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VIII – Informations, réflexions, corrélations
Il pleuvait ce lundi 19 octobre et le ciel était sombre. La pluie semblait salir ville et campagne. Annie Farme, à l’accueil de l’hôtel de police, avait la tête des mauvais jours. Son fils de 18 ans lui causait des soucis.
– Tu sais pas ce qu’il m’a fait ? se plaignait-elle auprès de Mireille Valst. Il s’est foutu dans un fossé avec la voiture ! Il a rien, mais la bagnole !… Son père lui en a passé une !… Une engueulade, je veux dire. Ça a dégénéré. « Si je peux pas apprendre, à quoi ça sert d’avoir des parents ? », qu’il a dit. La baffe est partie tout de suite, assortie d’un « petit con » bien senti. Je te raconte pas le repas du dimanche… On avait mes beaux-parents, en plus…
De son côté, Le Rouque racontait son samedi soir à La Teigne :
– Des nibards, mon pote, oh putain ! Je savais pas par où les prendre !…
– Tu l’avais rencontrée où ?
– À la salle. Ça faisait quelques semaines qu’on se tournait autour près des planches à abdos. On a fini par aller prendre un verre. Et puis resto. Et puis dodo…
– Et puis lolos.
– Ouais. Putain, les lolos !… Ferrari !
– Le resto, c’est chiant : ça coûte cher et on a rien à dire.
– Et on peut même plus picoler…
– Des fois qu’on tombe sur des flics à la sortie…
Dès son arrivée, l’inspecteur Plante était venu prêter main forte à Gérard Bled, qui prenait la déposition d’un type que la patrouille, alertée par les riverains, avait ramassé à 7 heures après qu’il avait volé un vélo sur le parking d’un immeuble.
– Qu’est-ce que tu nous brises avec tes mensonges à la noix, Ducon ? Tu veux y aller, au trou ? Allez, accouche, y’a d’autres minables qui nous attendent !
Serge Pottier, lui, venait de renverser du café sur son clavier d’ordinateur.
– Merde… Chier…
Il était en quelque sorte l’adjoint de l’inspecteur Ducamp pour l’administration de la maison. Fou d’informatique, il considérait ses collègues avec uniforme et pistolet comme des hommes de la préhistoire. Il rêvait de s’attaquer à la cybercriminalité et il déplorait l’absence de travail de ce genre dans son commissariat. Il avait postulé plusieurs fois à Limoges, Bordeaux et Paris, et il espérait bientôt pouvoir utiliser ses talents pour résoudre des affaires dignes du XXIe siècle.
Les conversations portaient aussi sur le nouveau meurtre d’Aubazine. Radios et télés l’avaient annoncé la veille, et les journaux y allaient de leurs gros titres ce lundi. Quand Chautard découvrit la une de La Montagne, il entra dans le tabac-presse au bas de l’avenue du Printemps, attrapa le journal et attendit que les clients précédents aient fini leurs achats pour poser une pièce dans l’escarcelle de la buraliste. Celle-ci le reconnut :
– Bonjour Commissaire. Vous êtes sur l’affaire, j’ai vu…
– Vous n’auriez pas dû voir. En tout cas pas ça.
La photo de la une montrait Ramond et Patrick dans le sous-bois du golf, penchés sur le sol autour de la couverture de survie, laissée là où s’était affaissé Stephen Virejouls. Cela signifiait que malgré les consignes et les barrages, des journalistes, ou au moins un photographe, avaient pénétré dimanche sur le parcours du Coiroux et observé le travail des enquêteurs. Et peut-être entendu ce qu’ils disaient.
Le commissaire fut encore plus contrarié quand, après avoir traversé la Corrèze et remonté l’avenue de Paris, il aperçut les appareils et les caméras avant même qu’il ait fini de traverser le boulevard du Salan. « Nom de Dieu… ». Il avait à peine mis le pied sur le trottoir devant le commissariat qu’ils lui tombèrent dessus.
– Commissaire : avez-vous établi le lien entre les deux crimes ?
– Est-ce qu’on a affaire à un autre tueur fou ?
– La famille Virejouls se plaint de l’attitude de la police à son égard. Qu’avez-vous à répondre à ces accusations ?
– Nous vous proposons une interview exclusive !
– Comment ça se passe avec la police scientifique de Limoges ? N’est-ce pas désagréable d’être doublé en permanence ?
Il serra les dents et grimpa les marches sans chercher à éviter de les bousculer. Des gamins. Des enfants gâtés. Des enfants à qui on avait donné un pouvoir considérable, dont ils étaient conscients. Permettre à un.e trentenaire affublé.e d’une couche de vernis socioculturel et de la dose courante d’impolitesse de recueillir et de diffuser de l’information, c’était lui donner une capacité de nuisance sans limites ou presque. Le métier de journaliste reporter d’images était si prisé qu’il venait juste après ceux de chanteur et acteur dans les préférences des jeunes de 18 ans. Évidemment.
Il leva la main dès les premiers bonjours dans l’hôtel de police et l’on comprit qu’il ne fallait pas le déranger. Il monta à son bureau, ferma la porte, ce qui était rare, et appela la préfecture. On lui passa d’abord Damien Boitillon, le directeur de cabinet.
– Monsieur Chassignol est-il là ?
– Il est en rendez-vous. Mais ne quittez pas, Commissaire, je vais voir s’il peut vous prendre.
Le commissaire profita de l’attente pour allumer son ordinateur et se connecter à internet. Il tapa « golf du Coiroux » sur Google et constata que la première page était déjà truffée de liens vers des articles et des réactions. Presque autant que pour le corps retrouvé dans l’armoire de l’église ! « Bon sang… » Il allait regarder ça de plus près. Ou plutôt, il irait voir Pottier.
– Commissaire ? Daniel Chassignol.
– Mes respects, Monsieur le Préfet.
– Vous m’appelez pour la nouvelle affaire. Il faut qu’on se voie, en effet. Je vais appeler Poisse, on organisera quelque chose à la sous-préfecture.
