Le bonheur, qu’ils disaient

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Elle avait tout essayé. D’abord les livres. Le bonheur en 17 leçons d’Alice Tantra, L’art subtil du bonheur durable par le journaliste Xavier Apelin, Les secrets de la grotte, du maître tibétain Celar Vinadou Rinpoché, et Positiver sa vie de la psychologue américaine Maureen Belcombe. Elle avait aussi acheté le Dictionnaire amoureux du bouddhisme contemporain et le manuel chinois Comment équilibrer en soi le Yin et le Yang ?

Une ou deux pages lui avaient paru lumineuses et l’avaient transportée quelques heures, mais l’effet ne s’était pas prolongé après l’apparition des premières contrariétés de la vie quotidienne (il était tout de même étonnant qu’un simple problème de constipation puisse ruiner en trois minutes des centaines d’heures de travail spirituel). Elle s’était malgré tout accrochée un temps à ces feel-good books, mais aujourd’hui elle pouvait se l’avouer : ces bouquins étaient d’une rare connerie ou d’une désespérante banalité, ce qui revenait au même. Et surtout : ils étaient inapplicables.

Sur YouTube, elle avait gobé jusqu’à plus soif des vidéos aux titres éloquents : la conférence du professeur canadien René Laurentides sur Les clés éternelles du bien-être durable, le Ted talk de la psychologue suédoise Gudrun Nordstroëm Les 7 actes à accomplir chaque matin pour une journée positive, la fameuse vidéo de la nutritionniste Fiona del Cantis Les plantes au service de notre zenitude. Et tant d’autres, dont elle se demandait désormais comment elle avait pu ne serait-ce que les regarder. 

L’argument de ces crétins était toujours le même : ça a marché pour moi, il n’y a donc pas de raison que ça ne marche pas pour vous. Eh bien si, patate : c’est précisément parce que tu te bases sur ce qui a convenu à une personne sur un milliard, et encore à un moment précis de sa vie, que ta démonstration n’a pas la moindre valeur, si ce n’est celle du témoignage.

Une amie la traina avec elle à un stage de méditation, deux fois deux jours dans une ferme retapée sur un plateau battu par les vents, 1500 € tout de même. Cela ne s’était pas si mal passé sur place, malgré le froid – à 19° sans bouger on se pèle – et même si elle n’avait pu éviter quelques fous rires nerveux lors des interminables plages de silence où elle n’entendait que les bruits, innombrables et insoupçonnés, des autres corps immobiles à côté d’elle. Les deux fois, elle était rentrée avec des douleurs épouvantables aux genoux, au dos et à la nuque, car, malgré les coussins, rester des heures les fesses sur les talons s’avérait une torture.

Elle avait alors consulté un coach en développement personnel, qui jouissait d’une excellente réputation, dans la ville et au-delà. Moyennant quoi ses honoraires étaient indécents. Il donnait lui aussi des conférences, qu’elle avait regardées, là encore, sur YouTube. Assurément, le type était bel homme, mais ça l’empêchait, elle, d’écouter ce qu’il disait, lui.  

– Barbara, vous êtes là ?

– Oui, je suis là, répondait-elle, mais où voulez-vous que j’aille ?

– Nulle part, répondait-il d’un sourire à tomber, vous y êtes déjà.

Elle ne voyait pas bien où il voulait en venir. Il lui apprenait à « ressentir » et à « vivre le présent » ; il n’y avait qu’à « accepter ». Le problème est que, précisément, elle n’avait plus envie d’accepter ce qu’elle ressentait de son présent. À la quatrième séance, elle décida d’arrêter les frais. Il lui affirma qu’elle était sur la bonne voie. Elle n’osa pas réclamer une partie de jambes en l’air en guise de conclusion, mais c’est sans doute ce que le type aurait pu proposer de plus pertinent pour atteindre, au moins 5 minutes, le bonheur qu’elle poursuivait en vain.

