Histoire du XXIe siècle – Première partie : Naissance de la post-humanité (2000 – 2024). Chapitre 3 : Les attaques contre la démocratie 

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Nous l’avons évoqué, le début du XXIe siècle pourrait être fixé au 11 septembre 2001. Ce jour, à New York, deux avions de ligne détournés par des terroristes islamistes percutèrent les tours du World Trade Center, les firent tomber et tuèrent 2977 personnes (en comptant les 2 autres attentats suicide venus des airs planifiés par l’organisation Al Qaïda ce même jour, celui contre le Pentagone à Washington et celui du vol 93 qui visait sans doute un autre bâtiment fédéral mais qui s’écrasa en Pennsylvanie). Ce fut longtemps l’opération terroriste la plus meurtrière de tous les temps, jusqu’à la journée dite des Flammes de l’enfer du 29 octobre 2048, qui pulvérisa ce triste record.

Le 11 septembre 2001, le modèle dominant de la démocratie libérale et du capitalisme tout puissant était spectaculairement remis en cause. Quoi de plus symbolique en effet que de mettre à bas le « Centre du commerce mondial » (Word Trade Center) et d’atteindre le cœur du commandement de la première armée du monde, le Pentagone ? Sous couvert d’un dieu récupéré à des fins politiques, les islamistes emmenés par le Saoudien Ben Laden déclenchaient le fameux « choc des civilisations » prévu par le politologue Samuel Huntington pour le XXIe siècle (qu’il distinguait du XIXe, siècle des conflits entre États-nations, et du XXe, siècle de l’affrontement des idéologies).

Car ce n’était pas les seuls États-Unis d’Amérique qui étaient attaqués, mais plutôt une manière d’organiser la société et un mode de vie, basés sur la liberté individuelle, l’absence de pratique religieuse, la consommation de biens et services toujours plus nombreux et luxueux. En effet, après le 11 septembre 2001 à New York, il y eut Madrid en 2004 (191 morts et 1800 blessés dans des trains de banlieue), Londres en 2005 (56 morts, 700 blessés dans le métro et le bus), Toulouse et Montauban en 2012 (attentats contre une école juive et des gendarmes), Boston en 2013 (attentat au marathon), Paris en 2015 (en janvier contre les journalistes de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, en novembre dans la salle de spectacle du Bataclan et aux terrasses des cafés du XIe arrondissement), Bruxelles (aéroport), Nice (promenade des Anglais le 14 juillet), Saint-Étienne-du-Rouvray (père Jacques Hamel dans l’église) en 2016, Londres, Manchester, Barcelone et New York en 2017, Strasbourg en 2018 (marché de Noël), Paris (préfecture de police) en 2019, Romans-sur-Isère (commerces), Conflans-Sainte-Honorine (enseignant Samuel Paty), Nice (basilique Notre-Dame de l’Assomption) en 2020… Sans oublier d’autres attentats, encore plus fréquents et plus nombreux, dans les pays musulmans (Afghanistan, Pakistan, Irak), en Asie du sud-est (Philippines, Sri Lanka) et en Afrique (groupe AQMI dans le Sahel, secte Boko Haram au Nigeria, milices Shebabs somaliennes).

Ainsi, la prédiction d’un autre politologue américain, Francis Fukuyama, « la fin de l’histoire » – il voulait dire par là que la démocratie libérale allait s’imposer partout – était désavouée, au moins temporairement. Autrement dit, le 11 septembre donnait raison à Huntington – « choc des civilisations » – contre Fukuyama – « fin de l’histoire ».

Car les attentats contre le World Trade Center furent suivis de bien d’autres attaques contre la démocratie, de la part de multiples assaillants, qui prirent différentes formes, non sans succès. Un quart de siècle plus tard, on ne pouvait que constater que le régime politique qui semblait le meilleur pour l’être humain – l’État de droit garantissant les libertés publiques, l’initiative économique et la protection des plus faibles – était largement contesté, de l’intérieur y-compris. En 2025, c’est moins de la moitié de l’humanité qui vivait en démocratie.

Pour essayer de montrer comment et pourquoi la démocratie a été attaquée de toutes parts entre 2001 et 2024, je diviserai mon propos en quatre sous-chapitres :

A – Basculement vers l’est et monde multipolaire ;

B – Des rapports économiques contestables, des interventions politiques contestées ;

C – Les démocraties minées de l’intérieur ;

D – Populisme, complotisme et communautarisme.

A – Basculement vers l’Est et monde multipolaire

En 1989, la chute du Mur de Berlin, suivie deux ans plus tard par la désintégration de la triste Union des Républiques Socialistes Soviétiques, marquait la fin de la guerre froide entre les U.S.A. et l’U.R.S.S. La victoire revenait sans conteste aux États-Unis et à leurs alliés, dont le niveau et la qualité de vie avaient augmenté de manière spectaculaire depuis 1945, parce que le capitalisme libéral était bien plus efficace que le socialisme étatisé pour donner envie aux individus de travailler et de progresser. Peut-être aussi parce qu’entre un Roosevelt et un Staline, un Eisenhower et un Khrouchtchev, un Kennedy et un Brejnev, il y avait des dirigeants bien meilleurs que d’autres, à tous les sens du terme.

Du coup, la dernière décennie du XXe siècle fut marquée par une domination sans partage des États-Unis d’Amérique. L’U.R.S.S. réduite à la Russie (qui restait en superficie le plus grand pays du monde, 10 fuseaux horaires) gardait un colossal arsenal nucléaire, mais il ne lui servait pas à grand-chose pour réorganiser son économie et nourrir sa population. Il y eut 12 années de quasi anarchie à l’est de l’Oural, pendant lesquelles quelques aigrefins s’approprièrent les richesses du pays vendues par l’État failli, richesses essentiellement basées sur les ressources du sous-sol. Ces « oligarques » amassèrent des fortunes colossales, non sans lien avec les mafias et les fonctionnaires corrompus, pendant que le peuple crevait de faim et de froid.

La situation allait changer en 2001, pour trois raisons : 

– le coup d’éclat d’Al Qaïda aux États-Unis ;

– mais aussi l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) le 11 décembre de cette même année 2001, qui permit à l’Empire du Milieu de devenir l’atelier du monde et de sortir de la pauvreté ;

– et l’arrivée au pouvoir, un an plus tôt, d’un nouvel autocrate russe, Vladimir Poutine, élu Président de la Fédération de Russie le 26 mars 2000. 

Ces trois événements, indépendants les uns des autres, furent néanmoins constitutifs de tout le quart de siècle qui suivit : ces trois forces – les islamistes, les Chinois de Xi Jinping, les Russes de Poutine – allaient s’additionner pour déstabiliser les démocraties, essentiellement l’Europe et les États-Unis, comme jamais auparavant.

