espèces animales, et réduisait les possibilités de stockage du carbone (alors que les forêts absorbaient plus de carbone que les océans et les réserves de pétrole réunies). Mais rien n’y faisait : du XVIIe au XXIe siècle, on était passé de 66 % de la surface terrestre recouverte de forêts à 31 %. Et selon le World Resources Institute, 80 % de la couverture forestière mondiale avait été abattue ou dégradée entre 1990 et 2020.

Un chiffre résumait à lui seul la situation, ce qu’on appelait « le jour du dépassement de la terre », calculé par l’ONG américaine Global Footprint Network, correspondant à la date à laquelle l’humanité avait consommé les ressources naturelles que la terre était capable de régénérer et dont elle pouvait traiter les déchets. Ce jour était le 31 décembre en 1986, le 1er novembre en 2000, le 1er août en 2024. Sur les mêmes bases de calcul, on estimait qu’il aurait fallu 1,7 planète pour subvenir aux besoins en utilisant des ressources renouvelables (3 si tout le monde vivait comme les Français, 5 si tout le monde vivait comme les Américains) 

Bien entendu, les États ne restèrent pas inertes. Le 1er « Sommet de la Terre » date de 1972, la création du GIEC de 1988, les accords de Paris donc de 2015. Dans tous les pays, on essaya de développer les énergies renouvelables (éolienne et solaire surtout) pour remplacer progressivement le charbon, le gaz et le pétrole (il y avait débat pour savoir si le nucléaire était une énergie propre ou pas). On limita l’utilisation de la voiture en ville tout en obligeant les constructeurs à produire des véhicules moins polluants. On planta des millions d’arbres. On devint plus exigeant quant à l’isolation des bâtiments. On encouragea l’agriculture raisonnée voire biologique (le problème du bio étant que, pour une même quantité, il nécessitait 20 % de terres en plus que l’agriculture traditionnelle). On organisa le tri des déchets, on recycla, récupéra… Mais c’était tardif, timide, et surtout peu effectif dans les pays pauvres : quand la préoccupation quotidienne est de survivre, l’écologie est secondaire. Même dans les pays riches, certains gros intérêts économiques se conjuguaient avec les égoïsmes individuels pour ne modifier qu’en apparence des modes de production et de consommation dévastateurs. Au 4e Sommet de la Terre, celui de Johannesburg, en 2002, le président français Jacques Chirac avait eu cette phrase : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

B – Les ravages de la spéculation financière et de la consommation à outrance

Il y avait pourtant des moyens à disposition, notamment de l’argent, beaucoup d’argent. Oui mais voilà, dans le premier quart du XXIe siècle, l’essentiel de l’argent ne servait pas à produire des biens et des services, l’essentiel de l’argent ne servait même pas à consommer : il servait à… faire de l’argent. C’est-à-dire que ceux qui possédaient les plus grosses quantités d’argent cherchaient avant tout à en avoir encore plus. Comment ? Le plus souvent en pariant. Non pas sur des numéros ou un résultat sportif, mais sur l’évolution de la valeur d’une action ou d’un indice boursier. Le principe était le même, mais les conséquences étaient autrement amusantes, du moins pour les actionnaires petits et grands. Mourir millionnaire, si ce n’est milliardaire, semblait la grande affaire du moment. La misère de ceux qui n’avaient rien, et ce qu’il adviendrait des générations futures, n’empêchaient nullement de dormir les possédants qui voulaient de surcroit pouvoir transmettre leurs avoirs sans fiscalité, c’est-à-dire sans redistribution sociale, perpétuant des inégalités qui ne devaient pas grand-chose au mérite.

Un petit retour en arrière s’impose pour comprendre comment on en était arrivé là. Au XXe siècle, on était passé de l’étalon-or (dans lequel toute émission de monnaie n’était possible qu’avec une contrepartie en or) au système dit des changes fixes, issu des accords de Bretton Woods en 1944, instaurant un système d’étalon-change-or : seule la valeur du dollar était indexée à l’or (les U.S.A. possédaient 3/4 du stock d’or mondial), les autres monnaies étant indexées sur le dollar. On pouvait toujours ajuster le cours d’une monnaie par une dévaluation ou une réévaluation, avec l’accord des autres pays et sous la supervision du Fonds Monétaire International. Mais dès 1960, le dollar étant si recherché et si conservé dans le monde entier, les États-Unis n’ont plus pu garantir la parité avec l’or. On a donc laissé « flotter » les monnaies, en avalisant plus ou moins (accords de la Jamaïque en 1976) une situation de fait, qui a perduré bien au-delà du XXe siècle.

Chaque pays était donc libre de sa politique monétaire, ce qui entraina le meilleur (le laxisme budgétaire était naturellement sanctionné) et le pire (les plus forts, et/ou les plus malhonnêtes, étaient avantagés). Il est indéniable cependant que stimulation et responsabilisation ont plutôt tiré le monde vers le haut, nous y reviendrons.

