Les filles de ma maîtresse

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(environ 20 minutes de lecture)

J’avais rencontré Samantha là où, selon les statistiques, 35 % des relations sentimentales trouvent leur origine : au travail. En l’occurrence une grosse agence de marketing parisienne, au sein de laquelle nous vendions du rien à des entreprises qui auraient pu se débrouiller sans nous pour fourguer leur camelote, ou confier leur budget au sous-groupe d’une classe de sixième pendant deux heures sans que cela fasse une grande différence. N’importe quel crétin était capable de prévoir des photos, une vidéo, un message, une signature pour développer une image de marque, asseoir une notoriété, booster des ventes, renforcer une relation clients, j’en passe. On se gargarisait de mots dont on comprenait à peine le sens, peut-être parce qu’ils n’avaient pas de sens : lead, ROI (return on investment), CRM (customer relationship management), MLM (multi level marketing)… En gros, on essayait de transformer le visiteur passif d’un site en acheteur actif (conversion), pour en faire une « buyer persona » dont on évaluerait la durée (customer lifetime value) à l’aide de différents KPI (key performance indicator). Notre marketing était expérientiel, multicanal, viral, transactionnel, et bien sûr green et inbound. Parfois, on nous confiait des budgets astronomiques, à six chiffres et avec un gros chiffre pour commencer, alors on se décarcassait un peu pour obtenir un bon feedback ASAP (as soon as possible). Quand le client était petit, 4 chiffres, ou moyen, 5 chiffres, on se contentait de « chier propre », autrement dit de l’enfumer tout en ayant l’air d’avoir fait du bon boulot. On bâclait le benchmark avec deux ou trois calls pour vite sortir un draft (essai) en one to one, et on ne restait pas focus sur le project plus de two weeks, pour passer full time sur quelque chose de plus challenging.

Samantha était conceptrice-rédactrice, j’étais data manager. Elle avait 47 ans, j’en avais 2 de plus. Sans le vouloir, nous nous étions évalués en professionnels de la vente en B2B (business to business) :

– Tu as du potentiel, m’avait-elle dit un jour en souriant.

– J’applique les process, avais-je rétorqué.

– Pas que : tu travailles tes axes d’amélioration, ça se sent. 

Étaient-ce des compliments ? Des marques d’intérêt ? Le signe d’une attirance ? J’avais joué la réponse énigmatique : 

– J’attends la validation.

Nos échanges par mails étaient plus professionnels :

– T’es ok pour un feed-back à 5 P.M. ? 

– Pas de soucis. T’invites les n+1 ? 

– Ouais, faut la jouer corporate. Mais Dan risque d’être short, il est surbooké. 

– Ça fera un gap pour le brain-storming, il envoie du lourd quand il veut ! 

– Carrément.

Ce n’est pas un soir mais un matin que les choses se décantèrent, d’une manière si naturelle qui prouvait que le moment était venu, que l’évidence était là, et qu’il aurait été coupable voire impossible d’aller contre. À 11 heures, souvent, nous allions prendre un café au bar en dessous de l’agence, rue du Louvre. Nous, c’est-à-dire l’équipe de notre division, enfin ceux qui étaient là à ce moment et pas trop surbookés : le chef de pub, la directrice artistique, le designer graphique, l’expert social média… Je précise qu’on débutait notre journée de travail à 9 heures et qu’on ne déjeunait pas avant 13 h 30. Cette pause de 11 heures était donc bienvenue. Il y avait théières et machines à cafés dans notre immeuble, mais, dans notre équipe tout au moins, nous préférions sortir pour nous rendre chez Pascal, le patron de bar qui nous connaissait bien et chez qui il nous arrivait de prendre un plat du jour à la mi-journée.

Ce matin-là, nous étions encore au comptoir Samantha et moi, tandis que les autres étaient déjà remontés. Elle me dit tout à trac :

– Tu peux t’éclipser une heure ?

– Là maintenant tout de suite ?

– Yes.

Ses yeux brillaient et je compris assez vite à quoi elle pensait. J’osai un :

– Où ?

– Suis-moi.

