La place des deux amies (et du hasard dans la vie)

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(environ 12 minutes de lecture)

Elles étaient deux filles assises sur le dossier d’un banc, les pieds sur les planches. Elles avaient une vingtaine d’années. Elles devaient travailler dans un magasin du coin. Elles venaient ici – une mini-place sans nom sur laquelle donnait la fenêtre arrière de mon cabinet – presque tous les midis, avec un sandwich et une bouteille. Je passais devant elles de temps en temps, en allant moi aussi chercher de quoi me restaurer chez le boulanger. On se saluait, mais je n’osais pas leur demander qui elles étaient. Je leur avais simplement dit, une fois :

– C’est bien que vous soyez là. Vous donnez de la joie à cette place.

– Ça, c’est gentil ! m’avaient-elles répondu, contentes. Merci.

Depuis, on se saluait en souriant, parfois un petit mot, rien de plus. J’avais juste appris leur prénom : Nadia et Sonia. Elles avaient l’air si engagées dans leur dialogue, si tournées l’une vers l’autre, que je ne voulais pas les déranger. Et puis je commençais à atteindre un âge où on est vite suspect dès qu’on s’adresse à des filles. J’aurais été dépité qu’elles me trouvent lourd et changent le lieu de leur pause déjeuner.

Elles parlaient de manière animée. Parfois, l’une se levait, sautait du banc et se mettait face à l’autre, accompagnant ses paroles de mouvements de bras. Parfois aussi, elles se taisaient, quand elles sentaient le besoin de temps pour laisser un échange résonner en elles et nourrir leur intelligence. Je m’en rends compte maintenant : c’était en 2001, avant l’invasion du téléphone, quand on savait encore écouter son interlocuteur.

Un jour, elles ne sont plus venues. D’autres personnes s’asseyaient de temps en temps sur le banc, mais aucune avec la même régularité, ni avec le même talent, que Nadia et Sonia. Elles me manquaient. Et puis le temps a passé, j’ai moi-même, trois ans après, déplacé mon cabinet et quitté la place.

 Elles étaient sorties de ma mémoire quand, un jour, allant déposer des vêtements au pressing, je tombai nez à nez avec Nadia. Douze ans s’étaient écoulés. Son visage avait changé, bien sûr, mais je la reconnaissais.

– Vous ne vous souvenez pas de moi, mais moi je me souviens de vous. Vous veniez avec votre amie sur la petite place, je crois qu’elle n’a pas de nom, derrière le palais de justice, près de la rue Gambetta. 

Ses mouvements s’arrêtèrent. Son visage se durcit. Elle sembla contrariée. Déstabilisé, j’ajoutai :

– Vous ne voyez plus votre amie ?

– Non… C’est loin tout ça…

Visiblement, elle n’avait pas envie de se remémorer ce qui pour moi était agréable, mais semblait douloureux pour elle. Sa tristesse me chagrinait, et je voulus essayer de modifier son humeur :

– Vous aviez toujours plein d’énergie, et vous parliez tout le temps l’une avec l’autre ! Et vous vous écoutiez. Il y avait une grande complicité entre vous.

– C’est beau, la jeunesse…

Elle avait dit ça sur un ton qui m’avait glacé. Elle n’y croyait pas, elle paraissait ne plus croire en rien. Je n’avais pas insisté.

– 17 euros, s’il vous plait.

J’avais payé, pris mon ticket, et, n’ayant pas réussi à capter son regard, j’étais parti. Elle, autrefois joyeuse et volubile, avait empêché tout dialogue. 

En continuant ma tournée en centre-ville, je me suis demandé ce qui avait pu se passer, quelle était sa vie, et quelle était celle de son amie. Quand, trois jours plus tard, je suis retourné au pressing récupérer mon costume et ma chemise blanche, j’ai sorti la question que j’avais préparée :

– Excusez-moi, je suis indiscret, mais vous étiez importantes pour moi quand vous veniez sur la place avec votre amie. Je sais que vous travaillez là, maintenant. Est-ce que je peux vous demander si vous avez des enfants, si vous êtes mariée ?

