Bonne année Toi

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– sms 1er janvier, 17 h 17 : Je profite de la tradition non seulement pour te souhaiter une bonne année, mais aussi pour te remercier des heureux moments que nous avons passés ensemble au cours de celle qui s’est achevée hier. Je n’oublie rien. J’espère que tu vas bien. Plein de bonnes choses pour toi, Alex.

– sms 1er janvier, 17 h 36 : Tu m’excuseras, mais je ne suis pas touchée par ton message. Je peux même dire que je le trouve… comment dire… j’hésite entre ridicule ou indécent. En tout cas grotesque. Malvenu. Détestable. Toi, quoi. Toujours à côté, en retard, hors sujet. Je te la souhaite mauvaise, Charline.

– sms 17 h 38 : Je suis heureux de constater que tout va bien. Tu sembles apaisée, charmante, épanouie. C’est toujours un plaisir de t’entendre. Je regrette de ne plus te voir, vraiment, Alex.

– sms 17 h 39 : Mais va te faire foutre, connard ! Charline.

– sms 17 h 40 : Bon, qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es malheureuse ? Je te rappelle que c’est toi qui m’as quitté, pas l’inverse, Alex.

– sms 17 h 41 : Je t’ai quitté parce que tu es un gros con (je ne signe pas, car toutes celles et tous ceux qui te connaissent souscriraient à mes propos).

– sms 17 h 43 : Petit rappel : tu me considères maintenant comme un « gros con », alors que tu m’as pendant deux ans qualifié d’« homme merveilleux » : n’y a-t-il pas un problème de cohérence ? Alex (je signe, car j’ai peur de ne pas être le premier de tes hommes qui passe du jour au lendemain de merveilleux à gros con).

– sms 17 h 53 : C’est drôle, tu finasses et pourtant tu n’as jamais été fichu de comprendre la nuance. Sais-tu que les choses évoluent ? Que le temps passe ? Que les gens sont changeants selon les circonstances ? Et qu’on peut en effet avoir été un mec bien pendant un temps, et devenir très vite un gros nul ? Ce n’est pas automatique heureusement, et certains hommes, des vrais eux, sont un peu moins versatiles que toi. 

– sms 18 h 02 : D’accord. Et peux-tu, pour ma gouverne, me dire en quoi j’ai changé, ou en quoi mon comportement s’est dégradé au fil des mois ?

– sms 18 h 15 : Tu ne comprendrais pas. Et puis c’est trop tard. J’ai essayé, pourtant, de te faire comprendre…

– sms 18 h 21 : De me faire comprendre quoi ? (C’est Alex, au cas où tu mènerais plusieurs conversations en même temps, tu sais le gros con).

– sms 18 h 30 : Qu’il n’y avait pas que le sexe. Et le travail. Qu’une femme a besoin d’attentions, petites et grandes. Qu’on pouvait peut-être aussi sortir, voyager, rencontrer… (Tu n’oublies rien, mais je te rappelle que je suis Charline).

– sms 18 h 32 : Tu ne vas quand même pas réduire notre histoire à une affaire de sexe ?

– sms 18 h 33 : Non, heureusement, car dans ce cas je resterais sur ma faim !

– sms 18 h 34 : Faudrait savoir. 

– sms 18 h 34 : Tu veux des détails ?

– sms 18 h 35 : Je t’en prie, ne va pas me dire que tu en as trouvé une plus grosse que la mienne…

– sms 18 h 35 : Ce n’est pas difficile !

– sms 18 h 35 : Bien aimable.

– sms 18 h 57 : Excuse, c’est encore Alex. Je ne comprends pas que tu aies des souvenirs si différents des miens, alors que nous avons partagé les mêmes événements, presque la même vie…

– sms 19 h 01 : Tu n’as pas fait exprès – tu en serais bien incapable –, mais tu viens de rappeler une triste vérité de la nature humaine. 

– sms 19 h 02 : Tu veux dire qu’on reste seul, ou seule, même quand on vit avec quelqu’un ?

– sms 19 h 03 : On pourrait résumer les choses comme ça, oui. 

– sms 19 h 03 : C’est affreux.

