Déclassé

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(environ 5 minutes de lecture)

Il le sentait venir. Le déclassement. Il voyait bien qu’il avait plus de mal chaque année à rester en phase avec le monde autour de lui. Les difficultés étaient technologiques, comportementales, relationnelles, financières. Il avait l’impression d’avoir toujours un train de retard, de ne plus pouvoir suivre, de ne plus même être respecté, ni comme technicien, ni comme ami, ni comme humain. Comme dirait sa fille, il était à la ramasse.

Était-il un de ces occidentaux laissés de côté par la mondialisation ? Un de ceux qui s’aigrissaient parce qu’ils se sentaient dépassés ? Il répondait aux critères : il avait 50 ans, il habitait une petite ville loin de toute métropole, il possédait une spécialité que l’intelligence artificielle maîtriserait mieux que lui dans 5 ans, il ne s’était pas mis à niveau en informatique, en gestion du stress et en relation clients. Avait-il tout faux ?

Il ne voyait pas comment il aurait pu faire autrement. Il voulait bien reconnaître un léger relâchement, ces dernières années, une tendance à vivre sur ses acquis plutôt qu’à chercher toujours plus. Mais est-ce qu’une discrète stabilité n’était pas de bon aloi quand on commençait, sauf accident, la deuxième partie de sa vie ? Était-ce un crime de vouloir souffler un peu après 45 ans ? De résister à la consommation à outrance ? De ne pas chercher à être à la mode ?

Il faut croire que oui. C’était en tout cas une erreur si l’on voulait continuer à vivre sans assistance et sans humiliation. Car qu’allait-il se passer si rien ne changeait, si l’on continuait sur cette voie ? Oh, il le savait, il n’était pas complètement con. Il serait licencié dans deux ou trois ans, car on n’aurait plus besoin de lui. On lui donnerait peut-être un chèque, on lui payerait une formation, ok, mais après ? Après, ce serait la fin, la mort lente : jamais il ne retrouverait un poste en rapport avec ses compétences. Une conseillère lui dirait : « Mais si Monsieur Toriolan, il suffit de vous adapter ! ». 

Il serait incapable de s’adapter. Il n’était pas à l’aise devant un ordinateur. L’informatique lui sortait par les yeux. Sur un téléphone, il ne voyait rien et ses doigts étaient trop gros, malhabiles. Et même quand on s’adressait à lui, il avait souvent du mal à comprendre ce qu’on lui disait. Le langage avait changé, aussi, non ?

Il rêvait d’un monde pourtant simple lui semblait-il, celui qu’il avait connu un temps. Réparer des mécaniques du lundi au vendredi dans la journée pour l’entreprise qui l’employait, bricoler chez lui ou au jardin en fin d’après-midi, dîner puis regarder un film avec sa femme, retrouver les copains au pub le vendredi soir, au match le samedi, déjeuner en famille le dimanche, et parfois organiser une bonne partie de pêche avec des proches. Pourquoi n’était-ce plus possible ? Il ne voulait aucun privilège. Il souhaitait cette vie heureuse à tout un chacun et c’était un objectif qui lui semblait réaliste puisqu’il avait été réalisé, autrefois.

Mais ça ne marchait plus : au travail, on lui imposait maintenant de ne pas passer plus de 30 minutes sur une machine, d’en contrôler au moins douze par jour, et de remplir deux feuilles pour chacune. C’était ridicule, révoltant. Comment faire du bon boulot dans de telles conditions ? Du coup, il rentrait énervé, sa soirée était gâchée. Il bricolait encore un peu, mais c’était plus compliqué maintenant, avec l’électronique et les normes à respecter. Sa femme passait sa vie sur son téléphone et sur une « tablette » à regarder, souvent à commander, des fringues ou des bijoux. La boutique qu’elle tenait dans la galerie du centre commercial ne lui suffisait plus apparemment, elle disait que tout se passait par internet maintenant. Internet, toujours internet, ça commençait à le faire sacrément chier, ce truc !

La télé aussi partait en couille. Maintenant, c’était plus des pubs entre les films, mais des films entre les pubs. Les films d’ailleurs, ce n’était plus des films, mais des séries. C’était jamais fini, il fallait suivre ça sur plusieurs semaines, on savait jamais où on en était. Et puis les infos, maintenant y’en avait partout et tout le temps. On n’y comprenait plus rien. Les journalistes s’excitaient pour n’importe quoi, ils étaient tous hystériques. Sa fille lui avait dit qu’ils prenaient de la cocaïne, c’était sûrement vrai. Dans le temps, après un bon film il dormait bien. Maintenant, tous ces gens qui gueulaient, les acteurs aussi bien que les présentateurs – on disait animateurs –, ça lui donnait mal à la tête.

Il allait encore au pub le vendredi soir, mais là-bas aussi il y avait des écrans. Heureusement, ils passaient plutôt du sport. L’emmerdant, c’est que les copains aussi avaient leur écran, de téléphone ; il savait pas bien ce qu’ils foutaient avec, n’empêche qu’ils ne l’écoutaient plus que d’une oreille. Et puis tout le monde avait toujours l’air pressé. Pourquoi on restait pas tranquille comme avant, à parler, à rigoler, à siroter, à jouer aux cartes ou au billard ? 

