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Il était 5 h 30 et Armand laissait se dérouler son filet. Il faisait nuit et les ampoules brinquebalantes n’éclairaient pas le pont trempé d’humidité. Mais l’obscurité ne gênait pas le vieux loup, qui, après 47 ans de métier – il avait commencé la pêche à 15 ans et en avait 62 – pouvait agir sur son bateau même s’il n’y voyait goutte. Il se repérait très bien sur la mer. En fonction du courant, de la distance des cargos, du creux des vagues, il savait, au kilomètre près, où il se trouvait dans les quelque 75 000 km2 que comptait la Manche, the Channel.
Basé à Boulogne-sur-Mer, il opérait le plus souvent à l’est, en Manche orientale, entre Calais, France, et Douvres, Angleterre. Certes, l’endroit s’avérait un des passages maritimes les plus fréquentés du globe, mais c’était encore un bon coin, riche en merlans, morues, rougets, plies… Si aucun accord n’était trouvé avant la fin de l’année entre l’Union Européenne et la Grande-Bretagne, les Britanniques pourraient interdire aux chalutiers français de s’aventurer plus loin que 12 miles nautiques avant les côtes anglaises. Pour l’instant, vu l’étroitesse du détroit, on pouvait aller presque jusqu’à la terre, en échange de la réciproque, bien sûr ; il fallait donc profiter de ces derniers mois avant la mise en œuvre de ce calamiteux Brexit et d’un probable « no deal ».
Le câble se déroulait sur le tube d’acier qu’Armand avait fixé à l’arrière de son bateau de bois, retenant le chalut que son poids entraînait dans la mer. Le pêcheur était sorti de la cabine pour surveiller l’opération. En bottes et ciré, il était imperméable à la nuit, au grain et à la brise, qui sévissaient comme à l’accoutumée.
Soudain, il sentit un mouvement sous ce qui restait du filet sur le pont de bois vermoulu. C’était imperceptible, et pourtant il perçut, peut-être parce qu’il ne voyait rien. Un frottement, une irrégularité dans le déploiement du filet, un déplacement d’air… Il sut qu’il y avait quelque chose. Il laissa le temps au chalut de rejoindre l’eau tout entier, car il n’était jamais bon d’interrompre la manœuvre, on risquait un emmêlement et donc un retour bredouille au port dans l’après-midi. Puis il quitta la poupe, contourna la cabine et se dirigea vers le centre du pont.
Il distingua plus nettement le bruit et le mouvement, d’autant que quelque chose heurta le treuil à casiers, fixé sur le bord droit du bateau, à équidistance entre la poupe et la proue.
– Nom de Dieu ! fulmina-t-il.
Il pensa à un chat, peut-être un chien. Il sortit un couteau d’une de ses poches et appuya sur le cran d’arrêt. La lame brilla sous le reflet d’une ampoule. D’une autre poche, il sortit une torche, qu’il alluma et braqua devant lui. D’abord, il ne vit rien. Et puis il découvrit, recroquevillée dans l’arrondi à gauche avant la pointe du bateau, une forme noire, qui tentait de se rouler en boule, mais qui n’y parvenait pas, car la forme n’était pas ronde mais longue…
– Nom de Dieu ! Qui c’est ? Montrez-vous ! Sortez de là !
S’approchant, brandissant torche et couteau, il se mit à donner de grands coups de pieds dans le corps, qui se leva à une vitesse surprenante en criant des mots dans un sabir incompréhensible :
– Wah ! Oh ! Ah ! No arm ! No arm ! Please !
– Tais-toi ! Qui t’es ? Qu’est-ce que tu fous là ?
Armand braquait sa torche sur le visage de l’étranger, qui se protégeait avec les mains de la lumière aveuglante et des coups redoutés. Armand lui aussi avait peur et tendait le couteau devant lui comme s’il se mettait en garde pour un combat de boxe. Il essayait de voir, mais il ne voyait que des cheveux noirs et bouclés qui dépassaient d’un sweat-shirt à capuche.
