Dévoilées – 3 : À Kaboul, l’école de Samia

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(environ 15 minutes de lecture)

Longtemps, elle n’avait même pas eu de nom et de prénom. Oui, selon les traditions tribales des montagnes afghanes, elle était « la fille d’Abdul », « la sœur de Farid, Kamal et Yusuf », et elle serait un jour « la mère de Baran ou d’Anisa ». Même sur sa carte d’identité, pas de prénom et de nom. Et sur son certificat de naissance, le nom du père seulement. Dans la mort, elle serait dans l’inexistence encore : dans bien des villages en effet, il n’y avait pas de mentions féminines sur les pierres tombales. Selon la logique des tribus, le corps d’une femme appartient à un homme. Ce corps ne saurait être montré à quelqu’un de l’extérieur, il ne doit même pas être nommé. Il n’a pas d’autonomie propre, il est un outil, propriété de l’homme.

Mais en 2017, quelques courageuses avaient lancé le hashtag #WhereIsMyName, suscitant un engouement dans le pays pour ce combat plus que légitime visant à sortir les zones reculées du Moyen Âge et les femmes vivant dans ces zones du barbarisme. « Oui, nous sommes des personnes, nous avons une identité propre », affirmaient-elles. Les choses évoluèrent, un peu, pour certaines, et alors la fille d’Abdul devint Samia. Du moins parce que ses parents acceptèrent, et que la période était propice. Bien entendu, les instigatrices du mouvement, comme Laleh Osmany, furent menacées dans leur intégrité physique, par les islamistes et les chefs traditionnels, fustigeant cette remise en question des coutumes et de la religion. Et dans les cases familiales, à l’abri des murs de terre sans fenêtres, les coups plurent sur celles qui osaient bousculer l’ordre établi.

Malgré les énormes inégalités persistantes dans les vallées du nord-est, les années 2017 – 2020 furent, dans les souvenirs de Samia, les plus belles années d’espoir et de liberté. Elle ne pouvait pas le dire à beaucoup de monde, mais la présence des Américains entre fin 2001 et août 2021 avait entraîné d’énormes progrès pour les droits des femmes et pour la vie sociale en général. Alors que lors de leur premier règne, de 1996 à 2001, les Talibans avaient interdit l’éducation des filles et le travail rémunéré des femmes, le taux de scolarisation des filles monta au début du XXIe siècle à 50 % en primaire, à 20 % dans le secondaire et à l’université. Les femmes purent occuper des emplois salariés et même prendre leur place dans la vie publique, puisqu’elles représentèrent jusqu’à 25 % des parlementaires du pays ! Des chiffres impensables quelques années plus tôt. On constata même que l’espérance de vie des femmes passa en 15 ans de 57 à 66 ans, tout simplement parce qu’elles furent plus soignées et moins… frappées.

Pendant ces années de présence des Américains et des troupes de l’OTAN, une atmosphère de légèreté imprégnait toutes les relations humaines, dans la rue, dans les espaces publics, au travail. Hommes et femmes se mélangeaient comme jamais, et tous les vendredis soir c’était la fête dans les grandes villes, à Hérat, Kandahar, Kaboul, Jalalabad, Mazâr-e-Sharîf… On écoutait de la musique, on dansait, on s’amusait. On voyait même des touristes venir visiter le pays. Avec eux, comme avec tous les militaires et fonctionnaires internationaux, le commerce fonctionnait à plein, le niveau de vie augmentait, on pouvait vivre bien.

Samia, née en 1999, avait pu bénéficier de cette lumière dans l’obscurantisme. À Gardez, la petite ville à 150 km au sud de Kaboul où elle avait grandi, dans une famille d’éleveurs de chèvres, pour le lait et la laine, après l’école primaire, elle avait pu aller au lycée, comme ses trois frères. Et, avec l’aide d’une tante qui l’hébergea, elle put ensuite suivre des études d’infirmière à Kaboul. C’est véritablement là qu’elle découvrit la vie moderne et qu’elle prit goût à la liberté. Les factions islamistes ensanglantaient encore le pays que les fonctionnaires corrompus gangrénaient, le pays dépendait totalement de l’aide internationale, mais les progrès économiques et sociaux étaient visibles et les choses allaient dans le bon sens. Les années d’études de Samia furent heureuses, et le premier poste qu’elle occupa ensuite, dans le service cardiologie de l’Institut Médical pour la Mère et l’Enfant, hôpital construit en 2014 par la Chaîne de l’Espoir et dirigé par le Réseau de Développement Aga Khan, lui donnèrent l’impression d’un plein épanouissement, tant personnel que professionnel. 

