Cette histoire est la suite de Deux personnages au restaurant, publiée le 24 février 2023. À celles et ceux qui ne l’ont pas lue, je conseille de commencer par là : https://desvies.art/2023/02/24/deux-personnages-au-restaurant/ Et si l’histoire leur a plu, de venir lire après la suite ci-dessous.
(environ 15 minutes de lecture)
Personnages : Caroline, Daniel.
Lieu : un restaurant où ils s’étaient rencontrés quinze jours plus tôt, Daniel y déjeunant avec son ami Pierre, lorsque Caroline était entrée, seule avec son petit chien. Pierre, ancien amant de Caroline, avait présenté celle-ci à Daniel, qui, à l’issue du repas, demanda à son ami le numéro de la belle.
– Quand je pense que vous m’avez obligé à revenir ici…, maugréa faussement Daniel, qui n’avait apprécié ni la cuisine ni le service lors de sa précédente venue en ce lieu, mais qui était ravi que Caroline ait accepté son invitation.
Elle était toujours avec son chien, malheureusement, mais la boule blanche s’allongea sans aboyer sous la chaise de sa maîtresse.
– C’est ici que vous déjeuniez avec Pierre quand nous nous sommes aperçus, rétorqua la belle, et que vous n’avez cessé de me calomnier.
– Qu’est-ce que vous racontez ? Je vous admirais, j’étais sous le charme.
– On n’aurait pas cru.
– Comment est-ce que vous supportez cette cuisine ?
– Je n’ai jamais eu de problème.
– Vous venez souvent ? Le serveur a l’air de bien vous connaitre.
– Peut-être qu’il m’aime bien.
– Ou que vous ne passez pas inaperçue ?
– C’est un compliment ?
– Peut-être.
Caroline fit une moue, détourna la tête. Elle aurait bien allumé une cigarette, là, ou au moins siroté un verre, mais ils venaient d’arriver.
– Il fait chaud, non ? Appelez Julien, s’il vous plait.
– Il ne s’appelle pas Victor ?
– Quelle idée…
Daniel appela Julien-Victor et ils commandèrent, elle un cocktail, lui un Perrier.
– Vous ne buvez pas ?
– Pas d’alcool.
– Mince alors ! Vous devez être d’un triste…
– Vous croyez que l’alcool est indispensable ?
– Absolument. Je pense que la vie serait insupportable sans alcool. Et que nous sommes quelques milliards à partager cet avis.
– Pourquoi ?
– Il y a plusieurs raisons, je vous en donne une : quand on a bu un verre, on trouve les gens autour de soi moins insipides.
Daniel pencha la tête de côté, comme si un boxeur l’avait touché au menton. Il ne put s’empêcher de sourire.
– Moi, par exemple, vous pensez que je ne serais pas capable de vous intéresser si vous ne buvez pas un cocktail ?
– Exact. Ça n’a rien de personnel. J’ai du mal à trouver de l’intérêt aux hommes.
– D’où le chien ?
– Entre autres. Mais comme on ne peut pas vivre sans quelques relations avec les êtres de la même race que la nôtre, je bois un peu d’alcool pour les rendre meilleurs qu’ils ne sont.
– Intéressant. Là, je ne bois plus, parce que j’ai trop bu. Mais je prendrai un verre de vin. En votre honneur.
– Mon honneur… Je sais pourquoi nous sommes là, rassurez-vous. Je sais avec quel organe pensent les hommes, épargnez-moi vos salades !
– Vous n’êtes pas romantique ?
– Si le romantisme c’est des mots mièvres, des clichés éculés, l’hypocrisie masculine, alors non merci. Je rêve d’un vrai romantique.
– C’est-à-dire ?
– Un inventeur, un courageux, un original, un fou !… Hélas…
Caroline but une gorgée, et son regard partit dans le jardin derrière la vitre. Elle a l’air triste, se dit Daniel. Pourtant, elle est drôle. Et elle est là, présente. Elle est venue.
– Pourquoi est-ce que vous avez accepté mon invitation ?