Le monde n’était donc plus unipolaire. Il devenait même multipolaire, voire « apolaire » selon l’expression de l’ancien Premier Ministre Français Laurent Fabius. Car au Monde arabe, à la Chine et à la Russie venant contrebalancer l’Amérique du Nord, le Japon et l’Europe, s’ajoutèrent encore trois autres puissances émergentes : 

– l’Inde, parvenue à l’autosuffisance alimentaire et qui serait le pays le plus peuplé du monde en 2022 ;

– le Brésil, autre sous-continent aux richesses immenses, mieux armé après quelques réformes agraires et sociales ;

– enfin l’Afrique du Sud, réunifiée par l’immense Mandela en 1994, qui pouvait être facteur de dynamisme pour toute l’Afrique australe et au-delà. 

Ces nouvelles puissances baptisées BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) étaient ou des dictatures ou des démocraties très imparfaites. En tout cas, elles refusaient le modèle de développement à l’occidental. Politiquement et diplomatiquement, elles allèrent de plus en plus loin dans l’opposition à l’Europe et aux États-Unis. Le 1er janvier 2024, ces BRICS accueillirent même cinq nouveaux pays : l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Leur point commun : refus de la démocratie libérale, et souhait de « dédollarisation » de l’économie. Ils n’offraient aucune alternative : qui aurait eu envie de s’installer dans le régime des ayatollahs en Iran, sous les caméras du contrôle social chinois, dans le royaume russe du mensonge et de l’asservissement ? C’était des puissances négatives, de nuisance. La douceur de vivre et la paix n’intéressaient pas ces dirigeants-là. Au contraire, elles leur répugnaient, peut-être parce qu’ils estimaient que d’autres en avaient profité trop et eux pas assez, surtout parce que s’ils laissaient leurs peuples libres, ceux-ci auraient contesté leur pouvoir. Ils avaient donc tout intérêt à l’échec des démocraties occidentales, afin de limiter la tentation de leur population pour ce modèle si attrayant.

Quelques puissances économiques pacifistes se distinguaient heureusement de ces nouveaux méchants et poursuivaient un développement original et remarquable : la Corée du Sud (tandis que la Corée du Nord martyrisée par une lignée de tyrans débiles s’enfonçaient dans le Moyen Âge), Taïwan, Hong-Kong (deux havres de liberté insupportables aux yeux du dictateur Xi), Singapour (cité-État, ville jardin). Ces « quatre dragons asiatiques » atteignirent des niveaux de vie parmi le plus élevés du monde, devinrent des centres technologiques et financiers de premier ordre. Même leur système éducatif fut loué pour sa remarquable efficacité.

Pour finir ce tour d’horizon des nouveaux pôles terrestres, il convient de citer trois micro-États : Abou Dhabi, Dubaï (deux des sept membres des Émirats Arabes Unis, devenus membre des BRICS, mais non agressifs), et le Qatar. Grâce au pétrole, au gaz naturel, ainsi qu’à leur sens des affaires et à leur capacité à se tourner vers le futur, ces pays désertiques et musulmans surent attirer investisseurs, entrepreneurs et touristes du monde entier. Dubaï avec son aéroport et sa phénoménale tour de 828 mètres de haut, Abou Dhabi avec ses musées du Louvre, Guggenheim et le quartier d’Al Reem Island, Doha (capitale du Qatar) avec sa chaîne de télé Al Jazeera et sa Coupe du monde de football 2022, étaient en 2025 les plus belles villes du monde (urbanisme, architecture, logement, services à la personne, mer et soleil…), même si les Européens, Français notamment, arcboutés sur leurs vieilles pierres et leur passé, étaient incapables de l’admettre.

Papa, au contraire était émerveillé. Je me souviens de son retour de Dubaï, en 2011, où il avait été voir son frère expatrié là-bas pour trois ans. Il était revenu fasciné par ce qu’il avait aussitôt baptisée « la plus belle ville du monde » et « la qualité incomparable de services dans tous les domaines ». Il ne fit que confirmer son jugement par la suite. Il répétait qu’il avait vu de ses yeux le basculement du monde d’Ouest en Est au début du XXIe siècle et que Dubaï symbolisait ce basculement. 

B – Des rapports économiques contestables, des interventions politiques contestées

La contestation des démocraties occidentales était-elle justifiée ? Autrement dit, les Américains et les Européens méritaient-ils la haine que faisaient déferler sur eux l’Iranien Khameneï, le Turc Erdogan, le Russe Poutine, le Chinois Xi Jinping, le Nord-Coréen Kim Jong-un, et quelques centaines de millions de sujets fanatisés par ces affreux ?

Un des reproches les plus communément entendus était le comportement néocolonial, des anciens empires comme la France et l’Angleterre notamment, ainsi que de la première puissance mondiale depuis 1945 : les États-Unis d’Amérique. Le néocolonialisme, c’était l’utilisation de méthodes d’influence (culturelle, politique, économique, diplomatique…) en vue de conserver le contrôle des ressources, et si possible des dirigeants, des pays indépendants depuis peu. À cet égard, il est peu contestable que les Français, les Anglais, et dans une moindre mesure les Belges, les Portugais, les Italiens et les Espagnols, en Afrique mais aussi en Amérique Latine pour les derniers, via des accords de coopération, l’aide au développement et l’implantation de grandes entreprises (Elf, Total, Areva par exemple…) tentaient de garder la main sur l’exploitation des ressources du sol et du sous-sol, ainsi que sur le contrôle des quantités et des prix. Cela passait par le soutien à des gouvernants sans scrupules, corrompus jusqu’à la moelle, et détournant à leur profit les fonds destinés au pays.

À la décharge des occidentaux, on peut dire qu’ils faisaient avec ce qu’ils trouvaient sur place, en hommes et en infrastructures, et que la situation aurait sans doute été pire en termes de misère sans leurs actions et interventions. Il n’empêche que ce qu’on appelle en économie les « termes de l’échange » étaient avantageux pour les anciennes puissances coloniales car le rapport de forces était en leur faveur. Cette exploitation par les anciennes métropoles du pétrole, du cuivre, du sucre, du cacao, du café, du coton, finit par créer un ressentiment au sein des populations autochtones qui n’en voyaient pas les bénéfices, et accusaient plus facilement l’ancien colonisateur que leurs dirigeants kleptomanes, tout aussi coupables si ce n’est plus (la plupart des gouvernants africains sous-finançaient les services publics comme l’éducation, les routes et la santé, sans lutter contre l’évasion fiscale et la corruption). 

Furent aussi accusés de néocolonialisme les institutions financières comme le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, qui accordaient des crédits aux pays les moins développés à condition que ceux-ci réduisent leurs dépenses publiques et privatisent des secteurs entiers de leur économie, au détriment de leur population et au profit des entreprises occidentales. L’endettement des pays pauvres était un puits sans fond qui maintenait une dépendance permanente vis-à-vis des grands argentiers, au premier rang desquels leur principal actionnaire : United States of America.