Hélas, hélas, trois fois hélas. En raison des attentats innombrables commis à la fois par les Talibans et par l’État Islamique qui se livraient une guerre sans merci, en raison aussi de l’incurie des gouvernements successifs, les Occidentaux se lassèrent et un retrait fut programmé. En août 2021, ce sont pas moins de 120 000 personnes qui quittèrent l’Afghanistan (dont de nombreux Afghans qui avaient travaillé avec les Américains et les organisations internationales), dans des conditions difficiles, un attentat faisant un carnage à l’aéroport de Kaboul au moment de l’évacuation.

En vertu d’une part de leurs victoires sur le terrain, d’autre part d’accords patiemment négociés à Doha, au Qatar, les Talibans reprirent le pouvoir dont ils avaient été chassés vingt ans plus tôt. On les espéra un temps moins rigoureux, un peu plus en phase avec le millénaire et le monde. Ils donnèrent quelques gages, en paroles, que les faits démentirent rapidement. 

Le rabaissement des femmes apparut vite comme un des axes majeurs de ce deuxième règne taliban. D’ailleurs, ce qui était le « Ministère des affaires de la femme » fut remplacé par le « Ministère de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice ». Aujourd’hui, non seulement il n’est plus question de systématiser l’utilisation des prénoms et des noms féminins dans les zones tribales, mais en plus il est interdit aux femmes de sortir sans se couvrir la tête et, pire encore, sans être accompagnées par un « mahram », autrement dit un guide masculin. C’en est fini de la liberté ; c’est comme si la moitié de la population du pays avait été incarcérée. Pour faire bonne mesure, on interdit aussi aux femmes les jardins publics, même accompagnées.    

Dans ce totalitarisme fou, la pire des règles selon Samia est la limitation à l’école primaire pour les filles, à qui l’enseignement secondaire et l’université sont désormais interdits. Celles et ceux qui osent critiquer ces décisions insensées, ne serait-ce que sur les réseaux sociaux, sont arrêtés et inculpés, au motif de « corruption morale ». Les journalistes qui relaient ces critiques sont arrêtés et torturés. La police intervient où elle veut quand elle veut pour interdire une réunion, une discussion, un petit rassemblement. La charia est appliquée, non seulement par les juges, mais aussi en dehors de toute décision de justice. Nombreuses sont les flagellations et exécutions en public pour une relation adultère, un vol, la suspicion d’une opposition.

Un tel régime de terreur nuit à toute la société. Un chiffre terrifiant parmi d’autres : en 2020, 45 % de la population vivait dans la pauvreté, en 2023 c’est 85 %. Et le nombre de personnes qui fuient oppression et misère ne cesse d’augmenter : 6 millions d’Afghans (sur 40) sont aujourd’hui réfugiés à l’étranger. 

Comment ne pas désespérer dans un tel contexte, surtout quand on est une fille de 20 ans ? Dans son hôpital pourtant ultra-moderne et financé par la solidarité internationale, Samia n’eut plus le droit de participer aux réunions de coordination avec les médecins hommes. 

– Mais c’est ridicule ! s’insurgea-t-elle auprès du nouveau directeur. Comment allons-nous échanger les informations sur les patients, établir le diagnostic et les prescriptions ?

– Des procédures écrites sont prévues. Vous n’aurez qu’à les appliquer. Je vous rappelle aussi que vos cheveux et votre cou doivent impérativement être couverts.

De quel droit les barbus s’approprient-ils cet établissement ? s’indignait Samia. Ils vont tout casser ! Parce que les islamistes ne voulaient plus d’elles, et que les opinions publiques occidentales se lassaient de ces opérations lointaines, coûteuses aux résultats incertains, les troupes de l’OTAN avaient plié bagages, en essayant d’obtenir quelques garanties de bonne conduite de la part des nouveaux gouvernants, parfaitement incompétents, qui s’empressèrent de manquer à leur parole quand ils furent seuls au pouvoir.

– Vous n’avez même pas le droit d’être là, avait ajouté un jour le directeur pro-taliban, indiquant que les femmes ne devaient pas travailler, du moins pas dans le cadre d’un emploi rémunéré.