Mais un nouveau tournant intervint dans les années 1980, selon les préceptes d’un homme en particulier, l’économiste Milton Friedman, patron de ce qu’on a appelé l’École de Chicago. Pour Friedman, la monnaie était une marchandise comme une autre, qui devait évoluer en fonction de l’offre et de la demande. Plus largement, Friedman proposa la libéralisation des échanges, par la suppression des taxes et droits de douane, et le retrait maximal de l’État du jeu économique (il s’opposait alors aux théories de l’économiste anglais John Maynard Keynes majoritairement suivi entre 1945 et 1980). « L’histoire est sans appel, expliquait Friedman : il n’y a à ce jour aucun moyen pour améliorer la situation de l’homme de la rue qui arrive à la cheville des activités productives libérées par un système de libre entreprise ». 

Friedman fut entendu et appliqué par deux dirigeants, Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, élue en 1979, et Ronald Reagan aux États-Unis, élu en 1980. Ces pays, ainsi que le Japon et le Canada, réhabilitèrent le libéralisme économique, limitant le rôle de l’État, ouvrant les frontières, facilitant les échanges, encourageant la richesse. Ainsi le président américain, qui avait affirmé « C’est le gouvernement le problème », réduisit le taux marginal supérieur d’imposition de 70 à 28 %. Ce faisant, on réhabilitait plusieurs mécanismes économiques fondamentaux :

– les avantages comparatifs, mis en valeur par l’économiste Ricardo dès le XIXe siècle, qui montrait que, dans un système de libre-échange, un pays a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle l’écart de productivité en sa faveur est le plus fort (ou en sa défaveur le plus faible) ;

– la destruction créatrice, soulignée par Joseph Schumpter au milieu du XXe siècle, selon laquelle l’innovation et le progrès technique étant les principaux moteurs économiques, il convient de laisser naturellement disparaître les entreprises dont les produits perdent leur intérêt parce que de plus performants sont apparus à côté. Le tissu économique se recompose donc et s’améliore sans cesse. Ainsi, il était normal que les chevaux et les cochers disparaissent quand sont apparus les voitures et les chauffeurs, que Kodak leader mondial des appareils photos s’effondre quand est apparue la photo numérique et que l’entreprise n’a pas pris le tournant, que les compagnies aériennes traditionnelles souffrent face aux compagnies low cost, etc.

Au cours des deux dernières décennies du XXe siècle, plus encore après l’effondrement de l’Union Soviétique, le monde entier ou presque se convertit au libéralisme, que l’on appela souvent néolibéralisme (il y avait eu un libéralisme premier aux XIXe siècle aux débuts de l’industrialisation). Et encore une fois, nous verrons cela dans notre quatrième sous-chapitre, le bilan fut positif en bien des points.

Le problème fut que, mondialisation et numérisation aidant, c’est la finance qui prit le dessus. Toutes les contraintes administratives et fiscales étant levées, on put spéculer sur à peu près tout, la hausse, la baisse, la prévision de hausse, la prévision de baisse, le différentiel de hausse, le différentiel de baisse, les conséquences de la hausse, les conséquences de la baisse, etc. Mieux, on enleva aux banques le monopole de la spéculation (on appela ce mouvement « la désintermédiation bancaire »), et chacun put plus ou moins se lancer en direct. On vit des tas de « fonds » apparaître, plus ou moins « hedge » (un des plus célèbres d’entre eux, tout à fait officiel, Black Rock, avait une force de frappe de, prenez votre respiration, 10 000 000 000 000 $), plus ou moins « souverains », plus ou moins « de pensions » (constitués avec l’argent des futurs retraités), plus ou moins « pourris ». En 2022, on estimait qu’au moins un quart de la finance mondiale ne passait plus pour les banques, mais par des « acteurs non régulés ».

Des fortunes considérables s’amassèrent, privées et publiques. Une partie d’entre elles s’évadaient (n’est-ce pas un joli mot ?) dans des paradis fiscaux, à commencer par la City de Londres et les sous-sol de Genève et de Zurich, contre lesquels les gouvernants s’engageaient à lutter à chaque sommet du G7, avant de retourner au « business as usual ». Surpuissants, nouveaux maîtres du monde, ces détenteurs de capitaux faramineux dictèrent aux producteurs ce qu’ils devaient faire, et même comment ils devaient faire, en fonction d’une seule logique : la rentabilité à court terme (15 % annuel fut un objectif souvent réclamé). 

