Dans les pensées de Volodymyr Zelensky

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(environ 10 minutes de lecture)

Les éclairs de la défense antiaérienne tournent dans le ciel de Kiev et j’essaye de m’endormir, parce que mon corps si malmené depuis 2 ans réclame au moins un peu de sommeil de temps en temps. J’entends si souvent les sirènes que par moments je ne sais plus si elles retentissent ou si mes oreilles en restituent le dernier souvenir. La terreur ne s’arrête plus, l’horreur est permanente. Chaque jour, chaque nuit, un peu partout dans le pays, des portions d’immeubles s’effondrent, des maisons brûlent, des installations explosent… Avec des hommes, des femmes et des enfants à l’intérieur, qui hurlent, souffrent et meurent. Quant au front… Oh, mes pauvres concitoyens d’Ukraine, vous vous battez avec une abnégation qui force le respect du monde entier, mais quel enfer vous vivez, alors que du métal brûlant déchire vos membres et vos visages les uns après les autres !…

Nous étions des enfants il n’y a pas si longtemps, nous jouions sur des terres qui n’intéressaient personne, et nous voilà devenus tristement adultes, projetés sur les devants de l’histoire, parce qu’une créature du diable nous a pris comme cibles afin de détruire notre joie et notre liberté, trop dangereuses selon lui près de la peur et de la résignation qu’il impose à son peuple endoctriné depuis un siècle. Nous étions en paix et il voulait la guerre, nous aimons l’avenir et il vit dans le passé, qu’il trahit également.  

Cela fera 2 ans demain que les troupes russes ont envahi mon pays et apporté avec elles la désolation et la mort. Des dizaines de milliers de morts militaires et civils, des centaines de milliers de blessé.e.s et traumatisé.e.s, 14 millions de personnes obligées de fuir leur foyer, dont la moitié à l’étranger, des milliards de dollars de routes et de bâtiments détruits… Comment pourrons-nous nous remettre de pareilles agressions ? Rien que le fer des obus, des drones et des missiles russes, souvent plus de 10 000 par jour : comment extirper un jour tout le métal du sol pilonné de notre patrie ? 

Notre terre à jamais souillée par la ferraille est aussi gorgée de chairs et de sang, un sang autant russe qu’ukrainien, car nos tortionnaires tombent en nombre et leurs chefs ne prennent pas la peine de les ramasser, encore moins de les enterrer. Ces gosses décérébrés par 20 ans de propagande totalitaire et de lavage de cerveau tuent et se font tuer sans avoir la moindre idée de la réalité de la situation. Puis-je les exonérer de leurs crimes cependant ? Non, bien sûr. Je suis le malheureux président d’un pays martyrisé. Mais je sais aussi que ces soldats obligés ne sont qu’à moitié responsables ; leur maître et ses complices maléfiques sont planqués dans les bunkers en or du Kremlin.

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J’ai un peu de mal, je l’avoue, avec ceux qui célèbrent sans fin des héros de la Seconde Guerre mondiale – film Une vie en Angleterre, panthéonisation du couple Manoukian en France, rediffusion de La liste de Schindler en Allemagne, émissions et commémorations innombrables un peu partout –, mais qui nous soutiennent du bout des lèvres, quand ils ne se montrent pas compréhensifs vis-à-vis de Poutine… Les victimes et les héros de la Seconde Guerre méritent toute notre considération, bien sûr, mais ce respect du passé ne devrait pas être un moyen de se détourner du présent : il y a des victimes et des héros ici et maintenant, et eux ont plus que jamais besoin de votre soutien. Ne vaut-il pas mieux empêcher le mal au présent que de s’en gargariser au passé ? Un nouvel Hitler est là devant vous, et vous ne voulez pas le voir : le reconnaîtriez-vous mieux s’il portait une moustache ? Ou si c’est sur votre pays qu’il envoyait chaque jour des missiles, si c’est votre famille qu’il torturait, vos enfants qu’il tuait ?

