Il n’est jamais trop tard pour mourir (chapitre X)

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Chapitre X – Aveux sur l’oreiller

Pendant 3 heures, elle n’avait pas dit un mot. Même quand on avait exhibé devant elle le coupe-papier plein de terre, et d’encore un peu de sang, sorti de son sac. Même quand on lui avait signifié de quoi elle était accusée. Même quand on lui avait proposé de contacter un avocat ou un membre de sa famille. Même quand on l’avait incitée à donner sa version des faits. Elle n’avait pas l’air sotte, pourtant, au contraire. C’était une femme – elle semblait encore une fille – de 34 ans. Dru avait trouvé son pedigree. Elle mesurait 1 m 66, elle était un peu ronde, elle avait un beau visage et une jolie peau. Des cheveux châtains et des yeux d’un bleu un peu trop clair. Elle portait un jean et… un pull-over rose. Rose oui, avec un col ouvert, peu épais mais assez pelucheux. D’où les fibres sur l’armoire de l’église trouvés par Ramond et son équipe. 

– Rrrgghhh… Si vous ne l’aviez pas remis aujourd’hui, je ne vous aurais pas repérée au rond-point de Malemort…

Enregistra-t-elle ce que disait le commissaire ? Que son arrestation n’avait tenu qu’à un fil ? Une information, de la police scientifique, une déduction, c’est probablement une femme, une intuition, je dois retourner à Aubazine tout de suite, et un peu de (mal)chance, qui avait fait se croiser les deux voitures à la bonne seconde. 

Aucune réaction. Elle semblait ne pas croire à ce qui lui arrivait, ne pas être concernée. Elle ne regardait pas ses interlocuteurs. Qui, du fait du sexe et de l’apparence de la prévenue, n’étaient pas très à l’aise. Ils avaient commencé à la faire asseoir dans un coin du bourdon. Le commissaire seul l’interrogeait, mais tous ceux de l’équipe d’intervention étaient là, ainsi que tous les O.P.J. 

Au bout d’une demi-heure de mutisme, Chautard l’avait faite entrer dans son bureau. Elle n’avait pas opposé de résistance, mais elle était restée tout aussi muette. 

– Vous êtes déçue. Peut-être que vous vous sentez humiliée. Je ne veux pas vous humilier. D’une certaine manière, j’admire votre courage. C’est très fort, ce que vous avez fait. Et, si je ne me trompe pas sur vos motivations, je vous comprends.

Il essayait de la mettre en confiance, de créer un climat favorable à la parole. Ce faisant, il était sincère : il éprouvait de l’affection pour cette fille qui avait commis l’invraisemblable apparemment sans émotions particulières. Fallait-il que des ressorts psychologiques aient été cassés par les coups de la vie…

Puisqu’elle ne parlait pas, il consigna les derniers éléments dans ses fichiers. Il rappela le capitaine Rivalet pour obtenir des détails sur le dernier meurtre. Il reçut ceux de ses collaborateurs qui voulaient le voir. Ils étaient gênés de parler de l’affaire devant la principale intéressée, mais il les encourageait, espérant un déclic, montrant qu’il jouait cartes sur table. Ainsi Émilie Blacques entendit-elle l’agent Mathieu relater ceci :

– Monsieur et Madame Blacques, les parents du jeune Cyril, tué par la voiture de Stephen Virejouls, habitent en région parisienne. Ils n’ont pas de nouvelles de leur fille depuis 3 ans. Elle leur aurait dit qu’elle reviendrait « un jour ». Quand je leur ai demandé s’ils avaient entendu parler des meurtres du professeur Mila et de Stephen Virejouls, et s’ils avaient établi le lien avec leur fille, ils n’ont pas pu nier. Ils m’ont dit qu’ils répondraient aux questions qu’on leur poserait, mais qu’ils ne voulaient pas embêter leur fille, qu’ils respectaient ses choix quels qu’ils soient. 

Le commissaire la regarda, avec un sourire bienveillant :

– Est-ce que cela vous inspire une réaction ?

Aucune, visiblement. On posa devant elle un sandwich, une part de pizza et un coca, mais elle n’y toucha pas.

– Vous avez pris de gros risques pour éliminer ces individus… Ces armes auraient pu être retournées contre vous…

Le commissaire ne voulait pas renoncer à instaurer le dialogue. Il était patient. Comme un père avec son enfant. 

À 20 h 30, il appela chez lui.

– Je vais rentrer tard.

– Tu sais ce que tu as à faire.

– J’essaye de ne pas me tromper.

– Tu feras bien. Je le sais. À plus tard.

Émilie Blacques avait entendu le dialogue. Elle ne bronchait toujours pas. L’activité du commissariat ne diminuait guère. Les Limougeauds allaient sans doute passer une partie de la nuit sur place. Rivalet et ses hommes quadrillaient Aubazine, et Chautard ne voulait pas les démobiliser pour l’instant, tant qu’il n’était pas sûr qu’elle n’avait pas de complice. Le commissaire avait également donné des consignes pour que l’on maintienne les journalistes et les curieux éloignés aussi bien d’Aubazine que du poulailler. Les patrouilles seraient également renforcées cette nuit : le sang chaud excitait les imbéciles, qui ne manqueraient pas de se manifester. 

C’est à 21 h 29, alors que Chautard tapait sur son ordinateur, que la jeune femme en face de lui prononça ses premiers mots :

– Je veux rentrer à mon hôtel.

La voix était claire, ni grave ni aigüe. Chautard regarda Émilie Blacques. Elle s’était affaissée. La fatigue commençait à se faire sentir. Il répondit à sa manière :

– Qu’est-ce que vous voulez faire, à votre hôtel ?