– Rrrggghh… En fait, je vous appelle à propos de la photo de La Montagne. Je ne sais pas si…
– J’ai vu. Comment se fait-il que la presse ait eu accès à la scène de crime ?
– J’avais donné des consignes, et j’avais moi-même rappelé aux journalistes la décence à laquelle ils devaient veiller.
– Soit ils ont outrepassé vos ordres, soit d’autres sont intervenus. Des free-lance, peut-être. Il y a des tas de desperados de nos jours, qui sont prêts à tout pour quelques images.
– C’est vrai, mais quel que soit l’auteur de la photo, La Montagne n’aurait pas dû la passer.
– Où voulez-vous en venir, Chautard ?
– Je voudrais qu’on porte plainte.
– Vous n’y pensez pas ?
– J’y pense depuis que j’ai découvert la photo.
– Eh bien n’y pensez plus.
– Rrggghh… Monsieur le Préfet, il faut marquer le coup. Ils franchissent chaque fois un degré de plus dans le voyeurisme macabre. Dans la récupération de la mort et du malheur à des fins commerciales.
– C’est leur problème. En aucun cas le vôtre.
– Si vous permettez, Monsieur le Préfet… Rrrgghh… Ça devient notre problème quand des journalistes montrent et commentent notre travail, quand ils suscitent des émotions qui vont empêcher la manifestation de la vérité. Il y a trouble à l’ordre public.
– Mais c’est incontournable, Chautard ! Vous le savez bien ! Les gens veulent tout savoir aujourd’hui, c’est-à-dire tout voir !
– Nous devons faire comprendre que tout ne peut être montré. Rrrggghh… Il faut préserver et le respect de la vie privée, et le travail de la police. La liberté de la presse n’est plus le garant de la démocratie, mais un frein à cette démocratie.
– Vous y allez fort. D’ailleurs, n’avez-vous pas utilisé la presse pour vous adresser à Pascal Rambert l’an passé ? Je n’occupais pas encore ce poste, mais j’avais suivi l’affaire, comme tout le monde. Et je trouve que vous aviez bien joué.
– Rrrrggghh… Les journaux sont utiles. Et pour un quotidien régional, La Montagne semble plutôt de bonne tenue. C’est d’autant plus dommage de les voir se laisser entraîner eux aussi à créer du drame et de la polémique, quitte à utiliser des photos volées pour cela.
– J’entends bien. Mais il n’est pas de notre ressort de résoudre ce problème. Vous devez faire avec eux, pas contre eux. Vous avez de nouveau à faire face à une grosse affaire. Et je suis sûr que vous ferez face à nouveau. J’appelle Poisse dans la matinée, et Damien vous rappelle. Merci Chautard, je compte sur vous.
Le préfet coupa la communication. Bon. Chautard fut surpris de ne pas se sentir en colère. Le représentant de l’État avait dû trouver les mots. Le commissaire revit en pensée les journalistes à l’entrée du commissariat : leur attitude ostensiblement, donc faussement, « cool », leur hystérie dès qu’ils apercevaient leur proie. Ce devait être excitant comme métier. À condition de savoir s’emballer pour un rien. Ils devaient s’amuser, ces jeunes. Aurait-il aimé être un de ceux-là ? À 16-17 ans, il y avait pensé. Sciences-Po, puis le C.F.J., auraient été une voie possible. Mais déjà quelque chose le gênait. Une certaine indécence. Et puis cette énergie qu’il fallait, s’enflammer pour des broutilles… Non, il n’aurait pas pu.
Il se recala dans son fauteuil, laissa tomber les bras le long du corps et ferma les yeux. Alors il amplifia ses respirations, tout en les ralentissant. Il n’était que 8 h 50, mais il lui fallait déjà se détendre. Il savait faire, désormais. Le yoga auquel l’initiait son épouse malgré lui, quelques lectures qu’elle lui avait conseillées, lui avaient appris à se ménager des minutes réparatrices tout au long de la journée, pour retrouver sa « cohérence cardiaque », lorsque celle-ci était mise à mal sous les coups du stress et de l’émotion. Il relâchait ses muscles, fermait les yeux, augmentait sa respiration, contrôlait ses pensées. Alors il retrouvait force et lucidité pour continuer son travail. Ce jour, il aurait besoin de beaucoup de force et de lucidité.
––––––––––
La première avancée de la journée fut rendue possible par Flandin, qui vint au rapport à 10 heures, doigts tremblants, gestes brusques.
– Qu’est-ce qu’il y a, Lieutenant ?
– Rien, Patron. Je suis un peu nerveux, vous savez bien.
– Vous fumez trop. Quel âge avez-vous ?
– 34.
– Il vous reste un an pour vous calmer. Après 35 ans, on paye cher les erreurs. Relâchez vos épaules et respirez.
– Euh…
– Tenez-vous en équilibre sur vos deux pieds, pas sur un seul. Allez !
Flandin, d’abord incrédule, se repositionna pour tenter d’obéir aux ordres de son supérieur, qui ne semblait pas plaisanter.
– Là. Baissez vos épaules. Baissez. Là. Maintenant, fermez les yeux.
– Mais…
– Fermez les yeux.
– Maintenant ?
– Oui. Allez.
Flandin pria pour que ni Plante ni Dru, ni personne d’ailleurs, ne se pointe à cet instant, sans quoi c’en était fini de son crédit dans la boîte. Il devait être ridicule debout, mais avachi, les yeux fermés en plus, au milieu du bureau du commissaire qui semblait prendre un malin plaisir à le torturer.
– Bon. Respirez. Lentement.
Une quinte de toux secoua le malheureux lieutenant.
– Reprenez.
Flandin s’exécuta comme il put.
Le commissaire l’obligea à sept longues inspirations et expirations avant de le libérer.
– Voilà. Maintenant, ouvrez les yeux, et donnez-moi votre rapport.
Déboussolé, le lieutenant récupéra le document qu’il avait dû poser sur le fauteuil au début de la séance de torture. Le commissaire se retrouva avec 25 pages dans les mains.
– C’est vous qui avez rédigé tout ça ?
