Idem

Avatar de Pierre-Yves RoubertPublié par

(environ 10 minutes de lecture)

C’était un samedi après-midi et elle était « en ville » pour quelques achats, peut-être pas indispensables, mais néanmoins utiles : chaussures – elle avait besoin de nouvelles bottines –, livres – elle voulait le dernier Jean-Paul Dubois –, cosmétiques – à 59 ans, on ne pouvait plus cacher la misère mais on devait l’atténuer. Et puis, de temps en temps, une fois par mois environ, elle ne détestait pas replonger un peu dans la foule, le bruit et les lumières. Elle avait une balade prévue le lendemain, elle pouvait se permettre ces relents humains et carbonés avant un bon bol d’air en pleine nature. 

Elle se trouvait dans une transversale qui menait à la place centrale, une de ces places désormais dévolues à la consommation de masse, de la Comédie à Montpellier, du Capitole à Toulouse, de Jaude à Clermont-Ferrand, Bellecour à Lyon, tant d’autres… Il n’y avait plus de voitures, mais des trams, des vélos, des trottinettes, et des piétons, beaucoup de piétons, de tous âges, des deux sexes, sans sexe ; l’atmosphère paraissait cool et bon enfant. On achetait, on flânait, on rigolait, on parlait au téléphone, on se pressait, on s’arrêtait. Le ciel était nuageux, mais on s’en foutait, les magasins étaient ouverts, les brasseries étaient nombreuses et les vitrines regorgeaient de tout.

Elle avait déjà ses cosmétiques et elle visait un des centres commerciaux à l’angle de la place, dans lequel les boutiques de chausseurs étaient nombreuses. Elle ne marchait ni vite ni lentement, consciente à la fois que le lieu ne méritait guère qu’on s’y attarde mais que, puisqu’elle l’avait voulu, il convenait de vivre le moment pour ce qu’il était, ni plus ni moins. Comme tout le monde, elle arrivait à regarder nulle part et partout en même temps, quand ses yeux furent accrochés par un visage, un angle de visage en fait, une moitié de front, un œil et une mèche pour être précis. Et c’est ce morceau de visage – comment était-ce possible ? – qui lui rappela quelqu’un, l’incita à observer tout le visage puis le corps. Elle le reconnut aussitôt. 

Il dut se passer à peu près la même chose chez lui car il s’était arrêté, la fixant d’un regard hypnotique. Ils étaient à un mètre l’un de l’autre, légèrement de biais, dans une rue large et sans trottoir, au milieu de laquelle circulait le tram, à 50 mètres de la place centrale. Des flux de consommateurs allaient et venaient dans les deux sens, selon des rythmes et des trajectoires désordonnées.

C’est lui qui parla le premier :

– Je ne te demande pas si c’est toi, car j’en suis sûr.

C’était sa voix, aucun doute. Elle faillit répondre un mot, mais, au moment où elle allait le prononcer, réalisa qu’elle ne l’avait employé… qu’avec lui. Cette réminiscence venue du fond des âges finit de la troubler complètement.

– Id… Pareil, murmura-t-elle. 

En moins d’1 seconde, leurs visages, ceux de quasi-sexagénaires qui ne s’étaient pas vus depuis 40 ans, passèrent de l’incrédulité à la surprise et à l’inquiétude. Elle eut un rictus difficile à déchiffrer, il sentit ses yeux cligner bizarrement. Dans sa confusion, elle pensa qu’elle aurait aimé sourire, mais qu’elle n’y arrivait pas. Elle n’avait jamais connu ça : le sourire impossible. Lui semblait un peu moins déstabilisé, mais il sentait dans son corps des circulations incontrôlées, comme si son cœur avait d’un coup multiplié par 10 la pression envoyée dans les artères. 

Personne ne faisait attention à eux, et la foule du samedi après-midi vaquait à ses préoccupations. 

– Ça va ? reprit-il. Tu as l’air un peu… pâle. 

– Je suis sous le choc.

– Je t’avoue que je suis troublé, moi aussi. 

– Oui… Tu, tu veux pas qu’on aille s’asseoir ?

– Si. Si bien sûr.

