Je ne dissoudrai donc pas

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Ils étaient 5 le dimanche 9 juin 2024 à 17 heures dans le bureau du Président de la République à l’Élysée. Ce dernier avait en effet tenu à réunir quelques proches conseillers politiques pour évoquer avec eux une hypothèse constitutionnelle, au vue du raz-de-marée souverainiste, pour ne pas dire nationaliste, qui s’annonçait à l’issue des élections européennes de ce jour.

Les ombres et les lumières alternaient dans le Salon doré, aménagé par Napoléon III (les lettres N et E au-dessus des portes rappelaient Napoléon et Eugénie), utilisé comme bureau officiel du Président de la République depuis que le général de Gaulle l’avait voulu ainsi. Emmanuel Macron l’avait fait restaurer en 2020, remplaçant la table bureau de style Louis XV par un meuble contemporain, une grande surface lisse et noire au design épuré ; fauteuils, chaises et tapis avaient été changés en conséquence. De même, un tableau grand format de Pierre Soulages aux nuances sombres avait été accroché sur un pan de mur. Cela faisait un peu moins de dorures et un mélange réussi : c’était l’avis d’Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, qui pensait en même temps et comme son patron ; c’était une catastrophe artistique et patrimoniale : c’était l’avis de François Bayrou, vieux loup politique, maire de Pau et farouche Béarnais, qui voyait avec autant d’amusement que de condescendance la génération en dessous de la sienne imprimer sa patte post-moderne à ce qui devait être immuable. 

Deux autres personnes avaient rejoint le Salon doré à la demande de l’hôte : Édouard Philippe, ancien Premier Ministre, maire du Havre, qui se voyait bien en successeur, esprit à la fois politique et scientifique, et Gérald Darmanin, homme au parcours remarquable, franc et sympathique, bien implanté localement et disposant de bons réseaux dans la police, dont il était le ministre. Ces 4 là étaient, dans l’esprit macronien, « les politiques ». 

Ce que le tout-puissant ne disait pas, c’est qu’il avait consulté avant eux ses conseillers en communication, inconnus du grand public mais sans doute plus influents encore. Outre Alexis Kohler, qui jouait dans les deux cours, ces hommes de l’ombre étaient : Bruno Roger-Petit, journaliste et conseiller mémoire de l’Élysée, Pierre Charron, sénateur de Paris et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Jonathan Guémas, directeur de la communication, et Clément Léonarduzzi, vice-président de Publicis, metteur en scène de nombreux grands moments macroniens. Pour différentes raisons et par « choix du prince », ceux-là étaient devenus des incontournables, au dam des ministres et des amis politiques, qui se savaient court-circuités par ces piles électriques dopées à la comm, si ce n’était à la coke.

Là, c’était donc le tour des grognards, qui comptaient tout de même, car ils avaient des bataillons à leur service et des obligés partout, il ne fallait pas s’y méprendre.

– Messieurs, asseyez-vous, invita le Président, en désignant d’un geste les sièges installés autour d’une table basse en bois clair sur un tapis aux motifs vasaréliens.

Mon Dieu, pensa Bayrou, quel mauvais goût… Darmanin lui, qui pourtant s’était déjà assis là, fut une nouvelle fois surpris par la profondeur du canapé et s’enfonça plus qu’il ne l’aurait voulu. Les autres eux aussi grimacèrent, car rien n’était moins pratique en effet que ces meubles sans doute conçus par des personnes qui ne s’étaient jamais assises dessus. Se trouvaient donc face à face sur deux canapés de cuir noir François Bayrou d’un côté – seul, on connaissait sa susceptibilité orgueilleuse –, Gérald Darmanin et Édouard Philippe de l’autre, trop serrés, mais ils étaient habitués aux petites humiliations présidentielles. Le Président était sur une chaise à une extrémité, en position de mener les débats. Alexis Kohler se tenait de l’autre côté sur une autre chaise. 

Une soubrette et un huissier servirent thé, café, rafraichissements, petits fours, et l’on put passer aux choses sérieuses.