– Oui. Enfin avec l’aide de ma femme. Parce que le français… Faut pas nous en vouloir s’il y a des fautes.
Le commissaire ne s’attendait pas à quelque chose d’aussi long. Le jeune lieutenant devrait aussi apprendre la simplicité, ce qui était compliqué. Il fallait souvent plus de 35 ans pour y parvenir.
– Est-ce que vous pouvez me le résumer ? Me dire si dans les témoignages que vous avez recueillis à propos du professeur Mila, certains éléments susceptibles de faire avancer l’enquête sont apparus ?
Le lieutenant gigota sur sa chaise. Le commissaire le réprimanda :
– Gardez vos deux pieds à plat sur le sol, respirez et dîtes-moi.
– Oui. Euh… En fait, y’a peut-être une chose. Enfin deux. Peut-être… D’abord, le fait que son caractère, du moins en public, a changé d’un coup à partir de l’an 2000.
– Comment ça ?
– Plusieurs personnes m’ont dit qu’il avait choisi de vivre de manière chrétienne, c’est-à-dire, euh… Il disait qu’il avait compris l’importance de Dieu et qu’il voulait respecter davantage les enseignements de Jésus.
– Il a parlé de « Jésus » ? Des « enseignements de Jésus » ?
– Oui. Je l’ai indiqué. Sa femme, deux amis, une relation professionnelle, ont utilisé ses mots. Dans son ordinateur aussi, j’ai retrouvé des fichiers de ce style. C’est marqué, vous verrez.
D’après le commissaire, parler de « Jésus », et plus encore des « enseignements de Jésus », dénotait l’appartenance à une église organisée, avec adhésion à ses préceptes, bien plus que lorsqu’on se référait à Dieu, concept flou utilisé par la masse des incroyants qui n’osait se l’avouer.
– Qu’est-ce qui a changé dans son comportement depuis ce moment-là ?
– En 2000, il travaillait encore. Dans son hôpital à Paris. J’ai pu joindre une infirmière qui l’assistait dans son service, vous verrez dans le rapport. Elle dit que presque du jour au lendemain, il est devenu attentionné, calme, même gentil, alors qu’avant il piquait des colères et se montrait souvent méprisant avec le personnel. Sa belle-sœur m’a dit la même chose.
– Est-ce qu’on vous l’a décrit comme un illuminé ?
– Non, euh… Je ne crois pas. C’était toujours quelqu’un de sérieux, qui en imposait. Simplement, il est devenu gentil, d’un coup.
Cette soudaine gentillesse était suspecte aux yeux du commissaire. Il avait déjà ressenti cette suspicion lors de sa discussion à l’abbaye, après les propos de Janis et de Georges Tip, les responsables des Voix du Seigneur. Qui avaient de plus souligné la grande discrétion du professeur sur tout ce qui touchait à ses activités antérieures.
– D’accord. A-t-il eu des problèmes dans sa vie ? Au niveau professionnel ou familial ? Des accidents, des ennemis, des soucis ?…
– D’après sa femme, non. D’après ses amis non plus. Tout le monde parle d’un homme épanoui, heureux, surtout après 2000 donc. Juste, j’ai eu l’impression qu’ils ne me parlaient pas de l’Olivier Mila d’avant 2000. Comme s’ils voulaient oublier l’homme qu’il avait été avant de devenir complètement catho.
Y’a quelque chose, pensa Chautard. Il s’est passé quelque chose avant 2000.
– Les enfants ?
– Rien de spécial. Les deux sont très occupés par leur boulot. Ils ne voyaient pas beaucoup leur père, mais je n’ai pas senti de problèmes de famille.
– Et l’hôpital ?
– C’est la deuxième chose que je voulais vous signaler. J’ai pu parler avec une infirmière, celle que j’ai déjà évoquée, un de ses anciens médecins assistants, et un chef de bureau de la direction des hôpitaux au Ministère de la Santé. Ce dernier, un certain Verlain, m’a répondu qu’il n’était pas habilité à communiquer sur les carrières des personnels des établissements. Mais que dans le cadre d’une procédure judiciaire, un dossier pourrait être transmis. Il faut adresser un courrier au Ministre…
– Vous l’avez menacé d’une arrestation immédiate et d’un interrogatoire par Le Rouque et la Teigne pour entrave à la justice, j’espère ?
– Euh… Non. Les deux autres ont insisté sur la compétence du professeur, ses qualités, tout le tralala. Mais quand j’ai demandé s’il avait un jour eu des soucis professionnels, ou s’il avait été en conflit avec des confrères ou des patients, ils m’ont fait des réponses bizarres. Regardez page 12, c’est marqué.
Chautard se rendit à la page 12 du rapport. Il se retrouva plongé dans une mer de signes, sans intertitres, sans lignes sautées, avec une seule phrase par paragraphe.
– Il faudra apprendre à structurer vos rapports, Lieutenant.
– Ah… Oui, Commissaire.
– Je vois : « Florence Perniel a répondu : “Moi, je ne l’ai jamais vu commettre la moindre erreur”. On peut penser que “Moi” sous-entend que d’autres ont pu constater des erreurs. D’autant que je n’avais pas parlé d’erreurs, c’est elle, l’infirmière, qui a employer le mot… ».
Le commissaire raya le r de « employer » et ajouta un accent aigu sur le e, avant de continuer sa lecture à voix haute : « Le docteur Jacques Roi a eu cette phrase surprenante : “Qui, en presque 40 ans de carrière, peut se vanter de n’avoir jamais commis de faute ?” Quand j’ai demander à quelle faute il faisait allusion, il a dit : “A aucune en particulier. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a forcément des jours ou on est moins bon que d’autres”. J’ai continué en lui demandant s’il avait souvenir d’un jour ou le professeur Mila aurai été moins bon que d’habitude. Ça la agacer. Le docteur Roi m’a répondu : “Non, désolé. Bon, je vais devoir vous laisser maintenant, le devoir m’appelle”. J’aurai peut-être du insister, mais il m’a sembler préférable d’en rester la pour un premier contact. On pourra toujours rappeler ce médecin ».