Les conséquences ne se firent pas attendre, que l’on peut résumer en trois mots : délocalisations (les entreprises s’installèrent dans les pays où la main-d’œuvre était la moins chère), précarisation (les travailleurs blancs européens et américains très privilégiés jusque-là se virent concurrencés, parfois remplacés, par des Asiatiques ou des Africains moins chers et plus travailleurs qu’eux), robotisation (une machine est plus docile qu’un humain, elle ne rechigne jamais). D’un point de vue industriel aussi, cela entraîna de graves erreurs, une innovation ayant besoin de temps pour être mise au point, testée, sécurisée (on cite souvent Boeing comme un bon exemple des conséquences désastreuses d’un management uniquement préoccupé par les coûts et la rentabilité immédiate).

Les consommateurs, consentants et mêmes demandeurs – les responsabilités sont donc partagées – furent soumis à des offres renouvelées en permanence, sans autre justification que d’attiser le désir, donc la consommation, donc le chiffre d’affaires. Dans le prêt-à-porter par exemple, on arrivait à des chiffres qui dépassent l’entendement. En 2022, 3,3 milliards de vêtements furent vendus en France, soit 48 vêtements par habitant.e… Le début du XXIe siècle fut l’heure de la fast fashion (prix toujours plus bas et volumes de production toujours plus élevés), voire même, à partir de 2020, de l’ultra fast fashion. Des marques comme H&M, Zara, Primark renouvelaient leurs collections non plus deux fois par an, mais tous les mois quand ce n’était pas toutes les semaines. La palme revenait au Chinois Shein qui proposait 470 000 références, et qui, en mai 2023, ajouta sur son site en moyenne 7200 nouveaux vêtements… par jour. Même si l’enseigne se défendait de ne produire dans un premier temps que 150 à 200 exemplaires de chacun de ces vêtements (production augmentée ou supprimée selon les réponses à l’offre), cela représentait tout de même 1 million de vêtements produits chaque jour, et une émission de 20 000 tonnes de CO2. Les consommateurs ne se plaignaient pas, au contraire. On estime que l’usure ne comptait que pour 1/3 dans la raison pour laquelle on cessait de porter un vêtement, qui était porté en moyenne… 7 fois. J’ai vu de mes yeux vu des copines de lycée, d’université ou de boulot, acheter un vêtement pour une seule soirée, et le mettre en ventre dès le lendemain sur un site d’enchères ou une quelconque market-place. 

Cette frénésie de production ne touchait pas que le prêt-à-porter, loin de là : les chaussures, les smartphones, les voitures, les ordinateurs, les logiciels, participaient à cette course folle, basée sur l’utilité factice, la fausse obsolescence voire l’obsolescence programmée. Dans ce consumérisme débridé, on leurrait l’individu sur ses besoins, créant chez lui un permanent sentiment de retard, le privant d’un temps nécessaire d’appropriation et de satisfaction. On pouvait observer des comportements rien moins que déments lors des Black friday, Boxing day, Single’s day, ouverture des soldes, lancements, opérations spéciales, qui poussaient des esprits hallucinés à s’agglutiner contre des grilles de magasins ou des vitrines en ligne pour acquérir la dernière nouveauté de ci ou de ça, totalement inutile. Cette fuite en avant avait des conséquences dramatiques en termes d’équilibre économique et psychologique ; endettement, insolvabilité, angoisse, addiction à la consommation. La finance se nourrissait de l’attirance ; elle veillait à éviter la déchéance (prix toujours plus bas) pour maintenir la dépendance (renouvellements permanents).

Tout le système ne fonctionnait que sur une règle : l’endettement. On aurait pu croire qu’il existait au moins une règle en économie sur laquelle tout le monde aurait pu se mettre d’accord : les dépenses ne devaient pas excéder les recettes. Eh bien non. Les particuliers s’endettaient, les banques s’endettaient, les entreprises s’endettaient, les États s’endettaient. La dette publique française, publique seulement, atteignait fin 2023, 110 % du Produit Intérieur Brut, autrement dit tout ce que l’on produisait en une année ne couvrait même pas ce que l’on devait. Il fallait donc emprunter, toujours plus, car baisser les dépenses était inenvisageable, les Français demandant toujours plus de services gratuits et les gouvernants étant trop lâches pour les contredire. Aux États-Unis, même les étudiants devaient s’endetter ; en 2022, 45 millions d’étudiants portaient déjà une dette de 32 000 € chacun. 

Mais qui que l’on soit, on rembourserait plus tard, dans un mois, dans un an, dans dix ans, pas de problème, regardez, c’est inscrit là dans le budget, c’est prévu. Comment le système ne s’écroulait-il pas ? La réponse est ahurissante mais vraie : personne ne le sait. Personne n’a jamais pu l’expliquer. La crise dite des subprimes en 2007-2008, puis l’arrêt de l’économie en 2020 lié à la pandémie Covid-19, obligea tous les acteurs économiques à se couvrir les uns les autres, les Banques Centrales (institutions nationales ou internationales contrôlant la quantité de monnaie en circulation) à garantir le tout. Mais pas deux économistes n’étaient capables d’apporter la même réponse sur le niveau d’endettement maximum et la manière dont on rembourserait. Cela n’a pas tenu indéfiniment, nous le savons aujourd’hui, mais en 2024, ça tenait encore.

