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Le type me collait au train depuis 10 minutes. Je roulais à 90 km/h chaque fois que c’était possible, mais ça ne suffisait pas à ce tocard. Il donnait des coups d’accélérateur et s’approchait à 5 centimètres de mon pare-chocs arrière. Le moindre coup de frein de ma part et c’était le clash. Je rêvais d’une voiture à la James Bond avec mitraillette et arbalète à l’arrière, ou capable de dégager une fumée blanche et un gaz asphyxiant, afin de débarrasser l’humanité des dangers publics.
Hélas, on devait subir les innombrables criminels de la route, qui se croyaient des hommes parce qu’ils savaient appuyer sur une pédale et faire ronfler un moteur. Mon réflexe était toujours le même en la circonstance : ralentir. Ça limitait le risque en cas de collision et ça énervait l’agresseur. L’idéal aurait été de se ranger sur le bas-côté, de le laisser passer en lui adressant un sourire ; j’en avais été capable quelquefois. Mais avaler trop de couleuvres déclenchait un cancer ou un ulcère. Et s’incliner devant les chauffards était un lâche encouragement aux comportements assassins.
Je le voyais faire de grands signes avec ses mains, qui me signifiaient que j’étais une merde, un connard, un enculé, ne méritant pas d’être autorisé à utiliser les routes au même titre que les autres automobilistes. J’étais un raté, une calamité, une sous-merde, peut-être une sur-merde, que l’on devait écrabouiller, pulvériser.
Il se mit à klaxonner et je me dis qu’il allait me passer dessus. Je sentis les battements de mon cœur s’emballer, mon visage surchauffer ; ce salaud avait réussi à me stresser.
Son pare-chocs était énorme. Sur les protections renforcées de métal et de plastique, étaient fixés deux tubes centraux en inox, une platine de treuil et des tampons frontaux en polyuréthane. Je ne voyais ces éléments que lorsqu’il décélérait, car la plupart du temps il était si près de mon arrière-train que je n’apercevais que le haut massif de son 4X4 et son visage dément derrière le pare-brise gigantesque.
La route n’était pas mauvaise mais sinueuse ; elle reliait deux petites villes de mon département. Quand elle n’était pas pervertie par les criminels, elle était paisible. La nature qu’elle traversait était magnifique. Mais l’enragé qui me harcelait en me poussant à avancer plus vite dans des virages limités à 70 ou à 50 ne s’intéressait guère aux chênes et aux peupliers. Il ne supportait pas les limitations de vitesse et ceux qui les respectaient, il devait doubler tout ce qui se trouvait devant lui. Il n’avait rien de spécial à faire, il n’avait pas de raison de se presser ; c’était un principe, une manière d’être : il fallait aller vite, plus vite, dépasser, doubler, doubler encore, dominer, écarter les autres.
Nous étions maintenant dans une descente. Il s’approchait encore plus, klaxonnait comme un malade, multipliait les appels de phares, les gestes et les rictus de haine. Apeuré, je ralentis encore, ce qui me valut une bordée d’injures et une infernale série de coups de klaxon. Soudain, il déboita. La visibilité était quasi nulle dans ces virages en pente. Nous n’avions croisé que trois ou quatre voitures depuis la dizaine de minutes qu’il me suivait, mais il suffisait d’une. Qu’il se tue aurait été une bénédiction pour l’humanité ; qu’il terrorise et tue des innocents était insupportable.
Je ne pus m’empêcher de tourner la tête quand il parvint à mon niveau. Il allait très vite mais j’eus le temps de voir sa face éructante, penchée vers moi comme pour mieux m’agonir, précédée d’un majeur bien tendu vers le haut.
Il se rabattit aussitôt, pas parce qu’un autre véhicule arrivait en face, mais pour compléter son harcèlement avec une sévère queue de poisson. Je dus piler et fus à deux doigts de déraper. Je jurais entre mes mâchoires serrées. Je me sentis trembler, transpirer. Quelle ordure !