Cependant, les usurpateurs barbus se rendaient compte que si on licenciait toutes les femmes salariées d’une entreprise ou d’une administration, plus rien ne fonctionnerait. On tolérait donc l’existant, on se réfugiait dans le non-dit pour masquer, autant que faire se pouvait, la révoltante absurdité de ce féminicide permanent. 

Mais Samia n’était pas du genre à s’avouer vaincue. On ne pouvait pas renoncer à vingt années de progrès, les femmes ne pouvaient plus être rien, elles avaient désormais un prénom, un nom, des cheveux, des savoirs, des droits, des devoirs, des envies, des pouvoirs… Il fallait se battre pour conserver cela. Et c’était possible. Car les femmes comme elle qui avaient une éducation, des connaissances, une expérience, pouvaient à leur tour transmettre leurs acquis.

– Je vais créer une école clandestine, niveau collège lycée. Je contacterai Mme Malinesh, mon ancienne professeure principale de lycée, que j’adorais ; elle me trouvera des collègues ici qui accepteront de reprendre du service pour les filles, même de manière officieuse pour l’instant. Et j’apprendrai aux plus grandes ce que je sais de la médecine. 

D’abord, il fallait lister les personnes sur qui elle pourrait compter pour trouver un lieu, des livres, du papier, des crayons, puis des profs et des élèves. Sur ce dernier point, elle ne se faisait pas de soucis ; elle savait qu’elle aurait plus de demandes que de places. Du moins à Kaboul et dans les grandes villes, où les filles restaient très volontaires. Certains parents laisseraient leurs filles venir, s’ils étaient sûrs de ne pas se faire repérer.

Elle pensa à deux collègues infirmières, au couple sur le même palier qu’elle dans son immeuble, à un cousin qui vivait dans la capitale et qu’elle voyait de temps en temps.  Et donc à son ancienne professeure à Gardez, qui soutiendrait son projet, elle en était sûre. C’était des personnes de confiance, qui partageaient son refus de l’obscurantisme. Ça suffirait pour commencer. De toute façon, il ne fallait pas mettre trop de monde dans la confidence.  

Samia s’appuierait aussi sur les cours diffusés par Radio Begum, média créé par la journaliste en exil Hamida Aman, radio qui propose justement des cours pour les filles privées d’enseignement après 12 ans, que les Talibans n’avaient pas encore interdite, car par définition la radio ne montre pas d’images. La rédaction avait cependant reçu plusieurs fois la visite des agents de la répression du vice, qui leur avaient demandé de ne pas rire à l’antenne et de ne pas retransmettre en direct la voix d’auditeurs masculins. Les journalistes avaient cédé sur ces points pour sauver l’essentiel à leurs yeux : la diffusion de cours de langues, d’histoire, de mathématiques, de géographie… De fait, même dans les campagnes, on pouvait capter ces cours, du moins si le patriarche le tolérait ou si l’on pouvait déjouer sa surveillance. 

C’est sa collègue Chadi qui trouva un lieu possible :

– Ma tante a une petite maison au sud de la ville, entre Jangalak et Wassel Abad. Dans son jardin, il y a une construction, qui devait être une bergerie. Son mari l’avait plus ou moins aménagée pour la transformer en une pièce de jeu pour les enfants. Ça pourrait convenir. 

– Et ta tante… accepterait ce que nous voulons faire ? Et elle saurait rester discrète ?

– Elle a longtemps travaillé pour une organisation non gouvernementale européenne, Save the children ; je suis sûre qu’elle partage nos convictions, et même au-delà.

Samia et Chadi allèrent visiter les lieux un soir. Noor, la tante, les reçut fort bien et leur montra les lieux. En effet, c’était une militante dans l’âme.

– Non seulement on va le faire, mais je vous aiderai à trouver des ressources et des financements. 

Samia était en train de découvrir quelque chose de formidable : un contact même incertain pouvait en amener un autre, déterminant, qui à son tour entrainait quelque chose, faisait grandir le projet. Était-ce cela l’intelligence collective ? La solidarité ? 

Demeurait un problème : comment rester discret ? La maison se situait le long d’une avenue poussiéreuse entre le centre de Kaboul et les quartiers sud. L’ancienne bergerie qui ferait office de salle de classe se trouvait au fond du jardin, mais il fallait y venir, y entrer. Les voisins verraient forcément passer des filles. 

– Je sais ! dit Noor. On va demander aux filles de venir avec un Coran dans la main et dûment voilées. Car les écoles coraniques, les madrasas, ne sont pas interdites, elles. Je dirai dans le voisinage que je crée une petite communauté islamique !…

Et Noor riait : 

– S’ils savaient…

Mme Malinesh, l’ancienne prof de Samia à Gardez, lui trouva deux collègues dans la capitale, trop heureuses de reprendre du service, même gratuitement. 

