Les technocrates agissent-ils contre le peuple ?

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(environ 20 minutes de lecture)

Licencié en droit en 2023, âgé de 22 ans, je poursuis mes études en master tout en passant certains concours pour tenter d’entrer dans des écoles qui m’intéressent. Il se trouve que, pour une épreuve de culture générale, je suis tombé deux fois sur le même sujet, à l’École Nationale de la Magistrature de Bordeaux, et à Sciences-Po Paris. Comme ces deux épreuves se déroulaient à 8 jours d’intervalles, j’ai rédigé deux fois le même devoir. Je vous le livre ci-dessous. Et je vous laisse découvrir les deux notes à la fin (ne les regardez pas avant d’avoir lu le devoir, s’il vous plait). 

Les technocrates agissent-ils contre le peuple ?

(épreuve de Questions contemporaines, 4 heures. Sujet ici limité à la France)

En ces années de populisme (le peuple serait un tout qui sait ce qui est bon pour lui, tandis que les élites gouvernantes le mépriseraient), il est de bon ton de faire porter la responsabilité des difficultés économiques et sociales aux ministres et hauts fonctionnaires qui dirigent la politique du pays. Certains accusateurs parlent même d’un « État profond », sorte de réseau invisible qui tirerait toutes les ficelles dans le seul but de s’auto-entretenir.  

Il y a des causes à ce ressentiment, ce qui ne signifie pas qu’il est fondé. Ces causes, on les cerne désormais assez bien : peur du déclassement des « petits blancs » européens et américains alors que la mondialisation a surtout profité aux Asiatiques, peur de l’immigré du Sud ou de l’Est qui viendrait remplacer l’occidental de souche en imposant sa religion, incompréhension des plus de 50 ans face au tout numérique d’une part au changement des mœurs d’autre part (remise en cause de l’ordre social, du genre, de l’autorité), refus de céder ses privilèges quand bien même l’urgence climatique et l’équilibre mondial imposent que ceux qui ont un peu partagent avec ceux qui ont moins. Ces peurs, cette incompréhension, ce refus, renforcent les égoïsmes, déclenchent des violences, défient la démocratie.

Y a-t-il, face à ce peuple qui se sent incompris, des responsables d’administrations et d’institutions qui feraient prévaloir des considérations uniquement comptables et techniques sans soucis des conséquences humaines ? Est-on, dans les ministères du VIIe arrondissement de Paris ou dans les couloirs du Berlaymont à Bruxelles, si protégés (par un statut, un réseau, une rémunération) qu’on en oublie les contingences terrestres touchant une humanité besogneuse à laquelle on n’appartiendrait pas ? Existe-t-il un complot, rassemblant politiques, responsables des médias et patrons des grands groupes financiers, qui viserait à maintenir la masse en état de dépendance afin de pouvoir continuer à se goberger de richesses et de plaisirs exclusifs ? L’observation des faits empêche de répondre oui à ces trois questions. Il n’empêche que certaines décisions, forcément venues « d’en haut », sont parfois mal acceptées par une partie de la population, quand elles compliquent un quotidien fragile, à coups de normes et de taxes notamment. 

Ainsi, pour analyser le rapport entre peuple et technocratie, dans notre pays, nous commencerons par montrer quels sont les agissements publics qui suscitent l’ire de certaines catégories de la population. Ensuite, nous rappellerons quelques principes et réalités de la gouvernance dans les démocraties libérales comme la France, pour soit rassurer soit conforter les esprits critiques.

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I – Les pilules difficiles à avaler par les impatients

Il n’est pas besoin de remonter très loin pour trouver des décisions difficilement acceptées. Était-ce parce qu’elles étaient difficilement acceptables ? Chacun.e a son opinion en la matière. Essayons ici de garder le plus d’objectivité possible. Nous nous appuierons sur des exemples français, mais on retrouve des faits et mécanismes similaires dans d’autres pays.