Intéressant, marmonna le commissaire en corrigeant les fautes. Bien vu, lieutenant. Vous écrivez mal, mais vous savez écouter, c’est une grande qualité. Je vais lire votre rapport attentivement. Vous pouvez me le transmettre par internet ?
– Je l’ai fait avant de venir.
– Parfait. Avant de partir, dites-moi ce que vous avez retenu de votre enquête, qui pourrait nous aider.
– Euh… Je dis pas ça pour me faire mousser, Commissaire. Mais, euh… Vous voulez vraiment savoir ce que je pense ?
– Oui. Respirez un bon coup. Relâchez vos muscles.
– Hein ? Ah oui ! Voilà.
Flandin se ridiculisa de nouveau.
– Je vous écoute, consentit le commissaire au bout d’une longue minute.
– Eh bien, je pense que le professeur a voulu tourner une page, peut-être cacher quelque chose. Il avait peut-être quelque chose à se reprocher.
– Soyez plus précis. Remplacez « quelque chose » par autre chose.
– Une faute professionnelle. Je pense qu’il a eu un problème avec un patient. Ou la famille d’un patient.
Le commissaire regarda Flandin en tapotant sur le rapport.
– Je pense comme vous, Lieutenant. Appelez dès maintenant le juge Florent de ma part. Voyez avec lui comment avoir accès au dossier personnel du professeur Mila, qu’il soit au Ministère ou à l’hôpital Robert Debré. Oui, puisqu’il exerçait dans la capitale, à l’A.P.H.P. Torturez ce Verlein au besoin. Voyez également s’il existe une liste des actes, en l’occurrence des accouchements ou des interventions gynécologiques, effectuées par le professeur. Avant l’an 2000.
––––––––––
À 11 h 15, après avoir lu le rapport de Flandin et entré dans les fichiers les éléments principaux qu’il contenait, le commissaire monta au deuxième étage et se rendit dans le bureau de Serge Pottier. On le regardait ce jour avec prudence quand on le croisait dans les couloirs, car on savait qu’il était soumis à rude pression. Et s’il n’était pas colérique, il pouvait être assez glacial quand il estimait qu’on le dérangeait sans raison valable.
– Rrgghhh… Pottier bonjour. J’aimerais que vous regardiez sur le web tout ce qui est paru sur internet concernant les crimes d’Aubazine. Et que vous me concoctiez une synthèse, en dégageant ce qui ressort, et en identifiant les sources principales. D’où part le buzz ? Qu’est-ce qui fait prendre la mayonnaise ? Je voudrais aussi connaître la place des médias là-dedans : est-ce qu’ils sont des vecteurs essentiels, ou est-ce qu’ils sont une source parmi d’autres ? Vous voyez ?
Pottier voyait. Et pour tout dire, la proposition l’intéressait.
– Pas de problème.
– Je préviens Ducamp.
Ducamp était le supérieur direct de Pottier, et le grand chef ne voulait pas le court-circuiter. Le téléphone sonna. L’informaticien s’excusa et décrocha. Puis :
– C’est pour vous. Darmon.
Le matin, au briefing de 9 heures, au cours duquel il avait mis ses collaborateurs au courant des événements du week-end, le commissaire avait demandé à l’inspecteur Darmon de contacter les familles pour récupérer les numéros et les contrats des téléphones portables des victimes, afin de voir avec les opérateurs si on pouvait les localiser.
– Je voulais juste vous dire que les téléphones d’Olivier Mila et Stephen Virejouls sont éteints. On n’a pas pu les localiser.
– Rrrgghhh…
– Si vous voulez, je peux demander les factures détaillées des douze derniers mois et regarder si on trouve des numéros suspects, des concordances…
– Bonne idée.
– Il me faut une réquisition.
– Appelez Florent.
À 11 h 30, le commissaire reçut Plante et Mathieu, qui lui apportèrent un autre élément intéressant. Prolongeant leur parcours de la veille, les deux hommes s’étaient rendu au domicile et au cabinet de feu maître Virejouls. En regardant ces deux flics, on pouvait difficilement trouver plus différents que la grande baraque et le frêle intello à lunettes, mais le tandem semblait tenir la route.
– Il a ses bureaux sur la première ceinture, indiqua l’inspecteur à épaules. Bien sûr…
– Nous aussi, ponctua le commissaire.
– Certes, mais c’est pas les mêmes. Chez l’avocat, c’est du neuf dans du vieux. Nous, ce serait plutôt du vieux dans du neuf…
– Restons sur les locaux de l’avocat, si vous voulez bien.
– Donc du classique et du fric, un mobilier tape-à-l’œil et des tableaux grands formats et abstraits. Le genre, coulée orange sur fond caca granuleux, qui coûte que 5000 € parce que vous avez acheté cette merde dans un vernissage privé.
Le commissaire fixa l’inspecteur.
– La pièce Art, de Yasmina Reza, ça vous dit quelque chose ?
– Négatif.
– Vous trouverez ça sur Youtube. Ça vous plaira. Vous apprendrez ce que c’est qu’une « merde ».
– Ça peut toujours servir.
– En effet.
Mathieu regardait un peu inquiet ses deux supérieurs, qu’il avait du mal à suivre.
– Bon, revenons à l’avocat défunt, reprit le commissaire.
– Ok, répliqua Plante. Il était associé à deux autres gars, qu’on a cuisinés un peu. Eux, comme la gonzesse à l’accueil, ne comprennent pas, ne voient pas qui, etc. D’après eux, le mec était un saint, ou presque. Du moins depuis qu’il s’était rangé des voitures. Apparemment, il a fait la bamboche pendant un quart de siècle…
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
Plante se tourna vers Mathieu :
– T’as tes notes, Phil ?
Mathieu tourna les pages de son calepin :
– Un associé a dit : « Si on m’avait qu’un jour il deviendrait avocat… Lui… » Quand on a demandé pourquoi, il a répondu : « Oh, ben la picole quoi, la bringue, la vitesse… Il est resté longtemps ado, au moins jusqu’à 30 ans ».