– Elles partagent notre volonté. Elles feront le maximum. Elles ont aussi du matériel – cahiers d’exercices, livres – et elles sauront où en trouver. Elles disent aussi que d’autres initiatives sont en train de voir le jour un peu partout dans le pays.

Un soir que, avec Noor et Chadi, elle récapitulait et finalisait la première promotion de 10 élèves âgées de 13 à 17 ans – qui, par le simple et prudent bouche à oreille, affluèrent –, Samia lança cette idée :

– En échange de la gratuité, on demandera à chacune de répercuter à son tour ce qu’elle aura appris ici. Non seulement cela démultipliera notre effort d’éducation, mais en plus c’est excellent d’un point de vue pédagogique.

Toutes les futures élèves acceptèrent le deal. Il faut dire qu’elles avaient été traumatisées par l’arrêt soudain de leurs études :

– C’était le pire jour de ma vie, expliqua Shabnam, quand, en octobre 2021, on lui refusa l’accès au lycée.

– Mon uniforme est toujours accroché au mur de ma chambre, raconta Lina en pleurant. Comme un beau tableau. Je ne veux pas le ranger. Il doit resservir un jour.

– Ils détruisent tout, dit Aisha. Pourquoi sont-ils si méchants avec nous ? Qu’est-ce qu’on leur a fait ? 

– Je veux apprendre, renchérit Karima. Mon corps est prisonnier, mais il me reste mon cerveau. Il doit rester libre et fonctionner. 

– À la maison, je déprime, confia Sana, des sanglots dans la voix. Comme on ne peut plus se rendre dans les parcs, dans les cafés, dans les librairies, parfois je vais faire une promenade avec une amie. Mais les talibans n’aiment pas voir les femmes dehors. Alors il faut que j’étudie, que j’apprenne, que j’aie l’impression de progresser. C’est la seule solution pour échapper un peu à l’enfer.  

Et c’est ainsi qu’ouvrit la première école de la liberté au sud de Kaboul, en mars 2022. Pour éviter d’attirer trop l’attention, les cours avaient lieu un jour sur deux seulement, une fois le matin, une fois l’après-midi. Les absences étaient autorisées, quand il y avait une bonne raison médicale ou familiale, mais elles étaient rares, car la motivation des filles était forte ; elles seraient venues plutôt deux fois qu’une. Et c’est ainsi qu’elles prirent l’habitude d’aller et venir sur la route Sarak, un Coran à la main, et sans cartable d’école sur le dos, cela aussi faisait partie des consignes de discrétion. Ces filles étaient un peu inquiètes, de ce qui pourraient leur arriver ou de ce qui pourrait arriver à leurs parents si on les surprenait dans leur école secrète, mais elles étaient fières et heureuses. Elles prouvaient que leur dignité méritait que l’on se battît pour elle, et qu’elles étaient elles-mêmes prêtes à prendre leur part à ce combat. Les enseignantes elles aussi furent heureuses de donner des cours à nouveau ; elles avaient autant soif de transmettre que leurs élèves avaient soif d’apprendre. 

Cette initiative ne tarda pas à faire tâche d’huile. Un réseau informel s’organisa bien vite, et Samia fut contactée par des femmes qui voulaient ouvrir un établissement dans les provinces de Ghor et de Daikundi à l’ouest, et même par des hommes qui eux voulaient agir à Helmand et Kandahar au sud. Trois institutrices originaires des montagnes allaient également démarrer des cours dans une grotte !

– Tu te rends compte ! s’exclamait Chadi. Ce que tu es arrivée à créer !

– Ce que nous sommes arrivées à créer, précisait Samia.  

Quelques informations plus ou moins secrètes sur les réseaux internet encore accessibles évoquaient aussi la Herat online school, lancée par une professeure réfugiée en Grande-Bretagne. C’était là encore des sources de savoir et donc d’espoir. Allons, tout n’était pas perdu en Afghanistan.

Pourtant, les risques encourus ne tardèrent pas à se concrétiser. Un soir que Samia remontait la route Sarak pour aller rejoindre l’arrêt de bus puis un autre quartier de Kaboul où elle habitait, un homme en uniforme et armé se matérialisa soudain devant elle :

– Sœur, je sais ce que tu fais. 