A – Les réticences face aux mesures qui touchent à l’ordre public

Quand, à partir de janvier 2015, le terrorisme islamiste a commencé à décliner ses horreurs sur le territoire français, les gouvernements du président Hollande ont renforcé l’arsenal législatif antiterroriste, allant même jusqu’à prendre un certain nombre de mesures dites d’exception, comme l’instauration de l’état d’urgence, permettant notamment les perquisitions administratives sans passer par le juge, l’assignation à résidence, la fermeture de certains lieux suspects. En 2014 déjà, une loi créait le « délit d’entreprise individuelle à caractère terroriste », permettant l’interpellation a priori de personnes susceptibles de commettre un attentat. Ces mesures prises pour la sécurité de tous ont été contestées en partie. Dans l’acceptation de l’autorité gouvernementale lors des attentats, deux moments sont en effet à distinguer : d’abord une union nationale dans la compassion après Charlie Hebdo, aboutissant aux plus grandes manifestations dans un pays qui en a pourtant une pratique régulière – manifestations exceptionnellement unitaires, gouvernants et gouvernés ensemble –, ensuite une défiance vis-à-vis de lois jugées liberticides après les attentats du 13 novembre, suscitant nombre de contestations.

En 2020 et 2021, des comportements peu logiques sont apparus au moment de la pandémie Covid-19, là aussi en deux temps : une acceptation unanime d’un confinement incertain scientifiquement et douloureux pour les catégories sociales les plus fragiles, une contestation significative de la vaccination, dont les bénéfices ne sont plus à prouver depuis au moins Pasteur. Des mesures prises par les mêmes autorités de santé, sous la présidence Macron cette fois, avec le même objectif de venir à bout de la même pandémie, ont reçu un accueil étonnamment différent. Comme pour les attentats, on constate deux temps, deux types de réactions, contradictoires.

Depuis l’épisode dit des « Gilets Jaunes » (2018-2019), la plupart des manifestations sont marquées par la violence – des « blacks blocs », mais pas que – et nécessitent la mobilisation d’un nombre considérable de policiers. À tel point que les gouvernements ont légiféré pour tenter de limiter ces violences systématiques. On peut citer notamment la loi « anticasseurs » de 2019 qui autorise les fouilles aux abords d’une manifestation, et qui qualifie de délit la dissimulation du visage, ou encore la loi « pour une sécurité globale protégeant les libertés », de 2021, permettant notamment l’accès aux images des caméras policières, texte censuré en partie par le Conseil Constitutionnel. Quelques mois plus tard, la loi confortant le respect des principes de la République, dite « loi séparatisme », était adoptée dans la douleur après toutes les obstructions possibles, sous prétexte d’une remise en cause des libertés d’enseignement, de culte et d’association.

On retrouve dans ces discussions l’éternelle question de l’équilibre entre liberté et sécurité, inhérente à la vie en société. « Il n’y a point de liberté sans lois », écrivait Rousseau au XVIIIe siècle. Et c’est pour éviter « la guerre de tous contre tous » qu’un siècle plus tôt déjà Hobbes conseillait à l’homme de se dessaisir d’une partie de sa liberté pour que l’État garantisse sa sécurité.  

On pourrait encore, si l’on avait le temps, évoquer le combat majeur qui se joue actuellement entre les plateformes numériques et les régulateurs, européens notamment, pour limiter, en partie seulement car il est déjà tard, le travail de sape effectué par les influenceurs et autres manipulateurs sur les cœurs et les cerveaux de centaines de millions d’humains, qui du coup le sont de moins en moins.

B – Les mobilisations contre les mesures qui touchent au portefeuille

Le samedi 17 novembre 2018, débutait le mouvement des Gilets Jaunes contre une augmentation de 9 centimes de la Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), autrement dit contre une augmentation de 9 centimes du litre d’essence. On se souvient de l’évolution du mouvement ensuite, élargissant les revendications à l’amélioration du « pouvoir d’achat » (devenu le maître mot des années 2018-2022), à la justice sociale, et de plus en plus à l’exigence de démission, voire de décapitation, du Président de la République. Les Gilets Jaunes ont fait des blocages et des cassages un moyen courant d’action revendicative. On constate nettement un avant et un après, que montrent bien ces témoignages recueillis par Le Monde (lemonde.fr, 17 mars 2019) au plus fort du mouvement : « Les black blocs, avant, ils faisaient peur à tout le monde, maintenant on trouve que c’est un plus. C’est eux qui font avancer les choses, nous, on est trop pacifistes ». « Quand j’ai vu casser le Fouquet’s, ce symbole de l’oligarchie, je ne dis pas que j’étais satisfaite, mais je ne suis plus contre ». « C’est génial que ça casse, parce que la bourgeoisie est tellement à l’abri dans sa bulle qu’il faut qu’elle ait peur physiquement, pour sa sécurité, pour qu’ils lâchent »..

