Dévoilées – 2 : À Téhéran, les mots de Mina

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Bien sûr, il y eut la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022, arrêtée trois jours plus tôt par la Police de la moralité pour « port de vêtements inappropriés ». Mahsa lui ressemblait tellement… Elle était d’origine kurde, comme elle, elle avait 20 ans (un peu plus pour Mahsa, un peu moins pour Mina), elle avait un frère, elle était joyeuse et généreuse, elle était venue à Téhéran pour étudier, comme elle. « Ça aurait pu être moi », pensait Mina. Ô ma grande sœur, que t’ont-ils fait ?

On n’a jamais su ce qu’ils lui avaient fait, pendant cette heure où elle fut emmenée au centre de détention, soi-disant pour recevoir un cours de morale. C’était d’autant plus absurde qu’elle portait le hidjab ! Mais trois petits salauds au service de la répression, peut-être en manque de résultats pour justifier leur salaire, ont aperçu les cheveux de Mahsa, qui avait rejeté son hidjab en arrière, simplement parce qu’elle avait chaud. Alors, pour prouver leur zèle, ils ont arrêté et emmené Mahsa et son frère, Ashkan. À celui-ci, ils ont dit d’attendre devant le centre.

Une quarantaine de minutes plus tard, Ashkan vit entrer puis sortir une ambulance. Quand il demanda des renseignements, on lui dit qu’un soldat avait été blessé. Mais l’inquiétude d’Ashkan augmenta. C’était en effet Mahsa qu’on avait emmenée, après qu’elle eut reçu des coups pour avoir osé répondre aux insultes des policiers. D’autres femmes interrogées au même moment que Mahsa confirmèrent en effet qu’elle avait été frappée à la tête et qu’elle avait fini par s’effondrer. Elle resta trois jours dans le coma avant de mourir.

Des images piratées sur le serveur de l’hôpital laissent voir des saignements aux oreilles, des hématomes sous les yeux. Des radios montrent « une fracture osseuse, une hémorragie et un œdème cérébral ». Mais les autorités affirment qu’elle a été victime d’un « problème cardiaque soudain ». Et le rapport médical officiel stipule qu’elle était atteinte d’une maladie du cerveau. La famille a contesté cette version et porté plainte contre les policiers, sans que rien n’aboutisse, évidemment. 

Mahsa n’était pas la première jeune femme, loin de là, victime de la frustration des hommes qui justifient leur barbarisme au nom de Dieu. La République Islamique d’Iran date de 1979, la Police de la moralité de 2005, le nouveau durcissement du régime de 2021. L’ayatollah Khomeiny, longtemps hébergé par la France, Mahmoud Ahmadinejad,  Président de la République de 2005 à 2013, Ebrahim Raïssi, président de la République depuis 2021, auquel il faut ajouter « le guide suprême » de la Révolution islamique depuis 1989, Ali Khamenei : voilà les noms des plus grands responsables. Ce sont eux qui encouragent les petites mains à martyriser les filles et les femmes qui osent ne pas disparaître complètement.

Dès le jour de l’enterrement de Mahsa, le 17 septembre à Saqqez, dans sa ville natale, des personnes se rassemblèrent spontanément, en signe d’hommage et de protestation, à Saqqez, mais aussi à Sanandadj, capitale du Kurdistan iranien. Le lendemain 18, à Sanandadj, des femmes enlevèrent leur hidjab et marchèrent tête nue dans l’espace public. Un cri sortit alors de la gorge de ces femmes au courage inouï : « Femme ! Vie ! Liberté ! » (« Jin ! Jiyan ! Azadî ! » en kurde, « Zan ! Zendegi ! Azadi ! » en persan). Ce slogan ne venait pas de nulle part, il était celui des femmes kurdes depuis la fin du XXe siècle, relayées par certains combattants hommes. Admirable peuple kurde, opprimé en Turquie, persécuté en Iran et en Irak, à la tête de la lutte contre l’État Islamique en Syrie, et donc à l’initiative des manifestations de l’automne 2022 dans l’Iran des mollahs mortifères. 

