Le prix d’Alisha

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(environ 15 minutes de lecture)

Elle travaillait à l’accueil de la tour où se trouvaient les bureaux de la société qui m’avait confié pour six mois une mission d’expertise comptable et de conseil de gestion. Elle n’était pas la seule à ce poste, elles devaient être cinq ou six, ce qui ne constituait pas un chiffre énorme vu le millier de personnes qui pénétraient chaque jour en ce lieu. Nous étions à Londres, dans le quartier de Canary Wharf, là où les anciens docks avaient été transformés en quartier d’affaires avec buildings profilés et reliés entre eux. Londres était, avec New York, Singapour, Shanghai, Tokyo, Dubaï, Chicago et quelques autres, une de ces villes-monde dans lesquelles grouillaient des millions d’hommes et de femmes à fort potentiel économique sous des flèches de verre et d’acier dont les surfaces étincelantes défiaient les lois de l’équilibre et se reflétaient sur les eaux.

Allemand de 50 ans, j’étais heureux de travailler dans un de ces endroits, même si cela arrivait un peu tard dans ma vie. J’étais conscient de l’incongruité de ma présence dans un lieu si jeune, si technologique, si connecté. Celles et ceux que je croisais avaient tous moins de 40 ans et ils étaient branchés à des appareils plus ou moins visibles, qui leur envoyaient des décharges électriques toutes les trois secondes, ce qui leur semblait normal et indispensable. Exceptionnellement, je croisais quelques « seniors » de mon espèce, mais ils étaient soit en groupe soit escortés de secrétaires et gardes du corps, sans doute des administrateurs ou des banquiers, des types qui avaient du pouvoir et de la tune, et qui s’amusaient en achetant des boîtes luxueuses ou prometteuses, dans lesquelles ils introduisaient des individus programmés à accomplir ce qu’on leur demandait pour qu’eux-mêmes et leurs commanditaires gagnent le plus d’argent possible.

Parmi ces rares quinquagénaires, les femmes étaient encore plus rares ; c’est comme si elles avaient été exclues de ces lieux où la vieillesse était rédhibitoire, une horreur qu’il fallait éviter à tout prix. J’espérais que c’était d’elles-mêmes que la plupart avaient déserté une place dont elles comprenaient le non-sens et l’inhumanité, s’exprimant ailleurs, dans des activités moins frénétiques, peut-être plus utiles à la société. Hélas, la probabilité la plus forte était qu’elles avaient été chassées des entreprises qui ne voulaient que jeunesse et beauté pour occuper leurs open space et les représenter sur les marchés. Canary Wharf, c’était autrefois « l’île aux chiens » ; les hommes aujourd’hui s’y comportaient plus mal que les animaux.

C’est dans ce cadre aussi particulier que mondialisé que je rencontrai Alisha, d’origine indienne sans aucun doute, une des agentes d’accueil de la tour dans laquelle j’intervenais. Je n’arrivais pas à repérer ses horaires, qui me semblaient chaque jour différent. Elle était là tantôt quand j’arrivais le matin à 8 heures, tantôt quand je sortais prendre un sandwich à 13 heures, tantôt quand je quittais les lieux vers 19 heures. Je n’allais lui parler que quand elle n’avait ni collègue à côté ni client devant elle. Je crois que nous nous étions mis à discuter naturellement, à force de nous saluer de loin. Sa beauté m’avait attiré, je m’étais approché, je renouvelais le contact chaque fois que j’en avais l’occasion. Je ne semblais pas lui déplaire, mais je veillais à ne pas m’imposer. Le problème avec les jolies filles quand elles sont souriantes, c’est qu’on a l’impression que leur sourire nous est réservé, alors qu’il est aussi lumineux avec leurs autres interlocuteurs.

Je ne me faisais pas beaucoup d’illusions, sans pour autant renoncer à la séduire. Ma chance était de l’ordre de 1 sur 1 000 000 ; elle existait, je pouvais la tenter. J’avais toujours fonctionné ainsi, parvenant rarement à mes fins, mais profitant à la fois de l’espoir et du savoir que m’apportaient mes tentatives. Chaque fois que je m’attaquais à une Everest trop haut pour moi, je goûtais au plaisir de la progression et devenais un peu plus aguerri. Et puis qu’y pouvais-je si j’étais attiré par la beauté ? Et si une jolie terrienne du XXIe siècle me paraissait le summum parmi toutes les beautés cosmiques ? On ne commande pas ses inclinations.  

Un jour à 19 heures, j’osai donc un classique :

– Et si je vous invitais à boire un verre, après votre service ? 

