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Chacun.e d’entre nous a une histoire et une géographie personnelles, un temps et un espace dans lesquels se situer, quand bien même on a tendance à les oublier ou à s’en éloigner.
Les choses paraissent assez claires en termes de rapport au temps. Malgré les progrès de la virtualité, on ne peut pas encore, alors que nous allons attaquer le deuxième quart du XXIe siècle, vivre en dehors de son temps. Nous avons l’illusion parfois d’incursions dans le passé, quand nous regardons un film historique ou les photos noir et blanc de nos ascendants. Et nous envisageons le futur quand nous lisons de la science-fiction ou les prévisions de prospectivistes plus ou moins compétents. Mais quoi que l’on fasse, on est dépendant.e de son époque, c’est-à-dire des mœurs, des rapports de force et de la technologie du moment.
C’est un peu moins figé en ce qui concerne le rapport à l’espace. Si la plupart des terriens passent toute leur vie non loin de l’endroit où les a fait naître le hasard, quelques-uns (10 % ?) choisissent de partir à l’autre bout de leur pays, voire à l’autre bout du monde, pour des raisons d’opportunités professionnelles et d’épanouissement personnel. À celles et ceux-là, on peut ajouter les nomades involontaires, qu’on appelle aujourd’hui les migrants, exilés en raison de la misère, de la violence, de la sècheresse ou de l’oppression (3,6 % de la population mondiale) ; contraint.e.s et forcé.e.s, ils et elles vont tenter de survivre loin de leur point de départ. Mais que l’on vive dans la ville de son enfance ou que l’on se soit expatrié, il reste des repères indélébiles et souvent l’envie d’y revenir en fin de course ; on pourrait parler d’un syndrome de l’éléphant, qui guette beaucoup d’entre nous.
Un des phénomènes les plus troublants que je connaisse en termes de rapport au temps et à l’espace est le ciel étoilé : nombre d’étoiles que nous apercevons sont en fait éteintes depuis plusieurs années. Je suis un peu déstabilisé chaque fois que je réalise cela : je vois quelque chose qui n’est plus, parce que cette chose était très loin (cela se chiffre en milliers d’années-lumière, une année-lumière équivalant à 9 461 milliards de km) et que la lumière met un certain temps (300 000 km/seconde, quelle lenteur) pour arriver jusqu’à nos yeux. Fascinant.
J’en viens à mon histoire. Pardon pour ce préambule, qui lassera sans doute quelques lectrices et lecteurs et risque de me priver d’elles et d’eux pour ce qui va suivre, ce dont je serais bien triste.
Voilà. Entre 18 et 59 ans, je m’étais éloigné de ma région natale pour mes études (sud puis nord), pour le travail (nord puis sud-ouest), pour l’amour (sud-ouest puis ouest), comme beaucoup de gens. J’avais essayé d’inventer ma vie sans trop de succès, comme beaucoup de gens. J’avais écrit plus de lignes que Victor Hugo, plus de livres que Balzac, j’étais devenu le plus grand écrivain de mon époque, mais à mes yeux seulement, ce qui limitait un peu la performance.
À 59 ans, je m’étais légèrement recentré (est), par rapport à mon point de départ, parce que les trajets pour aller voir ma mère désormais veuve devenaient trop fréquents et trop longs. J’avais continué à travailler pendant 10 ans, mais à 69 ans, quasiment aveugle et presque sourd, je devais m’arrêter. La surdité m’arrangeait presque, mais la demi-cécité me gênait. Je loupais les touches de mon clavier une fois sur deux, et j’avais très mal au cou et aux reins dès que j’étais assis devant mon écran plus de trois heures. Je pouvais dicter, mais ce n’était pas pareil. C’était dommage, car j’avais encore de la demande pour des biographies, des corrections, des accompagnements, des formations, et des idées pour 2 essais, 20 romans, 200 nouvelles.
À compter de mon recentrage dans la capitale auvergnate, j’avais déménagé 4 fois. Pour une raison simple : les voisins. Vous en connaissez ? Vous en avez, vous aussi ? Ils sont épouvantables, non ? Ne faudrait-il pas les exterminer ? Les cuire à feux doux pour qu’ils souffrent beaucoup ? Oui, réfléchissez-y s’il vous plait, et montons des commandos. C’est incroyable : je n’avais plus que 25 % d’audition à droite et 50 % à gauche, j’étais saturé d’acouphènes, et pourtant ces nuisibles me pourrissaient la vie. Comment expliquez-vous cela ? Ne sont-ils pas démoniaques ? J’avais essayé deux appartements et deux maisons, cela n’allait toujours pas.