Mina apprit la mort absurde et révoltante de Mahsa sur Instagram. En quelques heures, on ne parlait plus que de ça. « Ils ont tué Mahsa ! » « Pour quelque cheveux visibles ! ». Et puis très vite : « Sœurs, il faut réagir ! », « N’acceptons pas ! ». Mina likait et répercutait. Et même elle interrogeait ses plus proches contacts. Whatsapp prit le relai d’Instagram. « T’as vu ? ». « C’est plus possible ! » « Ça aurait pu être n’importe laquelle d’entre nous ! ». « En plein jour, avec son frère ! ».  

Mais les mots prirent un nouveau sens quand elle lut un message forwardé : « Mobilisons-nous ». Puis un autre : « À notre tour d’oser être libres. Pour que Mahsa ne soit pas morte en vain ! ». Et celui-là plus encore « Sortons dans la rue dès ce soir. Et débarrassons-nous de nos voiles ! ». Elle s’arrêta sur ce dernier message, qu’elle lut plusieurs fois. Les mots Sortons, rue, débarrassons-nous, voiles se télescopaient dans sa tête. Il se passait quelque chose, mais quoi ? Il se passait que, à 19 ans, Mina réalisait que les mots avaient un sens et que si ce sens était respecté, et si l’agencement des mots était approuvé, ce qu’elle ne cessait de faire depuis le début de la soirée, ils impliquaient des actes.

Sortir dans la rue ce soir ? Se débarrasser de son voile ? Les mots l’incitaient à défier l’ordre établi, à montrer son désaccord, et donc, à risquer les coups, l’arrestation peut-être. Elle avait entendu parler de la prison d’Evin, dont le nom seul glaçait les sangs.  Celles et ceux qui en revenaient étaient marqués à jamais par ce qu’ils avaient vu ou subi. S’il lui arrivait quelque chose de grave, ses parents ne s’en remettraient pas. Et son frère ? Mina aussi avait un frère : elle ne pouvait lui imposer ce que vivait le frère de Mahsa, désormais privé de sa sœur. Mahsa n’avait pas fait exprès, tandis que elle, Mina, si elle sortait pour manifester contre les persécutions policières, elle prenait consciemment un risque, elle était responsable. 

Mina tourna en rond dans sa chambre, alternant les coups d’œil à Instagram et les échanges de messages sur WhatsApp. Elle aurait aimé parler à un adulte, là, mais la vieille dame qui lui louait une chambre de son vieil appartement ne semblait guère réceptive aux préoccupations de la jeunesse ; l’absence de liberté ne paraissait pas être un problème pour elle. « Tu viens ? », « On y va ? ». La pression s’accentuait. Tous les étudiants de Téhéran se galvanisaient les uns les autres. 

« Il faut y aller, tous ensemble on ne risque rien ». Mina tâcha d’analyser les mots, là encore. Et elle perçut assez vite que quelque chose n’était pas tout à fait vrai dans cette dernière phrase. Les deux propositions étaient juxtaposées, comme s’il s’agissait d’une suite logique. Si on ne risquait rien « tous ensemble », on pouvait « y aller » en effet. Mais ce n’était pas le cas : même tous ensemble, on risquait quelque chose. 43 ans d’ayatollisme l’avaient assez montré. Tous les Iraniens savaient de quoi étaient capables les pasdarans, cette milice ultra-brutale des Gardiens de la révolution. Et comme si ça ne suffisait pas, on avait donc ajouté la Police de la moralité, 70 000 fonctionnaires, au moins, prêts à tout pour exécuter les ordres inhumains de leurs supérieurs. Comment lutter contre ces forces maléfiques, dont tous les adultes étaient plus ou moins complices par leur silence et leur acceptation ?