– Parce que je n’ai rien de mieux à faire en ce moment. Peut-être aussi parce que vous êtes un ami de Pierre.
– Vous l’avez aimé ?
Elle soupira.
– Je ne suis pas douée pour aimer, il a dû vous le dire. Mais c’est un homme qui m’a marquée.
– Et depuis ?
– Quoi, depuis ? Ça fait 10 ans ! Vous croyez que j’ai attendu à me morfondre ? None ou pute, faudrait savoir !
Ils rirent, et se regardèrent pour la première fois. Ce qu’ils n’avaient pas osé jusque-là. Ils étaient plus gênés qu’il n’y paraissait. Daniel savait que ce serait difficile, que son aversion pour les manies féminines le pénaliserait. Mais il y avait l’attirance. Elle avait raison, tout était très physique. Elle avait quelque chose en plus, cependant. Un mystère, un recul, une sorte d’intelligence. Le problème, selon lui, se résumait ainsi : les femmes attirantes étaient toutes à moitié cinglées, et même complètement cinglées pour beaucoup d’entre elles. De sorte que l’alternative était la suivante : ou l’ennui avec une femme convenable et sans reliefs, ou l’enfer avec une folle qui abusait des ses charmes.
Caroline fixait rarement, car elle était méfiante. Si vous regardiez trop les hommes, ils vous attrapaient et ne vous lâchaient plus. Ils vous endormaient avec leurs mots suaves, leurs mains de moins en moins retenues, les rêves qu’ils faisaient miroiter mine de rien. Ils vous glissaient comme par inadvertance qu’ils avaient un bateau et une maison au Pays Basque, qu’ils vous montreraient la Côte Amalfitaine ou Essaouira, qu’ils avaient une cave bien fournie et qu’ils se débrouillaient pas mal aux fourneaux quand ils s’y mettaient. Bonne joueuse, vous les regardiez faire la roue en approuvant de temps en temps. Mais alors ils croyaient qu’ils avaient gagné, et ils vous voyaient déjà dans leur lit.
– À quoi vous pensez ?
– Je pense qu’une femme ne se donne pas à un homme comme si de rien n’était.
– « Donner », c’est drôle que vous utilisiez ce mot. Plus personne ne veut donner aujourd’hui, encore moins se donner. Les féministes vous lyncheraient…
– Les féministes…
– Vous ne couchez pas le premier soir ?
Caroline sembla fouiller dans sa mémoire.
– Souvent, je ne couche que le premier soir.
– Pourquoi ? demanda Daniel en riant.
– Parce que c’est décevant. Même à ce niveau-là, les hommes sont décevants.
Elle parlait sérieusement. Daniel avait une question, mais il ne voyait pas comment la formuler. Caroline le devança :
– Vous vous demandez si je suis mal baisée ?
– Euh… oui.
– Disons que je suis rarement bien traitée. Ça ne semble pas si dur de faire plaisir à une femme, mais j’ai malheureusement constaté que peu d’hommes en sont capables. Et les discussions avec les copines m’ont montré que cette incompétence était très répandue chez… les gens comme vous.
Daniel baissa la tête et rit en même temps. Deuxième coup efficace.
– Prends ça…
Caroline ne prit pas la peine d’atténuer. Daniel reprit :
– Et le bateau, les voyages, la belle maison, ce sont des choses qui ne vous plaisent pas ?
– Ça aide, bien sûr. Mais ça n’empêche pas le quotidien, l’attente, l’après, l’avant. Le pendant…
– Qu’est-ce qui est important, alors ?
Le regard bleu changea de couleur, oscillant entre mer et ciel.
– L’essentiel, c’est un homme qui sache se renouveler, qui apprenne, qui grandisse, et qui agisse suffisamment chaque jour pour toujours vous surprendre.
– Un caméléon ?
– Un être vivant, qui tient compte de ce qu’il voit, qui n’a ni présupposé ni a priori, qui cherche à progresser, qui change d’avis comme de chemise, et surtout qui n’a pas peur.
– Vous n’en avez jamais rencontré ?