C’est pourquoi je me fixai un objectif pour les 10 dernières années de ma vie (je ne souhaitais pas vivre après 80 ans) : trouver enfin une maison calme, qui me plaise, et qui soit bien située dans mon histoire et ma géographie personnelles. Ma mère était morte désormais, c’est de mon frère et de ma sœur dont je ne voulais pas être trop loin ; nous vieillissions, nous avions besoin de nous soutenir, et d’intervenir en cas de besoin (hospitalisation, déménagement, maladie…). Je ne voulais pas non plus m’éloigner trop de cet ouest que j’avais tant aimé, où je gardais une poignée d’ami.e.s irremplaçables.
Pour cette dernière décennie, maximum, de mon existence, j’étais prêt à mobiliser mes maigres économies. C’est-à-dire à acheter (un crédit complémentaire serait nécessaire, et il fallait que la banque y consente), même si je préférais louer (pour pouvoir partir plus vite en cas de nuisances ou d’opportunités à saisir). Je définis donc mes critères de la maison idéale, en tenant compte de l’histoire et de la géographie qui étaient les miennes. J’exclus ainsi la maison de type gentilhommière, avec parc et allée de gravier, qui dans un autre temps (énergie moins chère, domestiques à disposition, rythme de vie plus lent) aurait été l’objet de mon choix. De même, je renonçai à la villa ultramoderne dans une marina de Dubaï ou d’Abu Dhabi, lieu que j’aurais choisi si j’avais été un jeune nomade bien portant et high tech moins contraint par la géographie, c’est-à-dire par les responsabilités familiales, et plus encore par un état de santé problématique.
En fonction de ces déterminismes conséquents, voici les critères que je définis pour orienter la recherche de ma maison de fin de vie :
– une maison située dans les départements, par ordre de priorité, du Puy-de-Dôme, de l’Allier, du Rhône (à l’ouest de Lyon), de la Loire (côté Forez) ;
– un périmètre de sécurité d’au moins 20 mètres entre la maison et la clôture des jardins les plus proches et d’au moins 50 mètres entre la maison et les maisons voisines ;
– une situation dans une rue ou une route peu passante, mais à pas plus de 10 minutes d’une ville moyenne et d’une autoroute ;
– une isolation et un système de chauffage qui permettent sans difficultés d’obtenir 22 degrés en hiver, 26 en été (moins 3° dans les chambres) ;
– un séjour et une cuisine baignés de lumière ;
– 2 wc minimum et 2 salles de bain si possible (ou une petite salle d’eau en complément de la salle de bain) ;
– au moins 2 chambres et un bureau ;
– une entrée assez large, distincte de la première pièce.
C’était agréable d’avoir ces éléments en tête, et, lors d’un footing, d’une balade ou d’un déplacement professionnel, quand je voyais une jolie maison dans un endroit paisible, de se demander si elle correspondait aux critères. Il était très rare qu’elle les réunisse tous (autant que je puisse en juger), et, si elle les réunissait, aucun panneau à vendre n’était accroché à la façade. Mais cela me permettait d’affiner mes recherches, d’envisager l’avenir et de supporter ma condition présente.
Un jour que nous parlions avec une amie de nos présents certains et de nos futurs possibles, j’avais eu l’occasion de justifier mes choix :
– La côte méditerranéenne ou atlantique ne te tente pas ? m’avait-elle demandé.
– Qu’est-ce que ça peut me foutre qu’il y ait la mer ou pas !
– Tu n’aimes pas te baigner ?
– Une fois par an, oui, et encore. La mer, c’est une concentration de connards, des embouteillages, du vent, du sable, des logements hors de prix et des restaurants dégueulasses.
– Et la montagne ? Tu es en partie d’origine savoyarde.
– J’aime pas le froid, pas la neige, et je me sens oppressé par les sommets trop élevés.
Nous rîmes, de l’acariâtre que je révélais en répondant ainsi.
– D’accord… Assure-toi au moins d’être près d’une grande ville, avec des animations et des équipements culturels.
– Tu plaisantes ? Je déteste l’opéra, le théâtre, le cinéma, les musées…
– Ah bon ? Toi qui es si cultivé…
– Je lis beaucoup certes, je m’informe avec sérieux, je me documente pour écrire, je donne des cours de culture générale, mais selon moi les exagérations des acteurs de théâtre et d’opéra sonnent faux et rendent l’épreuve difficilement supportable.
– C’est une manière de voir les choses…
– Le cinéma, je ne vois pas l’intérêt d’aller m’asseoir sur des fauteuils douteux au milieu d’imbéciles qui vont me tousser dessus, alors que j’ai le choix entre des milliers de films et de séries de qualité que je peux regarder tranquille dans mon salon en sirotant un whisky.