Au football, les règles du jeu n’avaient pas changé, heureusement. On en parlait pourtant, de les « faire évoluer », ça pourrait bien arriver. Ce qui avait déjà changé en revanche, et pas qu’un peu, c’était le prix du billet : multiplié par 5 en 20 ans. Pour une simple place en tribune, assez haute, un peu excentrée. D’accord, le stade avait été refait et agrandi, mais quand même : si on ne pouvait plus y aller, à quoi ça servait d’avoir un truc magnifique ? Et désormais, on payait aussi pour garer sa voiture, 12 unités, rien que ça.

Aux repas de famille là encore, chacun avec son écran, ne pensant qu’à montrer sa photo à l’autre, se fichant bien de ce qu’on lui racontait. Et tous ces bruits de sonnerie ou de bips pendant le repas, franchement, c’était poli, ça ? Les gens ne se rendaient pas compte de ce qu’ils étaient devenus ? Même sa femme, même sa fille… Y’avait que lui, il était complètement largué.

Son moral prit un coup supplémentaire quand, un dimanche après-midi, alors qu’il était allé à la rivière avec sa canne pour se vider la tête, il avait été arrêté par un cordon et des panneaux sur lesquels étaient inscrits : « Rivière polluée, interdit de pêcher ». Ben mince alors ! Ça faisait 45 ans qu’il pêchait là ! Il se renseigna le lundi au bureau de la police, on lui expliqua qu’on avait trouvé des teneurs en plomb significatives lors des derniers relevés. Du plomb ? Il avait demandé d’où cela pouvait venir. Le type du service de l’eau lui dit qu’on ne savait pas, « peut-être le chantier pour la nouvelle zone d’activités high tech, en amont ». Il n’osa pas demander ce qu’était cette « zone d’activités high tech », mais il sentit une nouvelle arnaque dans cette appellation, qui en plus l’empêchait de pêcher.

La coupe était pleine et son cœur était vide. Faute de pouvoir prendre sa canne et lancer sa ligne, il poussa la porte du marchand d’armes. Il acheta un fusil, ainsi qu’un revolver, car un fusil était inutilisable en certaines circonstances. Le commerçant lui offrit les premières munitions et lui fit signer une déclaration, qui serait envoyée à la police, c’était la procédure. Pas de problème. Pourquoi ces achats ? Il ne le savait pas. Mais il sentait qu’il fallait se préparer. Ça déconnait trop pour que la catastrophe ne soit pas imminente. Restait à savoir contre qui utiliser les armes : lui-même ou les autres ? Cette question ne l’inquiétait pas : la réponse s’imposerait le moment venu. 

(et 153 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art)

3 commentaires

  1. Non, mais ça va pas ?
    Tu vas me rapporter tout de suite ces armes chez le marchand. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
    Comment se fait-il que, périodiquement, tu écrives des trucs qui m’inquiètent ?
    Et moi qui marche, beauseigne (comme disait ma grand-mère auvergnate), et qui me précipite pour tenter de contrer tes idées noires.
    Ca t’amuse, hein ?
    Ah, mais non ! Suis-je bête ! Ton héros est tout juste quinquagénaire. Ce n’est donc pas toi (et toc !). Ouf, voilà qui me rassure.
    Toi, tu ne vieillis pas, tu mûris (sans blettir !).
    Tu te bonifies (sans pontifier !).
    Tu gagnes en sagesse (je n’en mettrais pas ma main au feu mais, bon, admettons, foskifo pour requinquer les démoralisés).
    Tu observes (fort bien, je te le reconnais) l’évolution de notre société et, tu as raison, ça file un peu le turlupin.
    MAIS, et c’est là le but de mon intervention (non médicamenteuse)…, comme tu es presque… sexagénaire (re toc !), tu ne seras bientôt plus concerné par ces bouffées dévastatrices d’angoisse andropausique.
    En conclusion, voici ma prescription :
    1°) Raye ton dernier paragraphe.
    2°) Dis à ton héros qu’il me téléphone.
    3°) Je lui donnerai des adresses de ruisseaux indemnes de toute pollution au plomb, à l’arsenic, aux idées noires. Par exemple, celui qui coule en bas de mon pré. Lequel ne retient même pas l’urée des vaches qui paissent (avec ou sans « a ») dans d’autres prés en amont.
    4°) Et, dans mon paradis verdoyant (plutôt humide en ce moment, mais il paraît que c’est pire ailleurs), vous pourrez, lui et toi, ou toi et toi, venir pêcher de sains poissons et oublier quelques jours le monde agité et superficiel qui nous cerne tous.
    Est-ce que c’est clair ? Bises.

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    1. C’est très clair!
      Pourtant qu’est ce qu’il me ressemble ce héros aussi!!
      Et moi je suis une vraie quinquagénaire.
      J’ai bien connu ce monde d’avant, et c’est vrai qu’il y a beaucoup de raisons d’avoir le bourdon dans celui d’aujourd’hui.
      Et de se laisser glisser…

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