Elle quitta son tabouret et se dirigea vers la sortie. Je me dépêchai de payer Pascal, dont le sourire muet me montra qu’il avait compris ce qui allait m’arriver. Quand je l’eus rejointe à l’extérieur, Samantha saisit ma main et nous emmena d’un bon pas. Au premier carrefour, elle m’embrassa sur la joue, comme pour me détendre et me dire que tout allait bien se passer. Nous avons pris à gauche la rue des Petits champs. Il y avait pas mal de monde, piétons, voitures et vélos, et je me fis l’effet d’un touriste, là, à deux pas de mon bureau dont je m’éloignais, sous la pression d’une femme décidée dont les talons claquaient sur le trottoir. Au carrefour suivant, elle prit à droite la rue de Richelieu. 50 mètres plus loin, nous nous trouvions devant l’hôtel de Malte, dont l’élégante façade et les quatre étoiles me rassurèrent autant qu’elles m’inquiétèrent. 

Nous entrâmes. Des sacs de blanchisserie étaient posés en bas des escaliers, c’était plutôt l’heure des départs que celle des arrivées. 

– Vous auriez une chambre pour deux amants pressés ?

C’est Samantha qui posa la question, je précise, avec un aplomb confondant. Ceci étant, avec sa robe tailleur noire, qui enrobait et taillait au mieux ses rondeurs et ses douceurs, son maquillage impeccable et ses cheveux lissés, il se dégageait d’elle une autorité que je n’avais pas. Je dois dire aussi qu’elle était mariée, mère de deux filles de 20 et 22 ans, ce qui ne sembla pas la gêner plus que ça au moment où elle allait prendre l’air dans un hôtel avec un collègue de bureau.

Car c’est bien un rapport sexuel en bonne et due forme qui fut la raison d’être de la chambre 131 de l’hôtel de Malte, à Paris, ce mardi matin de septembre.

– J’en avais trop envie, dit Samantha en se blottissant au creux de mon épaule alors que nous reprenions nos esprits.

Sans doute en avais-je « trop envie » aussi, mais n’avais-je pas osé l’imaginer, en tout cas pas si vite, en tout cas pas ici. Je me souviens que ma pensée principale fut celle de la reconnaissance, reconnaissance pour cette femme qui avait osé arrêter le temps, faire un pas de côté au milieu de l’emballement professionnel, aller au bout de son inclination pour un type parmi d’autres, alors que son physique et son statut dans la boîte et auprès de nos clients lui laissaient l’embarras du choix en termes de proies masculines. Je l’ai aimée aussitôt, je l’aimais de m’aimer, ce qui était égoïste, mais cet égoïsme ne m’empêchait pas de l’aimer aussi pour ce qu’elle était, une femme, une vraie, qui savait réunir en un seul corps une professionnelle compétente, une personnalité forte et originale, un sujet de désir, une épouse et une mère de famille, et sans doute d’autres choses encore que j’ignorais.

– Quels talents ! 

Nous rîmes.

– Quelle chance !

Oui, quels talents elle avait, et quelle chance j’avais qu’elle daignât s’intéresser à moi pour continuer à s’épanouir. Nous primes l’habitude de ce lieu improbable, et la chambre 131 de l’hôtel de Malte fut, environ tous les quinze jours, toujours en pleine journée, le réceptacle de nos ébats et de nos débats conséquents, tendres et enivrants. Dans ces 20 mètres carrés moquettés, tapissés, lambrissés, au cœur d’un Paris que du coup nous nous réappropriions, comme si nous savions encore damer le pion aux générations plus jeunes et aux nationalités plus travailleuses, qui ne se gênaient pas pour nous dégager, nous avons accompli de beaux voyages, chaque fois différents. Dans le tourbillon de la vie parisienne, entre deux campagnes de A/B testing, analyses de FMOT (first moment of truth) et constitution de DMP (data management platform), nous prenions deux heures pour nous aimer, donc nous aider l’un l’autre.

Au bout de six mois, Samantha émit une idée incongrue :

– J’aimerais que tu rencontres ma famille. Que tu me voies à la maison, avec mon mari et mes filles. Et qu’il et elles te voient…

– Quelle idée !… Ça me plairait, c’est certain. Mais pourquoi ?