Elle eut cette réponse :

– Dormir.

Chautard s’était reculé sur son fauteuil à roulettes. Il réfléchit quelques secondes et dit à son tour :

– Moi aussi, je suis fatigué et j’aimerais bien aller me coucher. Mais nous n’avons pas fini notre travail.

– Moi, j’ai fini.

– Pas tout à fait. Vous n’avez pas expliqué le pourquoi.

– Si. Je leur ai dit, à eux.

– C’est bien. Mais moi je ne sais pas. Et je dois savoir, c’est la règle.

– Je vous dirai à l’hôtel.

Chautard hésita. Allait-il recueillir les aveux dans un hôtel ? Pourquoi pas, après tout ? Il en avait marre d’être assis là. Il était resté trop longtemps à son bureau ce lundi.

– D’accord. Vous logez où ?

– Au Mercure.   

C’est ainsi qu’un convoi composé de la voiture du commissaire, conduite par l’inspecteur Plante, des deux Scénic précédemment intervenus et de leurs occupants, plus d’une voiture de patrouille, quitta le garage du commissariat, gyrophares allumés. Le commissaire, qui avait pris un enregistreur dans un tiroir de son bureau, avait d’abord pensé faire sortir Émilie par une porte dérobée. Mais il se dit d’une part que les journalistes retrouveraient sa trace de toute façon, d’autre part qu’un peu d’excitation pouvait être profitable à ce moment : cela aiderait la jeune femme à réaliser la gravité de ses actes et l’état d’arrestation qui était le sien.

À la sortie, les flashs et les projecteurs entrèrent en action. Ils étaient bien une quinzaine, contenus par les agents et les barrières qui empêchaient l’accès au trottoir devant le commissariat. Mais les fous de l’objectif avaient envahi la chaussée, et leurs appareils avaient la puissance nécessaire pour atteindre leurs cibles. Des curieux étaient là aussi, qui utilisaient leurs téléphones. 

– Commissaire !

– Émilie !

Bon sang, pesta Chautard, ils connaissent déjà son prénom. Dans quelques heures, elle serait donnée en pâture au peuple. Qu’allait-il en faire ? Un monstre ? Une héroïne ? Une fille perdue ?

Ils passèrent sous la Guierle, traversèrent la Corrèze au Pont Cardinal, prirent la route d’Objat et roulèrent jusqu’à l’hôtel Mercure, situé au Griffolet, sur la commune d’Ussac, au pied de l’autoroute. Les journalistes suivaient comme ils pouvaient, mais ils suivaient.

Le convoi s’arrêta devant les portes de l’hôtel, heureusement excentré. Les hommes de Plante se placèrent là où il fallait pour que le commissaire et sa protégée puissent pénétrer dans l’établissement. La réception avait été avertie quelques minutes plus tôt par l’inspecteur Darmon, qui avait aussi appelé les gendarmes de Brive, logés à deux pas. Une équipe était à pied d’œuvre dans le hall.

– Chambre 224.

Elle avait dit ça en posant un coude sur le comptoir, comme si elle rentrait le soir après une journée de travail. Le commissaire, qui était derrière elle, fit un signe de tête à l’homme et à la femme qui se trouvaient derrière le comptoir et ils lui remirent sa carte magnétique. Elle s’en saisit et se dirigea vers l’ascenseur suivie de son protecteur, à qui Plante confia un talkie-walkie en lui soufflant à l’oreille :

– Je mets deux gars dans le couloir du second.

Le commissaire laissa un mètre d’avance à Émilie et répondit à son adjoint :

– Mettez-en deux aussi sous la fenêtre. Voyez avec les pompiers pour une bâche. Ce n’est pas haut, mais je ne voudrais pas qu’elle saute par la fenêtre.

Gendarmes, personnel, clients, la regardaient de plus ou moins loin. Elle appuya sur le bouton de l’ascenseur, les portes s’ouvrirent. Elle s’engouffra dans la cage, rejointe par le commissaire.

Ils arrivèrent à la chambre. 

– Comme voulez-vous qu’on procède ? demanda Chautard.

– Je prends une douche, après je vous raconterai. Allongée sur le lit.

– D’accord.

Elle attrapa quelques affaires et entra dans la salle de bains. 

– Laissez la porte entrouverte, s’il vous plait. J’ai…

– Rassurez-vous, Commissaire, je ne me pendrai pas à la douche.

– Laissez quand même la porte entrouverte. J’écouterai, mais je ne regarderai pas.

Tout en gardant une oreille du côté de la salle de bains, il examina la chambre. Un ordinateur portable, un roman, des vêtements de sport. Il pensa que c’était les bagages de quelqu’un de parfaitement équilibré. Comment diable pouvait-on lire une histoire entre deux meurtres ?… Il avisa aussi un petit cartable, avec quelques pochettes, sans doute très intéressantes pour un policier enquêteur, mais il ne voulait pas fouiller maintenant. Elle avait l’air décidée à parler, elle était calme, il aurait été dommage de la contrarier.

Il réalisa qu’il crevait de faim et appela Plante au talkie-walkie :

– Rrrggghhh…

– Tout va bien, Patron ?

– Tout va bien. Elle se douche. On va parler après.

– D’accord.

– Dites, je sais qu’il est 22 heures, mais faites-nous monter quelque chose à manger et à boire, s’il vous plait.

– Entendu.

– Et, restez vigilants, mais faites manger tout le monde. On est dans un hôtel-restaurant, profitons-en.

– Je suis content que vous disiez ça, parce qu’on a tous méchamment la dalle ! Merci Patron.