Oui, mais voilà, malgré la volonté de préserver sa famille, malgré sa peur légitime des sévices qu’elle pourrait subir à son tour, malgré le peu de chance de pouvoir obtenir un changement de politique si ce n’est de gouvernement, Mina passa aux toilettes, se recoiffa, se maquilla légèrement et enfila ses chaussures. Parce qu’elle avait rendez-vous avec l’histoire. Parce qu’elle sentait que quelque chose d’impérieux l’appelait, et que ce quelque chose était la conscience de sa responsabilité. Elle était 1 sur 88 millions, elle n’avait pas la moindre autorité sur qui que ce soit, mais elle avait son rôle à jouer. Elle se rappela quelques cours, quelques films, quelques livres : Martin Luther King, Nelson Mandela, Superwoman, Harry Potter… Et puis quelques personnes de sa famille : sa grand-mère, qui avait osé traverser le pays toute seule et sans argent pour aller chercher son fils malade, sa tante qui, maltraitée par son mari, avait fini par s’enfuir pour retrouver sa dignité. C’était son heure à elle : elle était une jeune fille de 20 ans dans l’Iran de 2022 ; si elle ne prenait pas part à la lutte contre la tyrannie des fous de Dieu, sa lâcheté la poursuivrait toute sa vie durant. Elle devait combattre en mémoire de Mahsa pour la liberté de toutes les Iraniennes. 

Juste avant de quitter son appartement, alors qu’elle tendait son bras vers l’étagère de l’entrée, elle stoppa son geste : hidjab ou pas ? Rien que ce questionnement était vertigineux. Pourquoi tout d’un coup envisageait-elle de sortir sans hidjab, alors que c’était impossible ? Était-ce cela qui se jouait ce soir ? Elle repensa aux messages, aux mots. Oui, c’était ça qui se jouait. Mais pour se découvrir, il fallait d’abord se couvrir. Pour montrer le geste, la différence. Et le faire avec d’autres, pour que ça soit fort et que ça ait du sens. Elle enfila son hidjab et claqua la porte de l’appartement. Sa vieille propriétaire ne s’était pas montrée, mais nul doute que, vu l’heure tardive, elle désapprouvait cette sortie.  

Quand elle se retrouva dans la rue, Mina fut étonnée du nombre de personnes qui  marchaient et qui semblaient aller quelque part. Il était déjà 20 heures pourtant, ce 21 septembre 2022, et d’habitude son quartier était plutôt calme. Les commerces étaient fermés et il n’y avait pas de bars et de restaurants dans ces pâtés de maisons. Pourtant, des jeunes se pressaient, autant de filles que de garçons, elle le remarqua tout de suite. Les lumières des écrans de téléphone brillaient dans la nuit. On voyait aussi passer des phares de vélos ou de mobylettes. Il y avait peu de voitures en revanche. Mina devait retrouver ses amies Sheyda et Javaneh près du Haddadi café, sur l’avenue Choobtarash.

Avant même qu’elle arrive au lieu de rendez-vous, elle commença à entendre la rumeur. C’était plus qu’une rumeur en fait. On distinguait à la fois quelque chose qui ressemblait aux voix mélangées de personnes regroupées, et par-dessus des bruits plus secs de pétards, de ferraille, des sifflets. Trois garçons la dépassèrent en courant. Ils l’apostrophèrent :

– Sœur, on est avec toi ! Tu es notre égale ! Les filles et les garçons doivent bénéficier des mêmes droits !

Ces mots claquèrent dans la cœur de Mina. C’était si simple, si fort, si évident. Et si révolutionnaire pourtant ! 

– Merci, dit Mina, qui du coup se mit à courir avec ces garçons qu’elle ne connaissait pas, mais qui comme elle semblaient mus par un appel supérieur.

Elle les laissa et les remercia quand ils arrivèrent au carrefour où Mina devait retrouver ses amies. La foule était déjà dense. Mais Sheyda et Javaneh étaient là, les trois filles s’exclamèrent et se congratulèrent. Elles regardèrent autour d’elles, tentant de prendre la mesure de ce qui se passait. 

Elles remarquèrent plusieurs petits groupes, mouvants. Elles s’avancèrent vers l’un d’eux. La cinquantaine de regards étaient dirigés vers un point central au sol. Il s’agissait d’un feu. Et dans ce feu, ô gestes hallucinants, des filles faisaient brûler voile et hidjab. L’une d’elles tint le sien en flamme au bout d’un bâton jusqu’à ce qu’il fût réduit en cendres. Alors des applaudissements se déclenchèrent. Et la plupart des filles commencèrent à enlever leur voile. 