– Question de feeling. J’ai besoin de vous voir ensemble, juste une fois, chez moi. Et puis ton regard m’intéressera.

– Que veux-tu que mon regard t’apprenne alors que je ne les aurais vus qu’un instant ?

– Tu sais faire parler les données, tu as le sens de l’analyse.

– Tu la joues corporate !

Qu’est-ce qui pouvait pousser une femme, qui était pour moi et avec moi une professionnelle et une séductrice, à se désexualiser dans un cadre où elle aurait forcément moins de latitude que quand nous étions tous les deux incognito dans notre hôtel de la capitale ? Mystère.

– C’est touchy, quand même…

– Je vais dire à Anthony que tu es fellow partner de Yuka pour les États-Unis. Comme on est top sur ce budget, et que tu as vécu 6 ans à Boston, on n’aura pas de problème s’il te questionne. Tu es en France pour 15 jours, et, comme tu te sens un peu seul dans ton hôtel parisien, je t’ai invité pour une soirée dans une famille française. On arrive à 19 h 30, on repart le lendemain à 8 heures.

– Mais… où dormirai-je ?

– On a une chambre d’amis.

C’est ainsi que je me retrouvai un jeudi soir du mois de mars à Saint-Michel-sur-Orge, à 20 kilomètres au sud de Paris, dans un pavillon typique de l’Île-de-France, de belle apparence, trop petit, trop serré au milieu d’autres pavillons du même type. Les Olivet disposaient pourtant de revenus élevés – Anthony était directeur commercial dans une entreprise de transports aériens et maritimes basée à la Défense –, mais les prix étant ce qu’ils étaient dans les métropoles, ils ne pouvaient mener la vie de château. Ils possédaient certes une maison de vacances en Bretagne.

– Je t’emmènerai, m’avait dit Samantha.

Le dîner se déroula plutôt bien. Anthony était charmant, à la fois serviable et attentif, tout en paraissant détaché des actes et des idées de chacun, soit que l’expérience lui eût appris à ne plus s’étonner de rien, soit qu’il fût d’un naturel compréhensif et bienveillant. Les deux filles étaient belles et volubiles. Marine, 22 ans, était en master de droit des affaires à Créteil ; Léa, 20 ans, avait réussi le concours d’entrée à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort. La relative proximité de leurs lieux d’études supérieures expliquait leur présence chez leurs parents, présence qui semblait satisfaire les quatre membres de la famille.

Samantha se montra étonnamment à l’aise, et semblait heureuse en effet de réunir son mari et son amant autour d’une même table et sous son toit. Je craignis un moment qu’elle annonce notre relation aux trois autres convives, qui si ça se trouve ne les aurait pas contrariés.

C’est après le dîner, pendant la nuit, que les choses prirent un tour plus particulier encore. Assommé par l’apéro et le vin qu’Anthony avait servis généreusement, je m’étais endormi comme une masse. Il me fallut donc quelques minutes pour réaliser que quelqu’un était entré dans la chambre d’amis que l’on m’avait allouée, que ce quelqu’un s’était assis près de moi et me caressait, et que ce quelqu’un était… Marine, l’aînée des deux filles de Samantha.

– Mais… Marine ! Mais ça va pas ?! Mais qu’est-ce que tu fabriques ?!

Je m’étais redressé, j’étais du moins assis dans le lit et m’étais écarté le plus possible sur le bord pour éviter ce contact affolant.

– Chuuut… dit-elle en s’avançant dans le lit et me montant dessus. Je voudrais faire une expérience.

– Une expérience ?!

J’avais envie d’élever la voix, mais je ne pouvais pas, sans quoi j’allais ameuter toute la maison. Aucune lampe n’était allumée, je ne voyais donc que la silhouette de la jeune fille, mais ses cheveux et ses mains avaient déjà pris possession de mon corps. Et elle sentait horriblement bon.

– Oui, reprit-elle en se penchant sur moi, je n’ai eu que quatre garçons dans ma vie à ce jour, pas terribles, et Maman m’a dit que vous valiez le coup, que ce serait bien de faire une expérience avec vous.  