L’étranger se déplaça sans lâcher le rebord du bateau, comme s’il se préparait à sauter à la mer si le marin l’attaquait.
– Moi expliquer vous ! Moi expliquer ! Moi refugee.
C’est alors seulement qu’Armand réalisa.
– Mais ?… T’es une gonzesse ?!
– Moi expliquer ! Refugee. England !
Armand ne comprenait rien, mais la peur l’abandonna aussi vite qu’elle avait surgi. Cette créature du diable était une femme, qui ne devait pas être très âgée vu sa voix. Il la saisit pas le haut du bras et la ramena vers le centre du pont où les quelques ampoules apportaient un peu de lumière. Il la lâcha, rangea sa torche et son couteau. La diablesse manqua tomber à cause d’un remous qu’Armand ne sentit même pas.
– Assieds-toi sur la caisse, là ! Et enlève ta capuche, bon Dieu, que je vois ta gueule !
Comme la créature n’obtempérait pas, Armand saisit la capuche.
– Ah ! Oh ! No !
– Je vais pas te frapper, bougre de connasse ! Mais enlève cette saloperie de capuche !
Après une minute de cris et de pugilat, la fille comprit qu’il valait mieux ne pas résister, du moins physiquement. Armand contempla le visage devant lui et s’exclama :
– Nom de Dieu de nom de Dieu ! Une Mustapha !
Il cracha par terre, ajoutant à la viscosité du pont que la pluie nettoyait mal du sang et de la graisse de poisson. Il ajouta :
– Mais qu’est-ce que tu fous là ? Tu t’es planquée sur mon bateau pour échapper aux flics ? Pour t’abriter ?
– Moi go to England. Freedom there. London !
– Tu veux aller à Londres ? Ah ah ! Vous voulez tous aller à Londres, bandes d’imbéciles ! Mais les Rosbeefs il veulent pas plus de vous que nous les Français. On veut pas de vous, tu comprends ? On a assez d’emmerdements comme ça ! Est-ce que nous on va chez vous dès qu’on n’est pas contents ? Non, alors !
Il était campé les jambes écartées, au milieu du pont qui oscillait, à deux mètres de la fille ; assise sur une caisse retournée, elle se tenait des deux mains pour ne pas glisser. Leurs visages étaient éclairés par intermittence, selon le faible halo des lampes qui fluctuaient au gré du roulis. Le bateau était arrêté néanmoins, Armand n’avait pas remis le moteur.
– Please. Vous emmener moi Angleterre. Moi payer.
Elle se leva. Il mit la main sur le couteau dans sa poche. Elle posa un sac qu’elle avait sur le dos et qu’il n’avait pas remarqué ; il faut dire qu’il n’était pas bien gros. Elle ouvrit une petite poche sur le dessus et en sortit une série de billets qu’elle tendit devant elle.
Armand devina plus qu’il ne vit une dizaine de billets.
– Mais qu’est-ce que tu fais, imbécile ? Je vais pas en Angleterre, moi ! Déjà que c’est tendu en ce moment ! Et encore, je fais plus la Saint-Jacques, parce qu’alors là c’est carrément la guerre.
– Gair. Gair ! War in my country !
– Mais d’où tu viens ? D’Afrique ? Non, t’es pas une bamboula. La Syrie, alors ? Ou l’Irak. Irakiens et Syriens, y’a que ça en ce moment, on est envahis.
– Vganistane
– Quoi ? Istane ? C’est où, ça ?
– Avganistane. Talibane. Kabul. Acid on the face, my syster. And my brother killed.
– Nom de Dieu, je comprends rien à ce que tu racontes. Mais en tout cas, on va pas en Angleterre. On rentre à Boulogne et tu te casses de mon bateau. Et tu peux t’estimer heureuse que je t’emmène pas direct chez les flics, putain ! Je vote Rassemblement National, moi, je te signale ! Le Pen, ça te dit quelque chose ? Marine Le Pen !