Je crispai sans doute un peu mon visage, anticipant le coup que j’allais prendre en retour. 

– Ce sera avec plaisir, acquiesça-t-elle dans un sourire radieux. Ce soir, je termine à 21 heures.

Je me détendis d’un coup. Est-ce qu’elle attendait ma proposition ? J’essayai de ne pas avoir l’air surpris. J’enchaînai :

– Est-ce que 21 h 15 au Capeesh vous irait ?

– Très bien, répondit-elle. Mais si je peux me permettre, nous serions mieux au Lobby Lounge. Vous connaissez ? C’est le bar du Marriott. Sur Hertsmere road. C’est moins bruyant et on y est mieux installé.

– Je ne connais pas, mais ce sera l’occasion. Je vous fais confiance.

– Alors à tout à l’heure. Excusez-moi par avance si j’ai quelques minutes de retard.

– Pas de problème.

Je partis sans demander mon reste, sachant qu’une fois le rendez-vous obtenu mieux valait ne pas tergiverser. J’avais le temps de repasser à mon appart’hôtel, de souffler un peu, de me doucher et de me changer. Avec une fille de cette classe, même au top, je serais à peine au niveau. Je ne devais certes pas m’emballer, mais me tenir prêt à tout. Peut-être que j’arrivais au bon moment dans sa vie, peut-être qu’elle préférait les hommes plus âgés, peut-être que nos discussions l’avaient émue, peut-être que…

Sapé comme un milord, je me présentai au Marriott à 21 heures. Je voulais repérer un peu les lieux, trouver une bonne place. L’endroit était luxueux et de mauvais goût. Le cuir vert des sièges rappelait l’horrible Chambre des représentants britannique, devenue célèbre depuis les lamentables débats sur le Brexit (un tableau de Bansky, titré Le parlement des singes, adjugé 11,1 millions d’euros en 2019, révélait la teneur de cette triste assemblée)… Le bar semblait une douteuse installation d’art contemporain, les verres ne paraissaient pas conçus pour boire et je n’aurais pas su nommer les couleurs des cocktails, jamais vues jusque-là.

La clientèle était à l’image de la population du quartier : riche et cosmopolite. Les peaux blanches étaient majoritaires, mais les Asiatiques étaient nombreux également, qu’ils soient « far » – Chinois, Japonais, Coréens – « middle » – Syriens, Libanais, Irakiens – et plus encore « Indis » et « Pakis ». 

Toutes les places avaient l’air prises. J’avisai un serveur et lui demandai ce qu’il en était.

– Dans une demi-heure, je peux vous garder la première table près de l’entrée, à droite.

Dans une demi-heure ? Près de l’entrée ? C’était une catastrophe. Dans de si mauvaises conditions, nous serions mal installés, Alisha associerait le verre avec moi à un moment désagréable et je perdrais toute chance de la séduire. J’essayai de négocier, sans succès. Je retins quand même la table, au cas où, et m’assis au bar en attendant. J’aurais préféré aller faire un tour sur les quais, mais j’avais peur de perdre la place et d’avoir l’air minable devant Alisha si elle me découvrait dehors comme quelqu’un qui n’aurait pas osé entrer. 

Un barista – on ne disait plus barman, surtout en ce lieu – me tendit une carte. Je m’attendais à des prix élevés, mais pas à ce point : le moindre cocktail était à plus de 30 £. Je regardai les bières. Le choix était grand là aussi, mais la pinte la plus banale était à 25. Soit six fois ce qu’elle coûtait dans ma bonne ville de Stuttgart. Je me rabattis sur un whisky, premier prix, à 28, réservant le cocktail pour le moment où Alisha serait là. 

Tout était exorbitant dans cette ville, encore plus qu’à New York, me semblait-il. Mon appart-hôtel de 26 m2 dans le East End me revenait à 2200 £ par mois, et c’était le meilleur rapport qualité-prix que j’avais trouvé. Quand j’avais établi le devis pour la mission, un associé du cabinet m’avait dit : 

– Multiplie par deux les honoraires que tu as prévus.

J’avais augmenté de 75 % seulement, et cela avait été accepté. 

– T’as perdu 25 %, me taquina le collègue, et il avait sans doute raison.

Néanmoins, c’était une bonne affaire, malgré le coût astronomique du logement, de la nourriture, et de la moindre sortie. Le whisky arriva, et je le payai, craquant un des quatre billets de 50 livres dont je m’étais muni. Le verre était d’une transparence surréaliste. Vide, il devait peser 2 kilos (les 4 cl de liquide qu’il contenait ne changeait pas grand-chose à son poids). Les parois étaient aussi fines que le socle était massif, et j’avais peur de les casser si je serrais trop la bouche en buvant. 