– sms 19 h 03 : La vie n’est pas une partie de plaisir.

– sms 19 h 04 : Tout de même. On n’est pas des étrangers l’un pour l’autre quand on… excuse-moi… s’aime (Alex, tu sais, le gros con avec une petite). 

– sms 19 h 05 : Des étrangers non, mais on reste deux individus différents (Charline, tu sais, celle qui n’est pas Alex).

– sms 19 h 08 : Je reviens à la question que je voulais te poser.

– sms 19 h 08 : Tout ça, c’est pour me poser une question ?! La réponse est non. 

– sms 19 h 09 : Attends ! Oh ! On se calme, on est des êtres civilisés quand même !…

– sms 19 h 09 : Merde.

– sms 19 h 10 : Oui, ça va, tu me hais, j’ai compris. Laisse-moi poser ma question maintenant, qui n’était pas préméditée, mais qui est venue au fil de la conversation.

– sms 19 h 11 : Accouche.

– sms 19 h 12 : Voilà : tu dis que j’ai changé, que je me suis dégradé, mais est-ce que tu ne devrais pas me reconnaître une certaine constance au contraire ? Je veux dire, je suis resté, calme en plus, alors que c’est toi qui déconnais plein tube par moments. Non ?

– sms 19 h 36 : Ne crois pas que j’ai mis du temps à répondre parce que je ne savais pas quoi dire. Je faisais autre chose simplement, il n’y a pas que toi dans la vie, sache-le. 

– sms 19 h 36 : Je sais. Bon, ta réponse ? 

– sms 19 h 38 : Je n’ai pas déconné plein tube. J’ai eu à faire face à une double pression : celle du travail et la tienne. C’est cette double pression qui m’a épuisée par moments. D’ailleurs je me suis remise, tu l’as constaté, et je vais encore bien mieux depuis que je t’ai quitté.

– sms 19 h 40 : Ravi de l’apprendre. Si je te lis bien, je t’ai mis la pression, c’est ça ?

– sms 19 h 41 : Oui. 

– sms 19 h 41 : Tu peux préciser ?

– sms 19 h 42 : Tu fais chier avec tes demandes de précisions. C’est trop tard, je te dis. Et t’as qu’à te souvenir, puisque tu n’oublies rien.

– sms 19 h 43 : Justement, je me souviens. Et il me semble avoir été celui qui, en permanence ou presque, t’aidais à faire retomber la pression, qui t’écoutais, te comprenais, te réconfortais. Non ?

– sms 19 h 47 : Tu vois comme tu es : tu ne vois que le côté qui t’arrange !

– sms 19 h 48 : Ça va pas te plaire, mais est-ce que tu peux préciser ?

– sms 19 h 50 : Tu faisais retomber la pression et me réconfortais parce que c’est toi qui me mettais cette pression et qui me perturbais ! Tu connais le concept du pompier-pyromane ? C’est toi. Enfin, c’était toi.

– sms 19 h 52 : Alors là, je ne demande pas de précisions, car je pense que tu n’as plus toute ta raison. Je te mettais la pression, moi ?! Cite-moi une phrase, un mot, avec lequel je t’ai mis la pression ?! Un seul ?!

– sms 19 h 53 : Il n’y a pas que les mots.

– sms 19 h 54 : Tu ne vas quand même pas dire que je t’ai violentée, maintenant ?! Je te battais, c’est ça ? Tu as été victime d’agression sexuelle dans ton couple ? Tu vas porter plainte pour viol contre ton ancien compagnon ? Tu m’excuseras du jeu de mots, mais MeToo, ça vous a rendues complètement mytho !

– sms 20 h 01 : Je vois que j’ai touché là où ça fait mal. Rassure-toi : je ne t’accuserai de rien de tout ça. Mais oui, un homme se comporte souvent en oppresseur, et tu n’échappes pas à la règle. Si tu voyais ton regard, parfois…

– sms 20 h 03 : Les bras m’en tombent. Tu es folle, ma pauvre fille ! Cinglée au dernier degré ! Donc je t’ai mis la pression avec mes regards, c’est ça qui t’a conduite à l’alcool, aux cachets, et à l’hospitalisation ? Et c’est pour échapper à mon emprise infernale que, dans un geste héroïque, tu as fini par me quitter ?!!