– Quelquefois, si. Mais la plupart des hommes ne se renouvellent pas. Alors je renouvelle les hommes.
– Mais on ne peut pas se renouveler ! On est comme on est. Les femmes aussi.
– Je n’accuse personne, je constate. Les gens sont comme ils sont, je suis d’accord. D’où l’alcool. D’où le chien…
C’est pas gagné, se dit Daniel, qui se demanda soudain s’il avait bien fait. Elle l’avait prévenu : « Je vous ennuierai et vous risquez de ne pas obtenir ce que vous espérez ». Pourtant, il ne s’ennuyait pas. La regarder était agréable, l’écouter était instructif. C’était déjà pas mal, non ? Et l’atmosphère du soir dans le restaurant lui paraissait préférable à celle de midi.
Ils passèrent commande.
– Vous en tant que femme, reprit Daniel, vous vous mettez au-dessus du lot ?
– Hélas, non. Je ne suis pas intelligente.
– Vous êtes belle.
– Pas assez. Et je ne suis pas assez bien née. Et j’ai compris trop tard les choses importantes.
– C’est quoi, les choses importantes ?
– Ce que je vous ai dit. Le peu de confiance que l’on peut accorder aux hommes, la nature de leurs relations avec les femmes, l’importance et la rareté du courage… J’ajouterais à cela le besoin de voir grand et d’y aller progressivement. Je n’ai pas été assez ambitieuse, ni assez travailleuse.
– Vous regardiez la montagne en vous disant je n’y arriverai pas ? Et pourtant vous auriez pu commencer par faire un pas sur le chemin, puis un autre pas, et aujourd’hui vous seriez en haut de la montagne.
– Si vous voulez. Mais je ne me suis pas dit que je n’arriverais pas en haut de la montagne. Juste, je n’ai pas été méthodique. On est trop brouillon quand on est jeune, ça part dans tous les sens.
– Il faut dire que vous deviez avoir des tas de possibilités, crouler sous les propositions…
– Que vous en ayez 2 ou 1000, vous ne pouvez en choisir qu’une. On ne peut pas être à deux endroits en même temps. Exercer deux métiers. Vivre avec deux personnes différentes.
– Quoique…
Elle le toisa.
– C’est bien une remarque d’homme, ça ! On peut toujours donner un coup de canif dans le contrat, c’est ça ? Encore heureux, oui, mais ça ne change pas le fond du problème. Il faut choisir une voie.
– Vous croyez qu’on choisit tant que ça ?
– Quand même, oui. À certains moments, il faut choisir une direction, ou un cadre. Et c’est là qu’on se trompe. Ou que je me suis trompée.
Ils avaient commencé leur plat, poisson pour lui, viande pour elle.
– Servez-moi du vin.
Il s’exécuta, amusé.
– Vous mangez et buvez comme un homme. Normal que vous ayez quelques kilos en trop !
Elle manqua s’étrangler :
– Non mais, Toto !
– Quoi ? Ça ne vous empêche pas d’être une belle femme.
– Trop tard, vous êtes grillé. Vous ne m’aurez pas. Pas gratuitement, en tout cas.
Ne sachant comment interpréter ces phrases, il resta coi. Elle est pas courante, celle-là…
Ils burent.
– Et alors, reprit-il, si vous vous êtes trompée, quelles sont vos erreurs ?
– Je n’ai pas besoin d’un psy. Mon intimité ne vous regarde pas.
– Elle ne me regarde pas, elle m’intéresse.
– Tant pis.
– Une. Citez-moi un moment où vous vous êtes trompée. Une erreur que vous regrettez. S’il vous plait.
Elle se demanda pourquoi il insistait là-dessus. Elle ne put s’empêcher d’être touchée par cette sollicitude. Ils ne faisaient que jouer, pourtant elle se rendait de nouveau compte à quel point on pouvait se laisser embarquer par un de ces salauds. Comment pouvait-elle encore y croire une seconde ?