Il fit un signe pour lui dire de ranger son fric. Il s’apprêtait à retourner dans la cabine quand la fille le surprit en se jetant à ses pieds, entourant ses chevilles de ses deux mains et inclinant la tête entre les deux bottes
– Please. Vous approch Angleterre. Pas port. Moi swim. Water.
Elle redressa la tête pour le regarder avec des yeux suppliants en faisant les mouvements de brasse avec les bras.
– Mais t’es dingue ? Y’en a plein qui sont morts l’an passé, emportés par les courants ou happés par les bateaux ! On a retrouvé des corps en Norvège, cocotte ! En Norvège ! Et pas plus tard qu’il y a un mois, j’ai un collègue qu’a récupéré une jambe dans son chalut. Une jambe ? Tu piges, un peu ?
Elle était toujours à genoux devant lui, inclinant et relevant sa tête comme si elle faisait sa prière, enfin la prière des Mustapha. Ça le toucha quand même, ce truc, c’était la première fois que quelqu’un se mettait à genoux devant lui.
– Relève-toi, putain ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Ah, tu fais chier !
Il se détacha des mains qui l’agrippaient. Et rentra dans la cabine, qui faisait comme une petite tourelle d’un mètre carré plantée sur le pont. Là, il ne sut pas quoi faire. Bon Dieu, et son filet qu’il venait de lâcher ! Mais quelle idée avait eue cette fille ! Ça ne se faisait jamais, ça. Pendant des années, du temps de la Jungle, ces forcenés avaient essayé de passer avec les camions, se planquant parfois sous la remorque. Quand les douaniers avaient compris le truc, les mecs avaient commencé à tenter la traversée en canoë, en barque, en kayak ! Ils devaient se croire sur un petit lac de campagne. On ne comptait plus les morts. Certains y allaient à la nage, et, s’ils n’avaient pas la chance d’être arrêtés par les garde-côtes, on les retrouvait ou gelés ou coupés en morceaux. Mais se planquer dans un bateau de pêche, Armand n’en avait jamais entendu parler. C’était pas con, pourtant. C’est vrai qu’ils s’approchaient pas loin des côtes de l’Angleterre, et que ça faisait partie des usages, pour quelques semaines encore tout au moins.
Il regarda sur le pont. Il ne la voyait pas. Il consulta sa montre. Il était 5 h 52. Il devait être à 15 miles des côtes britanniques. En mettant les gaz, il pouvait les atteindre un peu avant 6 h 30. Le jour ne serait pas encore levé. Bien sûr, il pouvait se faire intercepter. Mais ce n’était pas dramatique. Il se ferait convoyer par une vedette anglaise jusqu’à la sortie des eaux territoriales. Et s’il n’avait rien pris comme poissons ou crustacés, il n’écoperait même pas d’une amende. Bon sang, il allait le faire ! Lui, Armand Dupontel, patriote, français et pêcheur de père en fils, enfin pas son fils, ce con, il allait aider une rastaquouère qui avait squatté son vieux caseyeur à quitter la France et à entrer en Angleterre ! Nom de Dieu de nom de Dieu !
Il enfonça un bouton, et le câble qui tenait le filet se mit à s’enrouler lentement autour du tube d’acier.
– Journée de cons ! grommela-t-il.
Il attrapa dans la glacière une bouteille, un sac en plastique et sortit sur le pont.
– T’es où, l’emmerdeuse ?
Elle était de nouveau assise sur la caisse. Elle redressa la tête. Il s’approcha d’elle, tira deux autres caisses. Il en retourna une et s’assit dessus, tandis qu’il posa dans l’autre la bouteille et le sac. Les grincements et frottements du filet qui remontait couvraient les clapotis de l’eau salée.
Il ouvrit le sac, attrapa une des huitres qui se trouvaient à l’intérieur, le trancha avec son couteau et tendit une demi-coquille à la sauvageonne en face de lui.