– Y’a du vrai.
– Quant aux musées, rien ne me fatigue plus et n’est moins propice à l’émotion que de déambuler devant des œuvres qu’on enchaîne les unes à la suite des autres dans des lieux confinés et lugubres.
– Bon… Et les bars, les bowlings, les salles de spectacles, de sport ?
– Je n’aime pas les loisirs. Je trouve qu’ils sont bien moins enthousiasmants que le travail. Ils sont chers et ennuyeux. À part un bon groupe de musique dans un café agréable, ces lieux n’ont pas d’intérêt pour moi.
– Tu cherches quoi, alors ?
– Un trou. Avec des ramifications pour accéder aux voies de communications, commerces et services indispensables.
– Une petite ville ?
– Petite ou moyenne, 50 000 habitants maximum. Un village près d’une de ces villes serait encore mieux. Et une maison excentrée par rapport à ce village. Ce serait facile à trouver dans l’ouest de la France. Mais à l’est du Massif central, beaucoup plus dense, j’ai moins de possibilités.
Je mis une alerte sur Le Bon Coin, le site qui révolutionna l’échange et le commerce des biens et services. Quand je découvrais un mail au petit matin avec une annonce répondant aux critères que j’avais définis, je regardais avec empressement les photos, la carte, la description. Quelquefois, l’aspect était trop moche et je fermais vite la fenêtre. D’autres fois, par contre, l’intérieur comme l’extérieur étaient tentants et j’essayais d’imaginer ce que serait ma vie si je vivais en ce lieu. Le prix n’était pas un problème puisque m’étaient notifiés seulement les biens dont le coût était inférieur au montant maximum que j’avais indiqué.
Pendant des mois, jamais je n’ai appelé le vendeur de la maison susceptible de me convenir. Le poids de l’habitude sans doute, la tentation de la paresse. Bouger ? Déménager ? Pfffouu… Et puis un jour, à la vue d’une annonce qui semblait cocher toutes les cases, j’ai fini par solliciter une visite.
Le jour venu, je constatai avec déplaisir que d’autres personnes avaient été conviées par l’agent immobilier, et ce seul attroupement gâcha tout le charme que contenait sans conteste la maison que je visitais. De quel droit ces gens venaient-ils chez moi ? Ils souillaient ce lieu qui du coup ne m’intéressait plus. Et qui finalement n’était pas si bien que cela.
Deux semaines plus tard, je me laissai tenter par une deuxième annonce. Cette fois, j’étais seul visiteur. Il faut dire que le vendeur était un particulier, pas un escroc assermenté. C’était en fait un couple d’une cinquantaine d’années, qui avait décidé de déménager pour se rapprocher de sa fille et de sa petite-fille. « On est grands-parents maintenant, elles ont besoin de nous ». Il me semblait que c’était rarement une bonne solution de suivre ses enfants, mais je ne connaissais pas leur situation et les félicitai plutôt que les critiquai pour le mouvement à venir.
Je n’en profitai pas cependant, car l’organisation des pièces était mal fichue. Je trouvai de plus le salon trop sombre et trop petit. Je déclinai, malgré une exposition et une situation intéressantes.
Je visitai encore deux maisons pas mal, pas idéales cependant, et ne donnai pas suite.
Le temps passait, je ne focalisai pas, je n’étais pas obnubilé, mais je continuai à regarder ce qui venait du Bon Coin et ce qui apparaissait devant mes yeux au hasard de mes pérégrinations.
C’est en revenant de Vichy où j’avais animé un atelier d’écriture de deux jours que la foudre me frappa. Il faisait beau, je n’étais pas pressé, j’avais donc décidé de rentrer par les petites routes et d’éviter l’autoroute. À la sortie de Bellerive-sur-Allier, sur la commune de Serbannes, j’avisai un panneau en bois au bord de la route, ainsi libellé : « belle maison à vendre, 1ère à gauche après le ruisseau ». Pas de numéro de téléphone ou de nom d’agence.
– Ça alors, pensai-je tout haut en bifurquant sur une mini-route nommée « Chemin des charmes ».
Un autre chemin partait à gauche 50 mètres plus loin ; n’ayant pas vu de ruisseau, je continuai. J’arrivai assez vite à un joli pont de pierre, surmontant un cours d’eau qui ne l’était pas moins : le courant était vif, l’eau scintillait sur des rochers joliment disposés et les mini-cascades ponctuaient un parcours splendide qui serpentait entre les arbres. Arrivais-je au paradis ?