Ces inégalités économiques étaient accrues par les soubresauts de la bourse et donc les chutes soudaines de valeurs, qui privaient du jour au lendemain les pays producteurs de revenus capitaux, voire vitaux. C’était d’autant plus insupportable que les krachs étaient souvent le fruit de spéculations outrancières de financiers prédateurs, qui se fichaient comme d’une guigne des conséquences humaines de leur insatiable recherche de profits.   

Même si le nombre de personnes vivant dans la grande pauvreté diminua fortement entre 2000 et 2025 et si les inégalités entre riches et pauvres se réduisirent également, un ressentiment légitime pouvait émaner des populations se sentant exclues du développement général, en Afrique et au Moyen-Orient particulièrement. En même temps, les pays d’Asie, Chine et Inde particulièrement, qui furent les grands bénéficiaires de la nouvelle mondialisation des échanges, se sentirent pousser des ailes et en vinrent eux aussi à contester la suprématie des États-Unis, qui restaient, de très loin, le première puissance économique mondiale. Mais la rivalité Chine-USA structura les relations internationales dans les années 2015 – 2035, les deux géants (qui concentraient à eux seuls 40 % du PIB mondial, 60 % des dépenses militaires, 100 % des plateformes numériques) se livrant une guerre sans merci sur les technologies des échanges via internet, les voitures autonomes, la santé, l’intelligence artificielle, à coups de droits de douane, dumping, concurrence déloyale, espionnage, débauchages, j’en passe et des plus basses.

Le néocolonialisme sévissait aussi là où il n’avait pas lieu d’être, je veux dire dans les reliquats impériaux encore rattachés à la couronne, pardon à la République. C’est ainsi que, en France, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane criaient à l’oppression et exigeaient des réparations, alors qu’elles se gavaient à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire de l’autonomie, mais aussi des services de l’État honni et même de compensations sociales et salariales à faire pâlir d’envie nombre de salariés cantonnés aux froidures nordiques de la mère patrie. Quoi que fît le gouvernement central, ça n’allait jamais. L’exemple le plus flagrant fut la Nouvelle-Calédonie. Pas moins de trois référendums furent proposés ; par trois fois la majorité de la population refusa l’indépendance. Cela n’empêcha pas des émeutes, des violences, des meurtres. Pour n’avoir pas assez pris conscience de leur rejet radical même par des peuples qu’elles traitaient bien, Londres et Paris se retrouvèrent dans de sales draps… Ça ne pouvait que mal finir. Et cela finit mal : sous la poussée de pyromanes extrémistes et pousse-au-crime, les décolonisations des années 2030 furent tragiques et entraînèrent des milliers de morts parfaitement évitables. 

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C’est davantage sur le terrain diplomatique et militaire que les démocraties libérales furent attaquées. Si l’on devait résumer d’une phrase, on dirait que le rôle de gendarme du monde que l’on avait attribué après 1945 aux États-Unis (ou qui se l’étaient attribué si l’on a une vison antiaméricaine de l’histoire) n’était plus accepté au XXIe siècle. Il faut dire que l’intervention en Irak en 2003, soi-disant pour détruire des « armes de destruction massive » qui en fait n’existaient pas, et le chaos qui s’en suivit dans tout le pays où l’armée américaine resta engluée pendant des années, fit beaucoup de mal aux Américains, accusés de maux dont ils n’étaient pas responsables (notamment les guerres fratricides entre chiites et sunnites). De même, par leur soutien inconditionnel à Israël, même dans ses opérations les plus discutables en Cisjordanie, à Gaza et au Liban, les États-Unis s’aliénèrent « la rue arabe » et à peu près tous les aspirants gauchistes à travers le monde, qui n’en demandaient pas tant.

Pour l’Irak et Israël, les accusations étaient fondées. Mais leur généralisation était injuste. Car les États-Unis ne cessèrent de soutenir les combattants de la liberté, même quand ils y avaient peu intérêt. Après 2000, ils intervinrent ainsi aux Philippines en soutien au gouvernement contre des groupes terroristes, à Haïti pour enlever le président dictateur Jean-Bertrand Aristide, en Asie du Sud-Est en réponse humanitaire après le séisme de décembre 2004, en Somalie pour aider le gouvernement à combattre Al Qaïda, en Libye sous l’égide de l’ONU pour arrêter les crimes du dictateur Kadhafi contre son peuple, en Syrie dans le cadre d’une coalition contre le groupe terroriste islamiste Daech qui implanta un temps un « califat » à cheval sur les territoires de l’Irak et de la Syrie.

Quand ils s’implantèrent en Afghanistan après le 11 septembre 2001, afin de cerner Al Qaïda et capturer Ben Laden (qu’il fallut 10 ans pour localiser et éliminer), ils apportèrent avec eux sécurité et liberté. Et c’est lorsqu’ils durent quitter le pays en août 2021 après le retour des affreux Talibans que l’on réalisa tout ce qu’ils avaient apporté au pays pendant 20 ans, les femmes et les filles afghanes le savaient mieux que personne. 

Et entre 2022 et 2025, les États-Unis fournirent à eux seuls plus de la moitié de l’aide militaire et financière à l’Ukraine martyrisée par les troupes, les missiles, les tortures, les enlèvements d’enfants et la désinformation du nouvel Hitler.

Oui, mais voilà, la liberté made in USA faisait de l’ombre, pensaient-ils, à de nombreux politicards de par le monde, qui préféraient de loin des guerres civiles et des oppressions, chez les autres, plus conformes à leurs médiocres intérêts.

La France, pourtant plus subtile (ou plus hypocrite) que les États-Unis dans son approche des relations internationales, n’échappa pas au rejet de la part des peuples de ses anciennes colonies. Dans les années 2020, les Français (conseillers gouvernementaux, militaires, représentants économiques et culturels) furent chassés du Burkina-Faso, du Niger, du Gabon et du Mali (où les militaires au drapeau bleu blanc rouge étaient restés plusieurs années dans le cadre des opérations antiterroristes Serval puis Barkhane). Ces exclusions auraient pu être une bonne chose si les Français ou pro-Français n’avaient pas été remplacés par des juntes militaires aidées de l’épouvantable milice russe Wagner et des tueurs de Poutine. De manière plus larvée, les gouvernements algériens n’eurent de cesse d’attiser la haine à l’égard de l’ancien colonisateur, revenant toujours aux années 1830-1962 pour justifier le présent et empêcher l’avenir. 

Pourtant, la France avait corrigé ses complaisances les plus honteuses du XXe siècle (envers Duvalier à Haïti, Bokassa en Centrafrique, avant le génocide au Rwanda…). Au XXIe, elle n’avait pas à rougir de ses soutiens économiques, militaires et culturels. Ce qui lui manquait, c’était la modestie et la lucidité : le monde changeait et l’on n’acceptait plus qu’un pays représentant 0,8 % de la population mondiale dicte le droit aux masses lointaines. Elle devait changer de doctrine : ne pas s’imposer, mais se laisser désirer. Hélas, modestie et lucidité n’étaient pas des qualités que l’on pouvait attribuer aux occupants successifs du palais de l’Élysée.