– Mange ça. Tu vas avoir besoin de forces.
La fille détourna la tête.
– Mange ! Où je t’emmène pas !
Armand en goba une. Comme la fille ne bougeait pas, il se leva, prit la main qui tenait l’huitre et la dirigea vers la bouche. Il dut lui maintenir la tête pour qu’elle consente à laisser glisser le contenu de la coquille sur sa langue. Aussitôt, elle s’étrangla et recracha le tout en gesticulant.
– Bon Dieu de merde ! T’as même pas goûté ! Bois un coup, au moins.
Il lui tendit la bouteille. Elle fit un signe de dénégation.
– M’oblige pas à me fâcher ! Tu quitteras pas la France sans avoir lampé un petit blanc de par chez nous. Chez les Britons, là-bas, t’auras que de la bière pour pleurer.
Comme il ne baissait pas son bras, elle saisit le picrate. Elle porta lentement le goulot à sa bouche et fit semblant de boire. Il se leva et inclina la bouteille.
– Me prends pas pour un con, fillette. Je vois dans le noir.
Elle s’étrangla et recracha de nouveau.
– Putain de ta race ! Comment veux-tu survivre par ici si t’es pas capable d’avaler un fruit de mer et un gorgeon de muscadet ?
Il but, lui, et s’enfila quelques huitres.
– Bon, allez. Ce con de chalut est remonté. Doit être dans un bel état vu que j’ai pas pu l’accompagner, j’en ai pour quatre heures à tout démêler. Journée de merde !
Il regagna la cabine, remit la bouteille et le sac d’huitres dans la glacière. Il ralluma le moteur et cramponna le gouvernail. Il mit le cap au nord-ouest. Il savait le coin qu’il allait viser, Samphire Hoe, entre Douvres et Folkestone, il y avait là des mini-criques au pied des falaises, sans doute difficilement accessibles par la terre. Pourrait-elle en sortir ? Escalader les falaises ? Trouver un trou de souris ? Il fallait prendre le risque. S’il la débarquait dans un port, elle était sûre de se faire attraper puis renvoyer en France, ou carrément dans son pays de rastaquouères. Il ne pourrait pas accoster, au risque de crever sa coque – il ne manquerait plus que ça, bordel de merde – mais elle pourrait sauter à une cinquantaine de mètres du rivage. Il allait falloir qu’elle nage un peu, bien sûr, à moins que… Bon, on verrait.
Déjà, il fallait éviter les cargos, les pêcheurs anglais, les garde-côtes des deux pays, une vraie partie de plaisir. Pensant à cela, il n’alluma pas ses phares, éteignit les lampes du pont, et même l’éclairage de la cabine. Cette fois, il était invisible. Il pouvait être pris par le radar d’un navire malgré tout, mais le radar ne pouvait deviner qui il était et ce que contenait sa cargaison. De toute façon, il n’avait pas le choix.
La mer grossissait. Le crachin se mêlait aux éclaboussures provoquées par les claquements de la coque à la surface de l’eau. Il ouvrit la porte de la cabine.
– Eh, Rastaquouère ! Reste pas dehors à tous les vents ! Viens t’abriter.
Pas de réponse, pas de mouvement. Tant pis. Il devait aller à l’essentiel, et vite. Il aperçut à bâbord un porte-conteneurs qui se dirigeait vers la France, tandis qu’à tribord un pétrolier s’en allait vers Amsterdam ou Hambourg. 10 minutes après, il aperçut une flottille de 3 chalutiers qui venaient droit sur lui. Des rosbeefs, à tous les coups. Sans doute ne l’avaient-ils pas vu, et il valait mieux qu’ils ne le voient pas. Il changea de cap temporairement, et coupa même son moteur pendant deux minutes. Les ennemis passèrent en trombes.