Savez-vous que, avec la Géorgie, la Tchétchénie, la Syrie, l’Afrique, l’Ukraine, Poutine a atteint son million de morts (dont la moitié de Russes), sa vingtaine de millions de personnes déplacées, sa centaine de millions de vies fracassées ? Savez-vous que la moitié des cyberattaques mondiales, qui perturbent l’économie et l’administration, donc ruinent des vies, proviennent de la Russie ? Savez-vous qu’il a réussi à coaliser les régimes les plus épouvantables de la planète dans une lutte à mort contre l’occident dont il ne supporte pas la réussite ? Savez-vous qu’une bonne partie des fake news qui nourrissent le populisme et minent la démocratie n’existent que par la volonté du Kremlin ? Politiciens européens, vous vous repaissez du devoir de mémoire, mais à quoi sert-il si vous ne l’utilisez pas pour agir au présent ?

N’avez-vous pas dit et répété, quand tout allait bien, « Plus jamais Munich », ce pacte avec le diable de septembre 1938 ? Mais combien de fois avez-vous pactisé avec Poutine depuis 20 ans ? Et vous continuez à inviter Sergueï Lavrov, le Ministre des Affaires étrangères du diable, autrement dit Ribbentrop, à vos grandes messes internationales ! Vous lui serrez la main, le faites asseoir à côté de vous ! Honte à vous. Vous ne voulez pas être « cobelligérants » : doit-on comprendre que Poutine n’est pas votre ennemi ? Qu’il faut le considérer comme un égal ? De quoi avez-vous peur ? Que ses chars arrivent jusqu’à Paris ? Je vous rappelle que nous sommes là, et que nous nous battons depuis 2 ans justement pour que ça n’arrive pas. Vous feriez mieux de bombarder le Kremlin et d’envoyer des commandos pour éliminer enfin le pire cancer du monde. Vous savez faire, on vous a connus plus habiles et volontaires, quand votre petit intérêt était plus directement menacé.

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Beaucoup nous aident financièrement et militairement, certains beaucoup. Merci les États-Unis, merci l’Allemagne, merci la Grande-Bretagne, merci la Norvège, merci le Japon. Et merci la Pologne. J’espère qu’un jour ces armes que vous nous envoyez et que vous fabriquez de nouveau ne serviront plus, et que vous arrêterez la production plus vite qu’elle aura commencée. Mais pour l’instant, il n’y a pas le choix si l’on veut éviter l’obscurantisme et l’anéantissement. Parfois, en de rares moments, il faut se battre. Quand des millions de vies sont en jeu, ainsi que l’orientation d’une société pendant des décennies. Quand on a tout essayé avant. Le 23 février 2022 encore, la veille de la déferlante, je me suis adressé aux citoyens russes pour leur demander de renoncer au projet criminel et insensé de leur gouvernement. Sans succès. Je sais que certains Russes sont éminemment courageux et font ce qu’ils peuvent, merci à vous amis russes, et respect. Mais le tyran torture et assassine Alexeï Navalny, et tous ceux qui tentent de suivre son exemple.

Je ne serai jamais sûr à 100 % de mon choix. Chaque jour, quand on m’apporte le décompte des morts civils et militaires, plus encore quand je partage sur le terrain la douleur et les pleurs de celles et ceux qui ont perdu un enfant, ou un bras, ou deux jambes, je doute. Je ne suis pas Poutine ; j’ai encore un cœur et un cerveau en état de marche. Si, le 25 février 2022, j’avais accepté le « taxi » pour quitter le pays plutôt que choisi de rester en demandant des « munitions », j’aurais évité ces morts. Mais les habitants de mon pays seraient des morts-vivants dans un camp de concentration russe. Qu’est-ce qu’il vaut mieux ? La réponse n’est pas simple.

La réaction d’Israël après les actes innommables du Hamas le 7 octobre 2023 a apporté une pierre de plus au débat difficile sur la légitimité de la défense. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une autre voie était possible, et peut-être préférable, que ce déluge de feu sur Gaza après le carnage dans les kibboutz. Netanyahou n’aurait-il pas été inspiré de dire : « Voilà ce qu’est le Hamas, voilà par quoi nous sommes menacés. Nous pourrions nous venger facilement et tuer dix fois plus de personnes à Gaza dans les prochains jours. Mais nous ne le ferons pas, car cela ajouterait de la mort à la mort et cela ne résoudrait rien. Je demande simplement à la communauté internationale de nous aider à démanteler ces groupes terroristes et à trouver une solution pour qu’Israéliens et Palestiniens puissent vivre en paix les uns à côté des autres ». Israël n’aurait-elle pas alors gagné en respectabilité ? Ne serait-elle pas devenue intouchable ? Au lieu de détruire durablement son image, même auprès de ses plus fervents soutiens. Et de créer encore plus de souffrance et de ressentiment pour une génération supplémentaire.