Croyant à peine ce qu’elle voyait, Mina saisit son hidjab de la main droite au niveau de la poitrine et le fit passer par-dessus sa tête, comme si elle enlevait une cagoule. Sheydah et Javaneh firent de même. Alors les trois filles se regardèrent, d’abord ébahies, avant d’éclater de rire, des rires un peu nerveux d’abord, puis de vrais rires et enfin de vraies larmes quand elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Elles furent même étreintes par des jeunes femmes qu’elles ne connaissaient pas, qui comme elles avaient ainsi marqué leur volonté d’émancipation, quand bien même les mollahs ne le voulaient pas.

Un peu remises de leur émotion, Mina et ses amies continuèrent à avancer, le hidjab dans la main, qu’elles faisaient tournoyer sous les lumières de la nuit persane. Les jeunes femmes qui se croisaient ou se doublaient se présentaient les unes les autres, comme si c’était la première fois qu’elles possédaient une identité. Les plus éberlués étaient les garçons, qui découvraient des cheveux qu’ils ne connaissaient pas et des visages féminins transformés par cette mise à nu de la tête. Ce soir-là, ils auraient épousé  sur-le-champ la première de ces madones devenues passionarias qui le leur auraient proposé. Elles étaient si belles… Ils étaient respectueux cependant, à la fois du courage de leurs consœurs et de cette beauté nouvelle dont on ne devait pas abuser si l’on voulait qu’elle se prolonge.

Le gros de ce qui devenait une foule remonta la rue Teymoori. De nombreux portraits de Mahsa Amini avaient été reproduits et collés sur des pancartes de bois ou de cartons brandies par des manifestant.e.s, hommes et femmes confondues, qui criaient des slogans hostiles au régime. La radicalité des messages surprit Mina : « Honte à la Police de la moralité ! » « Où sont les meurtriers de Mahsa ? » « Liberté pour les femmes iraniennes ! ». Et souvent, repris par presque tous les groupes, le fameux « Femme ! Vie ! Liberté ! », qu’on entendait en kurde – « Jin ! Jiyan ! Azadî ! » –, en persan – « Zan ! Zendegi ! Azadi ! » – et en anglais – « Woman ! Life ! Freedom ! ». Ça aussi, c’était extraordinaire : un slogan contre le régime, lancé en américain, la langue du Grand Satan !

Les groupes s’aggloméraient et se séparaient, occupant désormais davantage les chaussées que les trottoirs, formant des guirlandes qui se déployaient et se repliaient le long des grandes artères de la capitale. Quelques voitures au milieu klaxonnaient comme lors des soirs de matchs. Au bout du boulevard Saleh, square Sama, Mina aperçut des garçons qui avaient posé deux échelles pour atteindre une pancarte géante soutenant une photo en gros plan du guide suprême, Ali Khameini. Armés de torches, les garçons parvinrent à enflammer le portrait du tyran aux cris de « Mort au dictateur ». Des milliers de téléphone filmaient cette scène surréaliste. 

Wi-fi et bluetooth avaient été coupés par les services de sécurité, qui voulaient priver les internautes de Facebook, Instagram, Tiktok, Whatsapp, Twitter…, outils du diable qui contrevenaient au dogme des fous de Dieu. Mais ici le diable c’était la lumière, et Dieu l’obscurité. Les images passeraient de toute façon. Certains journalistes étrangers bien introduits indiquaient à leurs sources comment contourner les réseaux. Et certains Iraniens, forts de leur longue expérience de la lutte contre l’oppression, savaient naviguer dans les intermittences de l’internet, en créant des réseaux virtuels VPC, voire en utilisant de classiques lignes téléphoniques. Déjà, les images de femmes se coupant les cheveux, « en hommage à Mahsa », circulaient de toutes parts et ce n’était pas rien. Supprimer sa chevelure, c’était aller encore plus loin que retirer le hidjab, c’était refuser ce qui vous limitait à une condition, celle de femme, et rappeler qu’avant d’être une femme on est un être humain, autant que les autres, alors que, selon la loi islamique, une femme ne vaut que la moitié d’un homme.

– La police va venir, c’est obligé ! s’inquiéta Javaneh.

– Oui, obligé, répondit Sheyda. 

