La conversion du toubib

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(environ 7 minutes de lecture)

– Écoutez Docteur, je voudrais savoir pourquoi j’ai mal à la tête. Je ne peux quand même pas prendre un Efferalgan 10 fois par jour ! 

– En effet, Madame Boniface.

– Mais alors, je suis condamnée à vivre avec ces douleurs ?

Il lui aurait volontiers répondu que oui, au-delà d’un certain âge on vivait avec ses douleurs, et même dès le plus jeune âge quand on n’avait pas de chance. 

Cependant, comme tous les médecins, il avait pris l’habitude de ménager ses patients. Cette dame était donc incapable d’entendre la vérité, aussi banale fût-elle. La franchise était une valeur revendiquée par tous les hommes et femmes ; mais elle les horrifiait dès qu’elle était utilisée.

– Nous avons vu que le scanner était tout à fait rassurant : pas la moindre tumeur dans votre boîte crânienne.

– Mais il y a bien quelque chose ?

Non, il n’y a pas forcément quelque chose. Un cerveau, ce sont des kilomètres de vaisseaux, des milliards de cellules, des milliards de milliards de connexions. Qu’il y ait inflammation par endroits et par moments, quoi de plus normal.  

– La médecine a fait des progrès, tout de même ! Je ne veux plus avoir mal !

Vous n’avez pas bien mal, va. Si vous saviez combien de gens souffrent plus que vous, sans en faire tout un plat. 

Il en avait marre, de ces jérémiades pour trois fois rien. Chaque année, il pensait qu’il n’allait plus supporter ça, qu’il allait dire aux gens leurs quatre vérités et peu importe comment ils réagiraient. Il perdrait la moitié ou les trois quarts de ses clients, mais il en gagnerait autant, et des plus intéressants, qui ne voulaient pas se mentir. Il ne leur parlerait pas en psychologue, mais en scientifique ; il n’en serait pas moins humaniste, au contraire. 

Ce soir-là fut le bon. À la suite de la dernière visite de Madame Boniface, il décida que cette fois il allait cesser la niaiserie et le mensonge. Il allait mettre en accord ses pensées et ses paroles. Il allait se réunifier.

La première chose à faire était de mettre dehors celles et ceux qui encombraient le cabinet sans raison. Il estimait – non il savait, puisqu’il les avait examinés –, qu’au moins 50 % de ses clients n’avaient rien à foutre chez un médecin. Ils venaient pour une raison parmi quatre, ou pour les quatre à la fois : parce que c’était remboursé, parce qu’ils ne voulaient pas travailler, parce qu’ils s’ennuyaient, parce qu’ils avaient peur de tout. Ils polluaient son espace, abêtissaient l’humanité, ruinaient le pays. 

Il appela sa secrétaire.

– Carole, vous pouvez rester une heure de plus, ce soir ? 

– Oui, docteur. Je passe un coup de fil aux enfants.

Quand Carole fut devant lui avec le cahier de rendez-vous, il lui expliqua le changement de stratégie, avec effet immédiat. 

– À partir de demain matin, vous répondez à toute personne qui appelle et que nous aurons rayée de la liste la formule suivante, notez bien : « Le docteur estime qu’un nouveau rendez-vous n’est pas nécessaire. Face à l’afflux des demandes, il a décidé de se concentrer sur les personnes réellement malades. Nous vous renverrons votre dossier médical sous quinzaine. Au revoir Madame, ou Au revoir Monsieur ».

– Vous êtes sûr, Docteur ?

– Sûr. Je n’en peux plus. Je veux redonner à la médecine le sens qui est le sien. Je veux soigner des malades, pas écouter des pleurnichards. 

– Mais ils ne vont pas comprendre, après toutes ces années…

– Vous avez raison, ça va crier, rouspéter. Et notre tâche ne sera pas facile au cours des prochains jours. Si les gens tiennent à me voir pour une explication, vous leur fixez un dernier rendez-vous, je leur expliquerai. Vous verrez qu’en trois semaines nous aurons éclairci le terrain, et que nous y verrons plus clair. Allez, déblayons ! 

Pendant une heure, plutôt deux, avec le cahier de rendez-vous, les fichiers sur l’ordinateur, et les dossiers individuels quand il y avait besoin de vérifier des informations, ils passèrent en revue les patients réguliers du cabinet. Sur 168, ils en marquèrent 89, qui ne méritaient pas d’être pris en charge. 

– Docteur, si je peux me permettre, questionna Carole. Vous n’avez pas peur du manque à gagner ? Et de l’image que vous allez donner ?

– Nous allons perdre la moitié de la clientèle, ok, peut-être plus. Mais je vous fais le pari que, grâce à l’image justement, au bouche-à-oreille colportant que le docteur Dufraisne ne reçoit plus que les patients réellement malades, ou légitimement inquiets de leur état de santé, nous allons en gagner d’autres, bien plus intéressants. 

– Et vos confrères ?

– Ils seront contents de récupérer nos clients. Ils continueront à leur prescrire des antibiotiques inutiles pour un rhume qui de toute façon durera quinze jours et est inévitable. Ou, pour une diarrhée, de l’Immodium et du Smecta que les gens auraient pu acheter tout seuls ou éviter avec une diète, des soupes et du riz pendant trois jours.