C – Des populations brinquebalées au rythme des guerres et des misères

Aux problèmes d’habitabilité d’une part, d’inégalités économiques d’autre part (incitant les pauvres à partir là où ils pourraient être moins pauvres), s’ajoutaient pas mal de conflits armés, qui eux aussi poussaient ceux qui le pouvaient (généralement les plus démunis ne le pouvaient pas) à fuir un territoire de souffrance pour des lieux plus cléments, où tout au moins ils ne risqueraient pas de mourir de faim, de soif, ou d’une rafale de mitraillette. 

Après une première décennie plus pacifique, les guerres se multiplièrent ensuite, souvent au sein d’un même pays : en Libye, en Syrie, au Yémen après les printemps arabes de 2011 ; aux Philippines jusqu’en 2014 (accord avec rebelles de la région du Bangsamoro) ; en Colombie jusqu’en 2016 (accords avec les guérillas) ; en 2020 entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie au sujet de l’enclave du Haut-Karabakh, et en Ethiopie dans la région du Tigré ; en 2021 au Myanmar après la prise de pouvoir par l’armée ; en 2023 au Soudan (conflit déclenché par l’opposition entre le chef de l’État et son numéro 2) et à Gaza (au moins 40 000 morts en raison de la pénétration d’Israël dans « la bande » après que le mouvement Hamas, au pouvoir à Gaza, ait perpétré un pogrom tuant 1199 personnes et en blessant 7500 le 7 octobre 2023) ; en 2024 toujours à Gaza, ainsi qu’au Liban d’où le mouvement Hezbollah piloté par l’Iran tirait des roquettes sur Israël depuis le pogrom de l’année précédente.

On pourrait aussi ajouter dans cette liste noire plusieurs pays d’Afrique, notamment au Sahel, toujours aux prises avec des conflits ethniques, souvent attisés par des groupes terroristes islamiques. Et encore le Venezuela, après que l’affreux Maduro, successeur du non moins affreux Chavez, se soit attribué une victoire qu’il n’avait pu obtenir dans les urnes, même en usant de tout l’arsenal des petits fascistes à la mode à l’époque. Tous ces conflits internes causaient d’innombrables violences, arrestations arbitraires, détentions, tortures, meurtres, attentats et autres horreurs. 

En nombre de victimes et en quantité de destruction, c’est l’agression de l’Ukraine par la Russie en février 2022 qui remporta la médaille, et de loin, avec, au bout d’un peu plus de 2 ans, au moins 250 000 morts, le triple de blessés, des milliards de destructions, la déportation des 150 000 enfants arrachés à leur famille, l’exil plus de 10 millions de personnes (6,5 millions à l’étranger, 3,5 millions à l’intérieur du pays).

De plus, des risques importants pesaient sur Taiwan et Hong-Kong, que la Chine jurait de ramener dans son orbite. Même dans des pays a priori en paix, on pouvait être épouvantablement réprimé et chercher à s’en aller, je pense ici à d’innombrables femmes de pays imposant un islam inhumain, la palme du calvaire en 2024 revenant sans doute aux Afghanes, dénuées par l’atroce « Ministère de la Prévention du Vice et de la Promotion de la Vertu » du droit de sortir, du droit de se déplacer seules, d’étudier après 12 ans, de regarder, de s’habiller, de travailler, de s’informer, de chanter et même de parler.

Comment blâmer des personnes craignant pour leur vie au quotidien de tenter de fuir leur enfer ? Quand on risque la mort, on fait tout ce que l’on peut pour l’éviter. Je me souviens de discussions à cette époque, 2010-2020, alors que les occidentaux s’insurgeaient contre l’immigration trop massive à leur goût, certains redoutant même un « grand remplacement » des Blancs par les Noirs (et Marrons). Papa, pourtant plutôt à droite, rappelait à ses interlocuteurs que, en 1940, il n’avait pas fallu un mois à des millions de Belges et de Français pour s’enfuir devant l’armée allemande, qui pourtant dans un premier temps n’avait pas l’intention de torturer les populations. Il ajoutait parfois que les Européens ne s’étaient pas privés aux XVIIIe et XIXe siècles pour migrer en Amérique et s’approprier les territoires des tribus autochtones, dans les conditions que l’on sait. Il pouvait citer Voltaire à l’appui de son argument : « Quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre » ; il voulait dire par là que c’est un réflexe normal, presque animal, que de se déplacer pour survivre. 