Le breuvage était bon et je me sentis un peu mieux. Après tout, j’étais dans un des endroits les plus branchés du monde, je vivais une expérience professionnelle intéressante et j’allais passer la soirée avec une très jolie fille, comme je n’en avais pas eue depuis longtemps. J’aurais volontiers engagé la conversation avec un voisin, mais les personnes au comptoir n’étaient pas seules. Faute de mieux, je consultai mon smartphone. À Canary Wharf, si le modèle qu’on exhibait avait plus d’un an, on passait pour un ringard ; la coolitude qui régnait là était fausse, ce n’était pas l’Amérique.

Il n’est pas facile de faire durer 4 cl quand on est seul au comptoir au milieu de la foule et « a little bit nervous ». À 21 h 25, j’avais fini mon verre et Alisha n’était toujours pas là. Je n’avais pas osé lui demander son numéro et elle n’avait pas pris le mien. J’étais condamné à attendre, à la merci d’un lapin.

– Monsieur, je vous sers autre chose ?

Le barista me fixait d’un air inquisiteur.

– Non merci. J’attends quelqu’un. Et j’ai une table réservée dans 5 minutes.

Je me levai, car on attendait que je consomme ou que je libère la place. J’avisai le serveur qui m’avait promis une table près de l’entrée pour 21 h 30. Il confirma – « 30-35 » – et je lui dis que je sortais 5 minutes voir si mon amie n’arrivait pas. En effet, j’eus un instant d’angoisse en pensant qu’Alisha m’attendait peut-être à l’extérieur. Il n’aurait plus manqué qu’elle reparte en ne me voyant pas ! 

Dans la nuit, les gratte-ciel étincelaient. À leur sommet, brillaient des diodes rouges, bleues ou blanches qui leur faisaient comme un chapeau électroluminescent. C’était une grande réussite architecturale, le seul quartier d’Europe, avec Paris La Défense, à rivaliser avec les skylines américaines ou asiatiques. L’eau était toute proche et ses clapotis donnaient à l’endroit un côté maritime.    

Cela avait beau être un centre d’affaires, il y avait toutes sortes de raisons d’être ici. Costumes, tailleurs, sportswear chic, tenues de soirée, se mélangeaient dans un joyeux ballet où chacun semblait avoir sa place. L’anglais parlé en ce lieu se parait de tous les accents. 

J’en étais là de ma contemplation quand elle apparut. Marchant droit sur moi, un sourire éclatant. Un diamant sur son nez brillait autant que ses yeux. Elle était couverte d’un manteau blanc, sans doute en cachemire, sur lequel s’étalait sa chevelure dense et soyeuse. Comme le manteau était ouvert, je vis en dessous une jupe, courte, noire et en cuir ; au-dessus, un chemisier bleu électrique. Le plus spectaculaire était peut-être ses jambes et ses pieds. Les premières, satinées de bas, étaient allongées par des stiletos gris clair, métalliques eux aussi. Il me sembla que le mélange des couleurs et des matières était bizarre, mais on se trouvait à Londres : de la Reine Elizabeth à Elton John, en passant par Kate Moss et Victoria Beckham, l’Angleterre était la capitale mondiale de l’assortiment des couleurs. Alisha était Londonienne, aucun doute. Mais bien plus belle qu’une Anglaise. Je n’étais pas prêt d’oublier une telle image.  

Quand elle fut à un mètre de moi, elle agita sa main droite et inclina la tête, sans me toucher, à l’américaine. J’agitai une main en retour. 

– Vous auriez dû entrer, me dit-elle. Je suis en retard. 

– Je suis entré, répondis-je, mais je suis ressorti. J’ai réservé une table.

Je lui tins la porte et elle entra. Des effluves du n° 5 de Chanel infiltrèrent mes narines. Elle franchit la porte du Lounge d’un pas assuré. À ma grande surprise, elle se dirigea tout de suite au bar. Et à ma plus grande surprise encore, elle embrassa le barista, un client au comptoir, tandis que deux serveurs, deux femmes et un homme se pressaient autour d’elle, comme pour lui rendre hommage. 

Mince alors, pensai-je, elle connait tout le monde. La soirée romantique sur laquelle je comptais, qui avait commencé par une attente désagréable, ne se poursuivait pas mieux avec ma partenaire qui me lâchait avant même que nous soyons assis. L’Allemand classique que j’étais se sentit incongru dans cet endroit. Pour me donner une contenance, je m’avançai vers la table qui nous était en principe réservée et avisai le couple qui y était installé. J’expliquai ma requête. Le gars me dit qu’on ne leur avait rien signalé. Je m’étonnai et m’apprêtai à aller trouver le serveur qui m’avait promis la place, quand Alisha me saisit par la manche.