Je me frottai les yeux, le front, le crâne. J’avais été drogué, ce n’était pas possible autrement, j’étais victime d’hallucinations. 

– Ta mère t’a parlé de moi ?

– Oui, affirma-t-elle toute contente en me bisoutant, et de vos rendez-vous à l’hôtel.

Mon Dieu… Je tâchais de me dégager, mais Marine me tenait.

– Ne soyez pas méchant, ou je crie.

– Mais enfin, Marine… Tu es la fille de Samantha ! Nous sommes chez tes parents !…

Je hurlais en chuchotant. Elle semblait joyeuse.

– Oui, justement, c’est très bien.

– Mais… Mais ta mère sais que tu es là ?

– Elle doit l’espérer.

– Je ne te crois pas.

– Vous avez tort.

– Qu’est-ce qu’elle t’a dit exactement ?

– Si vous saviez… On se dit beaucoup de choses entre mère et fille.

De là à ce que la première m’envoie la seconde pour une expérience… C’est pourtant bien ce qui se produisit ce soir-là, entre 23 heures et 1 h 30, dans cette situation invraisemblable, avec cette fille de 22 ans qui était venue m’entreprendre pour apprendre, tandis que sa mère, son père et sa sœur dormaient dans les pièces d’à côté.

– Guidez-moi, murmurait-elle, et il fallut que je la guide, avant que, après un bref laps de temps de repos, ce soit elle qui me donne des instructions, comme si elle recherchait les points les plus sensibles :

– Ralentis. Bouge plus. Accélère. Plus haut. Là…

Bien sûr, il fallait faire le moins de bruit possible, mais la belle ne semblait pas prêter particulièrement attention aux frottements, gémissements et autres retournements dont elle ne se privait pas.

Entre deux…, entre deux, elle me parla d’elle, de ses études, de ses copains, de ses souhaits pour l’avenir… À cette heure, en ce lieu, avec cet entourage, dans ces positions, c’était surréaliste.

– Tu n’as pas de petit ami ? demandai-je. 

– Si. Mais les garçons de mon âge sont décevants. Très décevants.

– Ce n’est pas une raison pour coucher avec le premier inconnu qui passe.

– En effet. C’est la première fois que je fais ça. Et sur recommandation de Maman.

Qu’une mère pût prêter son amant à sa fille pour la réconcilier avec le gent masculine, voilà ce que je n’arrivais pas à admettre. Cela ne semblait pourtant pas poser de problème à Marine.

– Merci, me dit-elle enfin en se levant. Je vais vous laisser vous reposer. Mais il faudra qu’on se revoie. J’arrangerai ça avec Maman.

J’aurais bien rétorqué que j’étais censé être basé à New York, mais cela aurait été en quelque sorte cautionner une revoyure. Samantha avait-elle aussi démoli l’alibi qu’elle m’avait demandé de fournir ?

Marine passa une dernière fois la main sur mon visage, et elle s’en fut comme elle était venue, sans que je l’entende ni ne la voie.

Je rêvais de prendre une douche, mais je ne pouvais pas, au risque d’alerter les parents. Si la mère était de mèche, ce dont je doutais encore, le père, tout sympathique qu’il fût, n’aurait sans doute guère apprécié que je sautasse sa fille, ou plutôt que sa fille me sautât – Mon Dieu, je n’arrivais pas à y croire – dans la chambre voisine de la sienne.

Je me rendis néanmoins aux toilettes et à la salle de bains pour un nettoyage express. Je bus un litre d’eau et me regardai dans la glace : était-ce bien moi ? J’en doutais.

Je me recouchai, non sans avoir vérifié que Marine ne se fût pas cachée dans ou sous le lit. Elle était là cependant, indéniablement, dans mon nez, dans ma tête et sur ma peau. Je mis la main sur mon cœur ; il battait beaucoup trop fort et il fallut bien une heure pour qu’il s’apaise et que je m’endorme.

Du moins jusqu’à 5 heures, heure à laquelle je découvris, après avoir grogné et tâtonné, tant je ne voulais pas croire à ce que je sentais, souhaitant retourner dans l’oubli du sommeil, qu’une personne était allongée à côté de moi, que cette personne était une femme, plutôt une fille, et que cette fille était… Léa, deuxième fille de Samantha.

