Scène de ménage

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– Dis, tu m’aimes ?

– Mais oui, je t’aime.

– Alors pourquoi tu me le dis pas ?

– Je te le dis tout le temps.

– C’est pas vrai.

– Qu’est-ce qui est important pour toi : l’amour ou les mots ?

– L’amour, bien sûr. Mais les mots comptent, aussi ! Les mots traduisent le sentiment.

– Ou le trahissent.

– Quand les mots ne correspondent pas au sentiment, on le sent.

– « Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas ».

Elle le regarda d’un œil torve.

– D’où tu sors cette chinoiserie ?

– Lao Tseu.

– Eh bien Lao Tseu n’a rien compris aux femmes, ni même au besoin de tout un chacun d’être rassuré quant aux sentiments que lui porte l’être aimé.

– Il n’y a pas d’amour, mais des preuves d’amour, c’est ça ?

– C’est ça.

– Notre vie commune, mes attentions à ton égard, l’intérêt que je ressens pour ce que tu fais, ce que nous partageons, sont des preuves quotidiennes et sans cesse renouvelées de notre amour.

– Je ne te parle pas de notre amour, mais de ton amour pour moi !

C’est lui, cette fois, qui la regarda d’un œil suspicieux. Était-elle sincère ou de mauvaise foi dans son indignation ? Il hésitait entre le rire et le sérieux.

– Comment se fait-il qu’après cinq ans tu n’aies pas confiance ? Ce doit être terrible de vivre en permanence dans le doute.

– C’est ce que je me tue à t’expliquer !

– Et le meilleur moyen de t’ôter ces doutes, c’est de te dire « je t’aime » 20 fois par jour ?

– 10 me suffiraient.

Il s’esclaffa :

– C’est ridicule ! 

– C’est fondamental.

– Mais c’est le comportement qui compte ! L’exemplarité. Rien dans mon comportement ne peut laisser le moindre doute quant à l’amour que j’ai pour toi.

– Je ne vois pas tout.

Il écarquilla les yeux.

– Qu’est-ce que tu insinues par là ?! Que je te cache des choses ?

– Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne te vois pas entre 8 heures et 19 heures. Et tu découches plusieurs fois par mois !

– Je découche quand je suis en déplacement professionnel ! Et oui, je travaille tous les jours. Toi aussi, je te signale. Heureusement.

– Ça te laisse beaucoup de temps où tu peux ne pas m’aimer.

Il manqua s’étrangler :

– Où je peux ne pas t’aimer ?! Mais je n’ai pas besoin de te voir pour t’aimer ! Au contraire, même !

Elle s’exclama :

– Comment ça, au contraire ?! Tu me vois trop ? Voilà autre chose !

– Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je dis que si nous étions tout le temps l’un sur l’autre, que si nous n’avions pas chacun des activités propres, nous nous énerverions.

– Eh bien moi ça me pèse, tous ces moments où on n’est pas ensemble. Même le week-end, tu t’absentes au moins une demi-journée !

– J’ai un engagement bénévole, je donne quelques heures pour les plus démunis, ce n’est pas la mer à boire !

– C’est du temps en moins.

– Ne dis pas de bêtises. On est ensemble plus de cent heures par semaine. Quatre heures de plus ou de moins ne changeraient rien.

Ils réalisèrent, au même instant mais séparément, qu’ils s’étaient éloignés de la requête initiale, les mots, sans doute parce que la demande de « je t’aime » traduisait un besoin plus profond. D’instinct, ils décidèrent de changer de ton et d’arguments. 

– Bref, dit-il plus doucement, tu veux des mots, du temps et de l’attention…

Elle esquissa un sourire.

– Oui.

Il s’approcha d’elle et l’enlaça.

– Et si l’essentiel était les gestes ?

– Tu veux dire les actes ?

Il la serra plus fort et l’embrassa dans le cou.

– L’amour est aussi un acte.

– Là, nous sommes d’accord.

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