C’est ainsi que fut enterrée la belle idée qu’était le droit d’ingérence, promue notamment par le fondateur de Médecins sans Frontières et Médecins du Monde, Bernard Kouchner, alors qu’elle avait failli être élevée au niveau de norme du droit international. Le droit d’ingérence, c’était la possibilité d’une intervention militaire ou humanitaire d’un État ou d’une organisation internationale sans le consentement du gouvernement du pays visé, afin de sauver des populations d’une mort probable à plus ou moins brève échéance. L’intervention de 2011 en Libye en est un bon exemple. Mais ce droit, qui s’oppose à la souveraineté des États, n’a jamais été accepté par les dictateurs de tous poils, qui y voyaient bien sûr une atteinte à leur toute-puissance. Alors pour soutenir les populations victimes d’un tyran, on utilisait des pis-aller peu efficaces : embargos et sanctions économiques (contre la Russie, la Corée du Nord, l’Iran, Cuba), isolement diplomatique (contre la Russie), soutien discret aux opposants. 

En refusant le parapluie américain et les aides occidentales, les gouvernants des pays du Sud ne facilitaient pas la vie de leur peuple. Mais ils pensaient renforcer leur pouvoir en s’affranchissant de modèles qui venaient d’ailleurs et ne satisfaisaient pas suffisamment leur ego.

Des pays qui s’étaient rapprochés de la démocratie à la fin du XXe siècle retournèrent donc à l’autocratie, allant de la démocrature (dictature avec des élections) à la tyrannie, en passant par toutes sortes de régimes illibéraux. On peut citer pour ces retours en arrière la Russie, les Philippines, l’Indonésie, la Birmanie, la Turquie, l’Iran, la Hongrie, la Bolivie, le Nicaragua, la Tunisie (le courage des jeunes Tunisiens, Égyptiens, Syriens, Libyens et Yéménites, qui firent tomber ou vaciller les dictatures lors du beau « printemps arabe » de 2011, fut bien mal récompensé ; aucun peuple ne fut épargné par un retour à l’oppression)… Et malgré une mobilisation remarquable eu égard à la violence de la répression, jamais les jeunes Iraniens (même après l’arrestation et la mort de la Kurde Masha Amini en septembre 2022) ne parvinrent à desserrer l’étau des gardiens de la révolution islamique, bras armé du régime tyrannique des mollahs et ayatollahs.

C – Les démocraties minées de l’intérieur

Mais les changements les plus étonnants se produisirent dans les vieilles démocraties, solides, installées, phares du monde en matière de droits de l’homme et plus encore de la femme. Théorisée et expérimentée 2500 ans plus tôt, la démocratie s’était imposée au XIXe et au XXe siècles (sous sa forme représentative, car la démocratie directe n’est pas possible quand des dizaines de millions de personnes prennent leur destin en mains). Elle s’était accompagnée de :

– l’acceptation des décisions de la majorité et le respect des minorités ;

– le développement des libertés publiques ;

– la reconnaissance d’un intérêt général comme supérieur aux intérêts particuliers ;

– la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Or, les conditions 1, 3 et 4 furent remises en cause à partir des années 2010 : 

– nombre de personnes ne considéraient plus les élections comme suffisantes pour légitimer un pouvoir ; 

– la notion d’intérêt général ne signifiait rien pour des individualistes biberonnés à la défense des avantages acquis (pour ne pas dire des privilèges) et aux rapports de forces (c’est pourquoi les salariés protégés étaient les principaux bloqueurs de tout nouveau partage des droits et devoirs (« On lâche rien ») ; 

– et un quatrième pouvoir, médiatique, était apparu, qui se hissa vite à la première place et écrasa tous les autres.

Ainsi, en Italie, en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, des millions de personnes en vinrent à penser que finalement la démocratie représentative (on vote pour des personnes qui font au mieux pour administrer un pays, une région, une ville) n’était peut-être pas le meilleur système possible, et qu’un « homme fort » à la tête de l’État (fort signifiant qu’il ne serait pas tenu par des parlementaires et des juges à qui l’on retirerait l’indépendance) n’était pas une si mauvaise chose par le temps qui courait. C’était bien sûr des avis d’enfants gâtés, qui précisément bénéficiaient de tous les avantages de la démocratie et n’avaient aucune idée de ce que signifiait l’absence ou même la limitation de la liberté.

Mais les chiffres étaient là. Dès 2016, deux universitaires de Harvard, Roberto Foa et Yascha Mounk, montrèrent qu’aux États-Unis moins de 30 % des Américains nés depuis 1980 pensaient que la démocratie était essentielle. En 2017, le politologue britannique David Adler renchérit dans le New York Times : même ceux que l’on pouvait estimer les plus modérés, les centristes, étaient défiants à 58 % vis-à-vis de la démocratie. En 2019, la Fondapol (Sciences-Po Paris), menait une étude dans 42 pays qui amenait à la conclusion suivante : un affaiblissement généralisé de l’esprit démocratique, avec ce chiffre effrayant : 38 % des 18-34 ans étaient favorables à ce qu’un « homme fort » dirige leur pays sans avoir à « se préoccuper du Parlement ni des élections ». Enfin en janvier 2020, le Centre pour le futur de la démocratie de l’Université de Cambridge analysait les données de plus de 4 millions de personnes dans 154 pays et affirmait : on est passé de 47,9 % de personnes s’estimant « insatisfaites » de la démocratie au milieu des années 90 à 57,5 % en 2019.

Un autre signe de la désaffection citoyenne était l’abstention aux élections. Ne pas se déplacer parce que l’on considérait que les candidats étaient bonnet blanc et blanc bonnet, ou que l’on n’avait le choix qu’entre la peste et le choléra, empêchait les institutions de fonctionner, gênait l’action politique et le débat d’idées.

Ce rejet pouvait s’expliquer de deux manières :

– les « modérés » constataient que le peuple votait mal (extrême-droite ou extrême-gauche), redoutaient que la démocratie conduise au fascisme, donc la rejetaient ;

– et/ou le peuple considérait que, sous couvert de démocratie, les élites s’étaient appropriées le pouvoir à ses dépens ; il n’y croyait donc plus.

Comment en était-on arrivé là ? Les causes étaient nombreuses.

Je ne reviens pas ici sur le changement de paradigme apporté par les réseaux sociaux  première génération (objet du premier chapitre), qui faussaient les hiérarchies, supprimaient la différence entre vérité et mensonge, mettaient en valeur la colère et l’indignation au détriment du calme et de la recherche consensuelle.