Les misères économiques n’étaient pas moins avilissantes que les menaces physiques, car d’une certaine manière elles revenaient au même : risque de mort. En 2023, 700 millions de personnes, soit environ 9 % de la population mondiale de l’époque, vivait encore sous le « seuil de pauvreté international », fixé à 2,15 $ de l’époque. Ces personnes ne bénéficiaient bien sûr d’aucune couverture sociale. Autrement dit elles étaient dans la subsistance : chaque jour était une bataille, chaque jour il fallait trouver de quoi boire et manger pour sa famille.  En élargissant un peu, on constatait que la moitié la plus pauvre de l’humanité percevait 8 % des revenus mondiaux, tandis que les 10 % les plus riches (5 fois moins nombreux) en percevaient plus de la moitié. 2,5 milliards de personnes vivaient avec moins de 560 € par mois.

Qu’elles fussent politiques, sociales, religieuses ou économiques (elles étaient souvent associées, un malheur en provoquant un autre), ces misères étaient sources de migrations. En 2020, sur les 281 millions de migrants, il y avait des volontaires – je le sais d’autant plus que j’en faisais partie (Française vivant aux États-Unis) –, et des involontaires, ceux que l’on appelaient les « déplacés », au nombre de 120 millions en 2024. Parmi ces déplacés, environ un tiers seulement, 40 millions, avait le statut de réfugié. Et l’on voit là une difficulté des pays d’accueil à distinguer les différents types de migrants, c’est-à-dire les causes des migrations. Le titre de réfugié, et les protections, sociales et juridiques qui allaient avec, étaient théoriquement réservés aux personnes persécutées dans leur pays en raison de leur race, de leur religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un groupe ou de leurs opinions politiques. Il y avait là une volonté d’écarter les demandes économiques, trop nombreuses et moins légitimes aux yeux des pays d’accueil. C’était bien sûr compliqué, parce que les misères étaient souvent conjuguées, nous l’avons dit, et parce qu’humainement il n’est pas facile de renvoyer des personnes en souffrance au triste cadre de vie qu’elles essayent de fuir. 

Je me souviens encore de ces images terribles d’Africains entassés comme des sardines dans des bateaux de bois tentant de gagner l’Europe à travers la Méditerranée. Au mieux, ils arrivaient en Grèce ou en Italie, et étaient parqués dans des camps en attendant que l’Union Européenne traite leur demande d’asile, qui n’avait que peu de chance d’aboutir. Au pire, le bateau sombrait et, si les vedettes de la police ou des organisations non gouvernementales n’arrivaient pas assez vite, ils se noyaient et certains corps venaient s’échouer sur les plages quelques jours plus tard.

En 2023, les réfugiés politiques les plus nombreux étaient les Syriens (accueillis, ou plutôt retenus, en Turquie à la suite d’un accord peu glorieux avec l’Union Européenne), les Afghans, les Ukrainiens, les Vénézuéliens (3 millions dans la Colombie voisine). Ceux-là étaient sans conteste persécutés dans leurs pays, par leur gouvernement criminel ou par un agresseur sans pitié. La situation était plus contrastée pour les migrants d’Afrique en Europe et d’Amérique Latine aux États-Unis, où c’est davantage une misère économique que l’on souhaitait fuir. C’était bien sûr compréhensible et légitime, mais on pouvait également comprendre que, surtout si ces migrants amenaient avec eux une religion et une culture différentes du pays d’accueil, les capacités d’absorption économiques et sociales soient limitées. D’où des tensions assez fortes dans certains quartiers, d’où le racisme, d’où le populisme.

Des dirigeants politiques lamentables, qui détournaient les richesses à leur profit en laissant leur peuple dans la misère, et des trafiquants de chair humaine devenus « passeurs » pour dépouiller les migrants du peu d’argent qu’ils avaient pu rassembler, aggravaient la situation de ces malheureux tentant leur chance vers le Nord. Parfois, une famille s’organisait pour faire passer un membre, qui, s’il arrivait en Europe ou aux États-Unis, pourrait soit tenter de faire venir les autres membres, soit envoyer l’argent gagné dans le travail qu’il aurait trouvé (la Banque Mondiale estimait en 2023 ces transferts d’argent de particuliers à particuliers du Nord vers le Sud à 669 milliards de dollars). Une solidarité relativement efficace s’était ainsi mise en place.   

Il n’empêche. Les habitants des pays riches étaient assez lamentables vis-à-vis des malheureux qui frappaient à leur porte, incapables de répondre à quelques questions, complexes il est vrai, et donc de définir une politique :  doit-on accueillir et qui ? Comment s’organise-t-on sur le territoire ? Que peut-on offrir aux réfugiés ? Qu’exige-t-on en échange ? Moyennant quoi, il y avait beaucoup de rancœur de part et d’autre. D’autant que même les gouvernants qui avaient été élus sur des promesses d’arrêt de l’immigration, en Italie notamment dans les années 2020, ne pouvaient inverser le mouvement. Inversement, quand les gouvernants se montraient exceptionnellement généreux, comme la chancelière allemande qui en 2015 ouvrit sa porte à 1 million de Syriens, ils étaient souvent pris à partie dans leur propre pays et l’extrême-droite engrangeait des succès aux élections suivantes. 