– Chers amis, lança Jupiter. Le RN, Zemmour, Philippot, Asselineau et consorts vont atteindre les 40 %. Et si j’ajoute ce fou de Jean Lassalle et les animalistes, on ne sera pas loin des 45 % !

– C’est sûr ? demanda Bayrou.

– Dernier sondage sorti des urnes à 16 heures, précisa Darmanin, couplé avec les premières estimations du Ministère. 

– Je me pose donc la question de la dissolution de l’Assemblée Nationale, reprit le Président.

Il y eut un blanc, un moment de surprise non feinte, tant cette option semblait surgie de nulle part. 

Prudents, les 3 politiques attendirent un peu plus d’explications. Kohler lui n’était pas là pour donner son avis, mais pour soutenir le Président. Celui-ci n’argumenta pas beaucoup cependant, préférant laisser les autres réfléchir pour lui. Il dit quand même :

– Je sais bien que c’est Bardella qui l’a demandé en cas de victoire de son parti, et que je donnerais donc l’impression de céder à son injonction. Je sais bien que ce serait transformer une élection européenne en élection nationale. Je sais bien que renvoyer les députés devant les électeurs risque d’amener à l’assemblée soit une majorité d’extrême-droite, donc entrainer une cohabitation, soit un parlement encore plus fractionné qu’aujourd’hui, donc encore plus paralysé. Pourtant… Il me semble qu’il y aurait là une possibilité d’électro-choc. Et une certaine grandeur à redonner la main au peuple, à jouer à fond le jeu de la démocratie.

La consternation était évidente sur les visages des invités. Kohler restait impassible car il était de la maison, qu’il était la voix de son maître, et qu’il connaissait cette interrogation de son patron. Bayrou, le plus âgé, qui avait apporté à Macron un soutien décisif en 2017, moins en 2022 – ce dernier le lui avait bien rendu, donnant au Modem une force qu’il n’avait jamais eue auparavant – pouvait se permettre une opposition, du moins en privé. C’était d’ailleurs ce qu’on attendait de lui.

– La démocratie n’est pas un jeu, Président. Mais une construction fragile, assez récente. On ne bouscule pas ses mécanismes impunément. Peut-on savoir ce qui vous a amené à cette idée saugrenue ?

– Je n’ai pas dit que j’y étais résolu, précisa le maître des horloges, mais que la question se posait.

– Pourquoi s’il vous plait ? Qu’attendez-vous d’un « électro-choc » ?

– Que chaque Français prenne ses responsabilités, vote selon sa conscience.

– C’est ce qu’ils font aujourd’hui même pour les Européennes, et ce qu’ils ont fait il y a à peine deux ans pour la présidentielle et les législatives. Qu’est-ce que cela apportera de proposer un nouveau vote ? Ils ne se déjugeront pas en juillet.

Édouard Philippe prit le relai :

– On peut douter en effet que vous obteniez la clarification souhaitée. Les rapports de force vont nous être livrés à 20 heures, d’autant que la participation est plus forte que prévue. Les positions ne vont pas changer si l’on vote de nouveau dans un mois.

– À part en 1997, intervint le Président, lors de la dissolution Chirac-Villepin qui s’est retournée contre eux, toutes les précédentes dissolutions, en 1962, 68, 81 et 88 ont permis de trouver ou renforcer une majorité. Les Européennes c’est une chose, les législatives, avec une possible cohabitation, c’en est une autre. Les gens réfléchiront à deux fois.

Bon sang, pensa Bayrou, il nous fait le coup du grand homme qui ose l’impensable pour sauver son pays… La patron-fondateur du Modem prit son ton de vieux prof :

– Les dissolutions de 81 et 88 par Mitterrand, c’était dans la foulée de la présidentielle pour faire coïncider les majorités, ce n’est pas une comparaison pertinente. Celles du Général en 62 après une motion de censure et en 68 après les événements de mai sont plus parlantes. Mais c’était il y a 60 ans, dans un autre monde. Et en 1997, Chirac a donné à la gauche une formidable occasion de se reconstituer, ce qu’elle n’a pas manqué de faire avec ce qu’on a appelé « la gauche plurielle ».