Les médias (presse écrite et en ligne, radio, télé) portent eux aussi une écrasante responsabilité dans le dévoiement de la démocratie, alors qu’ils avaient été un ingrédient déterminant de son avènement. Je n’ai pas le temps de développer ici, mais je résume en écrivant que, au début du XXIe siècle :

– la presse créait le doute. Le New York Times, les tabloïds anglais et allemands, France Télévision et CNews procédaient de la même manière : par des questions, des soupçons, des insinuations, ils jetaient le trouble dans les esprits, cassaient le respect dû aux personnes, créaient des suspects. Or, il n’y a pas de société possible sans confiance ;

– les journalistes refusaient d’assumer leurs responsabilités. S’ils s’accordaient tous les droits, ils ne se reconnaissaient aucun devoir. Ils pouvaient affirmer, ou sous-entendre, ce qu’ils voulaient et détruire des réputations sans aucun risque. La liberté de la presse et le droit à l’information avaient bon dos ;

– les médias court-circuitaient la police et la justice. Dès qu’apparut l’information continue, ils se mirent à violer systématiquement « le secret de l’instruction » et « la présomption d’innocence ». Leurs conditionnels hypocrites, quand ils ne les oubliaient pas, ne servaient à rien et ils lynchaient à l’envi. Tout en abusant de la trop facile « protection des sources » ;

– les médias aimaient et donc cherchaient le drame. Quand l’actualité en manquait, on en créait avec des photos volées ou des révélations découpées en feuilletons ;

– les médias déformaient volontairement la réalité dans un but militant. En France, les radios et télés publiques fonctionnaient à peu près toutes sur le même modèle : un reportage de quelques minutes sur des personnes en colère, laissant croire que tous ceux qui exerçaient le même métier ou étaient dans la même situation pensaient la même chose ;

– les médias passèrent de la dérision – on se moque de tout, sauf de nous-mêmes – au manichéisme : à partir de 2020, l’ironie et l’humour devinrent impossibles, le second degré disparut. Il ne devait pas y avoir d’ambiguïté : chaque événement, chaque personne, était ou bien ou mal ;

– les médias se mirent à suivre les réseaux, donc l’opinion beuglante, commentant les posts les plus croustillants et supprimant certains types d’informations quand elles étaient mal perçues par les internautes. C’est ainsi que, en 2019, le New York Times supprima les dessins de presse, qui déplaisaient aux crétins dominants sur Twitter et Facebook.

À ces méfaits de la presse, on pourrait ajouter ceux, complémentaires et concomitants, des sondages, utilisés en permanence, qui transformèrent les responsables politiques au mieux en gestionnaires pragmatiques des pulsions de l’opinion, au pire en opportunistes sans conscience. « Désormais, gouverner, c’est suivre et gérer les émotions collectives », écrivait le sociologue Régis Debray dans son Bilan de faillite de 2019. Les sondages inculquèrent la croyance que l’opinion sait ce qui est bon pour elle, alors qu’elle ne voit que le court terme et son milieu, n’a pas les compétences pour apprécier, n’est qu’une juxtaposition d’individualités. Ces sondages faisaient ou défaisaient les candidatures : on se présentait, ou le parti investissait, si l’on avait la meilleure cote de popularité à l’instant t. De même une fois au gouvernement : on prenait telle ou telle mesure si un sondage avait montré qu’elle était acceptable par l’opinion. C’est ainsi que le courage disparut en politique, et que les politicien.ne.s devinrent des anguilles hypocrites et versatiles, renonçant à toute cohérence, louvoyant au gré des humeurs de l’opinion, dans le seul but de conquérir le pouvoir, dérisoire mais rémunérateur et satisfaisant pour l’ego.

Ces tares de la communication à outrance s’ajoutaient à un problème plus fondamental : la démocratie ne sélectionne pas les meilleurs. D’où la méfiance des grands anciens : Platon préférait l’aristocratie, et Aristote considérait que ce n’était pas tant le régime qui comptait que la qualité des hommes à sa tête. Car pour être élu, pour séduire les électeurs, il est plus facile d’être hypocrite, égocentrique et simpliste. Les médiocres sont donc très avantagé.e.s par rapports aux personnes intelligentes, honnêtes et nuancées. D’autant que ces dernières mettent généralement leurs talents ailleurs que dans la conquête du pouvoir, dans laquelle se ruent les avides et les frustrés. Ainsi, ceux qui candidataient dans les premières décennies du deuxième millénaire ne le faisaient pas pour proposer des solutions globales et des compétences générales, mais pour obtenir un avantage : gloire médiatique, revenus (la politique ne payait pas si mal), contacts avec les puissants… Naturellement, une fois élus, ces médiocres montraient un comportement humain peu exemplaire, caractérisé par l’absence d’écoute, l’autoritarisme, le laxisme, l’incompétence. Les « belles personnes » étaient absentes de la politique. Et les élus intègres et qualifiés étaient une infime minorité.

D – Populisme, complotisme et communautarisme

Au-delà des ennemis extérieurs, des effets calamiteux des réseaux dits sociaux, des médias irresponsables, des élections favorisant les médiocres, ce qui mina le plus les démocraties occidentales au début du XXIe siècle fut ce qu’on appela le populisme, qui était aussi une conséquence de tous ces maux. Je n’avais que 15 ans quand ce phénomène déferla en Europe et aux États-Unis, mais je me souviens très bien de la sensation de voir inexorablement monter la bêtise et la violence, quel que soit le côté de l’Atlantique où je me trouvais (j’ai accompli toutes mes études et le début de ma vie professionnelle aux États-Unis). Si à l’époque je ne parvenais pas à expliquer ce que je percevais, il me semble pouvoir le faire aujourd’hui, maintenant que je suis une vieille dame et que le temps a passé.

On pourrait définir le populisme – du moins celui du XXIe siècle – comme un appel au peuple, dont on postule qu’il est un tout et qu’il sait ce qui est bon pour lui. Ce populisme s’incarne dans un leader charismatique au discours simpliste et de mauvaise foi. « Le populisme n’est pas une idéologie, écrivait la chercheuse au CNRS Frédérique Langue ; c’est une manière de pratiquer la politique en jouant sur l’émotion, la peur, la subjectivité, le ressentiment, l’intimité ».

Même si le populisme transcendait les courants habituels de la politique, il y avait me semble-t-il trois sortes de populisme :

– un populisme de droite, représenté par le Rassemblement National en France, la Ligue du Nord et Fratelli d’Italia en Italie, l’Allianz für Deutschland en Allemagne, le F.P.O. en Autriche, Geert Wilders aux Pays-Bas, l’Anglais Nigel Farage. Leurs points communs ? Refus de l’immigration, demande de sécurité, défense du monde rural et des valeurs chrétiennes ;

– un populisme de gauche, représenté par les Espagnols de Podemos, les Français de La France Insoumise, les indépendantistes catalans, les grecs de Syriza, les travaillistes anglais sous Jeremy Corbyn. Eux se retrouvaient autour de la haine de la mondialisation, de la volonté de confisquer les richesses, d’un programme de nationalisations, de la production locale, du communautarisme et de la mobilisation des minorités ;

– un populisme que je qualifierais d’hybride, ou de réseaux, de type gilets jaunes (en référence à ce mouvement sectaire, violent et consumériste qui fit trembler le pouvoir français en 2018 et 2019). Ces gens-là jouent sur la victimisation, la dénonciation, et l’indignation. 