Ils avancèrent comme des automates vers la première brasserie venue, à l’angle de la grande place. Elle le précéda, s’assit à la première table disponible sur la terrasse, comme si elle n’avait pas la force d’aller plus loin. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? se demandait-elle. Qu’est-ce que je fais ? s’interrogeait-il. Et c’est vrai qu’ils accomplissaient l’inverse de ce qu’ils voulaient : elle avait dit qu’elle voulait s’asseoir pour se remettre du choc, pas pour bavarder avec lui. Et lui, il avait répondu à son invitation par politesse, sans mesurer les conséquences de cette acceptation. Leur émotion était si forte que la raison ne fonctionnait plus. 

Ils se retrouvèrent donc face-à-face, dans une configuration où ils devaient parler. Alors qu’ils n’y étaient pas préparés du tout. Que dire à un amour de jeunesse sur qui l’on tombe par hasard après 40 ans d’oubli ?

– C’est incroyable, lâcha-t-il pour éviter le silence.

– Terrifiant.

– À ce point ? 

– À ce point. C’est que… Nous ne sommes plus rien de ce que nous avons été. Absolument plus rien !

– Nous nous sommes reconnus, pourtant. 

– Oui, c’est étonnant. Très étonnant.

La terrasse était plus bruyante que la place, et cela ne facilitait pas le dialogue. 

– Alors que deviens-tu ? reprit-il.

– Oh non, je t’en prie !

Il ne put s’empêcher de sourire :

– Quoi ? Tu ne veux pas me dire ce que tu as fait depuis 40 ans ?

– Non, je ne veux pas enjoliver ma vie pour la rendre présentable, ou l’édulcorer pour la rendre acceptable.

– Elle aurait pu être difficile, ou banale. 

– Mais c’est le cas ! Parfaitement banale pour tous ceux qui ne sont pas moi. Et même pour moi, d’ailleurs ! Amour, travail, enfants, joies, emmerdements, voyages, soucis de santé, défi sportif, un peu de social, changement de travail et de maison, changement de conjoint… J’oublie quelque chose ?

– Sûrement. Mais ce qui compte ce n’est pas tant les choses que tu as vécues que la manière dont tu les as vécues. Quel est ton style ?

– Mon style ?! Crois-tu qu’on pense à se choisir un style ? Qu’on soit suffisamment lucide pour cela ?

– Écoute, beaucoup de vies se ressemblent, oui ; ce n’est pas pour ça qu’on ne peut pas les raconter.

– Si, il ne faut pas raconter sa vie ! 

– Pourquoi ?

– Parce que quand nous étions ensemble, quand nous n’avions même pas 20 ans, nous avions un idéal, des rêves… On croyait qu’on ferait des grandes choses. Ou qu’on ferait au moins un peu mieux que les autres !  

– Je n’ai pas souvenir que nous ayons été prétentieux.

– Prétentieux non, mais ambitieux.

– Il ne fallait pas ?

– Peu importe. Les résultats sont là. La vie est là…

Un serveur vint prendre leur commande. Ils optèrent l’un et l’autre pour un thé. 

– Tu veux dire le temps qui passe ? reprit-il.

Elle le regarda, hagarde.

– Je ne veux rien dire du tout. Il ne faut pas parler.

Il rit.

– Pas parler ? Je te signale que nous sommes assis l’un en face de l’autre ! Et que c’est toi qui m’as invité à m’asseoir avec toi.

– Non ! Enfin si, mais… Tu m’as perturbée ! Comment voulais-tu que je réagisse ?

– Je sais pas. Hey ! Moi non plus, je m’y attendais pas !

– Tu n’aurais pas dû m’écouter.

Il rit encore.

– Si on m’avait dit qu’un jour une femme me demanderait de ne pas l’écouter, je n’y aurais pas cru.

Elle haussa les épaules.

– Toujours à jouer sur les mots…

– J’essaye de te comprendre, d’aller dans ton sens… Mais qu’est-ce que je t’ai fait ?!

– Ne parle pas du passé.

– Du présent alors. 

– Il n’y a rien à dire.

Les thés arrivèrent, qui permirent une minute de silence bienvenue.

– Tu es toujours blonde, fit-il remarquer. Plus cendrée, peut-être.