– Oui, mais si on fait ça tous les soirs, si ça bouge dans toutes les villes, pas seulement à Téhéran et au Kurdistan, alors on peut faire changer les choses.

– Rien ne sera plus jamais comme avant ! lança une voix, et cette injonction fut reprise par toutes les marcheuses et marcheurs. 

Le cortège, un parmi d’autres, prit le boulevard Azizi et elles comprirent où elles allaient :

– À la Tour Azadi !

La Tour Azadi, ou Mémorial des Rois, est l’Arc de Triomphe de Téhéran. Sa forme si singulière et son marbre blanc d’Ispahan sont connus dans le monde entier. Cet oiseau géant est posé sur une place qui mesure pas moins de 50 000 mètres carrés, ce qui constitue logiquement un bon endroit pour faire converger des manifestations dans un immense rassemblement. Et quelle fantastique image ce serait que des milliers de femmes dévoilées sous ce temple de l’Iran conservateur !

Mais les mollahs ne l’entendirent pas de cette oreille. Des véhicules anti-émeutes apparurent en haut du boulevard Azizi. Et comme par hasard, des groupes de policiers se trouvaient aussi dans des rues adjacentes. Ils étaient bien informés, sans doute par des fonctionnaires en civil infiltrés dans les cortèges ou simplement parce qu’ils avaient été renseignés par des salauds ordinaires. 

Ce sont les canons à eau des véhicules anti-émeutes qui entrèrent en action les premiers. Mina vit les personnes en tête du cortège basculer en arrière comme des culbutos, tandis que celles et ceux qui pouvaient quittaient la chaussée pour se réfugier sur les trottoirs. Alors les policiers venues de rues adjacentes, matraques à la main, assénèrent tous les coups qu’ils pouvaient, à la fois pour faire mal et pour faire refluer le cortège, dont visiblement on ne souhaitait pas qu’il arrive jusqu’à la Tour Azadi. 

– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Javaneh, alors qu’elles reprenaient leur souffle après avoir couru 300 mètres. 

– La coordination étudiante propose un point de secours devant la Faculté d’économie !répondit Sheyda en consultant son téléphone.

– Reculons encore un peu, mais attendons un moment pour voir comment ça tourne, rétorqua Mina. Ne rentrons pas trop vite. 

Leur réflexion ne dura pas longtemps. Elles furent assourdies par des bruits d’explosion et, quand elles virent la fumée envahir le boulevard, elles comprirent qu’il s’agissait de grenades fumigènes. Elles entendirent alors des cavalcades qui, vu les cliquetis de métal et le bruit des pas sur le sol, devaient être celles de policiers. Elles prirent les jambes à leur cou, vers l’arrière, seul endroit où il y avait encore de l’air et de la visibilité. 

Il y eut des cris autour d’elles, des altercations. Et des explosions encore, qui bouleversaient les sens et empêchaient toute appréciation rationnelle de la situation. Soudain, Mina se sentit saisie par le bras. Elle tenta de se dégager, mais alors elle reçut un coup sur la tête, qui la mit aussitôt à genoux. 

– Mes amies ! cria-t-elle. 

Sheyda et Javaneh ne répondirent pas – étaient-elles prises, elles aussi ? –, ou Mina ne les entendit pas dans le tumulte général. Alors qu’on lui tordait le bras droit dans le dos, elle aperçut deux formes noires et casquées au-dessus d’elle. C’était des pasdarans, les anges noirs d’Allah le trop puissant. L’un d’eux saisit le hidjab qu’elle tenait dans la main gauche et le lui enfila de force, en serrant sa gorge jusqu’à l’étouffer. Mina éructa.

– Vous n’avez pas le droit !

Un autre coup sur la tête la fit taire. Ils la maintinrent un moment à genoux, comme s’ils attendaient des ordres. Puis on la fit se relever et on l’emmena vers la fumée. Elle entendit des coups de feu et vit des corps sur le sol. Mon Dieu, qu’avaient-ils fait ? Les larmes lui vinrent aux yeux, elle renversa la tête en arrière, et dans une longue plainte, elle hurla ce qui était une incantation :

– Mahsaaaaaa !!!!!