Mon interrogation n’est guère fondée, car moi aussi j’ai choisi la violence face à la violence. Je crois que si Mandela avait été encore en vie, je l’aurais appelé. Qu’aurait-il fait, lui le géant, à ma place ? Et à la place de Netanyahou ? 

Une chose peut-être peut nous guider : la cohérence entre les paroles et les actes. J’ai essayé, et j’essaye de tenir cette cohérence. C’est ce que j’aime particulièrement chez Joe Biden, qui dès le printemps 2022 a qualifié Poutine de « boucher », et encore de « salopard cinglé » il y a quelques jours. Tout en nous apportant 75 milliards d’aides militaire et financière en deux ans. Contre 3,6 pour la France, qui n’est pas vingt fois moins riche et pas vingt fois moins peuplée. Macron emploie des grands mots, se veut un leader en Europe, mais dans les faits… Il n’y a pas si longtemps, il voulait « ménager » Poutine pour pouvoir « négocier » avec lui. Négocie-t-on avec Hitler ? Ah, Munich, Munich… Je suis désolé pour les antiaméricains : mais qui, comme toujours depuis un siècle, soutient vingt fois plus que les autres les combattants de la liberté face à l’oppression ? Les États-Unis.

Ça n’empêche pas ce grand pays d’avoir de gros problèmes : les armes à feu, l’endettement, la remise en cause de la vérité… La moitié des Américains sont bien malades : ils ont un président extraordinaire, avec un humanisme exceptionnel, qui a fait des choses formidables sur les plans extérieur et intérieur, le dynamisme et la créativité de ce pays continuent à éclairer le monde, et ils vont réélire le plus égoïste et le plus vulgaire des gosses de riches, un type écœurant à tous points de vue, bête comme ses pieds, inintéressant au possible, et extrêmement dangereux pour le monde entier. Quelle tristesse, là encore… Que sera 2025 si Trump, Poutine, Xi Jinping, le débile de la Corée du Nord et les affreux mollahs iraniens sont encore là et tout puissants ?…

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Je ne dors pas. Olena si, heureusement, et cela me réconforte. Ma chère femme, si belle, si brillante, et vous nos enfants, notre fierté notre plus grand amour, quelle vie je vous impose depuis 2 ans… Je suis rarement là, nous devons souvent déménager, nous n’avons pas d’adresse officielle car on ne doit jamais savoir où nous sommes, nous vivons entourés de militaires et d’hommes en armes, et les missiles tombent autour de nous… Oui, un jour, nous retournerons avec les cousins dans la maison au bord du lac, et nous pourrons faire voler les cerf-volants sur la plage, griller des brochettes et chanter tous ensemble. Nous n’aurons plus peur, et nous aurons retrouvé la paix. Il faut y croire, absolument, c’est pour cela que nous nous battons et que nous souffrons tant aujourd’hui, pour que toutes les familles d’Ukraine puissent bientôt et pour toujours aller se détendre tranquilles au bord d’un lac. 

Je veux retrouver mon sourire, mon vrai sourire. Je suis acteur de métier, j’arrive donc à donner le change, mais ce n’est pas mon vrai sourire. Mon visage est trop marqué par la tristesse. Je vois trop de souffrances chaque jour pour sourire comme avant. Tous ces morts, tous ces blessés, c’est trop dur, trop terrible. Encore une fois : se rend-on bien compte de ce que signifient 10 000 missiles, drones et obus qui tombent chaque jour sur un pays ?… Imaginez juste 1 000, un jour, dans n’importe quel pays d’Europe de l’Ouest. 1 000 sifflements et explosions sur des maisons, des immeubles, des voitures, vous voyez ? Nous c’est 10 000, chaque jour, depuis 2 ans. Hitler, je vous dis. Avec en plus des bombes nucléaires et des armées des hackers pour détruire la démocratie via internet.