Enfin il était parti. J’essayai de retrouver ma sérénité. J’avais noté les lettres et chiffres de sa plaque et allais au moins porter plainte, mais ça ne donnerait rien. Je l’apercevais de temps à autre, quand la route, après un lacet, revenait sur elle-même quelques mètres plus bas. Il descendait comme un coureur du Tour de France, sauf que la route n’était pas sécurisée, sans compter que sa voiture était autrement plus lourde qu’un vélo de compétition.
Cinq minutes passèrent. Je commençai à penser à autre chose quand je l’aperçus de nouveau. Dans une situation différente. La voiture était sortie de la route et avait percuté un arbre en contrebas, un orme ou un aulne si je ne me trompais pas. Une chose était sûre : plus aucune des quatre roues ne touchaient le sol. « Ben alors, Ducon, pensai-je, t’as un souci ? ».
Je m’arrêtai sur un terre-plein peu après, sortis de mon véhicule et m’approchai de l’autre. Je dus m’accrocher pour aborder le haut du ravin, au fond duquel le 4X4 aurait débaroulé s’il n’avait été retenu par l’orme, ou l’aulne, je n’arrive jamais à distinguer les deux. La voiture avait dû effectuer un demi-tonneau avant de percuter l’arbre, côté conducteur, alors qu’elle se trouvait sur le toit.
La chaleur du moteur, de la tôle et des pneus était encore forte ; j’entendais des craquements de métal et de tuyauterie. Je contournai le véhicule sans le toucher, car malgré ses 2 ou 3 tonnes, il ne semblait pas très stable. Il était donc les roues en l’air, bloqué par l’arbre sur un côté, enfoncé au niveau de la porte arrière. Je me rapprochai de l’avant. Malgré l’enchevêtrement des branches et des feuilles, je distinguai mon bonhomme dans la carlingue, la tête en bas, et même posée sur le plafond jusqu’au cou, après quoi le dos partait dans un angle qui devait être douloureux. Un bras pendait dans une position étonnante. Le reste du corps avait un aspect grotesque, les habits semblaient vouloir quitter un support qui ne les tenait plus.
Je tapai à la vitre. La tête se tourna légèrement. Tiens, la joue était ouverte et un œil était fermé, ou mort. L’œil vivant me regarda.
– On s’est déjà vus quelque part, non ? questionnai-je.
Il n’avait plus qu’une moitié de visage, je n’eus donc droit qu’à une demi-grimace. Alors, en souriant, je dégageai mon majeur et remontai mon doigt tendu le long de la vitre. Je le maintins ainsi quelques secondes.
– T’es beau, tu sais ? Quoique t’as l’air en petite forme, là, sans vouloir être désobligeant.
Il essaya de grimacer davantage, mais, faute de moyens, ne fut gère convaincant.
– Allez, faut que j’y aille. Je te laisse. Et la prochaine fois, sois prudent sur la route.
Je me détournai, contournai de nouveau le véhicule et l’orme – l’aulne ? – remontai la pente jusqu’à la chaussée, rentrai dans ma voiture. J’allais démarrer quand un doute me saisit. En soupirant, je pris mon iphone, sélectionnai « appel masqué » dans les paramètres et composai le 18. À la fille du centre de traitement de l’alerte, j’indiquai le lieu précis de l’accident, signalant que le conducteur semblait en mauvais état et qu’il fallait faire vite.
Je remontai dans ma voiture et terminai dans le calme cette descente mouvementée. Ce fumier ne terroriserait plus personne.
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Un mot dans la première phrase du premier paragraphe, tocard, et je reconnais le style Roubert : action et réflexion jouent leur match au fil des mots. Et des mots, Roubert nous en offre d’autres, savoureux comme ce « débarouler » d’origine lyonnaise paraît-il.
La revanche finale du héros peut laisser un goût amer et peu magnanime au lecteur. Mais la littérature nous permet de dézinguer les minables tocards sans vergogne. Avec des mots.
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Bien fait ! Vous êtes déjà gentil d’avoir appelé le 18 !
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