Le problème pouvait se résumer ainsi : il est quasi impossible d’empêcher 1,4 milliard d’habitants qui ont faim (en Afrique) de tenter un avenir meilleur en rejoignant un continent proche où 450 millions de privilégiés (Union Européenne) se gavent depuis des décennies. On pouvait dire la même chose, dans une moindre mesure du rapport entre l’Amérique Latine (670 millions d’habitants) et les États-Unis (335 millions) – Canada (40 millions). On revient à Voltaire : « Quand on n’a pas son compte dans un monde… ». 

D – Paradoxe : un bilan plutôt favorable du capitalisme mondialisé

Ces excès et ces inégalités n’empêchent pas certains succès indéniables, qui seraient eux à mettre au crédit de la mondialisation des échanges. En termes de tranquillité, d’espérance de vie, d’alimentation, de logement, d’éducation, les progrès réalisés entre 1975 et 2025, et même entre 2000 et 2025, furent considérables. Mais parce que, avec nos seuls cerveaux naturels, nous sur-interprétions les informations et les chiffres chocs, parce que nous ne replacions pas les éléments dans une perspective, parce que nous négligions les faits, parce que nous délaissions la raison au profit de l’émotion, nous n’étions pas capables de voir les immenses progrès réalisés par l’humanité en 50 ans. Ce n’était pas mieux avant, mais moins bien, dans de nombreux domaines, presque partout.

Je vais m’appuyer plus particulièrement sur trois ouvrages pour étayer mon propos sur les évolutions positives qui ne doivent pas être négligées si l’on souhaite établir un bilan objectif.  

Les deux premiers livres, publiés en 2023, réhabilitaient le capitalisme : Défendre le capitalisme, de l’Allemand Rainer Zitelmann et Le manifeste capitaliste, du suédois Johan Norberg. J’ai assez montré de problèmes dans les pages précédentes, pour synthétiser leurs propos éclairants, surtout en France où la « jalousie sociale » anti-libérale est l’une des plus fortes du monde. Voici : 

– la pauvreté n’a jamais autant baissé qu’au cours de ces trente dernières années. Avant l’émergence du capitalisme, la plupart des habitants de la planète vivaient dans l’extrême pauvreté. En 1820, près de 90 % de la population mondiale se trouvait dans la pauvreté absolue. En 1981, la part de la population vivant dans l’extrême pauvreté était encore de 42,7 %. En 2000, ce taux était tombé à 27,8 %, et en 2022 il était inférieur à 9 % (alors même que cette population a augmenté de plus de 1,5 milliard sur la période) ;

– entre 1990 et 2020, la proportion d’enfants mourant avant l’âge de 5 ans passa de 9,3 % à 3,7 %. L’espérance de vie mondiale bondit de 64 ans à 73 ans. Les taux d’analphabétisme diminuèrent de moitié, passant de 25,7 % à 13,5 %. Le travail des enfants, dans la tranche d’âge des 5-17 ans, diminua de 16 % à un peu moins de 10 % ;

– au niveau mondial, l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est passé de 70 à 60, effaçant en deux décennies des écarts qui s’étaient construits sur une centaine d’années. Dans un article sur la « Grande convergence » publié par Foreign Affairs, Branco Milanović (auteur de la fameuse courbe de l’éléphant) allait encore plus loin : « On nous dit souvent, écrit-il, que nous vivons à l’ère de l’inégalité. Mais si l’on examine les données mondiales les plus récentes, cette affirmation s’avère fausse : en fait, le monde devient plus égalitaire qu’il ne l’a été depuis plus de 100 ans ». Le Suédois Norberg renchérissait : « En Chine, au Vietnam et en Pologne, les inégalités se sont accrues, mais je n’y ai rencontré personne souhaitant revenir à une époque où les habitants étaient plus égaux, mais plus pauvres » ;

– le capitalisme pouvait conduire à la formation de monopoles temporaires, mais, par-dessus tout, le capitalisme détruisait les monopoles. En 2007, le principal quotidien de gauche britannique, The Guardian, posait la question suivante : « Myspace perdra-t-il un jour son monopole ? » En 2008, le magazine Forbes publiait un dossier sur Nokia, avec en titre de couverture : « 1 milliard de clients. Quelqu’un peut-il rattraper le roi de la téléphonie mobile ? » Qui utilise encore aujourd’hui Myspace ou un téléphone Nokia ? Xerox, qui a inventé la première photocopieuse en 1960, dominait le marché en 1970, avec une part de marché de près de 100 %, contre… 2 % aujourd’hui ; 