– Venez, on va se mettre là-bas.

Je la suivis. On nous installa dans un box plus loin dans le lounge, un espace formé de deux banquettes, libres comme par enchantement. Alisha salua encore deux personnes et minauda avec le serveur qui nous conduisait, qu’elle semblait bien connaître. Elle avait donc certaines habitudes dans la place. Elle enleva son manteau, s’assit, et enfin nous fûmes yeux dans les yeux, à 80 cm l’un de l’autre, seulement 30 entre nos mains, 20 en ce qui concernait nos genoux. Elle était si… électrique que je fus étourdi quelques secondes. Il fallait que je me reprenne – goddamnit ! –, et que j’assure. Alors j’appliquai une méthode que j’avais déjà expérimentée en de telles circonstances : prononcer la première phrase qui me passait par la tête.

– Vous êtes très différente de ce que vous êtes à la tour…

– Vous trouvez ?

– Oui. Votre tenue, votre personnalité aussi. Quand on vous voit ici, on se dit que le poste d’agent d’accueil que vous occupez est en dessous de vos capacités.

– Ça me fait plaisir que vous disiez cela. Mais vous savez, à Londres comme dans beaucoup de big cities, si vous n’avez pas de diplôme dans la finance ou dans la tech, vous êtes obligée de cumuler plusieurs jobs pour vous en sortir.

Je remarquai alors son collier, ses boucles, son bracelet et sa montre ; il s’agissait de bijoux de grand luxe. Quant à son sac en cuir souple et à boucle d’or, il semblait flambant neuf et devait coûter à lui seul mes honoraires pour quinze jours. 

– D’ailleurs, reprit-elle, pour le verre que nous allons partager pendant 45 minutes, je vous demanderai 200 £. Et un peu plus si nous nous entendons bien et que nous souhaitons poursuivre la soirée ensemble.

Mon cœur s’arrêta de battre. Pas assez longtemps pour me tuer, mais suffisamment pour me faire mal. L’humiliation était forte : je m’étais cru capable d’attirer, au moins d’intéresser, une jolie fille, alors qu’elle n’avait vu en moi qu’un pigeon à plumer. Boum ! J’étais salement remis à ma place.

Cependant, la colère ne vint pas tant de l’escroquerie que je n’avais pas soupçonnée, que de la déception de voir une jeune femme avec tant d’atouts se prostituer comme une pauvre fille de l’Est ayant fui son village à 16 ans via un réseau mafieux. Alisha semblait intelligente, intégrée, elle savait parler, écouter. Je me sentis également furieux contre les gestionnaires de la tour du 33 Canada Square qui installaient à l’accueil de leur building des femmes qui, sous couvert d’accueil le jour, monnayaient leurs charmes la nuit.

– Vous ne manquez pas d’air, lâchai-je. 

– C’est l’argent qui vous contrarie ?

– Oui.

– Réfléchissez. C’est le système, ici. Je ne sais pas quels sont les termes de votre contrat avec votre employeur, ou vos clients, mais je suis sûr que vous facturez vos prestations à Canary Wharf beaucoup plus cher que d’habitude, sans le crier sur les toits.

Un point pour elle. Un foutu point pour elle ! Mais tout de même :

– Alisha, bon sang ! Le corps, votre corps, n’est pas un logiciel, pas un ordinateur, pas un service informatique ou un service comptable !

– Vous louez votre cerveau, moi mon corps. Le cerveau est une partie du corps.

– Oui, mais on vous touche ! On vous pénètre ! On peut vous faire du mal, on ne vous traite pas toujours bien !…

– Je ne suis pas une fille des trottoirs, Jürgen.

– Vous connaissez mon prénom ?

– Vous voyez, c’est la preuve que je choisis mes clients et que je ne fais pas n’importe quoi. En plus, je travaille à mon rythme, sachant qu’à l’accueil de la tour, là, je n’ai pas le choix.

– Mais vous trompez les gens ! Vous ne m’aviez pas dit que j’aurais à payer, et rien ne pouvait le laisser penser. Je pourrais me plaindre de votre pratique auprès de votre direction.

– Essayez si vous voulez. Mais il y a plus de chance que ce soit vous qui perdiez votre emploi que moi. On fait beaucoup de choses avec un corps, vous savez.

Quel aplomb elle avait… Formée, elle aurait pu faire une négociatrice redoutable.