Elle fit quelques remarques sur la nourriture, qu’elle ne touchait qu’avec des pincettes. Puis elle consentit :
– Ma plus grande erreur, je l’ai commise vis-à-vis de ma famille. Je n’ai pas assez joué mon rôle de grande sœur, et de fille aînée.
– Vos parents vous demandaient beaucoup à ce titre ?
– Pas spécialement. Mais je comprends aujourd’hui. Mes frères et ma sœur auraient eu besoin que je sois plus présente, plus responsable, que je donne un meilleur exemple. Ils avaient besoin d’un guide, et moi je ne pensais qu’à sortir et m’amuser. J’étais trop insouciante.
– Vous étiez jeune.
– Ça a duré longtemps. Naître la première dans une fratrie de quatre, ce ne fut pas une bonne chose pour moi, vu mon caractère. J’ai senti tout au long de ma vie que cette place d’aînée ne me convenait pas. Je n’avais ni la prestance, ni la confiance. Au lieu de donner l’exemple, je multipliais les erreurs.
– Il faut se tromper pour faire.
– Ce n’est pas ça. Impulsive, je n’étais pas capable de guider et de rassurer, car j’avais moi besoin d’être guidée et rassurée. J’aurais aimé que le frère qui est venu après moi soit venu avant. Je me serais appuyée sur lui, il m’aurait protégée, recadrée. Au lieu de quoi mon pauvre frère était déboussolé par cette grande sœur qui n’assumait pas la fonction qu’il n’a jamais osé lui prendre ; il n’a pas pu se forger un caractère et est devenu timoré.
– Vous n’êtes pour rien dans la génétique.
– L’éducation est aussi importante.
– Ça se discute, malheureusement.
Elle fit comme si elle n’avait pas entendu. Qu’elle est belle… pensa Daniel en la regardant. Elle vit et lut son regard, et il vit qu’elle avait vu.
– Ma sœur, la troisième de la fratrie, qui est venue après mon frère, était en tous points différente de moi. Je lui parlais de robes, de boucles et de chaussures, tandis qu’elle lisait Camus, prenait des cours de théâtre et écoutait de la musique classique ! Aujourd’hui, elle se passionne pour la permaculture ! Plus différentes, on ne peut pas. Là aussi, au lieu de m’intéresser à elle, de me montrer compréhensive et intelligente, je l’ai carrément laissée tomber.
– Vous n’êtes pas un peu sévère avec vous-même ?
– Ne me cherchez pas des excuses.
– Pas des excuses : des explications.
Elle fit là encore comme s’il n’avait rien dit, et Daniel comprit que lorsqu’elle ne disait rien, c’est qu’elle ne désapprouvait pas.
– Mon deuxième frère, qui termine la fratrie, était et reste un gros poupon, gentil et pas pénible, mais qui aurait eu besoin lui aussi d’être tiré vers le haut.
– Au risque de vous déplaire, je dirais que c’était plutôt le rôle de vos parents.
– C’est vrai. Mais ils n’en étaient pas capables. Ils n’avaient pas conscience de ce qu’ils devaient faire. Pour eux, éduquer c’était fournir le gîte et le couvert jusqu’à la majorité. Eux, c’est à 16 ans qu’ils avaient débuté dans la vie, seuls.
Daniel laissa planer le silence. Elle avait étonnamment parlé d’elle et il ne voulait pas avoir l’air d’abuser. Au bout d’un instant, il fit simplement remarquer :
– Vous ne mangez plus ?
– Non. Mais resservez-moi du vin.
– Encore ?!
– Eh, oh… Taisez-vous, petit homme.
– Je ne suis pas grand, c’est vrai.
– Je ne parlais pas de la taille.
Il rit. La resservit. Elle le toisa. Plus hautaine, on ne pouvait. Il n’arrivait pas à savoir si elle était naturelle ou si elle jouait la comédie. Quoi qu’elle en soit, elle avait du chien, comme on dit. Parfois justement, elle flattait ou tapait son petit chien, sans qu’il parût à Daniel qu’il y eût une logique dans la manière dont elle traitait son animal.
Ils passèrent au dessert, et ils prirent … du fromage.