– Et, rien pour les journalistes, hein ? Pas une miette !

– Comptez sur moi !

Chautard jeta un œil au placard entrouvert. Il découvrit deux autres livres, d’autres vêtements, mais rien qui put le relier aux crimes d’Aubazine. Du moins aux deux premiers. Car pour le troisième, le sac à dos trouvé dans la voiture suffisait.

Elle sortit de la salle de bains dans un peignoir blanc. 

– Ça va ?

– Ça va.

– J’ai commandé à dîner. Vous verrez si ça vous tente.

Elle s’assit sur le bord du lit et enfila des chaussettes. Elle resta là un moment, bras ballants. Le commissaire était debout, mal à l’aise.

– Rrgghh… Il faut parler. Vous le savez. Vous verrez que ça vous fera du bien.

Elle s’allongea sur le lit, mit un bras sur son front :

– À quoi ça sert, maintenant ? Vous m’avez eue. Je ne pourrai jamais vivre ma vie.

– Il y a mille façons de vivre sa vie.

– En prison ?

– Même en prison. Et vous ne finirez pas vos jours en prison.

– Je ne sortirai pas avant 22 ans, la peine incompressible.

– Ça dépend de ce que vous allez me dire. 

On frappa à la porte. Un serveur présenta deux plateaux. L’agent Pascaud se tenait derrière lui. Le commissaire se saisit d’un plateau, le posa sur la table de la chambre, fit de même avec le second.

– Vous auriez une seconde chaise s’il vous plait ?

Le serveur s’éclipsa et revint peu après avec un siège supplémentaire.

– Merci. Allez, venez manger, dit le commissaire à Émilie quand le serveur et l’agent furent partis. Quoi qu’il arrive, il faut manger. Quant tout va mal, il faut se raccrocher au rythme et aux gestes quotidiens, essayer de savourer les plus petits plaisirs.

Il faut croire que ces mots étaient les bons, puisque Émilie vint s’asseoir à la table. Elle eut alors un geste qui surprit le commissaire. Elle saisit un verre et le tendit, pour qu’il la serve.

– Coca ou vin ?

Elle montra les bulles. Il s’empressa. La table était collée contre le mur et la chambre n’était pas très grande, ils s’étaient installés l’un en face de l’autre, sur les petits côtés. Elle but plusieurs gorgées de Coca. Puis elle attrapa sa fourchette, mais, avant même d’avoir atteint la nourriture qu’elle ne regardait pas, elle laissa tomber l’ustensile et éclata en sanglots. Chautard se figea.

– Ma vie est foutue ! Je n’ai rien pu faire, rien !

Elle donna des petits coups de poings sur la table, qui secouèrent les plateaux et leur contenu. 

– Laissez-moi mourir, Commissaire… Laissez-moi mourir…

Sa figure était inondée de larmes. D’instinct, Chautard mit une main sur un des poings en crise. Ils restèrent comme ça une minute ou deux, tandis qu’elle était secouée de spasmes et avait du mal à rester droite.

– Pourquoi est-ce que c’est si moche, putain ?! Pourquoi est-ce que c’est si dur ?! Et si facile pour d’autres ?!

Elle avait haussé la voix. Chautard gardait sa paume sur la main en crise. Il dit le plus calmement possible :

– Tout est regard. Votre regard voit tout en noir, peut-être parce qu’il y a eu beaucoup de noir dans votre vie. Mais il y a aussi eu du blanc, et il y en aura encore. Il y a même eu des couleurs, et il y en aura encore. Essayez de ne pas l’oublier, même quand tout va mal. 

– Aahhhhrrr ! 

Elle poussa une sorte de rugissement, se leva en emportant plus ou moins la table. Les  plateaux valdinguèrent sur la moquette. Chautard ne serrait pas le poignet assez fort et ne put que lâcher prise. Elle fit tomber sa chaise, se précipita vers la porte et sortit de la chambre. Même si eux aussi dinaient dans un coin, les agents Pascaud et Duly, qui n’avaient pas abandonné leur poste, l’attrapèrent facilement. Elle ne se laissa pas maîtriser pour autant, donnant des coups de pied partout où elle pouvait et criant dans le couloir :

– Laissez-moi ! Laissez-moi mourir si je ne peux pas vivre ! Laissez-moi !

Les agents la tenaient fermement mais elle continuait à gesticuler. Le commissaire leur fit signe de temporiser, d’attendre qu’elle se calme d’elle-même. De fait, après les cris, il y eut de nouveau des pleurs, puis des hoquets. Dans ce couloir d’hôtel, trois hommes entouraient cette fille dont ils ne savaient que faire, mais qui avait tout de même tué trois personnes.

– On y va ? demanda le commissaire au bout d’un moment.

Le commissaire fit signe aux agents de la ramener dans la chambre. Elle résistait encore un peu.

– Laissez-la maintenant, ça va aller. Ah, et dites à Plante de faire venir le juge Florent.

– Tout de suite, Patron.

Quand ils furent seul, Chautard reprit :

– Émilie. Mademoiselle Blacques. Soit vous me racontez ce qui s’est passé depuis une semaine, soit je suis obligé de vous faire passer la nuit en cellule et l’interrogatoire reprendra demain matin dans des conditions moins agréables.

La jeune femme se laissa tomber sur le lit, d’abord assise, ensuite couchée. Le commissaire ramassa ce qui était par terre, comme il put. Il allait falloir payer pour le nettoyage de la moquette…

– Vous avez un verre d’eau ? demanda-t-elle. Un verre d’eau et je vous raconte tout, promis.