L’emplacement était parfait, en bordure d’un village à 10 minutes de Vichy, cette ville qui me paraissait la mieux possible pour terminer sa vie, en raison de ses eaux, de ses parcs, de ses planches le long du lac d’Allier, de ses établissements de soins, adaptés à un vieil intellectuel solitaire du Massif Central.
Le chemin qui croisait ensuite, et que je pris donc à gauche, s’appelait, je n’en crus pas mes yeux, « Chemin du bout du monde ». Je le sus alors : c’était là, c’était pour moi.
La suite se déroula comme dans un rêve : un couple de vieux charmants, me faisant visiter une maison splendide, s’excusant de quelques petites usures de jointures ou de revêtement ici ou là, alors que tout était impeccable, pierres et poutres apparentes comprises, avec des fenêtres sur 3 côtés, une entrée de 15 mètres carrés, une cuisine de 25 à gauche, un séjour de 50 à droite, une salle d’eau et un WC au rez-de-chaussée, 3 grandes chambres plus un palier immense qui pouvait faire bureau, une grande salle de bain et un autre WC au premier. Et encore un grand garage, une petite dépendance, un jardin avec des pins. Une seule maison visible, à plus de 50 mètres, et pourtant l’endroit était dégagé, pas du tout peureux. Tout était si parfait que les larmes me vinrent aux yeux.
– Ça va, Monsieur ? s’enquit la dame.
– Ça va trop bien, pardon. C’est si beau… J’ai trouvé ce que je cherchais.
– Ce serait pour vous ?
– Oui. Mais, excusez-moi de vous demander cela, vous n’avez pas passé d’annonce ? Ou contacté une agence immobilière ?
– Pas encore, non, répondit le monsieur. On a eu l’idée du panneau, pour les gens qui passent sur la route en allant ou en revenant de Vichy. Vous êtes du coin ?
– J’habite près de Clermont. Mais je cherche quelque chose de plus calme. Et j’aime beaucoup Vichy.
– Alors vous serez bien ici.
Je regrettai de ne pas avoir de chéquier, sans quoi j’aurais signé tout de suite. Le prix était 25 000 € plus élevé que ma limite, c’était justifié ; je m’arrangerais.
– Pour le chauffage, on a tout changé il y a deux ans, vous verrez c’est économique et ça chauffe très bien.
Un miracle. Cette maison, ces gens, c’était un miracle. Qui ne se démentit pas jusqu’à mon installation dans ce paradis, cinq mois plus tard.
Je vécus deux ans dans cette maison du « Chemin du bout du monde », avec une sérénité maximale eu égard aux soubresauts du monde et à ma mauvaise santé, ayant autant de plaisir à être seul pour écrire et lire avec le peu de vue qui me restaient qu’à recevoir les quelques proches qui me restaient aussi. À 70 ans, j’avais cessé de donner des cours et d’animer des formations. Je me contentais de corrections, de réécritures et de quelques accompagnements individuels. Je me sentais enfin préservé des fâcheux, même s’il fallait parfois que je retourne à l’in-civilisation pour me soigner et me sustenter. Je pouvais d’ailleurs aller à pied à la boulangerie, à la pharmacie et au supermarché, ce qui était un autre des nombreux atouts de cette demeure de rêve.
Je pensais donc avoir trouvé l’endroit adapté à ma fin de vie, quand l’impensable, ou l’inévitable, arriva. Une camionnette s’arrêta un matin une cinquantaine de mètres avant la maison. Deux types en sortirent avec quelques outils et un panneau, qu’ils plantèrent solidement en bordure du pré, côté route. Je sentis mon rythme cardiaque s’accélérer. J’attendis qu’ils fussent repartis pour aller voir. Et je lus ceci :
– Autorisation d’urbanisme et permis de construire. Bénéficiaire : Mairie de Serbannes. N° de permis/DT : 113/13/26. Date : 5 avril 2026. Nature des travaux : Construction d’une salle polyvalente et maison des associations. Auteur du projet architectural : Cabinet Poncins, Clermont-Ferrand. Surface du terrain : 2800 mètres carrés. Surface du plancher : 1400 mètres carrés. Hauteur construction : 12 mètres. Dossier en mairie de Serbannes. Date d’affichage en mairie : 12 avril 2026 jusqu’à la fin des travaux.
Je restai là, statufié vivant, comme si le panneau et moi nous livrions un combat de regards. Une salle polyvalente et une maison des associations… Là… Juste à côté de ma maison ! Était-ce simplement possible ? La fête, la parlotte, le bruit, tous les soirs ou presque, les moteurs des voitures, l’incessant va-et-vient… Ces calamités allaient m’être imposées, par la puissance publique, à quelques mètres de chez moi, à portée de nez, de vue et d’oreilles. Oh mon Dieu… Je baissai les yeux le premier, j’avais perdu, le panneau avait gagné.