– Bonjour Denis (je ne l’avais pas dit, je crois, tel est mon prénom). Vous allez bien ? 

– Léa ?

– C’est bien moi. Nous avons deux heures devant nous.

– Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?!

– C’est Maman qui m’a raconté. Il parait que vous êtes un type bien, et que vous pourrez me réconcilier avec les hommes. 

Je me redressai, tout à fait réveillé, cette fois.

– Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ?

– Ah, Marine est venue ? Je ne suis pas jalouse, vous savez. Nous sommes plutôt partageux, dans la famille. 

– Léa, non, je t’en prie.

– Mais si, Denis. Vous devez me donner ma chance, me faire profiter de votre expérience.

Elles s’étaient passé le mot. Pourquoi cette focalisation sur « l’expérience » ? Surtout avec moi, quidam parmi les quidams, insignifiant parmi les insignifiants.

– Écoute Léa, va te recoucher, je ne veux pas discuter de cette question avec toi, c’est impossible.

Mais déjà elle me prenait par les bas instincts et m’agrippait aux flancs. Je tentai de me dégager. Alors elle appela :

– Papa !

– Tais-toi, chuchotai-je en hurlant. 

Évidemment, elle profita de ma peur, affreuse, et de son pouvoir, immense. Et c’est ainsi que je me fis violer une deuxième fois en une nuit par une jeune femme dont j’aurais pu être le père. Léa était encore plus entreprenante que sa sœur. Elle ne trouva cependant pas dans mon pauvre corps autant de répondant qu’elle aurait souhaité, tant j’avais été fatigué par Marine et traumatisé par la situation.  

– Je ne vous plais pas ? Je suis moins jolie que Marine, je sais bien.

– Mais tu es très jolie, beaucoup trop jolie même, là n’est pas la question.

– C’est vrai ? Je vous plais ?

Et elle me couvrit de mamours et de baisers.

– Arrête !

– Nous avons encore un quart d’heure. 

Et je dus subir des caresses et des mots doux qui, dans d’autres conditions, auraient été le plus doux des élixirs, mais qui, vu les circonstances et les conséquences, déclenchaient en moi des accès de terreur. 

– Tu n’as pas un petit copain ? lui demandai-je, comme à sa sœur.

– Il est nul. 

– Change.

– C’est ce que j’ai fait. Mais je tombe que sur des nuls.

Ces filles avaient visiblement un problème dans le choix de leurs partenaires. Je ne pouvais, et ne voulais pas aller trop loin dans la discussion qui aurait donné un caractère normal à ce qui me paraissait anormal.

– Vous êtes trop tendu, Denis. Il faudra que soyez plus décontracté quand nous nous reverrons. Maman m’a dit que vous étiez si cool avec elle…

– Je… Ta mère… Non.

– Mais au moins, vous êtes doux. Respectueux. Pour une fois, ça me change.

J’avais bien peur au contraire de lui avoir manqué de respect, en cédant à ses avances télécommandées.

– Allez, je vous laisse. Je vais apprendre à m’occuper des animaux. Ça me servira peut-être pour les hommes.

Et elle m’embrassa, comme si c’était elle l’adulte et moi l’enfant, ce qui visiblement était le cas. 

Tandis que je l’entendais se doucher, et que ça bougeait ailleurs dans la maison, je restai pétrifié dans mon lit. Comment allais-je me présenter, et être reçu, dans cette famille de fous ? Si j’étais interrogé, voire accusé, devais-je mentir, avouer, plaider non coupable, prouver que c’était moi la victime ?

Quand les bruits se furent calmés à l’étage, je gagnai discrètement les toilettes. La voie était libre en effet. Je pus ensuite prendre une douche, qui ne me réconforta qu’en partie. Je m’habillai puis aérai la chambre du double péché, avant de descendre dans le séjour. Anthony et Samantha s’y trouvaient, le premier debout devant une machine à café, la seconde assise devant une tablette sur laquelle elle pianotait en sirotant son thé.

– Bonjour.

Anthony tourna la tête, Samantha leva la sienne. Les deux visages étaient souriants.