– On a senti une gêne à ce moment-là, précisa Plante (Germain de son prénom). Comme si le gars avait l’impression d’en avoir trop dit. Hein, Phil ?
– Exact.
– Rrgghhh… Et l’autre associé ?
– Il était à Tulle. Ils ont un autre bureau là-bas. On l’a appelé. Même type de discours, a priori. On doit le voir en fin d’après-midi.
– La secrétaire ?
– Elle arrêtait pas de pleurer, cette gourdasse. Elle nous a quand même ouvert les placards. On l’a interrogée, le mec aussi, sur les affaires en cours. Ils ne font quasiment pas de pénal. Les divorces font 70 % de leur chiffre et les commis d’office 25 ! Sont quasiment fonctionnaires, quoi. Mais pas avec les mêmes salaires que nous…
– Vous avez été à son domicile ?
– Belle maison, sur les hauteurs. Piscine. Le type était divorcé, un enfant. Il vivait avec une certaine Marjolaine…
– Biout. Marjolaine Biout.
– Ouais. Une belle plante, la Marjolaine, j’la prendrai bien en infusion. Ah ah ! Elle nous a fait le grand cinoche, la chérie. Crise, larmes et tout le toutim. Il a fallu que je la joue San Antonio, vous me connaissez, Commissaire, je l’ai prise dans mes bras…
– Vous l’avez pas invitée à dîner ce soir, au moins ?
– C’est un peu tôt. Bon. Elle ne voit pas du tout qui pouvait en vouloir à son copain. Elle refuse même de croire à un meurtre ! Selon elle, son mec s’est pris les pieds dans une racine et il est mal tombé. J’exagère à peine ! Quoi d’autre, Phil ?
– Le père est médecin. La mère préside une association culturelle. Une villa sur le bassin d’Arcachon, un bateau…
– À pleurer.
La vie de l’avocaillon semblait en effet assez formatée. Mais on ne pouvait se contenter des apparences quand on était flic.
– Vos suggestions ? demanda le boss.
Plante fronça les sourcils et donna un coup de menton en direction de « Phil », qui signifiait : « Vas-y, toi, les suggestions, c’est pas mon truc ». Mathieu dit simplement :
– ll faudrait reprendre toutes les affaires qu’il a été amené à traiter. Et puis peut-être voir si sa vie dissolue avant 30 ans n’a pas été source de problèmes.
– Absolument, dit Chautard. Le juge Florent reçoit les parents cette après-midi. Mettez-vous en relation avec lui.
– Je l’appelle ?
– Oui. Vous tomberez sur Mme Monbazon, la greffière. Vous verrez avec elle si vous pouvez participer au rendez-vous.
– Ah, Janine !… Tu vas voir le canon, Phil ! Ça peut être un bon coup, tu sais…
Plante jeta un œil au commissaire pour voir s’il n’avait pas été trop loin, et celui-ci lui fit savoir au regard que, si, il avait été trop loin.
Une fois ses collaborateurs partis, Chautard tapa dans le fichier « Hypothèses » ce qui se dessinait dans sa tête. Sous réserve de vérification, Olivier Mila et Stephen Virejouls pourraient avoir en commun une origine sociale privilégiée, un comportement peu en rapport avec l’image attendue de cette origine pendant le début de leur vie d’adulte, et ensuite, assez soudainement, une conduite exemplaire, comme s’ils souhaitaient se racheter. Tout cela restait à confirmer, mais cela semblait une première similitude entre les deux victimes. Est-ce que ça donnait une indication quant au mobile du meurtre ? Pas pour l’instant. Mais on devait chercher les contentieux qu’auraient pu déclencher le médecin et l’avocat quand ils étaient peu « clean », comme dirait Pauline, Chautard junior n°3. Flandin avec le professeur catho, Mathieu avec l’avocat golfeur, avaient du pain sur la planche.
De la journée, le commissaire ne put sortir de son bureau, alors qu’il aurait aimé retourner sur le terrain. Il ne voulait pas abandonner ses recherches au sein de la communauté des Voix du Seigneur et il devait mener une enquête au sein du club de golf du Coiroux. Il souhaitait examiner encore les scènes de crimes, voir le domicile des victimes, rencontrer leurs proches. Certes, il savait déléguer et il avait délégué à ses collaborateurs, mais il avait besoin d’appréhender les choses par lui-même, à la fois pour la vision d’ensemble et les détails. Il rêvait d’un cerveau aussi puissant que celui de Google machin – sa fille Christelle lui avait montré ça –, qui, en partant d’une vue de la terre par satellite, permettait de zoomer infiniment pour se retrouver en quelques secondes devant la maison dont on avait juste entré l’adresse. Ça l’intéressait et l’inquiétait en même temps. « L’homme va devoir se transformer en machine, sinon il ne pourra plus suivre. Mais après tout, c’est peut-être la solution pour lui éviter de retourner à la barbarie. Il vaut peut-être mieux un homme numérique… »
Pendant que le sous-préfet Poisse l’appelait pour faire le point et lui proposer une réunion le mercredi à Tulle – « Aubazine est encore du ressort de la pref, il faut bien lui laisser quelques bricoles à croquer » –, il s’était levé et approché de la fenêtre. Les toits de Brive l’apaisaient. Il les voyait davantage chauds et ronds que froids et pointus. Bizarre. Peut-être que les hauteurs étaient bonnes, les déclivités raisonnables. Peut-être aussi que, imaginant ce qu’il y avait dessous, il se disait que tant qu’on avait un toit sur la tête dans une petite ville, on échappait à la barbarie. Pourtant, cette année montrait que même à Brive-la-Gaillarde le crime avait droit de cité. Il progressait même de manière considérable, alors que le nombre était à peu près stable dans le pays tout au long de ces dernières années : 1000 par an.