– Président, dit Darmanin qui voulait revenir au présent, admettons : vous prononcez la dissolution. Et dans un mois, le Rassemblement National et ses alliés arrivent en tête, le nombre de députés Renaissance et Modem est divisé par deux. Vous êtes obligé de nommer Jordan Bardella. Jordan Bardella, quand même, un écervelé de 28 ans, on se pince ! Mais admettons. Est-ce que vous vous dites : il vaut mieux que l’on voie dès maintenant la nullité du Rassemblement National, d’autant qu’on peut encore un peu limiter la casse, au moins en politique étrangère, tant que vous êtes à l’Élysée, ainsi les Français ne seront plus tentés et passeront à autre chose en 2027 ? C’est ça votre plan ? Mettre le R.N. tout de suite aux manettes pour qu’il se casse la figure ?

Darmanin était direct, c’était autant un défaut qu’une qualité.

– C’est une des options, répondit le Président, oui. Il y en a deux autres.

Il était difficile de savoir s’il conduisait un entretien qu’il avait préparé, ou s’il naviguait à vue.

– La deuxième, enchaîna Édouard Philippe, c’est une gauche réunie, comme en 1997. Ils ne seront sans doute pas majoritaires en 2024, mais nul doute qu’ils vont se rassembler. Le PS est prêt à tout pour se sauver.  Alors que la Nupes de 2022 a volé en éclats en 2023, qu’on a enfin trouvé un Glucksmann pour damer le pion à Mélenchon, si vous dissolvez (dissoudez ?), vous leur donnerez l’occasion de se coaliser. Faure est capable de vendre son âme au diable. Le diable, c’est LFI, antiuniversaliste, antidémocratique, antisémite, adepte des fake news, de la violence et de la désobéissance. La France Insoumise est beaucoup plus dangereuse que le Rassemblement National.

– S’ils reprennent le leadership sur la gauche, on aura un parlement encore plus violent qu’aujourd’hui, renchérit Darmanin, avec un énorme bloc de droite, un gros bloc de gauche, et des petits groupes au centre. En ayant perdu beaucoup de députés, affaiblis, il nous sera encore plus difficile de dégager une majorité de gouvernement. Je ne vois pas l’intérêt.

– Il y a une troisième option.

Chacun regarda le Président, car cette troisième option ne sautait pas aux yeux. C’est François Bayrou qui vit le premier où voulait en venir le présomptueux de l’Élysée. Comme il le savait aussi orgueilleux que lui, il prit quelques gants :

– Emmanuel, si je vous suis bien, la 3e voix serait notre victoire. Vous vous dîtes : on a raflé la majorité absolue des sièges en 2017, une majorité conséquente en 2022, on peut  espérer un bon résultat en juillet 2024. Sans même parler d’une majorité absolue, une majorité renouvelée à l’Assemblée nous redonnerait une légitimité, nous permettrait de finir le quinquennat plus sereinement et de faire passer encore quelques réformes. Est-ce bien cela ?

Le Président approuva.

– C’est bien la 3e option. Et vous n’y croyez pas.

– Il faut reconnaître que c’est peu probable, admit Édouard Philippe.

– Il faudrait un sacré changement d’ici le 30 juin, ajouta Gérald Darmanin.

Le président sourit et se pencha en avant pour reprendre la parole :

– J’espère en effet la 3e option, notre victoire, je vais y revenir. Mais les deux autres sont plus probables, je suis le premier à l’admettre. Elles ont leur intérêt aussi : la victoire du R.N. et la cohabitation qui s’ensuit. Le Pen et consorts montrent leur incompétence, je limite la casse avec mes pouvoirs de Président de la République, et l’hypothèse RN est soldée en 2027. Vous remarquerez entre parenthèses que je ne joue pas perso, puisque je n’ai pas le droit de briguer un 3e mandat. 