Le commissaire se rendit à la salle de bains, trouva un verre, qu’il rinça et remplit. Elle se redressa et but d’un trait. Il lui tendit ensuite un mouchoir. Elle le regarda, le saisit, s’essuya le visage avec, puis souffla dedans. Alors elle prit un gros oreiller, un deuxième, les colla entre son dos, sa nuque et la tête de lit et se mit à parler :

– Je m’appelle Émilie Blacques, je suis née le 27 septembre 1985 à Périgueux. Mon père était technicien à la SOCAT, à Terrasson. En 2000, mon frère a été tué par un jeune fils à papa qui roulait comme un malade avec sa grosse bagnole. Mon frère, Cyril, avait 17 ans, moi 14. À partir de ce jour, ma mère est devenue quasi morte, pire même, aigrie, méchante avec moi, totalement insensible. Je n’existais plus. Pourquoi ce mécanisme psychologique chez cette personne ? Je ne sais pas : en tout cas, comme si ça ne suffisait pas que la famille soit endeuillée, elle s’est mise à nous pourrir la vie. Mon père m’aimait toujours, lui, mais il était faible, complètement dominé par ma mère. Le chauffard, Stephen Virejouls, a ainsi gâché toute mon adolescence et il a détruit ma famille. Lui n’a pas été un seul jour en prison et s’est à peine rendu compte de ce qu’il avait fait. Il est devenu avocat, tout en restant l’enfant irresponsable et gâté qu’il avait toujours été. 

En 2006, j’étais en vacances à Sarlat chez ma tante et ma cousine. C’était un des rares endroits où je me sentais bien et où je reprenais un peu goût à la vie. On a été au restaurant avec ma cousine, puis on a été danser. Là, elle a rencontré un garçon. Vers 2 heures du matin, j’étais fatiguée, je les ai laissés. Elle m’a dit qu’elle me rejoignait. C’était l’été, la discothèque n’était pas loin de la maison, ça ne craignait rien. Enfin je croyais. Car deux mecs me sont tombés dessus. Dans un virage où il n’y a pas de maison, mais le bord d’un jardin public, où ils m’ont emmenée. Ils ne m’ont même pas adressé la parole. L’un me tenait les jambes, pendant que l’autre me tenait les bras et me violait. Je vous passe les détails.

– Vous avez porté plainte ?

– Oui. Un seul m’avait violée. Le second était peut-être dégouté, je ne sais pas. Mais on n’a pas retrouvé le type. Enfin pas tout de suite. Et c’est pas la police.

– Comment vous l’avez retrouvé ?

– Attendez. Ce viol m’a traumatisée. J’avais 20 ans. Je n’ai pas eu de rapports ensuite pendant quatre ans. Jusqu’à ce que je rencontre Benjamin, qui a su me faire revenir à la vie et dont je suis tombée amoureuse. Et enceinte. Nous voulions cet enfant. Je devais accoucher au début de l’année 2012. J’habitais Paris à l’époque, et je devais accoucher à l’hôpital Robert Debré, une référence… J’ai été prise en mains par le professeur Mila, une autre référence… Je ne sais pas pourquoi lui, nous n’avions rien demandé de particulier. Toujours est-il que quand je suis arrivée à l’hôpital après mes premières contractions, ça ne s’est pas bien passé. Et le professeur n’était pas là. « Il va venir », me disait-on. Je voyais que la sage-femme était inquiète, le bébé se présentait mal. Je souffrais beaucoup et le médecin n’arrivait pas. Benjamin était là, heureusement, mais il ne pouvait pas faire grand-chose. C’était un dimanche malheureusement, mais j’étais censée me trouver dans un des meilleurs hôpitaux au monde pour la naissance.

J’ai poireauté là pendant des heures, en salle de travail, mais je ne travaillais pas, je ne pouvais pas, ça n’allait pas comme il faut. J’ai fait une chute de tension, je me suis évanouie. Et là, je l’ai su après, il paraît que c’était un moment où le bébé était fragile, où il avait besoin de toute mon énergie. Or, je ne pouvais pas lui en donner, je n’en avais plus.

Il parait qu’on m’a endormie, puis fait une césarienne. Quand je me suis réveillée, j’ai mis un moment à comprendre ce qui m’arrivait. Je me suis rendu compte que je n’avais plus rien dans le ventre. J’ai aperçu Benjamin, mais j’ai vu qu’il n’y avait pas de berceau à côté de moi. J’ai regardé Benjamin, il avait les larmes aux yeux, j’ai compris. J’ai crié. Une infirmière est venue. Puis une autre. Elles m’ont dit que mon bébé n’avait pas survécu. Survécu… C’est le mot qu’elles ont employé, et il est juste. Car il était vivant quand je suis arrivée à l’hôpital. Et il n’a pas survécu à l’absence du professeur Mila, qui était, nous l’avons revérifié ensuite, de garde ce jour-là. Ce salaud…

Elle s’arrêta. Le commissaire était sur une des chaises, qu’il avait tournée pour être face au lit et à son interlocutrice. Il avait mal aux reins, mais les propos qu’il entendait lui faisait supporter la douleur. Il avait sorti et enclenché le petit enregistreur qu’il avait pris au commissariat et il l’avait placé devant lui, sans le dissimuler. Émilie l’avait vu et n’avait rien dit. Il hésitait à poser une question pour la relancer, mais préféra se taire. Bien lui en prit, car Émilie répondit d’elle-même.