Elle balaya de la main l’espace devant son visage, pour signifier qu’il n’était pas la peine de mentir pour expliquer cette pitoyable chevelure. 

Elle sentait que son humeur s’était assombrie, et elle n’arrivait pas à maîtriser ce changement. 

– Pourquoi est-ce que ça me fait cet effet ? 

– De quoi ?

– De te revoir.  J’ai perdu ma légèreté d’un coup. C’est pénible !

– Je suis désolé. Peut-être que je te rappelle de mauvais souvenirs ou…

– Non.

– … ou des bons souvenirs qui te font penser qu’on n’a plus 20 ans et…

– Non !

– T’as l’air commode, tu me permettras de le dire ! J’ai bien en mémoire une femme un peu torturée, mais visiblement ça ne s’est pas arrangé de ce côté-là.

– Si, justement. Ça s’était arrangé ! Et là, te voir, je comprends pas, ça se désarange…

– Ça se désarange… Et c’est moi qui joue sur les mots…

Ils burent quelques gorgées, du moins lui. Elle regardait la place, la foule du samedi, le plus loin possible.

– On ne peut pas communiquer, dit-elle soudain. C’est impossible. Tu n’as pas vu les films avec Jean-Pierre Bacri ?

– Euh, si… Enfin peut-être pas tous.

– Eh bien, Bacri montre, montrait ça : qu’on n’y arrive pas. Que chacun, chacune, est trop enfoui.e sous ses couches d’habitudes, de souvenirs, de manies, de mensonges… pour être atteignable. Même si on essaye d’apprendre le langage de l’autre, on n’y arrive pas.

– Qu’est-ce qu’on fait, alors ? Tu prônes une société où les gens ne se parleraient pas ?

– On essaye, parce qu’on est lâche, ou poli ce qui revient au même…

– La politesse est une lâcheté ?

– Tais-toi !

Il rebut une gorgée, abasourdi par cette ancienne compagne qu’il avait visiblement bouleversée.

– Ça ne te manque pas, à toi, reprit-elle, de ne jamais toucher l’essence des choses ? L’essentiel des êtres ? De toujours rester dans le superficiel et les convenances ?

– Je crois – excuse-moi, je réponds juste à ta question, je ne veux pas t’offenser – que parfois, si, on touche à l’essentiel, et qu’on arrive à entrer en relations.

– Tu vas me dire qu’avec ta femme, tes enfants, un ou deux proches, tu vas à l’essentiel ?

– Oui, je crois.

– En es-tu sûr ?

Il la regarda, ne sachant ce qu’elle cherchait. À lui faire du mal parce qu’elle était mal ? Elle valait mieux que ça, quand même, elle n’avait pas changé à ce point ? Il marchait sur des œufs.

– Je décèle une contradiction dans tes propos. Tu ne veux pas évoquer les faits, mais tu poses des questions existentielles. Ce faisant, tu parles plus profondément, et tu essayes davantage de communiquer que si tu te contentais de raconter. 

– Justement, c’est ce que je ne veux pas : me contenter de raconter. Non seulement ça n’a aucun intérêt, mais en plus on passerait à côté de l’essentiel. Et je ne crois pas, en effet, que l’on puisse partager son essentiel avec quelqu’un, aussi proche soit-il. Il faut nous résoudre à être seul.e, incompris.e.

– Et c’est si grave ?

– Non.

Ce non, paradoxalement, les amenait à un point d’accord. Du coup, il osa :

– Si tu pouvais choisir, maintenant, je ne parle pas du passé : que serais-tu, que ferais-tu, que serais ta vie aujourd’hui ?

– Je serais Mère Teresa. Ou directrice d’un orphelinat high tech qui éduquerait les enfants pour qu’ils deviennent des spécialistes de l’IA et des nanotechnologies. À la rigueur, je me contenterais d’être cheffe d’une entreprise sociale ayant mis au point un procédé révolutionnaire pour capter l’énergie solaire.

– Tu sauverais le monde, quoi…

– C’est sans doute impossible, mais au moins je ferais quelques petites choses positives et en phase avec le monde d’aujourd’hui.   

– Et pourquoi ne le fais-tu pas ? Pourquoi n’es-tu pas une mère Teresa de 2024 ?

