à Élisabeth Cloët
(environ 3 minutes de lecture)
La première fois que je la vis remonter l’avenue de la gare, je m’arrêtai. Minuscule dans son fauteuil, en partie cachée par un enfant sur ses genoux, elle activait ses bras pour actionner des roues qui ne dépendaient que d’elle. Par quel miracle trouvait-elle assez de force pour propulser son poids, celui de son enfant et celui de son fauteuil dans une côte ? Le combat semblait inégal. Pourtant, prises à intervalles réguliers entre les petites mains, les grosses roues tournaient. Les roues tournaient et le fauteuil montait.
Ce mystère me donna envie de connaître la femme qui réalisait cette prouesse. Mieux, de la faire connaître. Pour secouer les geignards qui m’entouraient et qui se plaignaient sans raison. Et pour elle, peut-être, si par bonheur un portrait dans le journal pouvait lui faire plaisir.
Je l’abordai. Elle leva la tête et me regarda, étonnée :
– Écrire sur moi ? Une handicapée de base ? Qui ça va intéresser ?
– Ceux qui liront.
– Pourquoi ?
– Parce que vous réalisez quelque chose d’extraordinaire.
– Moi ?
– Oui, vous.
Je finis par vaincre sa modestie et elle accepta une interview. Un rendez-vous fut pris et j’arrivai le surlendemain à son domicile avec de quoi noter.
– Quand le médecin m’a dit paraplégique, je n’ai pas compris. Para comment ? Je ne connaissais pas le mot. J’étais au C.H.U., je voyais des gens marcher autour de moi…
– Qu’est-ce qui change quand on se retrouve en fauteuil roulant du jour au lendemain ?
Ma question était lamentable, mais elle y répondit avec élégance :
– On n’est plus inclus dans la société. Les gens ressentent une gêne en vous voyant. Il faut s’habituer aux regards.
Pour augmenter la difficulté, Sylvie était orpheline. Ni père ni mère. Une sœur au loin. De retour chez elle après l’accident, ce ne fut pas simple. Elle se cognait, se brûlait, cassait, tombait…
Après quarante minutes de discussion chez elle, nous sommes sortis. Je voulais, autant que faire se peut, me rendre compte sur le terrain. La plus grosse difficulté, c’était les trottoirs. Quand elle ne pouvait pas monter dessus, elle empruntait la chaussée.
– Les chauffeurs de bus m’engueulent, des conducteurs me font des signes comme quoi je suis folle, mais je n’ai pas le choix.
Je voulus l’aider, mais elle refusa.
– Sinon vous vous rendrez pas compte.
Elle se serrait sur le bord, mais les voitures passaient en trombe à côté d’elle. Sur les trottoirs, ce n’était pas gagné non plus. Les obstacles étaient innombrables : plots, poteaux, racines, poubelles. Et des véhicules encore.
– Le pire, ce sont les propriétaires des bagnoles m’as-tu-vu devant les bars. Et les crottes de chien : nous, c’est pas les pieds qu’on met dedans, c’est les mains.
Elle ne pestait pas, elle n’aimait pas déranger. Elle slalomait, se faufilait. Souvent, ses enfants l’entouraient. Elle en avait deux. Ils étaient bien jeunes pour pousser le fauteuil de leur mère, mais ils étaient là.
Pendant que je prenais quelques photos, d’autres enfants l’interpelèrent :
– Pourquoi t’es en fauteuil ?
– J’ai mal aux jambes.
– C’est bien le fauteuil ?
– Essaye.
Des enfants la poussèrent, elle les guida. Positive, toujours. Elle refusait d’adhérer à une association de handicapés.
– Les discours de certains m’insupportent. Ils sont revanchards, agressifs…
Il me sembla que c’était plus en elle que chez les autres que Sylvie trouvait les ressources. Quoique son vœu le plus cher fût de travailler.
– J’ai suivi une formation. Je pouvais pas entrer dans l’institut. Il fallait qu’on me sorte du fauteuil, plier le fauteuil, et me réinstaller dans la salle. Mais ça m’a plu. J’en ai suivi d’autres, ensuite. Je voudrais travailler dans le secrétariat, ou la comptabilité. J’aime autant les chiffres que les lettres. J’ai pas fait d’études, pourtant.
Un employeur se rendra-t-il compte de la valeur de Sylvie ? me demandai-je. De son courage hors du commun ? Je me promis de lancer un appel dans mon article.
– J’ai commencé l’escrime aussi, c’est bien. Je redoute les escarres bien sûr, et puis le mal de dos. Il paraît que j’ai les disques tout tassés au bas de la colonne.
Et un fauteuil électrique ?
– Non. D’abord, c’est très cher. Et de toute façon je veux pas. Je veux continuer à bouger, faire des efforts, ne pas tomber dans la facilité.
Que dire ? Qu’écrire après une telle leçon ? En quelques mots, quelques gestes, cette grande dame témoignait d’une force, et d’une douceur, exceptionnelles face à l’adversité. C’était d’autant plus remarquable qu’elle n’avait pas, et pas eu, de parents pour la soutenir. Elles sont rares, les personnes qui savent donner alors qu’elles n’ont pas reçu. Sylvie était de celles-là. Une femme exceptionnelle.
J’avais habité Avenue de la Gare, que j’avais descendue et montée pendant des années. Sur mes deux jambes. Cette après-midi-là, en rejoignant mon bureau, je me dis que les souffrances que j’avais pu y ressentir certains jours n’avaient pas lieu d’être.
(et 157 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)
Beau témoignage
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Quelle belle leçon de vitalité !
On a tout à apprendre de Sylvie face à l’adversité.
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Oui, bravo Sylvie. Et merci Nicole.
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Bel exemple de courage
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Bravo et merci
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Merci à vous.
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elle a des projets et peu envisager un avenir comme quelqu’un de normal c’est l’essentiel !!!! Ne pas de sentir inférieur au autre, quand on veut on trouve une raison mais quand on veut pas on trouve un excuse !! Merci pour ce texte. Chadia
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Merci Chadia, pour ce commentaire plein d’humanité et de lucidité.
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