Mais les crimes de Brive et d’Aubazine étaient-ils barbares ? Il avait tendance à penser que c’était surtout les comportements quotidiens qui se barbarisaient et que là était le véritable danger. Il savait que cette question méritait une réflexion approfondie et qu’il devait surveiller ses pensées. Il devait enfin se mettre à son bouquin sur « un bon usage du crime ? » – le point d’interrogation était indispensable – pour traiter le sujet de manière sérieuse.
En attendant, il fallait faire face. À cet égard, la vision du brigadier Leroux debout sur une chaise dans le couloir du rez-de-chaussée, les mains en l’air pour tenter de placer un tube de néon dans son cadre, soutenu par Pascaud qui cramponnait les pieds de la chaise comme si sa vie en dépendait, chatouillé aux jambes par Le Rouque et La Teigne qui l’encourageaient à leur manière – « Jean, si tu savais comme t’es beau vu d’en dessous », « Magne-toi un peu, vieille croûte » –, cette vision était réconfortante.
––––––––––
Entre midi et deux, le commissaire passa son temps au téléphone, sans avoir l’impression d’avancer. Les coups de fil concernaient bien les meurtres pour la plupart – il renvoyait les autres affaires vers ses adjoints, qui avaient chacun la leur –, mais il s’agissait surtout de formalités, de prises de coordonnées et de renseignements. Il n’eut pas le temps d’aller déjeuner au Rabelais, le self de l’avenue Foch. Il sortit un billet de 10 et demanda à ce qu’on aille lui chercher une formule à la Mie Câline de la place de l’église. En général, il y allait lui-même. Il aimait bien ces sandwichs et ces tartelettes, qu’il avait découvert quelques années plus tôt dans l’échoppe de Tulle et apprécié à Bordeaux un jour qu’il était allé voir sa fille Adeline qui y apprenait la médecine.
En mâchant son poulet crudités, il avait, pour se changer les idées, cliqué sur le dossier Administration de son ordinateur, qui contenait les fichiers relatifs aux questions budgétaires, aux relations avec la hiérarchie (D.D.P.N., préfecture, S.R.P.J., ministère), à la répartition des effectifs… Tel était son lot : il était le patron de la boîte et il devait en assurer l’organisation générale.
À 14 heures, le capitaine Rivalet fut introduit par Annie Farme, qui se surpassa pour montrer au gendarme que la police ne le méprisait pas, malgré quelques regards en coin de bleus qui s’étonnèrent de voir un bleu différent pénétrer dans leur antre. L’enquête de proximité effectuée par le capitaine et ses hommes, tant autour de l’église d’Aubazine que de la maison des Mila à Palazinges, n’avait pas permis de recueillir des éléments marquants sur le dernier jour du professeur et d’éventuelles fréquentations inhabituelles.
– Rrrggghhh… Personne n’a vu le professeur en compagnie d’un autre individu quand il regagnait sa voiture à la sortie de la réunion, mardi vers 22 h 45 ?
– Malheureusement non. Le témoignage qui se rapproche le plus de cette heure est celui d’un couple de Hollandais qui sortait du bâtiment principal de l’hôtel Saint-Étienne, où se trouve la salle à manger, vous le savez. Ils ont pris l’air sur la terrasse et ils ont regardé le clocher de l’église avant de rejoindre leur chambre dans une annexe. Il devait être 22 h 25, puisque le type se souvient qu’il était 22 h 30 pile quand ils sont entrés dans leur chambre. Sur la place, ils se souviennent d’un chien qui trainait et d’une jeune femme appuyée à une voiture, qui semblait attendre quelqu’un.
– Une jeune femme appuyée contre une voiture ? Ce n’était pas la voiture du professeur Mila ?
– Non. Ils ont pu préciser l’emplacement, pas la marque, ni même la couleur.
Le gendarme et le policier reprirent ensemble les différents témoignages, pour vérifier qu’ils n’avaient rien laissé passer d’important. Après quoi, le second demanda au premier s’il pouvait à présent se charger du même type d’enquête au sein du club de golf du Coiroux, afin de cerner les habitudes de feu Stephen Virejouls en ce lieu, et d’éventuelles inhabitudes ce dernier samedi.
À 15 heures, Yannick Vial fut introduit à son tour dans le bureau du commissaire, qui aurait aimé que Mathieu fût à ses côtés. Mais ce dernier était en ce moment au palais de justice où il recevait les parents Virejouls avec le juge Florent. L’agent immobilier partenaire de l’avocat golfeur répéta ce qu’il avait déjà dit sur le déroulement de l’après-midi fatale. Ensuite, Chautard l’interrogea sur le passé de son copain : ses frasques de jeunesse s’étaient-elles déroulées en dehors de la légalité ? Avaient-elles eu des conséquences en termes de relations ? Stephen Virejouls s’étaient-il fait des ennemis ?
Le commissaire dut alors entendre, et consigner dans ses fichiers informatiques, des anecdotes navrantes de courses de voitures sur l’autoroute, de « soirées cocaïne », de bagarres en discothèque, de tricheries aux examens, de coucheries collectives, de mauvais canulars… Récits navrants d’une jeunesse trop riche en argent, trop pauvre en culture, en courage, en conscience.
– Est-ce qu’il a eu affaire à la justice ?
– Je ne crois pas. On lui avait retiré son permis une fois, mais il l’avait récupéré. Ce n’était pas un voyou, Stephen.
À 16 heures, le commissaire laissa partir Yannick Vial, non sans lui avoir demandé de rester disponible si besoin était.
Seul, il appela la lieutenant Dru :
– Vous avancez sur l’échange des images de mineurs ?
– Oui, patron. Y’a des ados malades, grave…
– C’est important, on en reparle bientôt. Mais ce n’est pas pour ça que je vous embête. Est-ce que vous pouvez regarder si notre avocat golfeur avait déjà eu affaire à la police, quand et pourquoi ?
– Une période précise ?
– Non. N’importe quand.
– J’ai un rendez-vous téléphonique dans 3 minutes, je m’y mets tout de suite après.
Le commissaire avait à peine raccroché que Sylvie Bastiat, du standard, lui passa un appel en attente.