Les jours suivants furent en effet mouvementés, surtout pour Carole, qui subit le mécontentement de personnes d’autant plus en colère qu’elles étaient habituées à être choyées en toutes circonstances. Elle dut appeler plusieurs fois le docteur sur son portable pendant sa tournée du matin, et le déranger souvent dans son bureau pendant les consultations de l’après-midi. Trois patients, deux hommes et une femme, forcèrent même la porte du médecin pour lui dire ses quatre vérités, tandis qu’il auscultait quelqu’un à moitié nu. Trois lettres furent envoyées, deux avec menace de procès, une anonyme.

La plupart des congédiés sollicitèrent un rendez-vous pour obtenir des explications. Cela donnait des échanges de ce genre. Avec M. Parupian, employé du Trésor Public : 

– Vous ne faites plus que les cancers ?!

– Pas du tout. ll y a d’innombrables maladies et affections. C’est pourquoi je souhaite mieux me consacrer aux personnes qui en sont atteintes.

– Mais vous êtes généraliste ? Ça dit bien ce que ça veut dire, non ?

– Je suis médecin généraliste, oui. Pas pharmacien généraliste. Pas psychologue généraliste.  

Avec Mme Audebois, professeur d’allemand :

– C’est scandaleux ! L’accès à la médecine est un droit et vous le bafouez !

– Je le réhabilite, en dirigeant ailleurs ce qui ne relève pas de la médecine.

– Mais comment savoir si on est malade avant de venir vous voir ?! Vous êtes devin ?

– Je ne refuse pas d’examiner les gens lorsqu’ils ont des raisons de s’inquiéter. Je refuse d’abêtir les personnes qui ne relèvent pas d’un traitement médical. 

– Le côté humain, le cœur, la compassion : ça vous parle ?

– Oui. Autant que l’abus, l’égoïsme et les pleurnicheries indécentes de ceux qui ont déjà tout.

Bien que capitonnées, les portes claquèrent. Les langues sifflèrent et les nerfs furent mis à rude épreuve. Carole fut héroïque. Elle s’écroula un soir en sanglots dans les bras de son patron, qui la réconforta comme il put.

– Vous faites un travail remarquable, Carole. Je n’y arriverai pas sans vous.

– Je ne sais pas si je vais tenir, Docteur.

– Pour vous remercier de vos efforts pendant cette période difficile, je vous verserai une prime équivalant à un mois de salaire.

– Oh, c’est gentil, Docteur, dit-elle en pleurant de plus belle, mais je ne la demande pas.

– Mais moi je vous l’attribue. Vous la méritez amplement.

En dehors du fait que le chaos dura six semaines et non pas trois, la prophétie se révéla juste. Non seulement le cabinet fut débarrassé des ronces – ainsi appelait-on ceux qui encombraient le cabinet pour rien –, mais en plus il attira des patients voulant voir ce médecin qui refusait les ordonnances de complaisance et disait la vérité. « Enfin ! ». D’autant que le docteur Dufraisne avait décidé de réduire ses consultations de trois à deux en une heure, ce qui lui donnait plus de temps par patient et permettait, le cas échéant, de recevoir en urgence quelqu’un qui en avait besoin. 

Pour s’en sortir financièrement, il passa le montant de sa consultation de 28 à 35 €, ce qui ne posa aucun problème, car le rapport entre temps et prix était amélioré. Il se réservait même le droit, et il avait demandé à Carole de préparer deux affichettes en ce sens, de demander 50 € au lieu de 35 si, malgré les précautions qu’il avait prises, on était venu le consulter sans raison valable.

Le bouche-à-oreille fonctionna si bien que la presse régionale d’abord, médicale ensuite, consacra articles et reportages à ce médecin qui avait décidé de revenir aux fondamentaux en dépoussiérant le métier. La réflexion que son exemple suscitait chez les particuliers comme chez les praticiens fut amplifiée.

Même ceux qui étaient éconduits se réjouissaient. Un homme raconta sur France 3 sa visite chez le docteur Dufraisne :

« – Monsieur, vous n’avez que dalle, me dit le toubib.

– Mais j’ai vraiment mal, rétorquai-je.

– Tout le monde a mal au dos. Ce n’est pas une maladie.

– C’est normal d’avoir mal ?

– Oui, c’est la vie. Si vous voulez vous aider, faites du yoga. Cela fortifiera et assouplira votre colonne, ainsi que votre mental, qui en a besoin. 50 € s’il vous plait.

– Euh… 35 ?

– 50 ».

Un an après cette mise en place, le docteur Dufraisne s’associait avec un jeune diplômé autour d’une charte reposant sur les valeurs suivantes :

– refus des arrêts et ordonnances de complaisance ;

– refus des malades imaginaires ;

– recours raisonné aux médicaments et examens complémentaires ;

– accompagnement maximal (médical, humain et administratif) des malades pris en charge ;

– respect des horaires de rendez-vous ;

– disponibilité pour les patients en souffrance.

Deux ans plus tard, il créait l’Association pour une Médecine Responsable, dont la secrétaire générale était Carole Delbos. En quelques années, l’AMR devint le nouvel ordre déontologique de plus de 750 médecins à travers le pays.

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8 commentaires

  1. C’est marrant, ce que tu écris : je me suis reconnue.Pas dans le toubib. Dans le « non » enfin assumé.Tu as raison, ça fait du bien.À l’occasion, je te raconterai.Passe une belle soirée.Bises. Fse

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