Quand je m’étais installé, le pré entre le ruisseau et ma maison appartenait à un couple qui en avait hérité, mais qui le louait à un agriculteur. Le couple avait-il vendu à la commune ? Je me rendis en mairie le lendemain pour me renseigner, et appris par la gentille secrétaire que la commune avait en effet préempté en vue de construire cet équipement, nécessaire pour remplacer le vieux foyer rural qui n’était plus adapté.
– Vous n’aurez pas du monde en permanence, me dit la secrétaire pour essayer de compenser la désolation qu’elle lisait sur mon visage. Et votre jardin est assez grand pour vous séparer de la salle et du parking.
Hélas, les vingt mètres entre la maison et la limite du pré qui allait devenir le parking d’une salle où des sapiens en bout de course viendraient se déhancher, déblatérer, dégobiller, ne constitueraient pas une protection suffisante. Les voisins qui m’avaient poursuivi toute ma vie ne me lâcheraient donc pas. Ils revenaient, toujours, plus odieux, plus nombreux, plus bruyants. C’était d’ailleurs logique, imparable : la terre comptait 2,7 milliards d’habitants à ma naissance en 1955, il y en aurait 8,1 à ma mort. Une folie, une apocalypse.
Car oui, j’étais décidé. J’allais mourir. J’avais difficilement trouvé un coin convenable pour supporter la vie, ce coin allait devenir un enfer, ça ne valait plus le coup de continuer. Et je n’avais plus l’énergie pour chercher autre chose, pour fuir encore. Je venais de toute façon d’avoir la preuve qu’il était impossible d’échapper à l’homo-loisirus, cette mutation, cette dégénérescence. Les cellules malades proliféraient et me tuaient.
J’avais 71 ans. J’allais partir 9 ans avant le terme que je m’étais fixé, mais j’avais déjà beaucoup de chance d’être arrivé jusque-là sans avoir connu la faim, la violence et la guerre. À quoi bon s’arc-bouter si c’était pour maudire et végéter ? J’étais mal foutu et surtout mal entouré. Et comme je n’étais plus guère utile à mes rares proches, je pouvais tirer ma révérence sans culpabiliser. Il était temps de mettre un terme à cette hasardeuse aventure qu’avait été ma vie, pour éviter de tomber un peu plus dans le sordide, le grotesque.
Je n’attendis même pas le début des travaux de la salle polyvalente. Je rédigeai une lettre pour mon frère et ma sœur que je laissai en évidence sur le bureau. Ils comprendraient, d’autant qu’ils connaissaient ma philosophie de l’existence et que je leur avais souvent fait part de mes intentions.
Je passai une dernière soirée à ranger le bureau de mon ordinateur et à nettoyer la maison, qui n’était pas sale. Le lendemain matin, je m’habillai en tenue de marche. Je pris les chaussures et le bâton dans le coffre de la voiture. Je mis une gourde de 50 centilitres d’eau, quelques gâteaux secs et un vêtement de pluie dans un sac à dos. Et je ne pris aucun de mes cachets journaliers indispensables pour compenser mes ablations d’organes cancéreux. J’allais marcher jusqu’au sommeil dans ce Massif Central autour duquel s’était déroulé l’essentiel de ma vie. Je me coucherais sous un bel arbre quand je n’aurais plus de forces. Et je me laisserais mourir, tranquille, apaisé, enfin débarrassé des voisins.
(et 171 autres histoires à lire ou à relire sur www.desvies.art)
Tellement vrai ! Mais tellement difficile à réaliser !
besoin de réflexion…. de sagesse….. de temps…. (mais pas trop longtemps)…
Merci à vous pour cette remise en question.
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Très troublée par cette nouvelle…par la lucidité du héros sur sa fin de vie, ses consignes tellement précises, les nuisances du voisinage, et par sa (belle) maison idéale… ! Et en même temps, on ressent quelque chose de rassurant…Peut-être sur le fait d’anticiper ?
Et j’ai aussi aimé le préambule, très documenté et si juste!
Merci 😘
J’aimeAimé par 1 personne
Merci pour ces impressions d’après lecture, subtiles. Intéressant ce mot de « rassurant » et le lien avec « anticiper » : c’est vrai, puisque l’on sait, puisque l’on peut se préparer et choisir à peu près le lieu et le moment (dans nos cadres historique et géographique), alors le grand départ perd de son tragique.
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