La collègue de Nadia, qui repassait, entendit mes paroles et me regarda d’un œil suspicieux. Je ne cillai pas.

– Je suis mariée, répondit Nadia. J’ai trois enfants.

– Eh, c’est formidable ! Vous n’avez pas perdu de temps !

La réponse fut cinglante :

– Je crois que j’aurais dû en perdre un peu plus.

J’essayai de ne pas me démonter :

– C’est sûrement beaucoup de fatigue… Mais vous verrez les bons côtés bientôt…

  Elle ne répondit pas. J’avais préparé une deuxième question.

– Et Sonia ?

– Elle habite à Paris. Elle voyage. 

– Pour son travail ? Dans quel domaine ?

– La parfumerie. C’était son rêve, elle l’a accompli. On la voit sur internet.

– Vous pouvez me dire quel est son nom de famille ?

– Hemdouch.

Je la remerciai, à peine réconforté par les quelques mots qu’elle avait consentis, me jurant de revenir au pressing.

Dès mon retour à la maison, je tapai Sonia Hemdouch sur Google. Plusieurs photos apparaissaient et les liens à son nom recouvraient toute la page. Je commençai par les photos. Elle était méconnaissable, et pourtant c’était elle, aucun doute. Mais elle était maquillée et habillée comme un mannequin, avec un look plus marqué femme d’affaires, ce qu’incontestablement elle était. Elle travaillait pour Givenchy, ancienne maison de haute couture devenue marque référence du luxe et de la beauté à la française au sein du groupe LVMH. Sonia était responsable du développement de la marque en Afrique, au Proche et au Moyen-Orient. Plusieurs articles parlaient d’elle, notamment dans Vogue, Elle et Marie-Claire. 

– Ça alors… me dis-je. La fille qui mangeait chaque midi un sandwich sur un banc avec sa copine dans notre petite ville est, douze ans plus tard, une ambassadrice du luxe français de par le monde ! Comme quoi…

J’avais à peine fini ma consultation qu’une idée envahit ma tête. Je cherchai dans les publications reliées à Sonia des coordonnées mail ou téléphone. Sans succès. J’appelai alors le siège de Givenchy, et, après différents aiguillages et une coupure, je finis par tomber sur un secrétariat où l’on me dit qu’il était impossible de me passer Mme Hemdouch, mais où l’on m’assurait que mon message lui serait transmis si je voulais bien le laisser. Alors je dictai :

– Dites-lui s’il vous plait que je l’appelle au sujet de son ancienne amie Nadia, à Cholet. Qu’elle retrouvait tous les midis sur une petite place. J’ai quelque chose d’important à dire à Sonia, mais elle ne doit pas contacter Nadia avant. C’est une surprise.

La « surprise », que je n’avais pas préméditée, sembla rassurer la secrétaire. Je laissai mes coordonnées mail et téléphone. 

Sonia mit quatre jours à me rappeler, mais je n’en mis que trois de plus pour me retrouver dans son bureau à Paris. Elle était époustouflante, de classe autant que de beauté, d’assurance plus que d’arrogance.

– Je crois que je vous reconnais, me dit-elle. C’est vrai qu’on était pas mal, sur cette petite place ! C’était paisible. Par moments, j’aimerais bien m’y retrouver… 

Quel contraste avec la réaction et l’attitude de Nadia… L’une aimait sa vie et ses souvenirs, l’autre pas.

C’est ce que j’expliquai à Sonia, concluant comme ceci :

– À un moment, les hasards de l’existence, ou la force plus grande de l’une, qui est aussi un hasard, ont fait que vous vous êtes épanouie, tandis que Nadia s’est refermée. Ce n’est pas qu’une question de réussite sociale. Nadia pourrait être très heureuse avec ses trois enfants et son travail d’employée. Mais elle ne l’est pas. Moi, je suis médecin, et mon métier est de soigner les gens. Je voudrais soigner Nadia, mais je ne le peux pas. Vous le pouvez. 