Un nouveau coup sur la tête la fit trébucher et ils la retinrent de force pour ne pas qu’elle tombe. Elle crut qu’elle allait vomir. 

Elle se retrouva devant une camionnette noire dans laquelle on la fit monter par l’arrière. Trois autres filles étaient déjà là, ainsi que deux pasdarans, fusil en bandoulière, pistolet et matraque à la ceinture. Les deux hommes qui l’avaient emmenée jusqu’ici la poussèrent puis refermèrent la porte. Le véhicule démarra. 

Aucune fenêtre ne donnait sur l’extérieur. Mina regarda ses compagnes d’infortune, qui n’étaient pas Sheyda et Javaneh. L’une avait le visage couvert de sang, une autre pleurait, la troisième semblait sonnée. Il régnait une forte odeur d’urine, la vessie de l’une avait dû céder sous le coup de la peur. 

Où allaient-elles ? Au bout d’une dizaine de minutes, la camionnette s’arrêta. On percevait la voix du chauffeur qui parlementait. Le véhicule redémarra, lentement, puis s’arrêta une cinquantaine de mètres plus loin. Les portes arrière s’ouvrirent et on les fit descendre. Elles se retrouvèrent dans une grande cour illuminée par des projecteurs. D’énormes bâtiments fermaient le quadrilatère. Était-ce une caserne ? La prison d’Evin ?

Encadrées par deux soldats, elles furent dirigées dans des couloirs interminables. Dans un de ces couloirs, on les fit s’asseoir sur un banc, où elles attendirent longtemps. Mina avait soif. Elle essaya de réfléchir à ce qu’elle entendait. Et ce qu’elle distingua la fit frissonner : des rires et des cris, des haussements des voix et des gémissements. Pas de doute : on interrogeait des manifestant.e.s, à la manière iranienne.

Des hommes, certains en civil d’autres en uniforme, entraient et sortaient depuis des portes qui donnaient dans le couloir. Une comparse des prisonnières fut emmenée. Quinze minutes plus tard, un policier vint, donna un coup de pied dans la cheville de Mina, et lui dit :

– Lève-toi et suis-moi.

Mina obéit. Elle avait commencé à réfléchir à ce qu’elle allait répondre aux questions qu’on lui poserait. Elle dirait qu’elle avait manifesté à la fois parce que la mort de Mahsa l’indignait et parce qu’elle voulait plus de respect pour les femmes. Elle ne critiquerait ni l’Iran ni l’islam, elle s’en tiendrait à quelques mots : vérité (sur la mort de Mahsa), liberté (d’aller et venir, de se vêtir, de penser), égalité (entre les hommes et les femmes).

Mais les mots et les arguments n’étaient pas ce qu’attendaient les propagateurs du mal. Elle se retrouva dans un bureau presque vide, hormis une chaise au milieu, et une table avec un fauteuil à roulettes sur lequel se tenait un militaire avec des barrettes sur ses épaulettes. Les deux soldats la firent s’arrêter au milieu de la pièce, sans la faire asseoir sur la chaise. Le gradé se leva et vint jusqu’à elle. Il approcha son visage à quelques centimètres de celui de Mina. Il sentait fort. Il la fixa de si près qu’elle fut obligée de baisser les yeux, ce qu’il voulait sans doute. 

Il passa la main dans le hidjab, plaqua la paume à l’arrière du cou, et, avec le bout de ses doigts, appuya fort sur ses vertèbres cervicales.

– Tu vois, lui dit-il en appuyant encore plus fort, si j’appuie un peu plus ici, je te tue. Facile.

Mina avait eu un mouvement de recul, mais les deux soldats de part et d’autre la tenaient chacun par un bras. La douleur était insupportable, elle cria.

L’homme retira sa main et la regarda avec un rire mauvais. Les larmes dans les yeux, Mina ne voyait plus rien. 

Il rajusta le hidjab de Mina, puis, soudain, avec son autre main, le gradé mit un pouce sur le pelvis de sa jeune prisonnière et les quatre doigts en dessous. Et il serra. 