– J’ai fait deux tentatives de suicide après ça. Benjamin a tenu un moment, mais il a fini par partir. Je ne peux pas lui en vouloir. J’ai perdu mon boulot. On m’a internée un moment dans un établissement psychiatrique, puis on m’a laissée sortir. J’étais plus ou moins suivie par une psy, qui m’a fait comprendre que je n’arrivais pas à surmonter mes malheurs parce que le transfert n’avait pas été effectué. Mais toutes les recettes psychologiques étaient inopérantes. Alors j’ai compris qu’il y avait une chose que je n’avais pas essayé, qui me parut soudain l’évidence même. Il fallait que j’agisse sur les trois personnes qui avaient gâché au moins cinq ans de ma vie chacune, donc au moins quinze au total, sans réaliser le mal qu’elles avaient fait et sans en payer les conséquences. C’est cela qui m’a ôté les scrupules que j’aurais pu avoir : ces trois salopards n’avaient jamais manifesté le moindre regret, jamais prononcé la moindre excuse. C’est invraisemblable quand on y pense… Jamais je n’ai reçu un signe de compréhension de leur part. Jamais.

– Rrrghhhh…

Chautard imaginait aisément ce qu’avait pu ressentir cette fille, et ne pouvait que souscrire à la terrible absence d’humanité de ses trois tortionnaires.

– Est-ce que, autour de vous, quelqu’un a été au courant, ou s’est douté, de vos intentions ?

– Non. Il y a cinq ans, j’ai cessé de voir mes parents. Ma mère était trop malade et mon père n’était pas à la hauteur. Ils m’enfonçaient plus qu’autre chose. Et je n’avais pas de véritable amie.

– Votre cousine de Sarlat ?

– Non. Elle m’a aidée à retrouver mon agresseur, mais elle n’aurait pas compris ce que je voulais faire. J’ai failli en parler fin 2017 à mon nouveau compagnon, juste après l’avoir rencontré. Je lui avais raconté les trois drames. Et leurs conséquences. J’ai oublié de vous dire que je ne pourrai plus jamais avoir d’enfant… Il me comprenait bien et il y avait une telle révolte en lui quand il évoquait les horreurs que j’avais subies que je pensais qu’il pourrait peut-être comprendre la solution que j’envisageais. Mais je me suis finalement dit que ce serait trop lui demander que de garder un tel secret, voire même d’accepter cette idée. Je me suis dit que j’allais le faire d’abord, lui en parler après. Et puis il a fini par me quitter, lui aussi, parce que j’étais « malade ». Comment lui donner tort ? Mais comment pourrais-je ne pas être malade ? Je me réveillais la nuit en hurlant, je me mettais à trembler en plein repas, à pleurer chez des amis…

Chaque mot de cette jeune femme terriblement blessée marquait Chautard. Et tous sonnaient juste. Comment en effet ne pas vouloir se venger après de si catastrophiques inconséquences ?

Émilie changea de position. Elle se mit en chien de fusil, les mains entre les jambes. Sa position couchée tentait le commissaire qui avait de plus en plus mal au dos sur sa mauvaise chaise. 

– Voulez-vous un autre verre d’eau ?

– Non, ça va.

– Je vous écoute. 

– Je n’ai jamais perdu la trace de mes tortionnaires. Google m’avait appris que le professeur Mila était responsable de la communauté des Voix du Seigneur et que Stephen Virejouls était avocat à Brive. Et ma cousine avait, au bout de deux ans, en passant toutes ses soirées d’été à la boîte, pu reconnaître puis identifier mon agresseur, Bastien Bolac, maçon dans une petite entreprise de Souillac. 

– Mais comment avez-vous fait pour les tuer la même semaine, au même endroit ?

– Étonnant, n’est-ce pas ? Quand j’ai découvert cette convergence, je me suis dit que c’était un signe, plutôt une incitation supplémentaire à agir. Il faut dire que je murissais mon plan depuis   plus d’un an, que je les suivais à la trace. J’étais même venue les observer, pour être sure de les reconnaitre. Je cherchais le meilleur moyen et le meilleur moment pour chacun. Pour Virejouls, j’ai vite su que ce serait le golf d’Aubazine, car j’avais repéré qu’il jouait là-bas régulièrement. Coïncidence, j’ai appris que la communauté catholique où s’était retirée ce salopard de professeur était elle aussi située dans la même commune de Corrèze. Je me suis dit : « Je ferai qu’un voyage ». Pour Bolac, je pensais aller le coincer à Souillac. Mais quand je suis arrivée ici il y a dix jours, j’ai découvert en passant des coups de téléphone sous de faux prétextes à sa boîte, qu’il travaillait sur un chantier à Aubazine. Si c’était pas un signe, ça…

Mille questions se bousculaient dans la tête du commissaire.

– Rrgghhh… Mais comment organisez-vous les… euh… vos actions ? Le professeur Mila, d’abord.

– C’est l’apéro du dimanche ouvert à tous qui a conditionné la date. Je savais que je pourrais trouver ce jour-là les informations qui me manquaient. En effet, j’ai entendu parler là de la réunion du mardi. Et des clés qu’il avait toujours sur lui.

– Mais comment l’avez-vous amené jusqu’à l’armoire ?

Émilie eut un petit rire sarcastique.

– Tout bête. Je lui colle un pistolet dans les reins, pistolet acheté à Paris via un intermédiaire, ce n’est pas très difficile, vous le trouverez dans mon sac à main. J’oblige Mila à entrer dans l’église. Je le fais avancer jusqu’à l’armoire et je lui demande de l’ouvrir. « Vous n’allez pas m’enfermer là-dedans ? » Je l’entends encore ! « Oh si, je lui réponds. Tu vas voir ce que ça fait de ne pas pouvoir sortir parce que la personne censée t’aider, payée pour ça, n’a pas jugé utile de se déplacer. Allez, ouvre ! » J’ai appuyé le canon du pistolet et il a ouvert. « Laissez les clés sur la porte ». « Ne faites pas ça ! Qu’est-ce que vous voulez ? Qui êtes-vous ? Une de mes anciennes patientes ? ». Je l’ai poussé, avec la main cette fois, il a basculé, j’ai poussé encore et j’ai fermé. Les doigts sont restés coincés, vous le savez. 