– Mais je ne suis pas médecin ! Ni psychologue !

– Vous êtes beaucoup mieux. Vous êtes son amie de jeunesse et vous êtes un modèle d’ascension professionnelle. Un bel exemple pour toutes les filles de 20 ans, et particulièrement pour les jeunes femmes d’origine maghrébine qui subissent les affres du machisme et de la religion. En plus, vous promouvez votre marque dans des pays où la féminité est bannie, condamnée !

– Oui, c’est compliqué au niveau sécurité. Dans certains pays, je travaille avec une protection rapprochée.

– C’est d’autant plus remarquable. Ma suggestion est la suivante : vous appelez Nadia…

– On ne s’est pas parlé depuis au moins 5 ans !

– Raison de plus. Vous lui dites que vous regrettez de ne pas l’avoir fait avant, mais que vous voulez venir déjeuner avec elle à Cholet, comme au bon vieux temps. Et là, vous lui demandez comment elle va. Si je ne me trompe pas, ça ne va pas fort. Alors vous lui proposez un travail.

– Un travail ? On n’a rien à Cholet. À Nantes, je peux peut-être voir avec des boutiques partenaires. Mais c’est pas moi qui décide.

– Vous trouverez, j’en suis sûr. Surtout que ce n’est pas pour tout de suite. Ses enfants sont encore petits. Ce qu’il faut, c’est qu’elle ait une perspective. Et une amie. Ce sont les deux choses qui lui manquent, et qui manquent à tout le monde quand on ne les a pas : une perspective et une amie.

Sonia se leva, par besoin sans doute d’assimiler ce que je lui disais. 

– Vous croyez pas que vous vous faites un film dans votre tête ? me dit-elle en riant.

Je me levai à mon tour et répondis.

– Peut-être. Mais quand on peut transformer la vie en film, il faut le faire.

Je me suis éclipsé assez vite. Je ne voulais pas en rajouter, pas arracher de promesse. J’avais fait mon devoir, à Sonia d’accomplir le sien.

Je retournai au pressing trois semaines plus tard. Nadia semblait encore plus triste que la première fois. Je dis juste :

– J’ai regardé sur internet. Sonia, c’est vrai qu’elle a un beau parcours. 

– Eh oui, elle nous a oubliés maintenant. Ça vous fera 15 euros.

Je ressortis chagriné. Sonia n’avait pas appelé, c’était clair. Mon message n’était pas passé, elle ne l’avait pas compris. Ou avait estimé qu’elle n’avait pas à le prendre en compte.

Déçu, je ne revins pas au pressing. 

Un mois plus tard, un vendredi à 13 heures, alors que je sortais de chez mon dernier patient de la matinée, je consultai mon smartphone. J’avais reçu un mms d’un numéro inconnu. La photo me sauta au visage. C’était un selfie, enfin un selfie à deux : Sonia et Nadia assises sur le dossier du banc de le petite place, rayonnantes. Le texte d’accompagnement était le suivant : « Merci de nous avoir réunies. Aujourd’hui on a trop de choses à se dire, mais la prochaine fois on vous invite à prendre un café avec nous. Sonia et Nadia ».

Je les ai regardées un moment, ému jusqu’au plus profond de moi, puis j’ai regardé le ciel et des larmes se sont mises à couler. 

Elles m’ont en effet invité à prendre un café, deux mois plus tard. Nadia était transformée. Gaie, chaleureuse, intarissable. Et Sonia m’a dit :

– Vous savez pas ? Nadia va intégrer notre formation de responsable de magasin en fin d’année, elle a toute l’expérience qu’il faut. 

– Eh oui, la coupa Nadia en riant ; à Monoprix, j’étais au rayon parfumerie !

Je ris de bon cœur, moi aussi. J’étais heureux. À quoi peut bien servir un vieux type comme moi si ce n’est à mettre de l’huile dans les rouages quand il peut ? 

Chaque fois que je suis en centre-ville, je passe par la petite place, que j’ai baptisée la place des deux amies. Et je suis attentif aux personnes qui sont assises sur le banc. 

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