– Pour tout un tas de raisons, qui s’appellent la vie, ou les hasards de la vie. Et c’est de ça dont je ne veux pas parler. 

Il lui sembla comprendre un peu mieux.

– En fait, tu ne veux pas parler de ta vie parce qu’elle ne correspond pas à ce que tu aurais aimé qu’elle soit ?

Elle le regarda d’un œil soupçonneux.

– Y’a de ça.

– Alors j’ai une bonne nouvelle pour toi : 8 milliards de personnes sont potentiellement dans ton cas.

– Et c’est ça que tu appelles une bonne nouvelle ! Je suis une ratée comme une autre ?!

– Je ne voulais pas le croire, j’aspirais même à entendre l’inverse, mais tu t’es escrimée à me démentir, et tu as fini par me convaincre.

– Trop aimable.

– Faudrait savoir.

Elle but un peu de thé, qu’elle reposa aussitôt, grimaçante.

– Tu ne veux pas me sourire ? demanda-t-il. Pourquoi tu ne souris pas ? Tu souriais, avant ?

– Ne me parle pas d’avant ou je hurle !

– Pardon, pardon. Le sourire, en 2024, est encore en usage, figure-toi. Et il adoucit bien les choses. Je te le conseille. Regarde !

Il la fixa, avec, pensa-t-il, le sourire qui la faisait craquer 40 ans plus tôt. Le sourire dévoilait des dents qui n’étaient plus blanches et créait des rides de vieil homme, mais c’était son sourire et il n’en avait pas d’autre en magasin. 

Alors enfin, elle sourit à son tour. Un beau sourire, un sourire qui lâche tout, un sourire qui vient du cœur. 

– Ah, ben tu vois ! s’exclama-t-il. Et c’est toujours le même !

– Excuse-moi, dit-elle, soudain plus détendue. Je ne sais pas ce qui m’a pris. 

– Je comprends. On ne peut pas raconter sans préparation 40 années en 5 minutes. Ça n’a pas de sens, en plus. 

– Merci d’avoir compris. Il n’empêche que je suis heureuse de te revoir.

La place, les boutiques et la foule du samedi après-midi les entouraient toujours. Sur la terrasse de la brasserie, autour de leur table, bourdonnaient toujours les voix et les rires d’autres tables, les tintements des verres et de l’inox d’autres consommateurs. Mais elle les voyait moins, les entendait moins. 

– Tu as quelqu’un ? demanda-t-elle tout à trac. 

– Dieu m’en garde, répondit-il aussi sec.

– Que veux-tu dire ?

– Je préfère vivre seul.

– Ah bon. Tu n’aimes plus l’amour ?

– Si, justement.

Elle le regarda, légèrement interrogative, mais ne souhaitant pas plus s’aventurer dans sa biographie à lui que dans la sienne à elle.

– Crois-tu qu’il faut que nous échangions nos numéros de téléphone ? demanda-t-elle.

– Ça, c’est un coup bas ! répondit-il en riant. Tu veux me faire porter la responsabilité d’une réponse que, quelle qu’elle soit, tu pourras me reprocher !

– Te reprocher ? Pourquoi veux-tu que je te reproche quelque chose ? Il y a quarante ans peut-être. Aujourd’hui…

– Eh, nous ne sommes pas si vieux ! Notre vie n’est pas finie, je te signale !

Cette parole la mit en joie, ce simple rappel, cette évidence. 

Elle sortit son téléphone. 

– Donne-moi ton numéro.

Ils échangèrent leurs numéros.

– Je le garde précieusement, dit-elle. 

– Idem, répondit-il.

Une lueur passa de ses yeux à lui à ses yeux à elle.

– Idem, répéta-t-elle. C’est bien. 

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11 commentaires

  1. « Nous ne sommes plus rien de ce que nous avons été »

    … mais c est grâce à ce que nous avons été que nous sommes devenus ce que nous sommes aujourd’hui 😉 😚

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  2. Merci pour la référence à Jean-Pierre Bacri.

    Ne pas oublier également la très belle chanson de Charles Aznavour « Non, je n’ai rien oublié ».

    Sinon, je confirme que « la vie est belle ».

    1 bise de Corrèze.

    Joëlle

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