Elle essaya encore trois activités de groupe dont on lui avait vanté les bienfaits sur le corps et l’esprit : le chant choral, la méthode Pilates et la randonnée pédestre. Le chant choral posa deux problèmes, qu’elle connaissait avant de participer à sa première répétition, mais qu’une amie bienveillante – quoique ? – l’avait encouragée à surmonter : elle n’aimait pas la musique sans instruments et elle chantait faux. Au bout d’un trimestre, où on l’avait reléguée au dernier rang des sopranos, entre deux gaillardes aux voix tonitruantes qui masquaient la sienne, elle avait renoncé, découragée aussi bien par le son qu’elle émettait que par celui de ses partenaires ; personne ne l’avait retenue, le soulagement dans le groupe fut même perceptible lorsqu’elle annonça son départ.

La méthode Pilates – sorte d’aggiornamento douteux de différents exercices d’assouplissement – était sans doute bonne pour ses muscles et ses articulations, mais n’avait que peu d’influence sur son dégoût de la vie, d’autant qu’elle pratiquait dans une salle polyvalente déprimante à souhait, entourée de mamies qui l’entrainaient tout droit vers la tombe. 

Quant à la randonnée pédestre, elle eut la malchance de marcher sur une roche mal arrimée à un chemin en pente dès la deuxième sortie avec le Club du Pied Agile. Son pied, justement, partit dans une direction incompatible avec celle de son tibia, ce qui lui causa la plus grande douleur de son existence, lui valut deux mois de plâtre et une fragilité définitive qui la rendait peureuse dès qu’elle mettait ce pied dehors.

Il lui restait l’homéopathie – qu’elle finit par arrêter quand il devint évident à la lecture d’articles sérieux que ces billes blanches ne pouvaient avoir aucun effet sur la santé de quiconque – et l’ostéopathie, qu’elle arrêta également quand elle réalisa que si elle devait y recourir si souvent, et se ruiner en conséquence, c’est que précisément ça ne résolvait rien. 

Moyennant quoi elle finit par dire merde à toutes ces méthodes à la noix et ne tenta plus de ne penser à rien, de déconstruire son moi, de respirer avec son hara et de changer son regard. Tant qu’elle y était, elle remplaça ses salades aux graines de courges par des lasagnes et des pizzas, qui lui manquaient affreusement. On avait beau tourner le problème dans tous les sens, la vie était une couillonnade. Dans le meilleur des cas, on pouvait espérer quelques moments agréables, mais le lot commun restait la souffrance, l’ennui et l’absurdité. C’est ainsi qu’elle cessa de poursuivre le bonheur, et fut enfin heureuse, du moins de temps en temps, comme tout le monde.

(et 179 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

4 commentaires

  1. C’est drôle ! J’aime bien l’allusion au Pied Agile, vrai club de rando de Brive. Mais il ne faut pas te moquer des adeptes du Pilates que je pratique et que j’adooore !
    Barbara a mis du temps mais elle a enfin admis que « Si tu veux comprendre le mot bonheur, il faut l’entendre comme récompense et non comme but » (Antoine de Saint -Exupéry).
    Le bonheur est partout… en particulier en Corrèze.
    1 bise
    Joëlle

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    1. Bien sûr Joëlle, et Jean-Claude, le Pilates, la marche et le chant ont de nombreuses vertus. Ce que découvre mon personnage, c’est qu’il n’y a pas de recette toute faite, qui marcherait pour tout le monde et tout le temps. Elle souffre du bonheur devenu une injonction, une posture. Ton rappel, Joëlle, de la citation de Saint-Ex est bienvenu à cet égard.

      Merci de ces contrepoints, éclairants eux aussi.

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  2. Voilà, c’est dit, pesé et envoyé. Notre Roubert préféré nous ferait-il une micro-déprimé ?
    La randonnée légère ou assidue garde ses vertus, il me semble.
    Sur le fond, la critique de tous ces machins est justifiée à mes yeux.

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