Pendant très longtemps, et sans doute encore aujourd’hui, une majorité de Français a soutenu l’action des Gilets Jaunes. On pourrait d’ailleurs mettre en parallèle l’indignation à propos de l’assaut des Trumpistes américains contre le Capitole, le 6 janvier 2021, et le silence à propos d’exactions similaires, et préalables, de la part des Gilets Jaunes : incendie de la préfecture de la Haute-Loire, avec du personnel à l’intérieur (« On va vous griller comme des poulets »), profanation de l’Arc de Triomphe, tentative d’enfoncement du Ministère de la Ville, qui ne nuisirent pas à la popularité des instigateurs. 

Ce soutien est d’autant plus étonnant que les Gilets Jaunes n’étaient pas les derniers « damnés de la terre », mais en majorité des agents publics et des retraités, donc précisément des personnes ne craignant pas pour leur « fin de mois », autre expression star née ces années-là.

Dans les mesures qui touchent au portefeuille, celles qui concernent les retraites sont  parmi les plus sensibles. Les grèves de 1995 avaient déjà marqué l’opinion et restent comme un fait de gloire de nombreux syndicalistes chevronnés (la réforme Juppé est passée, en revanche le projet de suppression des régimes spéciaux a été retiré, les privilèges des manifestants ont donc été maintenus). Régulièrement ensuite, les manifestations contre les retraites ont été des occasions de blocages et de prises en otages, notamment en 2010 et 2020. Le premier semestre 2023 fut un point d’orgue, à ce jour, avec une quinzaine de journées de mobilisation, des grèves, des blocages de routes, de raffineries, de voies ferrées, des coupures de courant, des poses de banderoles, des concerts de casseroles… Là encore, le soutien général fut long et fort, incitant le gouvernement à utiliser l’article 49.3 de la constitution pour faire aboutir son projet de relèvement de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans.

Beaucoup de gens peuvent se reconnaitre dans les Gilets Jaunes et les retraités. C’était moins vrai avec les agriculteurs. Pourtant eux aussi se révoltèrent début 2024, pour demander, entre autres, la suppression d’une taxe sur le gasoil non routier. Après 10 jours de blocages qui empoisonnèrent la vie de millions de professionnels et de particuliers, après des dégradations et des actes d’incivisme innombrables, le gouvernement céda tant et si bien qu’une bonne partie des mesures du Green Deal européen partit en fumée, comme l’interdiction de certains produits toxiques et le respect de la jachère (repos de la terre). On comprend dès lors que la France ait du mal à convaincre ses partenaires européens sur tel ou tel sujet, car elle est une des premières à revenir sur les accords communautaires chaque fois que ça l’arrange.

Certaines désobéissances sont plus sectorielles, mais n’en recueillent pas moins un assez large assentiment, comme ce fut le cas pour la ZAD Notre-Dame-des-Landes (dont les occupants allèrent même jusqu’à récuser les résultats d’un référendum qui ne leur convenaient pas) ou l’absurde mobilisation contre les « méga-bassines », dont on ne peut contester le bien-fondé sans une bonne dose de mauvaise foi. Pour expliquer ces soutiens qui pourraient paraître étonnant, le politologue Roland Cayrol affirmait simplement : « En France, on aime bien les gens qui défendent leur bifteck ». Oui, quand on est retraité ou que l’on peut gagner son pain sans avoir besoin de sa voiture ou des transports en commun.

On pourrait aussi parler des attentes vis-à-vis de l’hôpital, ou des exigences en termes de rejet carbone des véhicules, beaux exemples de gémonies auxquelles on voue l’État pour tout et son contraire. Mais il est temps d’essayer de comprendre un peu mieux comment fonctionne cette technocratie qui marcherait sur la tête du peuple. 

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II – Principes et réalités de la gouvernance dans une démocratie comme la France

Il est facile d’accuser quand on ne connait pas, et qu’on est planqué derrière un écran ou dans une foule avec des drapeaux, des gilets et des fumigènes, si ce n’est des boules de pétanque. On ne peut cependant renoncer au droit et à la fiscalité pour faire évoluer une société, qui a besoin d’être conduite pour progresser et qui doit jouer son rôle afin de rendre supportables les inégalités naturelles.

A – Politiques et hauts fonctionnaires

Faut-il expliquer ce qu’est une démocratie et que nous sommes en démocratie ? Les confusions et les exagérations sont telles qu’on peut se le demander.