Les 3 politiques, Alexis Kohler aussi peut-être, ne purent s’empêcher de penser que cette apparente abnégation cachait peut-être une anguille, mais c’était un autre débat. 

– Deuxième option, reprit le Président : une gauche réunie à 30-35 %, un RN à 30-35 aussi, nous au milieu plus quelques centre-droit et centre-gauche à 25-30. Cela ne serait pas glorieux, j’en conviens. Mais finalement, ça ne changerait pas grand-chose avec aujourd’hui. Je serais sans doute obligé de sacrifier Gabriel, mais la nomination de Bardella ne serait plus obligée. Nous aurions un certain statu-quo. Nous ne pourrions plus réformer, mais on pourrait sauver les meubles et rechercher des consensus sur des questions d’avenir et de société. C’est peu enthousiasmant, mais enfin j’aurai essayé quelque chose, on pourra me faire crédit d’avoir redonné la parole au peuple alors que je n’y étais pas obligé. Cela peut calmer l’opinion.

Philippe toussa.

– Je reviens à la 3e option, reprit Jupiter. Vous disiez qu’il faudrait un sacré changement par rapport aux résultats de ce soir où nous allons être à 15 % maximum, devant Glucksmann quand même si la tendance se confirme dans les dernières heures de vote. Je pense en effet qu’une dissolution et la campagne qui en découlerait pour des législatives dans un mois provoqueraient au moins deux changements. 

Avant d’évoquer ces changements, je voudrais vous rappeler quelques chiffres, que vous connaissez car ils vous concernent, mais que l’on ne met pas assez en avant. Alexis, peux-tu s’il te plait nous rappeler les noms en tête du dernier baromètre politique ?

Les secrétaire général leva la tête de son smartphone et annonça :

– Gabriel Attal 39 % d’opinions favorables, Emmanuel Macron 32 %, Gérald Darmanin 31 %, Édouard Philippe 40 %, François Bayrou 41 % (ce dernier chiffre est un peu plus ancien, février, que les autres qui sont tous récents, sondages mi-mai). Je précise qu’ils sont équivalents quel que soit l’institut. 

– Oui, Messieurs, reprit le Président tout sourire : nous avons encore la cote ! Alors que nous avons les mains dans le cambouis, et Dieu sait s’il est difficile de satisfaire les Français en 2024, nous conservons des images personnelles qui feraient rêver beaucoup de monde, en France comme à l’étranger. Ne nous laissons pas impressionner par les dénigrements de nos adversaires, les critiques systématiques des journalistes et les calomnies des réseaux sociaux. Voilà les faits : un tiers des Français nous soutiennent encore !

– Ça ne fait pas une majorité, tempéra Bayrou. 

– C’est là que la dissolution peut avoir son intérêt, reprit le Président. Je parie deux choses si je dissous et qu’on retourne très vite devant les électeurs : une partie des Républicains ira au Rassemblement National en espérant quelques investitures et quelques ministères, le parti éclatera et nous pourrons enfin nous associer durablement avec ceux qui comme vous, Édouard, Gérald, sont prêts à continuer à réformer pour que notre pays garde sa place politique et économique dans le monde. Deuxième pari : qu’il se passe la même chose à gauche. Les lâches du PS iront à la soupe avec Mélenchon et son projet destructeur. La Nupes se reconstituera, ou l’équivalent ; certains parlent d’un « Font Populaire » (Léon Blum doit se retourner dans sa tombe). Mais jamais les sociaux-démocrates républicains et européens comme Glucksmann, ni même les écologistes honnêtes comme Barbara Pompili ou Pascal Canfin, n’accepteront les oukases des Insoumis. Ces démocrates pourront venir travailler avec nous, d’autant plus que, encore une fois, ils savent que je ne peux pas me représenter. Cela n’obère donc pas leur possibilité d’avoir ensuite leur candidat à la présidentielle. 