– sms 20 h 12 : Calme-toi. C’est fini, maintenant. Je suis remise, et je ne suis plus sous ton emprise. Je vais bien, je te dis. Toi, en revanche, tu n’as pas l’air au mieux…

– sms 20 h 29 : Je vais très bien, au contraire. Même si tes remarques insensées ne sont pas très agréables à lire, je l’avoue. 

– sms 20 h 31 : Si tu ne voulais pas me lire, il ne fallait pas m’écrire.

– sms 20 h 32 : Je t’ai écrit gentiment, et en retour je me suis fait habiller pour l’hiver et j’ai lu des propos déments.

– sms 20 h 33 : Tu me connais. L’ « habillage » n’est que de la franchise, et ce que tu appelles des « propos déments » n’est que mon regard différent du tien.

– sms 20 h 34 : Un regard différent d’accord, mais la vérité est importante comme base de discussion. Si tu ne tiens pas compte des faits, il n’y a pas de communication possible, pas de relation possible, pas de société possible.

– sms 20 h 35 : C’est ton point de vue (Charline).

– sms 20 h 36 : En fait, tout vient de la démesure de ton ego. Si tu cultivais moins ton ego, autrement dit si tu ne pensais pas qu’à toi, tu pourrais vivre les mêmes choses et ne pas en faire tout un plat, voire les trouver positives (Alex). 

– sms 20 h 37 : Épargne-moi des conneries que tu ne maîtrises pas.

– sms 20 h 37 : Je ne suis donc pas un con ?

– sms 20 h 37 : Connard.

– sms 20 h 37 : Enchanté, moi c’est Alex.

– sms 21 h 08 : (encore Charline, l’ego démesuré) Tu peux me dire pourquoi tu m’as envoyé ce message, je parle du premier de cet échange ? Pour te donner bonne conscience ? Pour ne pas insulter l’avenir ?

– sms 21 h 19 : (Alex, le gros c… avec la petite b…) La gentillesse, l’attention aux autres, le souvenir, le respect, la gratitude, ça te parle ?

– sms 21 h 20 : Venant de toi, je doute, figure-toi. 

– sms 21 h 21 : Tu ne vas pas recommencer ?…

– sms 21 h 22 : Non, ne t’inquiète pas. D’autant que c’est toi qui as commencé. 

– sms 21 h 24 : Si tu permets, je vais clore cet échange, que je n’avais pas voulu, je le jure. Je te souhaite une bonne nuit.

– sms 21 h 25 : Toujours couché comme les poules !

– sms 21 h 26 : Il faut croire que je n’ai pas changé tant que ça…

– sms 21 h 27 : Un point pour toi.

– sms 2 janvier, 03 h 07 : Tu dors ? (C’est Alex).

– sms 03 h 08 : Non (C’est Charline).

– sms 03 h 09 : Tu fais quelque chose demain soir ? Enfin ce soir ?

– sms 03 h 11 : Ce soir je ne suis pas libre. Mais demain soir si tu veux.

– sms 03 h 12 : Demain mercredi 20 heures au Lutèce ?

– sms 03 h 12 : D’accord, demain 20 heures au Lutèce.

– sms 03 h 12 : Merci. Bonne fin de nuit.

– sms 03 h 12 : Toi aussi.

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12 commentaires

    1. Merci Chadia. C’est tout à fait ça : une « conversation de début d’année qui part en vrille pour un rien, mais finalement… » Je ne sais pas s’il y aura une suite, mais je suis heureux que ce dialogue vous ait plus. Bonne année 2024, Py.

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  1. Sms, le message court qui peut en dire long !
    Sms, le service de communication dans l’immédiateté et dans l’interaction !
    Bravo PY pour cette première nouvelle de l’an, stylée « smsée », admirablement renversante … annonçant un répertoire 2024 olympien, au grand plaisir de ton lectorat.
    Bien à Toi avec mes meilleurs vœux, de santé, de prospérité et d’affection.
    Nicole M.

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