Pour tous ces populistes, les solutions aux maux qu’ils dénonçaient étaient les suivantes :

– le peuple doit prendre le pouvoir car il est sage tandis que les élites sont malhonnêtes ;

– le repli national (frontières, protectionnisme, sécurité) est nécessaire pour survivre face aux étrangers profiteurs (ces étrangers profiteurs étant les migrants selon les populistes de droite, les riches et les financiers selon les populistes de gauche) ;

– on ne doit accorder aucun crédit aux médias, experts et administrateurs, car ils ne connaissent pas la réalité des choses.

Concrètement, les mouvements populistes proposaient les mesures suivantes :

– fermer les frontières pour protéger les populations contre l’extérieur ;

– donner du travail à tout le monde en changeant le système (sortie de l’euro, revenu universel, impositions sur le capital) ;

– rétablir l’ordre en contrôlant les mœurs ;

– supprimer ou museler des institutions (justice, presse, parlement) qui empêchent de gouverner comme il faut.

Ces mouvements remettaient donc en cause les principes, libertés et outils démocratiques mis en place au fil des siècles et stabilisés après 1945.

Aussi fausses fussent leurs analyses et malhonnêtes leurs intentions, ou peut-être parce que leurs analyses étaient fausses et leurs intentions malhonnêtes, les populistes parvinrent au pouvoir et y restèrent plus ou moins longtemps en Hongrie, en Pologne, en Italie, en Autriche, en Slovaquie, en Tchéquie, en Bulgarie, en Grèce, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Brésil, en Turquie, aux Philippines, en Inde. Leur exercice du pouvoir fut si désastreux que, soit ils furent battus lors de l’élection suivante, soit ils s’amendèrent et renoncèrent à appliquer leur programme, soit ils supprimèrent des libertés pour se rapprocher d’un fonctionnement dictatorial. 

Cependant, même quand ils étaient évincés du sommet de l’État, le mal était fait : le populisme continuait à infuser dans la population, laissant croire qu’il y avait des solutions simples, alors que la plupart des problèmes à résoudre étaient éminemment complexes, ne serait-ce qu’en raison des innombrables pressions contradictoires exercées sur les gouvernants. 

Avec le recul, on comprend aisément les causes de ce mal du peuple :

– le déclassement économique des « mâles blancs de plus de 50 ans », pris de vitesse par la numérisation du monde, courant puis renonçant à courir après des évolutions technologiques qu’ils ne maîtrisaient pas, en situation d’illectronisme et ne parlant pas l’anglais de type « globish », qui était le sésame indispensable pour ouvrir les portes du télétravail, du nomadisme et de l’intelligence artificielle, avant que les traducteurs intégrés dans un premier temps (2030-2060), puis l’instauration de la langue commune aux terriens (réellement universelle à partir de 2075) rendent caduque la notion de langue étrangère ;

– la remise en cause des modes de vie jusque-là basés sur les rapports hommes-femmes, le respect des enfants pour les adultes, la parole et le contact visuel. C’est peu dire que les élucubrations des années 2010-2030 sur le genre, la liberté de l’enfant, la tolérance (de tout et n’importe quoi), le relativisme (tout se vaut et on n’a pas le droit de hiérarchiser) ont dégoûté nombre d’honnêtes citoyens, qui du coup de sont détournés des soi-disants progressistes pour  se réfugier dans le giron de leaders populistes, trop heureux de récupérer à leur profit des valeurs traditionnelles de bon sens et d’équilibre qui auraient dû appartenir à tout le monde ;

– les revendications communautaires musulmanes. Les pratiques dérogatoires souvent accordées aux militants de la cause islamique, dans les cantines scolaires, les lycées, les vestiaires sportifs, les hôpitaux, ainsi que les revendications antirépublicaines des plus extrémistes en termes de dissimulation du corps et du visage, ou encore de pratiques religieuses et de contenu des programmes éducatifs, ont favorisé un rejet qui n’était pas du racisme, mais un refus de voir une religion s’imposer aux lois démocratiques et remettre en cause la laïcité, c’est-à-dire la séparation nette entre les domaines civil et religieux, public et privé ;

– le comportement des élites. Les abus de pouvoir, le mélange des affaires publiques et privées, certains privilèges d’un autre âge, les changements de poste ministériel au gré des ambitions personnelles et des négociations partisanes, ont certainement contribué au sentiment du « tous pourris » et au « dégagisme » qui s’en est suivi. Dans plusieurs pays, les populistes sont arrivés au pouvoir simplement parce qu’ils étaient les seuls qui n’avaient pas encore été « essayés » ;

– enfin le gouffre entre les revenus les plus pauvres et les plus riches (si la pauvreté diminuait, il n’en demeure pas moins que 1 % des terriens possédaient en 2020 50 % des richesses) attisa un ressentiment contre les élites, ou « la clique », qui là encore nourrissait naturellement le populisme et la contestation de la démocratie.

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Les populistes étaient pour la plupart complotistes. Le complotisme est la croyance que nombre d’évidences sont fausses (la terre est ronde, les tours du World Trade Center sont tombées en raison d’un attentat islamiste, la pandémie de Covid a été accidentelle) car la vérité est cachée par les puissants du monde désirant tromper le peuple pour continuer à prospérer entre eux.

Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch, écrivait dans son livre L’opium des imbéciles, paru en 2019 : « La théorie du complot falsifie l’histoire, parasite le fonctionnement de la démocratie, protège les dictateurs, exonère les criminels, invente des boucs-émissaires, dresse des potences. Elle prépare des génocides ». Il rappelait ainsi les élucubrations des Français Thierry Meyssan, Alain Soral, Dieudonné, François Asselineau, Etienne Chouard, Robert Faurisson, Thierry Mariani, du gilet jaune Maxime Nicolle ; à l’étranger des frères Ramadan, de l’Anglais Nigel Farage (il citait aussi Boris Johnson), des Américains Axel Jones (animateur de radio et télé) et Donald Trump, du Russe Vladimir Poutine, de l’ex-président iranien Mahmoud Ahmadinejad… On pourrait ajouter, en France, le film Hold up sur le Covid en 2020, et le livre du politique Philipe de Villiers, Le jour d’après, publié en 2021. Bien d’autres encore.