Rappelons simplement ici que, dans une démocratie, les ordres sont donnés par des autorités politiques issues d’une élection au suffrage universel. Ce qui, ramené à notre sujet, signifie que les technocrates ne prennent pas de décisions majeures ; ils les mettent en œuvre et les font appliquer. Il n’est qu’à se remémorer les événements évoqués dans notre première partie pour s’en rendre compte : dans la lutte contre le terrorisme, contre la pandémie Covid-19, contre les violences urbaines, les ordres viennent des responsables politiques. Or, ces politiques sont élus par… le peuple. Du moins par la majorité. Et c’est là sans doute qu’est le nœud du problème actuel : les Français n’acceptent plus la règle de la majorité. En des temps plus paisibles, lorsque le candidat pour lequel un électeur votait n’était pas élu, cet électeur reconnaissait le résultat des urnes et tentait de nouveau sa chance à la prochaine élection. Désormais, nombre d’électeurs minoritaires refusent ce résultat et en appellent « à la rue », à la désobéissance civile, à la mobilisation (non sans quelques succès, on l’a vu).  

Poussons plus loin notre réflexion. Certains reconnaissent que le peuple est bien souverain en principe, mais que, dans les faits, les hauts fonctionnaires qui connaissent les rouages depuis longtemps emmènent les ministres où ils veulent, et non pas l’inverse. Ces ministres, de passage, ne peuvent en effet tout connaitre en peu de temps, d’autant qu’ils ont souvent des objectifs politiques éloignés du contenu de leur portefeuille ; leurs directeurs et collaborateurs seraient donc dans les faits seuls maîtres à bord. Il y a du vrai dans ce constat, dans certains cas, même si les cabinets, à la frontière du politique et de l’administratif, sont là pour veiller à la bonne exécution des décisions du premier par le second. Mais « l’esprit de corps » étant ce qu’il est… 

Nous y voilà : « l’esprit de corps », ou des corps plutôt, ces « grands corps de l’État » qui tiendraient la France. Il y a les grands corps administratifs, recrutés à l’École Nationale d’Administration – Conseil d’État, Cour des Comptes, Inspection des Finances, Inspection Générale de l’Administration, Inspection Générale des Affaires Sociales… –, et les grands corps techniques, recrutés à l’École Polytechnique – Ingénieurs des Mines, Ponts et Chaussées, Télécoms… Tous ces gens se connaitraient, auraient des intérêts communs, ne feraient jamais rien les uns contre les autres, veilleraient à de précieux équilibres garants de leurs pouvoirs et de leurs prérogatives. Il y a du vrai là encore, les réseaux existent plus que jamais, on ne voit pas pourquoi les meilleurs cerveaux s’en priveraient. 

Pour aller dans le sens du peuple, le président Macron a transformé l’ENA en Institut National du Service Public (au 1er janvier 2022), supprimant du même coup ces fameux grands corps pour créer un corps unique des « Administrateurs de l’État ». Est-ce que cela réduira la cooptation ? Est-ce que cela favorisera la docilité de ces grosses têtes ? Est-ce que cela leur évitera d’oublier les conditions de vie de la majorité de la population ? Déjà, l’ENA a été déplacée de Paris à Strasbourg, déjà un stage obligatoire envoie tout énarque en sous-préfecture se colleter aux pneus qui brûlent devant les grilles, aux accidents de la route du samedi soir, au manque de trains et aux fermetures d’écoles. 

Plus qu’un manque de connaissance du terrain – procès facile, les hauts fonctionnaires sont eux aussi « nés quelque part » –, le problème vient parfois du pantouflage – qui consiste pour un haut fonctionnaire à quitter la fonction publique pour aller travailler dans une entreprise privée – ou des connivences avec les médias, en raison de liens d’amitiés ou de pouvoirs. Là, les tentations sont fortes de mélanger les genres, d’autant qu’il est impossible pour un individu de se dissocier. 

On remarquera enfin que les hauts fonctionnaires deviennent eux aussi des responsables politiques, et dans ce cas cumulent beaucoup de pouvoirs. Emmanuel Macron, Président de la République, Alexis Kohler Secrétaire Général de l’Élysée, Édouard Philippe Premier Ministre de 2017 à 2021, Benoit Ribadeau-Dumas, son directeur de cabinet à Matignon, sont tous énarques et membres des grands corps. De plus en plus, le responsable politique est un professionnel (technocrate vient de tekné, qui signifie savoir-faire, et de kratos, le pouvoir).