– Vous n’allez pas dire que vous avez raté votre vie, tout de même ? reprit Daniel sans transition et si fort que la moitié de la salle se tourna vers eux.
L’altière, qui ignorait le monde, ne prêta pas attention aux regards sur elle.
– Si. À tous points de vue : je n’ai pas de fortune, pas de mari, pas de travail, pas de relations intéressantes.
– Vous goûtez à de nombreux plaisirs, vous avez une fille, vous trouvez facilement du travail, vous avez été beaucoup aimée.
Elle le regarda d’un œil torve.
– Vous connaissez ma vie ou vous inventez ?
– Vous m’avez parlé un peu et Pierre m’a donné deux trois repères.
– Ah, voilà… Vous vous êtes renseigné, et Pierre, avec sa franchise imbécile, vous a raconté des trucs.
– Pas grand-chose, rassurez-vous.
– Non, je ne suis pas rassurée. Pierre est un homme bien, mais quand il est avec vous, il doit être lamentable.
Daniel s’étonnait lui-même : avec cette femme, il était obligé de faire appel à la nuance, de philosopher. Lui ! C’est drôle, pensa-t-il, comme on peut changer de rôle en fonction de son interlocuteur.
– Qu’est-ce que c’est qu’une vie réussie ? demanda-t-il tout haut. Une vie bien remplie ?
– Ce serait déjà pas mal.
Il ne se voyait pas aller plus loin sur ce terrain.
– Ça vous dérange, si on se tutoie ?
– Oui.
– Mince.
– Bien essayé, Toto.
Il entendit le couple à la table derrière eux s’écrouler de rire, et il se retourna, pas pour les fusiller du regard, mais pour partager avec eux le comique de la situation.
Il se replaça face à son interlocutrice, impassible. Elle ne joue pas, conclut Daniel. Elle dit ce qu’elle pense. C’est un de nos points communs.
Elle lança :
– Si on vivait ensemble, vous me donneriez combien ?
Daniel se figea.
– Ça n’arrivera pas, ajouta-t-elle. Mais c’est pour avoir une idée, de ce que vous seriez prêt à mettre.
Il n’imaginait pas vivre avec une femme pareille. Et il n’avait jamais envisagé la relation homme femme comme une rétribution en argent de la seconde par le premier.
– Rien.
– Comment ça, rien ? Je suis une godiche, mais je ne fais pas la potiche sans contrepartie. Quant au plaisir sexuel à domicile et à volonté, si vous n’êtes pas prêt à donner un peu d’argent pour ce qui vous importe le plus, vous êtes incohérent.
– L’amour, ce n’est pas une question de contrepartie.
– Quand il n’y a pas ou plus d’amour, il faut bien trouver une sorte de réciprocité, que chacun y trouve son compte.
– Bien sûr, oui.
– Alors, combien ? Combien pour que je vous accompagne quand vous le souhaitez, que je prépare votre dîner cinq jours sur sept, que nous recevions de temps en temps et que je vous laisse me monter dessus certains soirs ?
– Je préfèrerais que ce soit vous qui me montiez dessus…
– Un paresseux, mince alors. Ça sera plus cher.
– Je vais appliquer la règle du bon commercial : ne pas parler d’argent le premier. Vous, combien demanderiez-vous pour vivre avec moi à ces conditions ?
Pour la première fois, elle le regarda dans les yeux plus d’une seconde. Tenter quelque chose avec lui ? Pourquoi pas ?
– 4000 nets mensuel (elle pensait 3000, mais montait la barre en vue de la négociation), à condition que j’aie ma chambre avec salle de bains personnelle. Et que nous habitions pas trop loin de la ville.
– Vous vous arrêteriez de travailler ?
– Ça va de soi.
– Et que ferez-vous avec ces 4000 € mensuels ?
Elle ne sut s’il l’avait fait exprès ou pas, mais il était passé du conditionnel à l’indicatif.
– Je me ferai belle, pour vous notamment, je sortirai avec les copines, j’embellirai notre intérieur et notre jardin, je préparerai quelques réceptions pour famille et amis, et je prendrai une petite voiture en leasing car la mienne arrive au bout de sa vie.