– Avez-vous passé une bonne nuit sous notre toit ? demanda Anthony en retirant son mug  fumant de la Tassimo.

Se foutait-il de moi ? Avait-il entendu ? Les femmes de la maison l’avaient-elles associé à leur conspiration ?

– Très bien, répondis-je piteusement.

– Thé ou café ? demanda Samantha en se levant pour me servir.

Et nous primes un petit-déjeuner, rapide certes, mais dans une atmosphère agréable, évoquant l’actualité d’un ton léger.

Anthony s’exclama :

– Sarkozy qui recommande encore de négocier avec Poutine ! 150 000 morts à son actif, autant de torturés, des milliers d’enfants enlevés, 7 millions de déportés et de familles brisées, des populations de plusieurs pays droguées aux fausses informations et à la réécriture de l’histoire par le dark web du FSB… Et Sarko se dit gaulliste ! Est-ce qu’on imagine de Gaulle recommander la négociation avec Hitler en 1941 ?

On était loin, très loin, de ma nuit invraisemblable, et ce rappel des atrocités commises par le monstre russe me causa un malaise. 

– Les filles dorment encore ? osai-je demander pour tenter de le dissiper, même si, pour ce faire, je revenais à mon problème immédiat et dérisoire. 

– Marine, oui, répondit sa mère, elle n’a cours que cette après-midi. Léa est déjà partie, elle commence à 8 h 30, et elle a 45 minutes de trajet.

Samantha avait parlé sans sourciller. Savait-elle ce qui s’était passé ? Avait-elle vu ses filles après ? Avait-elle tout prévu ? Voulu ?! Des abysses, voire des abîmes, s’ouvraient devant moi. J’avais pourtant atteint des cimes inimaginables. Car si je résumais les choses en une phrase, cela donnait ceci : moi, Denis Nobody, 50 ans et plus toutes ses dents, je m’étais tapé deux filles de 20 ans en une nuit, dans la maison de leurs parents, visiblement consentants.

Un frisson me parcourut.

– Si ça te va, on part dans un quart d’heure, me dit Samantha.

– Parfait.

  Je m’éclipsai pour finir de me préparer, non sans avoir salué Anthony, sur le départ lui aussi.

– Merci pour votre accueil.

– Revenez quand vous voulez.

Était-ce du lard ou du cochon ? Je ne le savais pas.

J’attendis que nous ayons quitté la maison et que nous fussions tous les deux dans la voiture pour crever l’abcès avec Samantha :

– Pourquoi m’as-tu fait ça ?

– Quoi ?

– Ne fais pas l’imbécile ! Tu m’as envoyé tes filles pendant la nuit.

– Ça ne t’a pas plu ?

– Non. C’est indécent, amoral, pervers !

– Je ne te savais pas si conventionnel.

– Conventionnel ?! Mais enfin, ce n’est pas être conventionnel que de s’insurger qu’une mère prostitue ses filles, avec son amant à elle qui plus est !

– Sais-tu que c’était une pratique courante dans de nombreuses sociétés dites primitives ?

– Primitives, oui. La civilisation est passée par là, figure-toi ! On ne se mange plus les uns les autres et on ne couche plus en famille !

– Les jeunes d’aujourd’hui ont une vision déformée de la sexualité, agressive, commerciale, performative. Et, paradoxalement, honteuse et culpabilisante. Mes filles, qui ont tout pour être bien dans leur peau, ont de grosses déceptions avec les garçons, ça les perturbe beaucoup. Alors j’essaye de les aider. Je leur montre que je suis avec elles. Je me suis dit qu’un simple moment avec toi leur suffirait pour comprendre qu’un homme peut être tendre, attentionné, prévenant.

– Trop d’honneur.

– Je ne dis pas que ça va marcher. Mais que ça valait le coup d’être tenté.

– Tu aurais dû m’en parler avant.

– Tu aurais refusé.

– Évidemment.

– Tu vois. 

Je ne sais pas ce que je voyais : une folie ? Une horreur ? Des emmerdements à n’en plus finir ?

Samantha laissa la main gauche sur le volant et chercha la mienne de la droite. Je la lui cédai. 