Il reprit son cabotage. Cinq minutes plus tard, il aperçut les lumières de Douvres à droite, et, un peu plus loin à gauche, celles de Folkestone. Il fallait avancer encore un peu, un ou deux miles. Il ralentit. Il ne savait pas exactement à quelle distance du rivage il se situait et des récifs pouvaient se trouver là ; ces rochers à fleur d’eau vous transperçaient une coque en moins de deux. C’était un endroit où la côte n’était ni habitée ni éclairée, car des falaises abruptes se dressaient au-dessus de la grève. Si elle a une chance, c’est là, se dit-il.
Il fut tenté d’allumer les phares, ne serait-ce que dix secondes, mais cela aurait été de la folie, cela pouvait ruiner tout ce qu’il venait d’accomplir. Il avança encore un peu. Il tâchait d’écouter son bateau, notamment le dessous de la coque. Le bruit du moteur dominait bien sûr, mais il avait tant d’expérience qu’il pouvait sentir quand le tirant d’eau faiblissait. Cependant, il ne connaissait pas l’état des fonds marins et la déclivité si près de l’Angleterre. « Pays de cons », bougonna-t-il. À combien on est ? 300 mètres ? 500 ? 150 ?
Il tint le gouvernail encore une minute, puis coupa le moteur. Il sortit de la cabine.
– Eh ?
Elle avait délaissé la caisse pour se caler le long du rebord, auquel elle pouvait s’accrocher. Son hésitation disparut et il descendit dans la cale, d’où il remonta un petit pneumatique, deux rames et un gilet de sauvetage.
– Tu vas te foutre là-dedans. Là où on est, tu seras poussée vers le rivage. Si ce n’est pas le cas, tu te fous à la baille et tu nages.
Elle s’était levée. Elle s’agrippa à lui car le bateau tanguait. Elle regarda au loin et demanda :
– England ?
– Oui, England. Juste là, l’England. À deux minutes à la rame. Peut-être une, peut-être trois. Two minutes. Capito ?
– England ?!
Elle ouvrait des yeux incrédules.
– Oui !… Je sais pas ce que vous avez tous avec l’England, putain, mais elle est là. Enfin t’as encore quelques mètres pas faciles à te cogner. Mais je peux pas faire mieux, fillette. Je comprends toujours pas ce que j’ai fait, d’ailleurs.
Il s’écarta et, avec l’aide du treuil à casiers, mit le canoë à l’eau, prenant soin de l’arrimer au bateau par une corde.
– Tu vas droit devant. Par là.
Il tendit le doigt.
– De toute façon, le jour va se lever dans un quart d’heure. Mais tu auras accosté avant. Après, je ne peux plus rien pour toi. Ah, attends !
Il retourna dans la cabine et revint quelques instants après, une bouteille d’eau et un paquet de gâteaux secs dans les mains.
– Tiens, prends ça. Puisque tu veux pas de mes huitres et de mon vin, bougresse.
Il tapa sur le sac, qu’elle ouvrit. Il glissa lui-même l’eau et les biscuits à l’intérieur. Elle rouvrit la petite poche sur le dessus et en ressortit les billets.
– Range ça, imbécile ! T’en auras besoin pour t’en sortir, en England !
Elle ferma toutes les poches, mit le sac sur son dos. Ils se retrouvèrent face à face, lui stable sur ses deux pieds, elle ajustant sans cesse son équilibre. Il la regarda dans les yeux pour la première fois. Et comme ils étaient tout près l’un de l’autre, malgré l’obscurité, il la voyait assez bien. Son visage s’était comme allumé. Elle semblait soudain forte, et fière. Elle fit quelque chose qui le laissa sidéré. Elle prit sa main droite et pencha sa tête pour l’embrasser. Avec le front. Trois fois de suite. Oui, trois fois de suite, elle posa son front de jeune rastaquouère sur sa main de vieux loup. Elle se redressa. Comme il la fixait, il vit une larme et un sourire sur le visage qui s’imposait à lui. Instantanément, il sut que cette larme, ce sourire et ce visage qu’il ne reverrait jamais allaient changer pour toujours le regard qu’il portait sur le monde.