Ce qui nous amène à une remarque importante : si les technocrates ont des défauts et si leur action ne doit pas remettre en cause les principes démocratiques, ils sont aussi et surtout une chance pour un pays. Que ce soit pour diriger une administration, réparer une voiture ou soigner une dent, il est préférable de bénéficier du service de quelqu’un de compétent dans son domaine. C’est un réflexe très populiste de dénigrer « les élites » et de calomnier les « grandes écoles » d’où elles sont sorties. Mais une intelligence et une formation de haut niveau sont encore les meilleurs remparts contre les injustices, la violence et l’obscurantisme, des siècles de progrès de la civilisation nous l’ont appris. Concrètement : un individu avec du bon sens et une simple expérience de terrain peut faire un bon maire d’une commune de 5000 habitants ; pour diriger un pays de 68 millions, cela peut s’avérer insuffisant.

B – Une multiplication des organes de proximité et de concertation

On n’a pas attendu l’émergence des populismes violents du XXIe siècle pour rapprocher les preneurs de décisions de ceux qui sont censés les exécuter. N’est-ce pas Napoléon III qui avait repris, dans un décret de 1852, une formule parfois attribuée à son oncle, « On peut gouverner de loin, mais on n’administre bien que de près », renforçant alors le rôle des préfets dans chaque département ? Les mouvements de déconcentration, autrement dit l’implantation des services de l’État dans les territoires, n’ont cessé depuis, le dernier d’ampleur étant la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) voulue par le Président Sarkozy en 2007. 

Au niveau européen, le principe de subsidiarité – on réserve à l’échelon supérieur (l’U.E.) uniquement ce que l’échelon inférieur (les États membres) feraient moins bien – procède de cette même logique. « Bruxelles », souvent accusée de tous les maux, est donc soucieuse et consciente des récriminations des citoyens. 

L’État a aussi transféré des pouvoirs, on le sait. Après la loi de 1871 sur l’élection des conseils généraux et le renforcement de leurs attributions, l’équivalente pour la commune en 1884, ce sont les lois Defferre de 1982 et 1983 qui ont donné le vrai coup d’envoi de la décentralisation dans notre pays, qui en est aujourd’hui à sa 3e, si ce n’est 4e étape (le nouveau Premier Ministre, Gabriel Attal, a annoncé vouloir simplifier « le millefeuille administratif »). Sans conteste, la décentralisation a permis un grand développement de toutes les régions de France, en termes d’équipements, de réseaux de transport, de valorisation du territoire, d’animations, d’accueil…

Proximité et efficacité ne sont pas toujours synonymes cependant, et il a fallu parfois s’éloigner un peu pour rationaliser en mutualisant des moyens limités : l’importance prise par l’intercommunalité depuis 2015 (loi NOTRe) ne s’explique pas autrement. Mais cela n’enlève rien au transfert de pouvoirs de l’État vers les élus locaux, et ils ne sont pas prêts de les rendre.

La concertation avec la population s’est beaucoup développée. Les collectivités peuvent organiser des référendums locaux depuis 2003. Les communes peuvent créer des comités consultatifs locaux « sur tout problème d’intérêt communal » ; ils sont variables et innombrables, mais on connait l’importance prise par les comités de quartiers, par exemple. Parfois les comités sont même des conseils, de prévention de la délinquance, des sages, des jeunes… Et l’on peut encore ajouter nombre de commissions, d’urbanisme, des services publics locaux, et autres. 

Au niveau national, les concertations se sont elles aussi multipliées. De plus en plus, avant toute grande réforme, l’État consulte, avec plus ou moins de succès, tant le paritarisme et la mise en commun paraissent difficiles à mettre en œuvre dans notre pays. On a été plus loin avec la « Convention citoyenne pour le climat », rassemblant en 2020 et 2021 150 personnes tirées au sort devant proposer des mesures pour atteindre l’objectif de 40 % de réduction d’émission de gaz à effet de serre en 2030 (par rapport à 1990).