– sur les 400 milliardaires du classement de 1982, seuls 69 d’entre eux, ou leurs héritiers, étaient toujours présents en 2014. Les plus riches perdaient de la richesse en raison de leur philanthropie et des impôts, de la consommation, de mauvais investissements… En suivant le parcours des familles riches, on constatait qu’environ 70 % de leur richesse disparaissait au cours de la deuxième génération. Après la troisième génération, c’était jusqu’à 90 % de la richesse qui disparaissait. En 1982, 60 des 100 personnes les plus riches de la liste de Forbes avaient hérité leur fortune ; en 2020, le nombre d’héritiers sur cette liste avait diminué de moitié. Or, quand des richesses sont créées du fait d’une innovation technologique, c’est une excellente chose pour l’humanité ;

– « Le capitalisme est en partie la cause du réchauffement climatique, mais c’est aussi la seule solution », disait Norberg, montrant qu’il fallait de l’argent, de l’innovation et de la démocratie pour améliorer la vie humaine.

Le troisième ouvrage que je synthétise ici, avec l’aide du journal L’Express que je lisais chez Papa, est celui d’Antoine Buéno, L’effondrement du monde n’aura probablement pas lieu, paru en 2023 :

– Les sociétés ne s’effondrent pas : l’histoire montre que les humains se débrouillent pour gérer leur capital. Les risques sont plutôt les invasions, les guerres, les catastrophes naturelles ;

– Le pic pétrolier a été repoussé plusieurs fois en raison des découvertes (réserves) et évolutions (pétrole de schiste). Pic programmé aujourd’hui en 2040. Et pic ne veut pas dire fin. Or, il est vraisemblable que nous aurons moins besoin de pétrole en 2040 qu’aujourd’hui ;

– Les métaux sont eux aussi découverts, ou remplacés. Exemple : même si la demande de cuivre explosait en raison de la transition énergétique (en 2024), il en restait pour au moins 30 ans. Et on développait des techniques pour donner à l’aluminium (abondant) les mêmes qualités que le cuivre ;

– Il y avait encore assez d’eau. L’humanité prélevait, en 2022, 4000 km-cubes par an, pour une consommation effective de 3100. Or, la limite d’utilisation durable (jusqu’à la fin du siècle) de l’eau à l’échelle mondiale était estimée à 4000 km-cubes au plus bas. Il y avait de plus une marge énorme pour éviter les déperditions ;

– La baisse de la natalité pouvait être accélérée. L’augmentation de la population aggravait, voire créait, tous les problèmes. Or, si l’éducation et la contraception se développaient plus rapidement là où elles ne l’étaient pas, la natalité baisserait plus vite. Car le lien est prouvé entre niveau d’éducation et baisse de la natalité ;

– Le réchauffement climatique pouvait encore être combattu, avec le passage nécessaire d’énergies carbonées à des énergies décarbonatées, d’une agriculture industrielle à une agro-écologie, d’une économie linéaire à une économie circulaire ;

– 3 innovations, si elles se concrétisaient – fusion nucléaire, captation du carbone dans l’air et exploitation minière spatiale – pouvaient changer la donne.

Voilà qui modifie un peu le regard, n’est-ce pas ? Ce premier quart du XXIe siècle n’était pas si horrible. Il était même, à bien des égards, et vu ce qui allait suivre, plutôt clément. Si vous êtes encore sceptique, le philosophe Matthieu Ricard, les psychologues Steven Pinker et Jacques Lecomte, le professeur de santé publique Hans Roslling, ou encore un génial informaticien bienfaiteur de l’humanité nommé Bill Gates devraient vous convaincre mieux que moi.

Ce qui est fascinant, je trouve, c’est l’imprévu de l’innovation. En 1980, personne n’avait prévu internet et le smartphone. En 1990, personne n’avait prévu Google, Amazon, Facebook et Youtube. En décembre 2019, personne n’avait prévu le confinement mondial du printemps 2020. En septembre 2022, personne n’avait entendu parler de ChatGPT… 

Le génie humain ne s’arrête jamais. Certes, au XXIe siècle, il avait fort à faire. Les hommes devaient à la fois trouver des solutions pour ne pas s’entretuer, mais aussi pour composer avec une nature limitée, et pas si « bonne » que cela. Du moins cela pouvait-il se discuter, comme Rousseau et Voltaire en leur temps : est-ce la nature qui est bonne et l’homme mauvais (Rousseau) ou l’inverse (Voltaire) ? Ce qui est certain, c’est que l’homme a toujours dû domestiquer la nature (irrigation, plantation, barrages, routes…) ; ce n’est pas en ne faisant rien qu’il pouvait s’en sortir.