– C’est Florent. Je suis avec Philippe Mathieu. On a reçu les parents à 14 h 30. Ils sont partis vers 15 h 45. Ils nous ont dit une chose, qu’on a vérifié après leur départ. Philippe m’a dit que ça pourrait corroborer une piste que vous aviez évoquée ce matin. Voilà : en 2000, Stephen Virejouls, qui avait 24 ans, a perdu le contrôle de sa voiture, une B.M.W., et fauché un jeune de 17 ans, Cyril Blacques, qui marchait sur le bord de la route. Ce jeune est mort des suites de ses blessures.
– Rrrrggghhh… Continuez.
– Ça s’est passé entre la Corrèze et la Dordogne, entre Larche et la Feuillade. Le jeune Cyril Blacques rentrait chez lui après avoir été pêcher dans la Vézère. Stephen Virejouls a écopé d’un an de suspension de permis, de dommages à verser qui se chiffraient en centaines de milliers de francs, mais pas de peine de prison, même pas de sursis. Il semble que la condamnation ait été légère, car il n’était pas sous l’emprise de l’alcool au moment du choc. En revanche, il roulait à 112 km/h alors que la limitation était à 70.
Cette information se glissa aussitôt dans le cerveau du commissaire et déclencha la question suivante :
– Les parents Virejouls ont-ils dit quelque chose sur la réaction de la famille du jeune qui a été tué ?
– Nous leur avons demandé si Stephen avait fait l’objet de menaces, d’une manière ou d’une autre. Ils ont répondu par la négative.
– La mère a même dit, ajouta Mathieu qui se mêlait à la conversation via le haut-parleur du téléphone, qu’il n’y avait jamais eu de contacts entre les deux familles, même à l’audience au tribunal.
– Est-ce que les parents reconnaissent le tort de leur fils ?
– La mère plus ou moins. Même si elle dit que « c’est la faute à pas de chance ». Le père, lui, parle d’« erreur de jeunesse ».
« Erreur de jeunesse ». Cette formule provoqua un malaise chez le commissaire. Parce que l’erreur avait anéanti une vie, et sans doute une famille. Parce que le chauffard avait quand même 24 ans. Parce que si on ne lui avait pas payé une voiture surpuissante, il n’aurait pas roulé si vite. Parce que s’il avait été mieux éduqué, il aurait été moins égoïste. Et parce que l’entretien avec Yannick Vial avait révélé que le non-respect du Code de la Route n’était pas une exception chez Stephen Virejouls, mais une habitude.
– Il faut trouver cette famille Blacques. Voir s’ils ont du ressentiment contre celui qui a tué leur fils.
– C’est ce qu’on pensait faire, reprit Florent. Il faut quand même que j’en parle au procureur…
– Oui, voyez avec Chaffran. Il faudra du doigté. Dès la première question, les parents du malheureux Cyril Blacques vont se sentir soupçonnés de meurtre. Et si ces foutus journaleux l’apprennent… Mais nous devons les voir, c’est indispensable, et urgent. Vu ce que nous avons appris auparavant sur les deux victimes, il n’est pas impossible que l’on ait affaire à une vengeance.
– Comptez sur moi, dit Florent.
– Rrgghh… C’est, l’inverse, M. Le Juge, répondit Chautard.
– Ah, ce juge d’instruction, qui soi-disant diligente une enquête, mais qui ne peut rien faire sans la police…
– Mathieu, revenez voir Dru. Tout de suite. Je viens de lui demander de chercher si Virejouls avait déjà eu affaire à des services de police. Vous l’avez devancée. Et vous m’avez appris que Yannick Vial m’a menti. Au moins par omission.
Le commissaire mit fin à la communication. Sous l’effet de cette nouvelle particule venue du palais de justice, toutes celles qu’il avait accumulées depuis le début de matinée se mirent à tourner dans sa tête. À chercher leur place dans le cyclotron. À utiliser fissions et fusions pour parvenir aux corrélations. Indispensables corrélations… Chautard avait augmenté ses connaissances et il avait une vision plus claire du problème. Certes, il manquait encore l’information décisive, celle qui allait donner toute leur valeur aux découvertes et déductions précédentes, et permettrait de chercher enfin quelque chose de précis.
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Limoges ! Bon sang : il était 17 heures et Ramond n’avait toujours pas appelé ou envoyé ses conclusions relatives à l’examen de l’armoire de l’église, de la voiture et du corps du professeur Mila. Il avait de nouveau promis, la veille, au sortir de la maison funéraire, malgré le deuxième meurtre et le surcroît de travail que cela représentait. Chautard consulta sa messagerie sécurisée : rien de la police scientifique. S’il ne se manifestait pas, les bureaux risquaient de fermer et on le laisserait en plan. Mais s’il appelait et que le rapport n’était pas près ? Il allait se mettre à dos les Limougeauds, ce qui n’était pas un bon moyen d’obtenir leur concours. En le laissant mariner, ceux-ci voulaient-ils montrer leur importance ? Le repas du dimanche au Saint-Étienne avait détendu l’atmosphère et mis un frein aux rivalités, qui n’avaient pas disparu pour autant. Les hommes restaient des hommes.
Chautard n’hésita pas longtemps. Il consulta son répertoire et composa la numéro.
– Oui.
Oui hostile. Pire qu’un non. Qui ne permettait pas d’identifier l’interlocuteur et renvoyait l’appelant dans les cordes. Un oui parisien. Un oui qui signifiait que celui qui téléphonait dérangeait et qu’on voulait le lui faire sentir. Quelle logique présidait à cela, sinon l’égoïsme ? Les chefs de service ne se rendaient-ils pas compte des dommages causés par une telle attitude ? Peut-être étaient-ils eux-mêmes si coutumiers de l’impolitesse qu’ils la considéraient comme normale ? Chautard se souvenait de la morgue des directeurs et libéraux de la capitale, de l’hostilité qu’ils affichaient dès qu’ils décrochaient ? « Qu’est-ce que tu veux, minable ? Tu es insignifiant et tu me fais perdre mon temps. Dégage ».