– Vous lui avez dit qui vous étiez ?

– Bien sûr. c’était important pour moi. Non seulement qu’ils meurent, mais aussi qu’ils sachent pourquoi. L’idéal aurait été de les laisser cogiter pendant quelques semaines entre l’explication et l’expiration, mais ça n’était pas possible. Et puis je ne suis pas une tortionnaire, moi.

– Pouvez-vous me préciser ce que vous avez dit à chacun ?

Elle sembla hésiter quelques secondes, et puis elle répéta ses propos, d’abord ceux qu’elle avait tenus au professeur. Chautard enregistra puis lui demanda : 

– Pourquoi est-ce que vous avez pris son téléphone, sa serviette et les clés de l’armoire ?

– Le téléphone pour ne pas qu’il puisse appeler, la serviette parce qu’elle gênait pour le faire entrer dans l’armoire, les clés parce que je les avais touchées quand je l’avais interpelé près de sa voiture. Je ne voulais pas laisser de traces. Mais si je comprends bien, j’en ai laissées. Mon pull…

Elle fit passer entre ses doigts de la main droite le bout de sa manche gauche.

– Rrrgghhh… En l’enfermant, vous étiez sûre qu’il allait mourir ?

– Là-dedans, oui. Et puis j’ai apprécié l’idée qu’il souffre ce que mon bébé avait souffert : vouloir sortir mais être enfermé, vouloir de l’air à tout prix mais ne pas en trouver, penser qu’il suffirait juste d’une personne extérieure pour résoudre le problème…

Le commissaire avait mal aux reins sur sa chaise, mais il était captivé.

– Et pour l’avocat ?

– Lui, je pensais le toper sur le parking – j’avais repéré avant que lui et son copain venaient au golf chacun dans des voitures séparées et que c’est presque toujours lui qui arrivait le premier –, mais il y avait trop de monde. En contournant le club-house et en passant par un creux en dessous d’un grillage, que j’avais ça aussi repéré depuis longtemps au cas où, je les ai suivis en parallèle sur le parcours. J’avais pris un vieux club acheté à Emmaüs, je savais que ça ferait une bonne arme. Peu visible sur un terrain de golf. Quand j’ai vu la balle arriver dans la petit bois, à quelques mètres devant moi, je n’ai pas hésité. J’étais prête, depuis des années.

– Vous n’avez pas eu peur que son partenaire de jeu n’intervienne ?

– Je n’avais pas besoin de beaucoup de temps. Et j’étais tellement concentrée sur mon objectif que presque rien ne pouvait m’arrêter.

– À lui aussi, vous avez rappelé son forfait ?

– Oui, après le premier coup, quand il était encore conscient.

Et Émilie répéta ses propos.

– Et pourquoi, en plus du portable, lui avez-vous pris sa montre et son portefeuille ? Ce que vous n’aviez pas fait pour le professeur…

– Oh… Je ne sais pas ! Si, l’idée, c’était de brouiller les pistes. Faire croire à un vol. Mais en fait, je ne voulais pas vraiment les brouiller, les pistes. En fait, je voulais et je ne voulais pas. Enfin ce n’était pas très malin… J’ai éteint le portable, et j’ai balancé de tout dans un fourré en redescendant. J’avais fait pareil avec les affaires du professeur, mais 2 km plus bas. 

– Et Bolac ?

– À lui, je n’ai rien pris. Pas besoin. Ma mission était terminée.

– Vous pouvez me raconter comment vous l’avez approché et ce que vous lui avez dit ? 

Elle raconta et le commissaire entendit. L’organisation, le sang-froid, l’efficacité. 

Il se leva en tenant son bas du dos douloureux. 

– Dites… Rrghh… Ça vous embête de me faire une petite place sur le lit ? J’ai très mal aux reins…

Émilie sourit. Et rien que pour ce sourire, le premier en ces terribles circonstances, le commissaire ne regretta pas d’avoir osé sa demande.

– Au moins, même si des moments horribles m’attendent, mon premier interrogatoire n’aura pas été trop pénible. 

Le commissaire contourna le lit, sur lequel il s’assit avec peine.

– Vous voyez que rien n’est jamais tout noir, dit-il.

Et il s’allongea en grimaçant.

––––––––––

Le juge avait frappé, mais il n’avait pas obtenu de réponse. Alors il entrouvrit la porte. Il faillit perdre ses lunettes quand il vit sur le lit une jeune femme en peignoir blanc, peignoir qui recouvrait mal de jolies cuisses, et ce qui semblait être Jean-Jacques Chautard, commissaire principal de son état, dûment costumé certes, mais étendu sur le dos à, quelques centimètres d’une peau qui pouvait brouiller quelque peu les pensées d’un homme de 50 ans.

– Hum… Je… 

– Ah, Florent…, dit le commissaire, en tâchant de se redresser, sans paraître gêné plus que ça. Florent, je vous présente Émilie Blacques. Émilie, voici Michel Florent, juge d’instruction.

– Bonsoir, dit Émilie, sans bouger.

– Bonsoir Mademoiselle, répondit le juge. 