– Nom de Dieu… murmura-t-il, comme pour lui-même.
Il mit une main dans ses poches et sentit son couteau. Il le sortit et le lui tendit.
– Prends ça. On ne sait jamais. Et puis… tu pourras ouvrir des huitres.
Elle voulut refuser, mais il le mit lui-même dans la poche du haut du sac à dos.
– Allez, viens.
Il la prit par le poignet, l’aida à enjamber le rebord et à descendre dans le canoë en s’aidant de la corde.
Quand elle fut assise rames en mains, il détacha la corde.
– Va. Go.
– Thank you.
Elle allait partir quand il l’interpela, comme s’il avait oublié quelque chose d’important.
– Au fait, fillette, comment tu t’appelles ? Ton nom ? Your naïm ! Your naïm !
Au milieu du clapotis de la mer, il entendit :
– Yass.
– Yass ?
– Yass.
– Alors, go Yass. Va, ma fille, va ! Bonne chance, Yass.
Il entendit une rame taper contre la coque, puis bientôt les deux pales s’enfoncer dans l’eau et en ressortir.
– C’est bien, Yass. Tu vas y arriver. England !
– England ! Thank you.
Il resta un instant au bord du bateau à tendre l’oreille. Mince, il avait oublié de lui dire de cacher le canoë quand elle arriverait sur la côte, pour ne pas risquer d’être repérée. Tant pis, elle y penserait peut-être. Il hésita à attendre le lever du jour pour être sûr que la terre n’était pas loin et qu’elle n’était plus dans l’eau. Mais non, il risquerait de se faire voir et de provoquer l’alerte.
Quand il n’entendit plus rien, il rentra dans sa cabine, remit le moteur en marche et exécuta un demi-tour. Il pleura sur une bonne partie du trajet retour, manquant se faire pulvériser par des cargos dont il se souciait à peine. Ce qui le retournait le plus, c’était de penser qu’il s’en était fallu de peu qu’il ramène cette fille en France et ruine son espoir de vie meilleure.
– Bon Dieu de Bon Dieu… Comment j’aurais pu vivre si j’avais agi comme un connard de salopard ?…
Là, il s’était comporté en être humain digne de ce nom. Et beaucoup mieux que ces dernières années. Beaucoup, beaucoup mieux. Oui, en une heure, Yass avait fait de lui un homme, avec un cœur et des couilles. Il lui avait rendu un petit service ; elle lui en avait offert un immense.
Il continua à monter chaque jour sur son bateau pendant 3 ans. Et, comme il l’avait prédit aux copains du Bar des pêcheurs où il tapait le carton chaque jour à 17 heures, c’est lui qui calencha le premier, avant le bateau, alors qu’ils avaient le même âge. Mais pendant les trois années qui suivirent ce matin pas comme les autres, pas une nuit il n’avait mis en marche son rafiot sans penser à cette Afghane qui fuyait l’enfer – il s’était renseigné à partir des mots qu’il avait retenus, Kaboul, Talibans – et lui avait rendu sa dignité.
Alors que, étendu sur le pont visqueux tandis que l’infarctus faisait son œuvre, il regardait le ciel tout noir, il eut cette dernière pensée :
– Nom de Dieu, Yass, tu m’as sauvé. Grâce à toi, je meurs un peu moins con. J’espère que tu t’en es tirée. England, fillette, England !
et 150 autres histoires, à lire ou à relire sur http://www.desvies.art.
Comment ce rustre devient un homme.. et comment cette afghane brave tous les dangers pour échapper aux barbares… tte beau, bravo
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Une lueur d’espoir dans une actualité sombre. Armand nous rend notre humanité. Merci.
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Enorme ! Je sais bien que je le dis souvent, mais là., Enorme !
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