Vais-je mourir bientôt ? C’est possible. Des tueurs sont aux aguets, je le sais. Dans les premières semaines, j’ai échappé à plusieurs attentats, perpétrés par les affreux de Wagner. Je n’y pense pas souvent, heureusement. Je considère au contraire que j’ai de la chance. Des Ukrainiens, civils et militaires, meurent tous les jours ; je suis encore en vie.

C’est pourquoi je dois continuer à conduire notre peuple, dont je fais partie. Deux incroyables coups du destin m’ont placé au cœur de la géopolitique mondiale en 3 ans : en 2019, l’acteur que j’étais a fait passer de la fiction à la réalité son personnage de professeur devenu président dans la série télévisée Serviteur du peuple. Cédant à d’amicales pressions, comme on dit, je me suis lancé en politique. Je trouvais drôle et enthousiasmant que pour une fois la fiction amène à la réalité, non pas l’inverse. Témoin de ce lien, j’ai gardé le nom de la série pour baptiser mon parti, qui s’est donc appelé Serviteur du peuple. N’est-ce pas un beau nom pour un parti politique ? 

Ma ligne était simple : lutte anti-corruption et renforcement de la démocratie. Et j’ai gagné. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Il n’y a sans doute pas de raisons très objectives. Et puis, 3 ans plus tard, peut-être parce que je ne réussissais pas trop mal et qu’une démocratie heureuse terrorise tout dictateur, nous avons été envahis par les Russes et notre pays inconnu est devenu le centre du monde. J’étais acteur comique pour quelques Ukrainiens, je suis devenu un personnage tragique aux yeux du monde entier. 

C’est ainsi. Je ne peux pas me défiler. Pendant 3 ans, le hasard a fait plus que ma volonté ; depuis 2 ans, ma volonté fait davantage que le hasard. Il n’est qu’à regarder l’histoire, d’ailleurs, pour constater ce balancement perpétuel entre hasard et volonté. Par moments les événements font les individus, mais à d’autres les individus font les événements. Plus grave, un seul individu peut déclencher des événements innombrables qui bouleverseront les vies de centaines millions de personnes. Parfois c’est pour le bien, le plus souvent c’est pour le mal. N’est-ce pas Vladimir ?

Le jour « se lève, il faut tenter de vivre ». Et ce n’est pas facile.

(et 164 autres histoires sur http://www.desvies.art.)

11 commentaires

  1. Voilà une nouvelle politique, et qui résume sans doute les doutes et injonctions moraux qui doivent assaillir ce dirigeant ukrainien dont effectivement le peuple français n’avait aucune connaissance avant ce maudit conflit à nos portes…
    Les equilibres devraient bouger d’après ce que l’on peut comprendre…
    Espérons aussi que les américains ne remettront pas au pouvoir le mal…
    La Russie a été une alliée, si mes souvenirs d’histoire sont corrects. C’est peut être ce qui intrinsèquement fait pencher notre président sur une recherche de compromis…
    Mais à un moment donné il faut savoir être lucide sur les intentions de l’autre et agir en conséquence.
    Revenons à des nouvelles de fiction !
    Nous avons besoin de nous évader car le mal est bien réel.

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    1. Séverine, merci de votre commentaire. Je note les contrepoints que vous apportez à ce texte, ainsi que votre amicale injonction à revenir aux fictions. Vous avez raison, ces quelques écarts dans l’actualité tragique ne doivent pas prendre la place des histoires. D’autant que ces dernières, selon moi, sont un des meilleurs moyens de percevoir et de comprendre ce qui nous entoure. J’essaye donc de créer des personnages et des intrigues qui stimulent émotions et réflexions, en variant les styles, les thèmes, les longueurs. J’espère que certaines de ces nouvelles vous plaisent. À une prochaine fois.

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      1. Oui j’aime le plus souvent vos histoires.
        Je trouvais que celle ci était trop proche de l’actualité , et trop angoissante pour moi. Il y a un tel risque réel d’embrasement! La terre est à feu et à sang, certains de nos compatriotes subissent déjà le réchauffement climatique avec les inondations récurrentes.Bref, ce n’est pas joyeux.
        Allez cher Pierre Yves , au travail.
        La littérature doit pouvoir aussi nous enchanter. C’est un art?
        Severine

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