Samia se figea. Elle vit qu’il était jeune, pas plus de 25 ans.

– N’aie pas peur, dit-il. C’est plutôt moi qui devrais avoir peur. Car je suis d’accord avec toi. Et je vais t’aider. 

Il se moquait d’elle, sûrement. C’était un test, certainement. Samia osa regarder son visage plus attentivement. Il semblait franc pourtant, un peu fébrile peut-être. 

– Tu sais, reprit le soldat, parmi les agents de l’État, il y a des différences. Certains n’ont rien contre les filles. Si des policiers ou militaires dangereux viennent pas ici, sur le check-point ou en patrouille, je te préviendrai. Je te dirai aussi pour l’hôpital.

Samia fut estomaquée.

– Tu sais que je travaille à l’hôpital ?

– De la mère et de l’enfant, oui. Et je sais que tu as créé une école clandestine, pour les filles, d’où tu reviens chaque soir.

Mon Dieu, réalisa Samia effarée, ils savent déjà tout. Qu’allons-nous devenir ? Mais l’étrange Taliban poursuivit :

– Je peux te protéger. Je peux empêcher l’information de remonter. Et si jamais elle remonte, j’ai encore une protection haut placée qui peut éviter que ça devienne un trop gros problème.

Ils se trouvaient sur une voie passante, et des véhicules brinquebalants se croisaient bruyamment sur la route poussiéreuse. Kaboul était une ville de 4 millions d’habitants, et le trafic était encore dense à 19 heures. Le soldat incita Samia à se reculer dans une petite rue pour être plus au calme.

– Donne-moi ton numéro de téléphone. 

Samia hésitait. Elle dit franchement :

– J’ai peur que tu veuilles me piéger. Peux-tu me donner une preuve de ton honnêteté ?

– Je te donne mon nom et mon numéro de téléphone. Essaye de m’appeler, maintenant.

Il lui donna son numéro, qu’elle composa devant lui. Il prit la communication et dit devant elle :

– Je m’appelle Amir Bakmayar.

– D’accord Amir, répondit Samia en rangeant son téléphone. Je te crois. Et je te remercie de nous laisser poursuivre notre travail. Ce n’est pas contre l’État, au contraire. Nous aimons notre pays.

– Je te crois, moi aussi, dit Amir.

– Pourquoi fais-tu ce métier ? demanda Samia. 

Il sembla réfléchir.

– Tu sais, on ne choisit pas toujours. Mais comme toi je crois en l’avenir de l’Afghanistan, où l’on pourra vivre libres et en paix. Hommes et femmes. 

Ils se regardèrent. Et il y eut l’étincelle, cette connexion inexplicable qui parfois relie deux êtres alors frappés par la foudre. Il y avait eu les mots échangés, et l’adversité programmée – entre l’homme et la femme, la clandestine et le policier – s’était transformée en complicité. L’écoute avait entraîné le respect mutuel, et ils avaient constaté sans en avoir conscience une certaine compatibilité physique – d’âge, de taille, de visage, de peau. Était-ce Dieu ou l’absence de Dieu qui avait permis ce répit, ce miracle ?

Sans qu’elle se l’explique, Samia saisit son voile des deux mains au niveau des tempes et, lentement, le tira en arrière pour dévoiler ses cheveux. Elle ne lâchait pas Amir des yeux, qui soutint son regard, les lèvres légèrement tremblantes. Dévoilée, elle sourit, fière et confiante. Alors de sa main droite, le jeune homme tira le bout de son chèche enfoncé dans les replis du tissu sur son crâne et, dans un geste circulaire, dévoila lentement ses cheveux à son tour. Quand le turban fut tout entier enroulé autour de sa main, il reprit sa respiration et sourit lui aussi.

Ils se regardèrent, ébahis, émus, admiratifs. Ils avaient osé, ils s’étaient trouvés. Ils seraient partenaires, et ensemble ils y arriveraient. Ils venaient de décrocher le plus beau : l’amour réciproque. Ils auraient donc la force nécessaire pour les combats qui les attendaient. 

– À bientôt, Amir, dit Samia en remontant son hidjab.

– À bientôt, Samia, dit Amir, qui resta un instant à contempler la jeune femme rejoignant le flux avant de remettre son chèche.

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6 commentaires

  1. Toujours un texte bien écrit, une remière partie quasi journalistique. La love story plaira à beaucoup de lecteurs. Je suis quant à moi déprimé par ce monde de merde, ici ou là. Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir.

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