Le silence se fit. Les renards ne pouvaient cette fois que reconnaître l’intelligence du raisonnement. Ils tournèrent d’instinct leurs regards vers les fenêtres. Par-delà la terrasse et la pelouse impeccable en contrebas, ils apercevaient les arbres du fond du parc élyséen. Ils étaient au cœur du pouvoir, mais ils le constataient bien réduit ce pouvoir, qui se limitait à spéculer sur les comportements des uns et des autres, à agir ou ne pas agir en conséquence. Et elle était bien petite leur enclave, qui les protégeait de la foule, juste là, dans les rues et les avenues qui longeaient les grilles, qu’il ne serait pas bien difficile de franchir si d’aventure quelques enragés le souhaitaient. Les gilets jaunes avaient donné un avant-goût de ce que pourrait être une nouvelle révolution : la violence, la bêtise, le chaos.

– En somme Président, relança Darmanin, vous attendez tout des électeurs ?…

– N’est-ce pas le principe de la démocratie représentative ?

– Quand elle fonctionne, oui. Mais nous constatons depuis des années qu’elle fonctionne de moins en moins. Les gens n’acceptent plus leurs représentants. Ils veulent les contrôler en permanence, ils veulent avoir leur mot à dire sur tout, ils veulent que l’intérêt personnel soit confondu avec l’intérêt général… Les faire voter à nouveau début juillet, ne serait-ce pas créer de nouvelles frustrations en octobre ?

– Qui sont les électeurs ? enchaîna Philippe. Ceux qui votent Rassemblement National sont pour la plupart de braves gens, un peu cons, petitement égoïstes, mais pas méchants. Les électeurs de LFI en revanche sont pour beaucoup de vrais méchants. Ce sont des fonctionnaires, des fils à papa et des jeunes retraités. Chez eux, un mécanisme psychologique inconscient est à l’œuvre : pour supporter leurs privilèges, ils crient aux inégalités et font croire que tout va mal. En hurlant et en saccageant, ils espèrent faire oublier leurs revenus confortables et leur boulot peinard. S’ils reprennent du poil de la bête en juillet, ils iront encore plus loin dans l’obstruction parlementaire, la désobéissance civile, les manifestations violentes, les blocages, les grèves, l’anti-christianisme, l’islamisme, etc. 

Le Président bizarrement notait quelques mots sur un bloc-notes. Après que Darmanin et Philippe eurent parlé, il regarda François Bayrou, comme si c’était son tour à présent. Celui-ci s’exécuta de bonne grâce :

– Vos trois options de recomposition de l’Assemblée après une dissolution sont crédibles. Mais n’oublions pas ce qui se passera dans la têtes des Français, donc dans la rue, comme l’ont rappelé Édouard et Gérald. Réfléchissons maintenant à l’économie. Nous avons déjà un problème de soutenabilité de notre train de vie. Nous ne créons pas assez de richesses, parce que nous ne travaillons pas assez, pour financer notre protection sociale, nos équipements, nos services. Du coup, nous nous endettons toujours plus. Vous connaissez comme moi le dernier rapport de la Cour des Comptes, la dégradation des agences de notation, et les analyses des économistes. Nous avons donc déjà du mal, avec une politique raisonnable. Si le R.N. gouverne à partir de juillet, il va accélérer cet appauvrissement : 10 milliards de déficit en plus si on passe la TVA de l’essence de 20 à 5,5 %, 10 milliards encore si on supprime certains impôts, cela n’a pas été chiffré mais sans doute 50 milliards si on ramène la retraite à 60 ans, etc. Bien entendu, dès les premières mesures d’un gouvernement R.N., les taux auxquels la France emprunte sur les marchés vont monter de manière significative et nous allons nous retrouver dans la situation de la Grèce il y a quelques années, si ce n’est celle de l’Argentine. 