Conclusion de la 1ère partie

Les premières années du XXIe siècle laissaient penser que la démocratie, dont on pensait la vocation universelle, avait peut-être vécu son apogée à la fin du XXe siècle. En effet, 25 ans plus tard, d’autres modes de vies, d’autres croyances, d’autres aspirations prédominaient en de nombreux endroits. Même dans les vieux pays démocratiques – Grande-Bretagne, France, Grèce, Italie – la volonté démocratique n’était plus unanime. Pourtant, le tour d’horizon que nous avons effectué montre, me semble-t-il, que la démocratie libérale restait le meilleur moyen pour les individus de s’épanouir et de vivre ensemble.

Il fallait certes, renouveler cette démocratie, et surtout redonner envie aux habitants de progresser ensemble, c’est-à-dire d’accepter de petites concessions à son intérêt individuel et immédiat pour que tout le monde trouve une place sur une terre fragile et surchargée. Les addictions au numérique, à la consommation, au corps, rendaient la tâche compliquée. Il fallait sortir de dépendances fortes, retrouver une liberté de penser, une volonté de progresser. 

Les drames qui n’avaient pu être évités – guerres, misère, suicides individuels ou collectifs – pouvaient paradoxalement donner à ceux à qui il restait encore un peu de conscience – tout de même une bonne partie de l’humanité – la volonté nécessaire pour corriger ce qui devait l’être, repartir d’un meilleur pied (moins d’apparence, moins de finance, moins de déviances) et continuer le progrès universel, de manière plus harmonieuse si possible. Les mouvements de population, s’ils compliquaient les choses quand ils étaient contraints, pouvaient être des facteurs positifs : l’histoire montre que les sociétés progressent quand elles sont ouvertes, régressent quand elles se ferment.

L’économiste et philosophe Jacques Attali constatait en 2020 une division du monde en 3 classes :

– une hyperclasse mondialisée qui voyait le monde comme un terrain de jeux et disposait de tous les pouvoirs ;

– les infranomades, contraints à la migration pour survivre ;

– les sédentaires provisoires, les plus nombreux, qui regardaient les deux autres classes dans les médias en rêvant de la première et en ayant peur de rejoindre la seconde.

Selon lui, si l’hyperclasse ne changeait pas ses pratiques et son regard sur le monde, si l’on n’améliorait pas l’éducation, alors au « dégagisme soft » succéderait un « dégagisme hard », qui conduirait au chaos. 

Le chaos menaçait, mais il était évitable. Nous verrons dans une deuxième partie (2025 –2049) ce qu’il en fut finalement.

Table des matières de la Première partie

Introduction – Mon regard en 2100

Les forces réveillées de la nature

« L’homme est un loup pour l’homme »

Comment raconter ?

Responsabilité d’une centenaire

Première partie : 2000–2024, Naissance de la post-humanité

Chapitre 1 – La numérisation du monde

A – Comment le Web a changé la vie des humains

B – Le phénomène des réseaux dits sociaux

C – Addiction, attention (perte de l’), disparition (de la vérité)

D – Complexification, fausse différentiation, mondialisation

Chapitre 2 – Le corps humain tiraillé par des injonctions contradictoires

A – Alimentation : l’homme et son animalité

B – Des médicaments pour se soigner et se supporter

C – Toujours plus belle 

D – Toujours plus fort

Chapitre 3 – Les attaques contre la démocratie

A – Monde multipolaire et basculement vers l’Est

B – Des rapports économiques contestables, des interventions politiques contestées

C – Les démocraties minées de l’intérieur

D – Populisme, complotisme et communautarisme

Chapitre 4 – Les perturbations de la terre et du ciel

A – Une planète en voie d’épuisement

B – Les ravages de la spéculation financière et de la consommation à outrance

C – Des populations brinquebalées au rythme des guerres et des misères

– D : Paradoxe : un bilan plutôt favorable du capitalisme mondialisé

Conclusion de la Première partie

(Deuxième partie – Les drames de la surpopulation (2025 – 2049) : 1er trimestre 2025)

4 commentaires

  1. Encore un texte riche et nourrissant. Merci pour cela.

    Je suis inquiet si on pose que l’homme doit continuer à domestiquer sans cesse la nature. Il serait temps de faire profil bas et de se montrer plus frugal.

    Les tenants du libéralisme font trop confiance selon moi aux innovations humaines qui finiraient, pensent-ils, par nous sauver du chaos. En pensant que l’avenir SERA meilleur, on oublie d’être sage aujourd’hui, on oublie que la maison brûle DEJA.

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    1. Bien sûr, la maison brûle déjà (en termes environnementaux, mais aussi économiques, sociaux, cérébraux, psychologiques…) et l’avenir ne sera pas meilleur. C’est ce que je m’efforce de montrer et démontrer dans cette Histoire du XXIe siècle. Merci Jean-Claude.

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  2. Lumineux. Quel beau travail ! Je me répète, mais vous devez absolument publier cette Histoire. En tous cas on attend la suite avec impatience, en se demandant comment vous allez vous en sortir avec … ce qui n’a pas encore eu lieu ! Avec mes sentiments très respectueux, MP

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