La création des AAI (autorités administratives indépendantes) et API (autorités publiques indépendantes) depuis près d’un demi-siècle participe elles aussi de ce souci de ne pas laisser les administrations centrales tout gérer. On sait aujourd’hui l’importance de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Liberté), de l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire), de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers), pour ne citer que quelques exemples. Ce sont des structures que le grand public assimile au gouvernement, mais qui disposent d’une réelle indépendance. Le Médiateur de la République, devenu Défenseur des Droits, est quant à lui un recours appréciable pour les personnes bloquées dans leurs relations avec l’administration. Et la création de la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC) en 2008, permettant à tout justiciable de contester une disposition législative s’il estime qu’elle porte atteinte aux droits et libertés garantis par la Constitution, parachève une construction visant à prémunir les citoyens contre toute atteinte à leurs libertés fondamentales.

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Allons, tout ne va pas si mal et la dictature est encore loin.

Ce n’est d’ailleurs pas tant les technocrates qu’il faut craindre que le peuple lui-même quand on attise ses bas-instincts ; innombrables sont les politiques à jouer avec le feu de la sorte, dans notre pays comme dans d’autres. Témoins de ce danger d’individus chauffés à blanc par des irresponsables, le politologue américain Yasha Mounk, qui publiait en 2018 Le peuple contre la démocratie, et le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot, qui un an plus tard se demandait Comment gouverner un peuple-roi ?

Oui, ce peuple est devenu très difficile à gouverner, mais sans doute davantage en raison des addictions aux produits et aux écrans que de la puissance de la technocratie. Ce qui déstabilise nos sociétés, c’est avant tout l’information continue, la publicité incessante, la vulgarité télévisuelle, la connexion permanente, la consommation à outrance. Ces fléaux ne pouvaient que détruire une citoyenneté récente, briser une société fragile. Il était certain que nous payerions Facebook, Tik-Tok, Hanouna et Amazon ; l’addition n’a pas fini d’augmenter. 

Il est difficile, maintenant, de combattre l’égoïsme et la mauvaise foi, d’autant que la vérité n’a plus cours. Écrire ce mot au singulier est d’ailleurs répréhensible. Il n’y a plus de vérité. Il y a des vérités, autrement dit des mensonges. Les faits, les chiffres, les situations et les analyses scientifiques n’intéressent plus. Seuls comptent les exclamations et les looks de  celles et ceux qui sont télé-hygiéniques. Voilà ce que nous avons laissé advenir, tous (étudiants, parents, éducateurs, responsables…), parce que nous n’avons pas été vigilants. Même les grands phares de la République, comme Robert et Elisabeth Badinter, ne sont pas parvenus, malgré leurs alertes et leurs efforts, à empêcher ces dérives. Et puis Robert Badinter est mort…

C’est tous, collectivement, que nous devons réconcilier la société avec elle-même, en empêchant autant que faire se peut les facteurs de division. Gens du peuple et technocrates font partie du même monde et sont aussi divers les uns que les autres. Il ne s’agit pas de les opposer, mais au contraire de favoriser leur respect mutuel ; il y va de la survie de notre démocratie.

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Mes notes pour ce devoir :

École Nationale de la Magistrature : Devoir bien écrit et bien construit, riche en informations comme en réflexions, qui traite le sujet dans la forme exigée. Un peu court en références (philosophie, idées politiques), mais l’on peut attribuer cette faiblesse à la contrainte de temps. 17/20.

Sciences-Po Paris : Devoir tendancieux, qui fait la part belle à l’idéologie libérale dominante. Point de vue biaisé, pensée sclérosée, forme poussive. 7/20.

Je ne sais si je méritais 17 à l’E.N.M., mais ce triste 7 montre assez bien comment Sciences-Po Paris est devenu un des temples du wokisme, autrement dit de la réécriture de l’histoire. On ne juge plus la construction, l’écriture et l’argumentation du devoir, mais sa conformité à l’idéologie woke. Sciences-Po Paris, tout de même : on se pince ! 

(et 163 autres histoires à lire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. Je n’aurais pas cru moi aussi me passionner pour une dissertation de sciences politiques! Non seulement c’est très riche en informations, mais comme toujours avec notre écrivain préféré c’est révélateur et lumineux. On apprend et on comprend. Je note 20/20

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  2. Nous infliger un devoir de droit dans un blog littéraire il fallait oser ! Mais voilà, aussi surprenant que cela puisse être, c’est aussi dérangeant que passionnant ! Le talent sans doute, et le métier. L’état du pays n’est pas réjouissant, mais cette analyse montre que les technocrates sont plutôt la solution que le problème. Je suis d’accord, c’est de réconciliation que nous avons besoin, pas d’opposition. Merci de nous avoir donné ces outils de compréhension.

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