Chacun jouait sa partition. Certains s’interrogeaient sur la responsabilité des attentats, d’autres niaient le réchauffement climatique, d’autres voyaient la main des États-Unis sur à peu près tous les événements mondiaux, d’autres accusaient les financiers juifs – Rothschild ou Soros – de tous les maux et des pires intentions. Tous le faisaient au nom du peuple, qui aurait été trompé par les élites. Les complotistes étaient en fait des individus névrotiques qui poursuivaient des objectifs égocentriques. Mais qui parvenaient à attirer des millions de cerveaux déséquilibrés par les bombardements numériques auxquels ils se soumettaient. En 2019, le sociologue Gérald Bronner parlait d’un « déferlement de crédulité » dans son livre au titre terrifiant : Apocalypse cognitive.

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Dernier mal, et non des moindres, minant la démocratie de l’intérieur : le communautarisme.

Être communautariste, c’était faire prévaloir les spécificités d’une communauté (ethnique, religieuse, culturelle, sociale, de genre) au sein d’un ensemble plus vaste, et vouloir pour elle des règles particulières, différentes de la loi par définition générale et applicable à tous. C’était se définir en tant que membre d’un groupe plutôt que comme un individu. C’était insister sur ce qui sépare plus que sur ce qui rassemble.

Si le communautarisme était assez habituel dans les pays anglo-saxons – où l’on n’hésitait pas à se définir comme membre d’une communauté restreinte –, il n’allait pas, avant 2000, jusqu’à remettre en cause l’appartenance supérieure à la communauté nationale d’une part, à la communauté humaine d’autre part. Mais c’est ensuite ce qui se produisit, avec la montée des revendications agressives et l’identification collective permise par les réseaux sociaux.

Les problèmes les plus importants furent causés par le communautarisme islamique qui par sa masse et sa violence fit trembler les gouvernants, ceux-ci cédant trop facilement sur certains points (évoqués plus haut dans les raisons du populisme) et fragilisant donc les fondations de la démocratie. À cette motivation religieuse, s’ajoutait, tout en s’en distinguant, un communautarisme anti-républicain,contestant le « privilège blanc » et prônant une société « racisée ». Il s’agissait de « déboulonner » toutes les statues blanches fondatrices des États modernes, au motif que ces grandes figures auraient avant tout servi leur classe et oublié les minorités. C’était, assez ouvertement, un « nouveau racisme », pour reprendre l’expression de la philosophe Elisabeth Badinter, ou un racisme à l’envers. Certains voulurent faire croire qu’il y avait un racisme d’État, ce qui avait pu être vrai aux XIXe et au XXe siècles, mais qui ne l’était plus au XXIe.

Il existait d’autres regroupements autour de valeurs spécifiques. Il y eut ainsi un communautarisme de genre, très puissant de 2000 à 2040. Cela revenait considérer que les personnes homosexuelles, bisexuelles puis transsexuelles avaient droit à une reconnaissance particulière. Ce furent les grandes années du sigle LGBT, auquel on ajouta Q pour Queers (ou fluides, ou non-binaires), I pour Intersexué.e.s, A pour Asexuel.le.s et + pour le cas où l’on aurait oublié certaines manières de se monter dessus. Ces gens-là avaient droit à toutes les impudeurs, quand ce n’était pas tous les honneurs, uniquement parce qu’ils revendiquaient une pratique sexuelle ou une identité de genre différentes de la grande majorité de la population. Beau dévoiement là encore de la liberté : personne à part quelques demeurés n’empêchait quiconque de vivre sa sexualité comme il l’entendait. Pourtant, si l’on écoutait les thuriféraires LGBTQIA+ZSTGFKH…, il fallait que tout le monde adopte leur mode de vie, seul digne d’humains évolués et éveillés. Je me souviens parfaitement qu’au lycée des copines se crurent obligées d’essayer une relation lesbienne, alors qu’elles n’en avaient aucune envie, juste pour ne pas qu’on leur reproche d’être « ringardes » et d’avoir « la loose » !

Le communautarisme décomplexé entraîna le « wokisme », sorte de regard sur le monde considérant qu’il y a dans tous les cadres des oppresseurs – blancs, vieux, mâles et chrétiens – et des oppressés – jeunes, de couleurs, musulmans ou sans religion. Les ferments de la religion woke avaient été portés par des philosophes français partis au siècle précédent déconstruire les universités américaines, avant que celles-ci propagent à leur tour, cinquante plus tard, cette mauvaise foi sur le monde. Son bras armé, la cancel culture, digne des plus grands fascismes, sévissait à plein : dénonciations publiques, condamnations médiatiques, bannissement, ostracisme, boycott, mise à mort sociale… Il ne faisait pas bon être autre chose que gauchiste dans les milieux de la culture, de l’enseignement et des médias sous la terreur woke.

Il existait aussi des communautarismes liés à un territoire, un quartier ou une région. On sait les ravages que causaient les guerres entre gangs aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Italie… Dans les banlieues de grandes villes, mettre un pied sur un trottoir que s’était approprié un clan pouvait vous coûter la vie. On était de South Boston, de Peckam, de Montfermeil, et au sein de ces quartiers on était de tel bloc, tel secteur… À ces regroupements territoriaux s’ajoutaient souvent un regroupement ethnique – latinos, chinois, blacks… – et bien sûr une lutte incessante pour le commerce de drogue. Le régionalisme n’était pas en reste : les Catalans, les Basques, les Flamands, les Lombards, les Bavarois étaient les plus virulents, mais partout les revendications régionales, quand ce n’était pas départementales, avaient tendance à supplanter la reconnaissance à une appartenance nationale (le combat malsain pour les langues régionales participait de ce retour moyenâgeux). Quand au continent et au monde, ils étaient des ensembles trop grands pour des consciences limitées à leur intérêt immédiat.

À force de légiférer pour céder à telle ou telle revendication communautaire, le sens de l’intérêt général a été perdu. On a multiplié les exceptions, au lieu d’assurer l’égalité de base. Chaque communauté voulait sa loi, sa reconnaissance, ses droits propres. La démocratie était prise au piège : en voulant prendre en compte chacun, on mécontentait tout le monde. Le communautarisme fonctionnait sur un principe fâcheux répandu à cette époque : faire d’une exception la règle, appliquer à la majorité des dispositions correspondant aux intérêts des minorités qui criaient et tapaient le plus fort. 

Voilà comment fut remis en cause l’universalisme, belle idée qui tendait à se généraliser, selon laquelle ce qui unit les humains c’est avant tout leur humanité, des êtres vivants avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient.

Le populisme, le complotisme et le communautarisme conjugués aboutirent à une conséquence simple : l’impossibilité de gouverner. Et cette impossibilité fut bien sûr une des causes des chaos qui apparurent au cours du quart de siècle suivant, nous y reviendrons.