Si c’était la politique de Mélenchon qui était mise en œuvre, là ce n’est même pas un mandat mais un demi qui suffirait pour nous renvoyer à l’âge de pierre, car outre des dépenses sociales exorbitantes et contreproductives, les taxations voulues sur la production, les bénéfices et les échanges anéantiraient l’attractivité de la France que nous avons su recréer. Tous les capitaux et les cerveaux fuiraient ce nouveau communisme. Sans parler des violences entre classes, entre genres, entre confessions, entre générations qui naîtraient des politiques de ces pyromanes. Et nous serions alliés à Poutine, au Hamas et au Venezuela…

Alexis Kohler se leva et s’éloigna vers une fenêtre pour prendre un appel sur son smartphone qui avait vibré. Darmanin en profita pour se replacer.

– Sur l’immigration en revanche, je vais peut-être vous surprendre en tant que Ministre de l’Intérieur, mais je ne crois pas qu’en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella, nous assistions à un changement spectaculaire. Je crois d’ailleurs qu’ils savent maintenant que c’est un problème extrêmement complexe, même s’ils prétendent le contraire devant leurs électeurs. C’est un problème complexe tout simplement parce qu’on n’arrêtera pas 2 milliards de jeunes Africains qui ont soif alors qu’il y a de la lumière chez 450 millions de vieux Européens qui se gavent. Regardez Giorgia Meloni en Italie. Il se trouve qu’en plus nous avons besoin de main d’œuvre. Là, regardez les Anglais : ils ont voté pour le Brexit en bonne partie pour réduire l’immigration, or le nombre de permis accordé aux étrangers a doublé depuis 2016 !

– Eh bien, Monsieur le Ministre, plaisanta le Président, on pourrait vous accuser de complaisance, voire de laxisme !

– Oh, j’ai l’habitude des accusations ! J’ai été traité d’arriviste, de fou furieux, de traître, de violeur, de massacreur de manifestants, j’en oublie. Je peux bien être complaisant et laxiste…

– Les joies de la vie publique…, sourit Bayrou.

– Regardez-moi, dit Édouard Philippe en massant sa tête chauve : j’en ai perdu barbe et cheveux ! 

Le Président nota quelques mots encore puis reprit :

– Ainsi, vous me déconseillez la dissolution ?

– Oui, Monsieur le Président, répondit aussitôt Édouard Philippe, qui savait aussi bien vouvoyer le Président que tutoyer Emmanuel. Pour les raisons évoquées, et pour l’Europe, sujet du jour. Nos partenaires européens nous reprochent déjà des actes qui ne suivent pas les paroles, aussi bien en termes économiques que diplomatiques. Un nouveau gouvernement auquel vous serez contraint après l’élection d’une nouvelle assemblée nous conduirait à sortir encore plus des clous européens, que nous avons acceptés si ce n’est fixés nous-mêmes. Comment dès lors avoir la moindre crédibilité ? Comment relancer l’Europe ? Les nationalismes, qui progressent déjà dangereusement, vont encore s’accroître. Et les nationalismes conduisent… à la guerre. 

À ce moment-là, une porte s’ouvrit et entra Brigitte Macron, splendide dans un tailleur blanc et sur des escarpins de même couleur :

– Excusez-moi, Messieurs. Biquet, tu viens ? Jill et Joe s’en vont, tu dois leur dire au revoir. 

– Ah, merde, les Biden. J’arrive, Chérie, 5 minutes, on termine. 

– Pas 5 minutes, 2.

– Dans 3, je suis en bas.

– Ne traine pas. Qu’est-ce que vous complotez en plus, ici à cette heure ? questionna la Première Dame avec un sourire.

C’est Philippe qui répondit :

– Nous ne complotons pas, Brigitte ; il nous sonde.

– Hum hum, fit-elle d’un air sceptique avant de s’en retourner sur ses belles jambes.

– Bon, reprit le Président, je ne dissoudrai donc pas.

– Il vaut mieux pas, Président, dit Bayrou. Ce serait libérer des forces incontrôlables. 