– Tu es cinglée, dis-je plus calmement. 

– Écoute, la société évolue, très vite. Il faut innover, chercher, essayer… Comme dans notre métier.

– Tes filles ne sont pas un produit que l’on vend.

– Non, mais elles doivent être armées contre ce que leur vendent les prédateurs de tous poils.

Nous restâmes un instant silencieux. Pas longtemps, car j’avais toujours du mal à digérer le truc :

– Et maintenant ? Elles veulent me revoir !

– Félicitations.

– Arrête. Tu vas créer de nouvelles déceptions, car il est bien sûr impossible qu’elles soient attirées par moi en dehors des conditions très particulières que tu avais créées cette nuit, et encore.

– Donc tu vois qu’il n’y aura pas de problèmes.

– Au mieux, ça n’aura servi à rien.

– Nous sommes d’accord.

– Au pire, tu vas les déboussoler un peu plus.

– C’est un risque, mais je ne crois pas.

Nous avions quitté les petits patelins de l’Essone et rejoint l’A6. La circulation se densifiait. 

– Et ton mari, il était au courant ?

– Pour cette nuit, non. Il a un bon sommeil.

– Et pour nous ?

– Oui.

– Il savait hier soir que j’étais ton amant ?!

– Il savait.

– Il savait que je ne vis pas à New York ?

– Tu as vu qu’il ne t’a pas questionné sur le sujet.

– Bon sang ! J’arrive pas à le croire !… Mais pourquoi ce dîner ?

– Comme notre histoire dure depuis un certain temps, il voulait te connaitre.

– Mais vous vous trompez et vous vous le dites ?

– On ne se trompe pas, justement. On est conscient qu’un seul être humain ne peut pas, sentimentalement et sexuellement, satisfaire seul un autre être humain pendant très longtemps. C’est impossible. Tout le monde se ment là-dessus. Ça n’empêche pas d’être marié.e et d’avoir un partenaire bien plus important que les autres, avec qui on va rester jusqu’à la fin de ses jours. Mais pour être épanoui.e, il faut de temps en temps vivre une aventure, une histoire, avoir une autre relation. Si on reconnaissait cette évidence, on éviterait bien des drames. Quand tu lis des romans du XIXe siècle, tu vois qu’ils avaient tous un amant ou une maitresse, c’était officiel. Ils avaient raison.

Les pensées se bousculaient dans ma tête. Samantha mélangeait tout et je n’arrivais pas à voir de cohérence là où elle en trouvait, ou voulait en trouver.

Elle dit soudain :

– Tu dois être un peu fatigué, excuse-moi.

Elle agrémenta sa remarque de son sourire dévastateur, je boudai 3 secondes, et j’éclatai de rire. Cela nous fit du bien, naturellement.

– Je rêve…

– Il est un peu tôt pour mesurer ton expérience utilisateur, mais ton taux de rebond ne devrait pas être mauvais.

– En tout cas, ta gestion de contenu et ta capacité à générer du clickbait m’impressionnent plus que jamais.

– Avec un coût d’acquisition client proche de 0 et des métriques facilement mobilisables, j’aurais eu tort de me priver.

– Le problème, ce sont tes cibles, je ne sais pas si ce sont les bonnes. Et le message est pour le moins ambigu.

– Attendons les témoignages et le parcours clientes avant de mesurer les résultats de notre campagne.

Nous entrions dans Paris. J’avais une journée à vivre, après ce que je qualifierais peut-être un jour de meilleure ou de pire nuit de mon existence.

10 commentaires

    1. C’est vrai, drôle d’histoire. Qui a surgi en milieu de semaine alors que j’étais parti sur une autre, je ne sais pas pourquoi. Rien n’était prémédité. Et puis Samantha est apparue, Denis, le jargon du marketing, Paris, la famille de banlieue, les filles, leur relation bizarre avec leur mère et les garçons, cette nuit scabreuse, le retour à Paris, les interrogations et réflexions conséquentes. Je crois que la forme est venue avant le fond, qui n’était qu’un prétexte. Enfin, je ne sais pas bien. Les chemins de la création sont parfois étonnants. Merci en tout cas.

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