(vendredi 25 octobre : Histoire du XXIe siècle. Première partie (2000-2024) – Naissance de la post-humanité. Chapitre 4 – Les perturbations de la terre et du ciel)

9 commentaires

  1. Le sous-chapitre « Les démocraties minées de l’intérieur » et celui sur la trilogie infernale « Populisme, complotisme, communautarisme » sont assez déprimants pour un vieux démocrate canal historique comme moi. Mais je prends ce texte, dense et documenté, comme une leçon d’histoire et d’anticipation. Mais pourquoi, Monsieur Roubert, ne parcourez-vous pas les salles de réunion des villes de France pour éclairer et renforcer celles et ceux qui n’ont pas encore été emportés par la trilogie infernale ?

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  2. Bonjour Pierre-Yves,

    Ce chapitre 3 est dense, et nécessite plus que 25 minutes de lecture, et beaucoup de réflexion.

    L’ouverture aujourd’hui du sommet des brics à Kazan en Russie vient absolument confirmer tes écrits, et montre combien l’opposition aux US et à ses « alliers » s’organise autour de Vladimir Poutine.

    Les déséquilibrés ne manquent pas, à la tête des états comme au sein de nos sociétés qui savent particulièrement bien les créer.

    Il est clair que les dirigeants du monde ont davantage soif de puissance et de richesses que d’offrir de la protection à leurs peuples.

    Dans nos démocraties occidentales, ils sont habiles à manipuler l’opinion publique pour les porter légalement au pouvoir.

    Ailleurs, c’est à coups d’intimidations et de répressions qu’ils commettent leurs forfaits et bâillonnent les opinions.

    Comment réagir face à cela quand on n’est qu’un ‘simple’ parmi les milliards d’humains ?

    Nous, ‘le peuple’, sommes-nous pour eux juste bons à ‘faire tourner la grande machine économique’ et à fournir de la ‘chair à canon pas chère’ le moment venu ?

    Comment ne pas se sentir impuissant et dépassé par cette « marche du monde » qu’on n’a pas choisie ?

    Quelle est la bonne attitude pour nous, fin 2024, pour éviter le 2100 dont tu dessines les contours, chapitre après chapitre ?

    Voter, ou ne pas voter ?

    Descendre dans la rue pour manifester, ou ne pas descendre ?

    Militer ou ne pas militer ? Si oui, de quelle manière ? Et si non, pourquoi ?

    Quel angle d’attaque pour dénoncer et améliorer ce qui ne nous convient pas ?

    Comment détrôner les ‘méchants’ ?

    Tout cela est assez « pétrifiant », et nous ne sommes pas à l’abri d’un sentiment d’impuissance.

    Pour ma part, ma thérapie, c’est d’aller filmer les coccinelles sur mon parasol et les chenilles sous les feuilles de ronces, car ça, je sais que ça va me faire du bien 🐞🐛 !!!

    Merci pour tes écrits, qui ne laissent jamais indifférents.

    Belle semaine à toi et à tous les terriens,

    Anne

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    1. Anne bonjour. Tu montres bien le sentiment d’impuissance qui nous assaille face à tant de problèmes, tant de dangers. Je suis plutôt optimiste pour 2100, plutôt pessimiste pour 2030 et 2040. Nous verrons. Essayons, là où nous sommes, avec nos maigres forces, de faire ce que nous pouvons pour améliorer les choses plutôt que pour les laisser s’aggraver. Le comportement de chacun.e compte. Et, comme toi avec les chenilles et les coccinelles, sachons nous émerveiller des belles et petites choses. Merci, Py.

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  3. Comme dit par d’autres avant moi, c’est dense et ça se lit comme un cours à lire et relire, en tout cas pour ceux qui voudraient apprendre, comprendre et se coucher moins bête.

    En première lecture, j’ai cependant relevé au moins un point sur lequel je ne suis pas d’accord : l’éloge fait des Dubaï, Abou Dabi et Doha, trop béat à mon sens. Qu’on me démontre que ces « plus belles villes du monde » ont fait quelque chose de respectueux des ressources et de l’environnement ! (Dubaï, la frénésie de la construction et le mystère des tours abandonnées | Correspondances de Dubaï, Dubaï sous les eaux : le réchauffement climatique a amplifié les pluies historiques, Dubaï : catastrophe ou transition écologique ? | Zeste)

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    1. Jean-Claude bonjour. Merci de ton commentaire. Il me semble que tu attends une réaction quant à la « béatitude » que tu fais remarquer au sujet de Dubaï (si tu l’entends au sens de fascination, tu as raison). La voici en quelques mots. 

      Je dirais que les gratte-ciel de Dubaï, comme ceux de La Défense, comme le Louvre, La Tour Eiffel ou Beaubourg en leur temps, n’ont pas été construits pour « respecter l’environnement », mais pour l’améliorer ; par pour « respecter les ressources » mais pour les utiliser ; c’est-à-dire pour développer un pays et augmenter le niveau de vie des habitants (également pour sortir de la dépendance au pétrole). 

      Il se trouve que certains humains sont nés dans des lieux où il fait très chaud ; il ne me semble pas qu’ils aient moins le droit que nous au progrès, à l’innovation et à la beauté. En la matière, partis de rien il y a 50 ans, les Émiratis ont réussi des réalisations exceptionnelles (urbanisme, architecture, aménagements, qualité de services, écosystème stimulant et cosmopolite, confort, accès, rapport qualité-prix…). Plutôt que d’être condamnés pour leurs villes, ils mériteraient d’être admirés pour elles (ce qui est souvent le cas hors de France). Si tous les pays pétroliers ou gaziers – par exemple l’Algérie, la Russie ou le Venezuela –, utilisaient aussi bien leurs richesses que les Émiratis, ils attireraient eux aussi des populations au lieu de les faire souffrir et s’enfuir. Et le monde serait meilleur.

      Voilà mes précisions. Merci de ton éclairage.

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      1. Je pensais à ce qu’on nomme « optimisme béat ».

        Chacun devrait avoir accès à une part de beauté, de grandeur même, partout sur cette Terre, je te suis là-dessus. Notons que la tour Eiffel, le Louvre, un peu moins la Défense etc. furent construits à une époque bien antérieure à la nôtre qui est devenue, elle, frénétique dans sa consommation de ressources.

        Les exploits des villes citées sont excitants, remarquables, mais sait-on s’ils ne sont pas réservés qu’à une élite fortunée ?

        En tout cas, je te remercie d’avoir pris le temps d’apporter une réponse, comme je le fais à mon tour. Je constate d’ailleurs que ce riche et passionnant blog regorge de commentaires élogieux, mais d’aucun commentaire critique suscitant un débat, une conversation (je n’ai pas tout lu, il est vrai). Puisse notre échange, s’il est lu par certains lecteurs, donner des idées.

        « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » (Beaumarchais)

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  4. 25 minutes de lecture : un temps de lecture indiqué pour quelqu’un qui aurait l’esprit vif.

    Il faudrait prévoir aussi un temps de relecture pour mieux assimiler.

    Ceci dit, un gros travail pour un résultat très intéressant. Bravo.

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