– D’autant, reprit Darmanin, que la situation n’est pas si mauvaise. Vous avez eu l’amabilité de rappeler nos cotes de popularité. Une bonne partie de l’opinion approuve notre action. C’est difficile, mais continuons. Gabriel est encore neuf, il n’est pas brûlé. Le remplacer maintenant, ce serait vous priver du bénéfice de sa nomination il y a même pas 6 mois.

– Je vais dans le même sens, continua Philippe. Le pays a besoin de stabilité plus que de changements permanents. Nous devons rassurer, pas inquiéter. Apaiser plutôt que bousculer. 

– Alexis ? interrogea le Président.

Le secrétaire général était revenu dans le cercle. Mais à la question de son boss, il répondit d’une série d’inclinaisons de tête qui marquait son approbation indéfectible aux décisions de son patron.

– Le devoir m’appelle, dit Jupiter en se levant, aussitôt suivi par ses invités, qui remontèrent difficilement de leurs mauvais canapés. Le Président des États-Unis nous a fait l’amitié de venir en Normandie pour le 80e anniversaire du Débarquement, je ne peux pas le faire attendre plus longtemps. Quand on pense que les Américains ont un Président formidable, sympathique, humain, compétent, qui a pris des décisions remarquables aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur et qu’ils risquent d’élire un type d’une rare vulgarité, bête et méchant au-delà du possible… 

– Oui, reprit Bayrou, gardons-nous de provoquer un tel désastre dans notre pays.

Épilogue

Dimanche 9 juin, 21 h 02, Adresse aux Français : « … Les partis d’extrême droite qui, ces dernières années, se sont opposés à tant d’avancées permises par notre Europe, qu’il s’agisse de la relance économique, de la protection commune de nos frontières, du soutien à nos agriculteurs, du soutien à l’Ukraine, ces partis progressent partout sur le continent. En France, leurs représentants atteignent près de 40 % des suffrages exprimés.

Pour moi, qui ai toujours considéré qu’une Europe unie, forte, indépendante est bonne pour la France, c’est une situation à laquelle je ne peux me résoudre. La montée des nationalistes, des démagogues, est un danger pour notre nation, mais aussi pour notre Europe, pour la place de la France en Europe et dans le monde. Et je le dis, alors même que nous venons de célébrer avec le monde entier le Débarquement en Normandie, et alors même que dans quelques semaines, nous aurons à accueillir le monde pour les Jeux olympiques et paralympiques. Oui, l’extrême droite est à la fois l’appauvrissement des Français et le déclassement de notre pays. Je ne saurais donc, à l’issue de cette journée, faire comme si de rien n’était.

À cette situation s’ajoute une fièvre qui s’est emparée ces dernières années du débat public et parlementaire dans notre pays, un désordre qui, je le sais, vous inquiète, parfois vous choque, et auquel je n’entends rien céder. Or, aujourd’hui, les défis qui se présentent à nous, qu’il s’agisse des dangers extérieurs, du dérèglement climatique et de ses conséquences, ou des menaces à notre propre cohésion, ces défis exigent la clarté dans nos débats, l’ambition pour le pays et le respect pour chaque Français.

C’est pourquoi, après avoir procédé aux consultations prévues à l’article 12 de notre Constitution, j’ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l’Assemblée nationale. Je signerai dans quelques instants le décret de convocation des élections législatives qui se tiendront le 30 juin pour le premier tour et le 7 juillet pour le second… »

(et 180 autres histoires à lire ou à relire sur www.desvies.art)

5 commentaires

  1. Je donnerai bien quelques euros de mon maigre salaire pour savoir à quel point ce texte imaginé par M. Roubert est proche de ce qui s’est réellement dit et joué dimanche soir.

    Nul doute que notre auteur pourra encore exercer ses talents avec les chemins escarpés qui s’ouvrent devant nous.

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  2. Passionnant et terrifiant! Démagogie d’un côté, haine de l’autre, irresponsabilité du président au milieu. Et nous, citoyens honnêtes et modestes au milieu, qu’allons-nous devenir?..

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