Puis, regardant le commissaire :

– Je vais vous laisser terminer. Vous…

– Restez, Florent. Nous avons presque fini. Florent est un garçon charmant, dit le commissaire à Émilie. Vous ne pouvez pas mieux tomber. Bon… Permettez, je me rallonge…

Florent s’assit sur une chaise, sortit son ordinateur portable. Même s’il voyait l’enregistreur sur la table de nuit, il prit des notes à partir du rapide résumé que lui fit le commissaire. 

Ensuite Chautard s’adressa de nouveau à Émilie :

– Le professeur avait apparemment changé ces dernières années. Il semblait être devenu ce qu’on pourrait appeler « un homme bien » ou au moins « un homme de bien ». N’avez-vous pas été tentée d’en tenir compte ?

– D’abord, je ne suis pas sûr qu’il soit devenu un homme bien, ou de bien. C’est sans doute pour s’acheter une image qu’il s’est impliqué dans cette communauté. Et puis parce que le cadre, le job, les gens devaient lui plaire. Ensuite, s’amender n’efface pas les crimes passés. Ce serait un peu facile, non ? Si au moins j’avais reçu quelques paroles d’excuses, de compréhension, de regret. Rien. Si on veut obtenir un pardon, la première chose est de le demander.

Chautard, Florent aussi sans doute, mesuraient une fois de plus dans les propos d’une prévenue combien le non-dit peut être dévastateur, à commencer pour celui qui en est l’auteur. En ne reconnaissant pas sa faute, en ne s’excusant pas, le professeur Mila avait signé son arrêt de mort.

– Vous disiez que tuer ces hommes était pour vous une manière d’effectuer le transfert psychologique que vous n’arriviez pas à effectuer…

– C’est le psy qui disait que je ne parvenais pas à effectuer de transfert.

– Pardon. Mais vous vouliez aussi les punir, pour eux si on peut dire, indépendamment de votre soulagement à vous ?

– Oui. J’étais et je suis convaincue de la nécessité qu’il y a à éliminer de tels hommes. De l’impossibilité de la rédemption en ce qui les concerne.

– Pourquoi ne pouvaient-ils pas se racheter ?

– Le professeur Mila parce qu’il s’était persuadé qu’il était un homme bien, comme vous dites, il n’en doutait pas, il avait réussi petit à petit à effacer de sa mémoire toutes ses mauvaises actions passées ; l’avocaillon parce qu’il était trop imbu de sa personne et trop anesthésié par ses privilèges, une espèce de fou dangereux irresponsable et incontrôlable ; le maçon parce qu’il était trop bête, doublement bête, l’adjectif et le nom, de plus abrutie par le vin.

Chautard entendait ces sentences et se demandait comment les recevait le juge. Celui-ci se demandait comment le commissaire s’était débrouillé pour amener la jeune femme si vite à de telles confessions. L’interrogatoire sur un lit, peut-être…

– Admettons qu’ils aient été particulièrement mauvais et irrécupérables. 

– Vous êtes en train de dire que vous ne me croyez pas…

– Je crois tout ce que vous m’avez dit jusque-là, sans exception. Et je vous remercie de nous aider à comprendre. Mais je ne suis pas certain, à ce stade, du qualificatif « irrécupérable » accolé aux trois victimes, même si je ne suis pas sûr que vous ayez tort.

– N’oubliez pas que les victimes le sont parce qu’elles ont été coupables.

– C’est vrai. Je ne l’oublie pas. Je reviens à la question que je voulais vous poser : même s’ils étaient particulièrement mauvais et irrécupérables, était-ce une raison de les assassiner ? On ne peut pas éliminer tous les prétentieux et tous les abrutis qui font du mal… 

– Tout dépend du mal qu’ils font. Tant qu’ils n’ont pas commis de crimes, on peut les laisser vivre, je suis d’accord. Mais ces trois-là étaient des criminels. Qui n’avaient pas été punis et qui ne l’auraient jamais été sans mon intervention. Si les institutions ne jouent pas leur jeu, j’estime que les citoyens peuvent agir quand ils sont mis en danger de mort.

Elle disait ça en regardant le plafond, et le commissaire qui regardait le même plafond depuis le même lit pensait que ça se tenait. Florent, qui regardait son écran, le mur et les deux originaux sur le lit, se disait qu’Émilie aurait fait une bonne prof de philo.  

– N’avaient-ils pas de circonstances atténuantes ? reprit le commissaire.

– Je les ai cherchées, ces circonstances, je me suis renseignée sur ces individus, j’ai pris le temps, des années. Eh bien croyez-moi, Commissaire, ces gens-là n’ont eu ni enfance malheureuse, ni problème de santé, ni coup du sort, que sais-je. La seule chose que j’ai trouvée, qui m’a fait réfléchir un moment, n’est pas une circonstance, mais une différence entre les trois : le professeur et l’avocat n’ont pas fait exprès de tuer quelqu’un, le maçon a fait exprès de me violer. On pourrait donc considérer qu’il est un peu plus coupable que les deux autres. Mais en fait, Bolac est le moins éduqué des trois, le moins privilégié. Les deux autres m’ont tué indirectement, mais ils avaient beaucoup moins de raisons, de circonstances, de le faire. Le comble est même qu’un médecin est chargé de protéger la vie et un avocat de secourir des victimes… Ils ont donc commis un acte aussi grave, si ce n’est plus, que s’il avait été volontaire. Si Bolac avait été le chauffard par exemple, là, on aurait peut-être pu considérer le manque d’éducation comme une circonstance atténuante. Mais c’est un enfant gâté, porté et soutenu, Virejouls, qui a tué mon frère et sa famille avec sa grosse voiture.