– 3000 suffiraient.
– Ne soyez pas mesquin, je déteste la pingrerie. D’autant que j’aimerais être généreuse. Si j’avais un peu de sous, j’en donnerais. Il y a tellement de gens qui sont dans le besoin. Sans même parler des pays pauvres…
Cet altruisme inattendu sidéra Daniel. Jamais il n’aurait imaginé une telle pensée chez cette femme. Il en fut touché au cœur. Quelques mots pouvaient-ils suffire à déclencher un sentiment ?
C’était à son tour d’envisager l’impensable. Il l’avait invitée en raison de son charmant culot, espérant un moment érotique plus un peu de pornographie dans le meilleur des cas. Mais elle avait posé une question indécente qui sous-tendait une hypothèse invraisemblable, et voilà qu’ils envisageaient la folle aventure de la vie commune ! La farce était en train de tourner au sérieux !
– Il manque quelque chose dans l’usage de votre salaire mensuel.
– Dites.
– La bienveillance. Envers moi, je veux dire. Je doute que vous soyez capable de ça.
Elle leva légèrement la tête, comme pour réfléchir.
– La bienveillance, non, confirma-t-elle. Cela impliquerait que je croie en l’intelligence et en la bonté des hommes, ce qui est impossible. Mais si vous êtes gentil avec moi, si vous me respectez, je serai douce, et même tendre. J’ai besoin de tendresse, moi aussi, comme tout le monde.
Il fut frappé par le bleu de ses yeux, qui semblait s’éclaircir. Et à son tour il remarqua qu’elle était passée à l’indicatif. Dans quoi s’embarquaient-ils ? Étaient-ils sincères ? Quelle était la motivation de cette femme ? Une fois de plus, elle formula d’elle-même les éléments de réponse qu’il attendait :
– Mon but est simple : être dégagée des soucis matériels et prendre le temps de vivre. Je ne crois plus au grand amour, ou plutôt il ne m’intéresse plus, trop compliqué, trop d’inconvénients. Mais si je trouve un homme ni radin ni désagréable, qui m’assure la sécurité dont j’ai besoin et me laisse être comme je l’entends, alors je serai la femme qu’il attend. À condition qu’il ne soit pas plus jeune que moi, car je n’ai plus 20 ans, hélas.
C’était clair, et assez simple en effet. Bon sang, est-ce qu’il n’était pas d’accord avec ça ? Est-ce qu’il ne serait pas heureux de trouver une compagne qui le laisserait vivre sa vie tout en étant une épouse digne de ce nom ? Ni plus ni moins ? Les relations hommes-femmes avaient été faussées parce que placées sous les termes du rapport de forces. On était passé de la domination masculine à la revanche féminine, d’un ancestral écrasement à un combat de boxe qui ne finissait jamais. N’était-il pas temps de réduire le côté passionnel, d’arriver enfin à un équilibre fluide et léger ?
Elle avait à peine touché son fromage, mais tendu son verre pour qu’il la resserve.
– Si on appelait Pierre ? lança-t-il. C’est lui qui nous a mis en relations, il serait de bon conseil.
– Laissez Pierre où il est. Vous irez cafter tout à l’heure si vous voulez.
– En tout cas, ça ne sera pas 4000 € ; 3500 maximum.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est la moitié de mon revenu mensuel.
Et puis parce qu’il ne pouvait sceller un accord sans négocier, c’était contre sa religion.
Elle lui sembla un peu troublée, pour la première fois. Il le décela à la rapidité avec laquelle elle porta le verre à sa bouche, à l’expression du visage qui s’était crispée pendant une seconde. Elle constata de son côté qu’il ne souriait plus, et que son souffle était un peu court. Étaient-ils en train de réaliser qu’une question absurde au cours d’un déjeuner improbable pouvait changer leur vie ? En tout cas, elle constatait une fois de plus le pouvoir des femmes, donc le sien, dont elle s’était si mal servie jusque-là. Il était prêt à lui donner 3500 € par mois pour… pour quoi ? Pour son bonheur ? Non, le mot était excessif. Pour son bien-être, sa tranquillité. Et cela jouait dans les deux sens : il pourrait lui apporter ce qu’elle lui apporterait. C’était assez vertigineux.