Mina fut figée sur place, de stupeur et bien vite de douleur, car l’homme appuyait très fort comme s’il voulait écraser sa vessie, ses ovaires et son vagin. Par réaction elle se plia et se recula, mais les soldats la cramponnèrent pas le bras pour qu’elle reste debout tandis que l’homme serrait toujours ses parties génitales. Elle ne pouvait même pas crier. Sa vue se brouilla davantage et il lui sembla que sa tête allait éclater. 

Après quelques interminables secondes, l’homme relâcha sa pression et les soldats la posèrent sur la chaise, de laquelle elle tomba aussitôt. Elle se recroquevilla par terre et se mit à gémir. Sur un signe du chef sans doute, les soldats la ramassèrent et la sortirent du bureau. Ils la trainèrent dans le couloir car elle avait de la peine à marcher. Elle se retrouva dans un autre bureau, avec d’autres filles qui venaient d’être interrogées, leur état le montrait assez. Elle fut assise sur un banc où elle se serait écroulée si l’épaule d’une autre blessée ne l’avait retenue. 

Elle resta là un temps qu’elle était incapable d’estimer, percluse de douleur et d’humiliation. Il y avait des mouvements parfois, elle changea de voisine lui sembla-t-il, mais elle perdit conscience plusieurs fois.

Elle finit par se retrouver devant une sorte de secrétaire qui prit des renseignements d’identité, de logement, de famille, sans lui poser une seule question sur les raisons de sa présence dans les cortèges protestataires en cette nuit de septembre. 

Après quoi, avec dix autres filles, elle fut escortée jusqu’à la porte de la caserne (ça n’avait pas l’air d’une prison). Dans la cour illuminée qu’elle avait retraversée, d’autres camionnettes noires allaient et venaient, et d’autres garçons et filles en sortaient, tous jeunes.

Un garde appuya sur un bouton et une porte s’ouvrit. 

– Allez vous en ! dit un soldat.

Mina trouva qu’elle n’avait pas fait grand-chose et qu’elle n’avait pas été très courageuse. Elle avait été humiliée et ça n’avait rien apporté. Elle devait essayer quelque chose, au moins tenter d’en faire réfléchir un. Juste avant de franchir la porte de la caserne qui lui rendait la liberté, elle s’arrêta et se tourna vers le soldat :

– Frère. Que mes sœurs et moi soyons libres de nous habiller comme nous le souhaitons et de choisir notre vie ne te privera de rien, au contraire. Les hommes seront plus heureux avec des femmes épanouies. N’aie pas peur de nous, ne nous fais pas de mal. Nous ne voulons pas vivre contre vous, mais avec vous.

Mina avait hésité à enlever son hidjab en prononçant ces mots. Mais finalement elle l’avait gardé pour ne pas avoir l’air de provoquer. Le soldat, qui n’avait pas 30 ans, tâcha de garder une mine impassible. Mais à un rictus, à un clignement d’yeux, à un mouvement de la jambe, Mina vit qu’elle avait touché sa conscience. Elle lui sourit le plus gentiment possible et retrouva une liberté qui restait relative.

Après s’être éloignées un peu de la caserne, les filles se mirent à parler entre elles, de ces moments douloureux, mais aussi de ce qu’elles souhaitaient. Chacune avait son caractère, certaines étaient prêtes à continuer, d’autres à renoncer, mais toutes avaient des choses à dire. En les écoutant, en se rappelant tous les mots lus sur les réseaux puis entendus dans la rue, en revoyant le visage du soldat à qui elle avait pris la peine de parler sans agressivité, Mina comprit qu’elle venait de découvrir le plus beau et le plus important : les mots. Même quand on la mettait à terre, elle avait encore les mots à sa disposition, au moins dans sa tête. Elle allait se nourrir de mots, lire, beaucoup lire, et puis à son tour elle utiliserait et restituerait les mots. Elle serait journaliste, ou écrivaine, ou comédienne. Et, avec d’autres, elle changerait le monde avec les mots. « Femme ! Vie ! Liberté ! ».

(et 168 autres histoires à lire sur http://www.desvies.art)

4 commentaires

  1. Il faut du courage à l’écrivain pour oser décrire l’horreur et une sombre humanité. Il faut de l’espoir à une jeune Iranienne pour vouloir changer le monde avec des mots.

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