Que répondre à cela ? Fallait-il être si impitoyable ? Peut-être, après tout. Le commissaire considérait depuis des années les ravages de la tolérance. Il fallait être dur, oui, dur et juste. Ne pas laisser passer ce qui menaçait les fondements de la vie en société. Mais tout de même… Ce serait aux jurés de se prononcer. Le procès apporterait-il quelque chose ? Peut-être. Il faudrait encore cette étape pour qu’Émilie puisse enfin sortir de son passé.

Chautard cramponna le bord du lit et se redressa. Il resta un moment assis tourné vers la fenêtre, dont les rideaux n’avaient pas été tirés. Il faisait nuit dehors. Les appliques éclairaient la chambre d’une lumière orangée. Il se mit debout, non sans d’inquiétants craquements.

– Rrgghh… J’ai une dernière question, Émilie. Est-ce que vous vous sentez mieux ? Est-ce que ces meurtres vous ont soulagée ?

– Votre arrestation va m’empêcher de le vérifier.  

La réponse déstabilisa Chautard, qui aurait pourtant dû s’y attendre. « Tu es un imbécile, Tardchau. Tu as relâché ton attention trop vite, une fois de plus. Maintenant, tu vas culpabiliser ».

Il saisit l’enregistreur et l’arrêta. Il regarda la jeune femme, qui s’était redressée et était assise à présent, et lui dit ceci :

– Comme Rambert, le meurtrier de Brive l’an passé, vous nous avez donné des signes forts. Vous êtes les premiers à nous dire : ça suffit. Ça suffit les lâchetés et les malhonnêtetés impunies. Vous allez passer quelques années en prison, mais ce que vous avez accompli servira l’intérêt général. Je le pense. Et vous ne serez pas seule : beaucoup de gens vont vouloir entrer en relation avec vous.

Le commissaire mit l’enregistreur dans la poche de son imperméable, qu’il enfila. Émilie alors parla en élevant la voix :

– Vous voyez à quoi ça tient ?! Si j’avais changé de pull, ou si j’avais pris le contournement nord ?… Vous ne m’auriez pas vue ! J’aurais pris mes affaires ici et à cette heure je serais presque à Paris ! Vous ne m’auriez jamais retrouvée !

Elle éclata en sanglots, mit sa tête sur ses genoux et ses bras au-dessus de sa tête. Chautard s’approcha de l’enfant triste et s’assit de nouveau sur le lit. La douleur lui transperça les reins. Il passa son bras autour des épaules baissées et embrassa les cheveux de la jeune femme, comme un père le ferait avec sa fille. Puis il dit encore :

– Oui, Émilie, je vous ai trouvée. Et je ne veux pas vous perdre. 

Il la laissa pleurer. Quand elle fut un peu calmée et redressée, il continua :

– Émilie, vous avez atteint votre objectif. N’est-ce pas ?

Comme elle ne réagissait pas, il répéta :

– Vous avez atteint votre objectif, vous êtes d’accord ?

Elle n’était pas capable de le regarder, mais elle l’écoutait et elle demanda :

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Ne souhaitiez-vous pas éliminer les 3 salauds qui vous ont fait du mal ?

Elle hocha la tête.
– Vous l’avez fait. Vous allez payer pour vos actes, pendant 10 ans effectifs, pas plus, parce que vous, vous avez beaucoup de circonstances atténuantes, Florent les mettra en valeur, soyez-en sûre. Et jamais les jurés ne vous infligeront une peine incompressible. Vous aurez encore trente ou quarante années pour vivre ensuite. Et même pendant la prison, vous allez progresser, si ce n’est vers le bonheur, au moins vers l’acceptation, la compréhension, la sérénité. Et puis formez-vous, apprenez plein de choses, il y a beaucoup de possibilités de formations et de diplômes en prison. Participez à toutes les activités, suivez des cours, lisez tout ce que vous pouvez sur les domaines qui vous intéressent. Les ressources de l’esprit sont infinies, vous verrez. Je viendrai vous voir, vous me raconterez. Je serai heureux de continuer à parler avec vous. 

Sans le regarder, elle tourna la tête vers lui. C’était sa manière de dire qu’elle entendait, peut-être qu’elle remerciait.

Il se releva comme il put, douloureux, s’avança vers la porte. Il mit une main sur l’épaule du juge Florent et sortit de la chambre. 

Quand les battants de l’ascenseur s’ouvrirent au rez-de-chaussée de l’hôtel et que le commissaire apparut dans le grand hall, tous les regards se braquèrent sur lui. Il avança tout droit vers la sortie. Plante, qui se précipitait, s’arrêta net quand il vit le visage de son patron. Le député-maire de Brive n’eut pas cette pudeur, ou ne remarqua rien, puisqu’il se rua sur lui, bras écrasés :

– Chautard, bravo !

Sans se soucier de l’accolade à laquelle il ne répondit pas, le commissaire continua vers l’extérieur. Il allait rentrer chez lui, à pied. C’est quand il fut dehors que les appareils et les caméras se déchaînèrent. Le lendemain, les Français découvrirent une chose sur leurs écrans : un commissaire, même en service, ça pleurait. 

Fin.

6 commentaires

  1. Encore une affaire rondement menée par notre commissaire briviste !
    Merci de lui conseiller de soigner son dos, je n’aime pas le voir souffrir. Et surtout, donne-nous des nouvelles du juge Florent et de Clara qui ont l’air bien sympas.
    A bientôt pour d’autres lectures (« Meurtres à Clermont-Ferrand » pourquoi pas ?)
    1 bise
    Joëlle

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