Il lui sourit et, pour la première fois, certes protégée par son verre, certes de manière fugace, elle lui sourit en retour.
– Nous n’avons plus tellement de temps pour effectuer les bons choix, reprit-il. Enfin moi surtout.
– La peur de se tromper est normale, renchérit-elle ; on s’est trompés si souvent.
– Oui… Mais il ne faut pas que cela empêche d’essayer ; on peut toujours arrêter quelque chose quand ça ne marche pas.
– C’est vrai.
Ils en étaient là. Et se demandaient comment procéder à un essai qui leur permettrait de voir si ça valait le coup d’aller plus loin, de tenter leur pari fou.
Il lui prit la main. Elle ne la retira pas, mais ne manifesta pas d’émotion particulière. Ce qu’il remarqua.
– Vous êtes froide.
– Je ne suis plus dupe, je vous l’ai dit. Mais je peux être de bonne composition, je vous l’ai dit aussi. Si vous êtes respectueux, si vous savez vous renouveler, tout se passera bien.
– Se renouveler, c’est vrai.
– Fondamental.
Daniel porta la main de Caroline à ses lèvres et la baisa.
– On y va ? dit-il aussitôt.
– On y va.
Ils n’avaient pas dit où.
– Où habitez-vous ? demanda-t-il.
– Dans une petite maison sur les hauteurs de Saint-Fran. Et vous ?
– J’occupe le dernier étage d’un immeuble rue d’Alembert.
– Si nous… commença-t-elle.
– … il faudra que nous déménagions, continua-t-il. Je suis d’accord. Nous trouverons une belle maison.
Elle se pencha pour… Le chien ! pensa Daniel. Il avait oublié le chien, fort discret, il est vrai. C’était, cependant, une difficulté en plus. Il n’avait aucun plaisir avec ces quadrupèdes, qui apportaient en revanche d’innombrables complications à la vie de tous les jours. Et il détestait quand les femmes passaient sans transition des caresses à leur chien aux caresses sur son corps à lui. C’était rien moins que dégueulasse.
Il faillit demander à Caroline si, dans leur vie future, le chien était incontournable, mais il s’abstint. Il allait au moins essayer de réussir cette nuit. Si d’aventure ils s’accordaient et avaient envie de poursuivre, il serait toujours temps de négocier le chien.
Après qu’il eût réglé le dîner, un peu moins mauvais que le déjeuner avec Pierre mais de piètre qualité toutefois, et qu’ils furent sortis du restaurant, il annonça sa carte secrète.
– J’ai quelque chose à vous proposer.
Elle leva les yeux de son smartphone.
– On fait un saut chez vous, vous prenez quelques affaires, et on va passer la nuit et la journée de demain dans un bel endroit que j’ai réservé.
Elle eut l’air surprise, plutôt favorablement.
– Vous avez prévu votre coup. Et si je refuse ?
– Ce n’est pas grave, j’irai seul. Mais vu ce que nous envisageons, ce serait dommage. Passons une nuit ensemble, cela nous permettra déjà de mesurer nombre de compatibilités ou d’incompatibilités.
– Et vos affaires à vous ?
– Dans le coffre de ma voiture.
– Un homme organisé.
– Qui ne veut pas être pris au dépourvu.
– Un bon point pour vous.
– Juste une chose, ne put-il s’empêcher de dire : le chien. Il faudra le laisser chez vous. Le relai-château où nous allons n’accepte pas les animaux.
– Oh, rassurez-vous, je sais m’en passer.
Elle lui aurait dit qu’elle l’aimait qu’il n’aurait pas été plus heureux.
Du parler vrai pas très politiquement correct en cette journée de la femme mais juste et révélateur, des femmes comme des hommes. Les dialogues claquent !
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