– Je le sais, rétorquai-je Mais vous, vous ne le savez pas. Vous pensez qu’avec un corps et un visage de rêve on peut coucher avec qui l’on veut et donc obtenir l’argent que l’on veut. C’est vrai. Mais on peut faire beaucoup d’autres choses, qui offrent un bonheur plus durable. Et qui vous rendent autonome, pas dépendante.

– Je ne vais pas faire ça toute ma vie. Et ce n’est pas désagréable. Je joins l’utile à l’agréable, c’est tout. 

Un serveur vint prendre les commandes. Je n’avais pas consacré une seconde à regarder la carte. 

– Comme d’habitude, dit Alisha.

– La même chose, ajoutai-je.

Le nœud pap prit les cartes et s’en retourna, non sans avoir, j’en jurerais, adressé un clin d’œil à la très belle.

– En tout cas, repris-je, vous pourriez faire ça de manière plus élégante. Annoncer tout de suite un tarif alors qu’on est à peine assis, ça gâche tout.

– Je trouve plus honnête de préciser les choses d’entrée.

– Mais vous n’aviez rien précisé avant, au contraire ! Et après ? Qu’est-ce que ça coûte, après le cocktail ? 

– Vous voulez le savoir ? 

– Ben, oui. Je ne suis pas venu pour 45 minutes, figurez-vous ! J’espère un peu plus. Alors, allons-y pour vos tarifs.

– 300 £ l’heure pour l’escorting, le double si nous avons des rapports sexuels. Et 2500 £ pour la nuit.

J’enregistrai, calculai. Pas pour moi, mais pour voir ce que ça représentait, combien elle pouvait gagner en un mois si elle passait une nuit avec quelqu’un, disons, deux fois par semaine.

– Ok. Alors voilà ma réponse. Je pourrais m’offrir une nuit avec vous de temps en temps. Mais je n’en ai plus envie. 

J’étais un peu surpris de ce que je racontais, mais ça semblait s’imposer.

– Ok. Alors, donnez-moi 200 £, plus le prix des consommations et nous serons quittes, Jürgen.

– Attendez, dis-je en attrapant ses poignets. Je ne veux pas 45 minutes mais 45 secondes. Pour vous dire que si vous aviez été un peu plus polie et moins bête, si vous n’aviez pas demandé de l’argent mais de l’amour, je vous aurais offert le double de cette somme, et beaucoup d’autres choses bien plus précieuses que l’argent : des savoirs, des relations, des compétences, une culture. Car c’est à ça qu’il peut vous servir, votre corps. À apprendre. À devenir quelqu’un de bien.

Cette fois, je la vis tordre le nez et se départir de sa mine angélique.  

– Vous avez tort, Jürgen.

C’était donc son seul argument ? Je sortis les trois billets de 50 £ qui me restaient. J’allais les jeter sur la table, mais je me ravisai. J’en rempochai deux et n’en laissai tomber qu’un seul.

– Ça suffira. Il est nul, votre bar, Alisha. On attend des heures, les serveurs sont désagréables, on est serrés comme des sardines, la déco est à chier. Je suis sûr que les cocktails sont dégueulasses ; vous boirez le mien.

Je la plantai là et jouai des coudes pour gagner la sortie. J’eus peur pendant la traversée du bar qu’un serveur aux ordres m’alpague et fasse cracher ma carte bleue, mais non.

Le froid me fit du bien. Je respirai à pleins poumons, ouvris les bras. Je poussai même un cri.

Je remontai le quai au milieu de la foule bigarrée. Sur le verre d’un building où se reflétait l’eau du canal, j’aperçus mon visage. Je me tournai d’un quart pour le voir mieux, souris en pensant à ma mésaventure. Je pouvais me regarder en face, j’allais bien dormir cette nuit et bien bosser demain.

(et 181 autres histoires à lire ou à relire sur www.desvies.art)

3 commentaires

  1. Quelle histoire ! Banale ? Pas si sûr. En tout cas, pas pour tout le monde.

    On a souvent lu ici des histoires impossibles a priori et qui se finissent bien à la fin. Pour une fois c’est un échec, mais un échec la tête haute.

    Je profite de ce voyage à Londres pour dire la faculté remarquable de l’auteur à décrire des univers si différents d’une semaine sur l’autre. Les lieux changent, les métiers changent. Mais comment fait M. Roubert pour nous faire croire qu’il a vécu tant de choses, vu tant de pays, côtoyé tant de personnes ?

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  2. Business is Business and Love is Love …
    Pauvre Alisha, mais l’amour n’a pas de prix !
    Comme à l’accoutumée, la sagacité du récit et la justesse des mots sont bouleversantes.
    Merci, cher écrivain.

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