– Le commissaire Ramond est-il là, s’il vous plait ?
– Quittez pas.
« Le respect de la grammaire ne s’impose pas avec quelqu’un d’aussi petit que toi. Parce que je suis sympa, je vais voir ce que je peux faire, mais je te garantis pas que je répondrai à ta demande. Je ne suis même pas sûre de te reprendre. En fait, tu ferais mieux de raccrocher ». Si l’heure avait été moins grave, le commissaire aurait interpellé la désagréable et lui aurait montré le problème de ses mots et de sa tonalité.
Tut, tut, tut… La communication fut coupée. Logique. Non sans avoir pris le temps de respirer un bon coup et de relâcher ses épaules, et après s’être rappelé combien les analyses de Ramond pouvaient être importantes, Chautard pensa que l’heure n’était pas à « Écoute-moi, merdeuse, si j’ai pas ton boss dans les cinq secondes, tu sera lundi en patrouille de nuit dans le 9.3. ». Il se contenta de :
– On a été coupés.
– Quittez pas.
Rrrgggghhh… « Respire, Tarchau, respire ». Les secondes passaient et il redoutait une nouvelle coupure. Il aurait pu appeler Ramond sur son portable. Mais il s’était dit qu’il aurait plus facilement une réponse en passant par son secrétariat. Il aurait également pu demander à une secrétaire de son commissariat à lui de se charger d’établir la communication et de ne la lui passer que lorsque le commissaire Ramond serait en ligne. Mais il s’était toujours refusé à cela : ne plus être capable d’appeler quelqu’un tout seul, cantonner une collaboratrice à des tâches dérisoires. Non, il ne voulait pas de ça.
– Salut Briviste !
– Rrrgghhh… Salut.
– On bosse pour toi. J’ai pas encore tout, je pensais t’appeler demain matin. Mais je peux te donner tout de suite trois choses qui, selon moi, sont éclairantes. Enfin, je veux pas faire ton boulot à ta place.
– Vas-y.
– D’abord, le golfeur. Le coup a été donné avec un club en bois. Mais les écailles qu’on a retrouvées sur les plaies sont d’un bois et d’un vernis assez anciens. On a appris ça parce que David a été chez Décathlon à deux heures. Il a pu voir le vendeur calé en golf qui, quand on lui a montré les écailles, les photos agrandies avec reconstitution de forme, et qu’on a parlé du type de bois et de vernis – j’ai plus les noms en tête mais tu auras ça dans le rapport – a dit que ce genre de club ne se fabriquait plus et surtout n’était plus utilisé depuis au moins dix ans.
– Ça pourrait indiquer que celui qui a frappé n’est pas un joueur régulier…
– Exact. Mais attends, ça c’est l’amuse-bouche. La deuxième chose éclairante est la suivante. Et tu ne découvriras qu’elle est éclairante, voire importante, que quand je t’aurai parlé de la troisième.
– Tu es un maître du suspense…
– Ne t’agace pas, j’arrive. Ton gars, ce n’est pas deux coups qu’il a reçus, mais quatre. Les troisième et quatrième ont été frappés presque au même endroit que les précédents, c’est pour ça qu’on ne les avait pas distingués à l’œil nu.
– Tu veux dire qu’il y a eu acharnement ? Ou déchainement de violence ?
– Pas forcément. Je pense au contraire que le premier coup, en plein sur la tempe, aurait pu être fatal s’il avait été donné par quelqu’un de suffisamment costaud.
– Ce qui veut dire ?
– Ce qui veut dire que ce que je vais te dire maintenant est intéressant.
– Rrrrgggghhh…
– Je passe maintenant au meurtre du professeur Mila dans l’église d’Aubazine. On a trouvé trois fibres de laine dans les ferrures qui ferment la porte de l’armoire. Vu leur emplacement, il est impossible qu’elles aient été là avant qu’on ouvre ces ferrures. Elles ne peuvent pas provenir d’un ancien touriste, d’un visiteur.
Ramond se tut. Chautard ne voyait pas où son collègue voulait en venir. Il dut s’humilier en posant une question :
– Et alors, les fibres de laine ?
– Elles sont roses.
– Roses ?
– Tu connais beaucoup d’hommes qui portent un pull rose ?
Une femme ! Une femme !… Une femme ?… Chautard aussi venait de prendre des coups sur la tête. Dont deux le conduisaient au sexe inattendu du meurtrier. La laine rose, le manque de force du meurtrier qui obligeait à frapper plusieurs fois, étaient des indications sérieuses. D’autant plus qu’elles en révélaient une autre : celle du capitaine Rivalet, relative au couple de Hollandais qui avait aperçu sur la place de l’église à 22 h 25 une jeune femme appuyée contre une voiture et semblant attendre. Le gendarme avait dit cela comme si ce n’était pas utile pour l’enquête. Et le policier devait se l’avouer : il avait lui aussi négligé cet élément. Ils avaient commis tous les deux la même erreur. Quelle preuve que le crime était lié aux hommes ! Dans l’imaginaire collectif certes, mais aussi dans le raisonnement policier. Ce qui était logique, car les criminels étaient de fait très majoritairement des hommes. À combien : 80, 90, 99 % des cas ? Chautard l’ignorait, et il eut honte de son ignorance.
Les nouvelles particules se mélangeaient aux anciennes et toutes tournaient dans sa tête. Il ferma les yeux pour essayer de se concentrer. Une femme. Ok, une femme. Qui ne serait pas une golfeuse régulière, voire pas une golfeuse du tout – quoiqu’elle aurait pu garder, ou récupérer un vieux club – et qui ne serait pas non plus forcément une habituée de la communauté des Voix du Seigneur, puisque c’est au cours de l’apéritif du dimanche ouvert à tous qu’elle avait pu entendre parler de la réunion du mardi soir à laquelle participait le professeur Mila.
Cette femme – si c’était bien une femme, car on ne pouvait en être sûr – en voulait à deux hommes qu’elle avait suivis l’un après l’autre dans un lieu où ils avaient leurs habitudes et elle les avait assassinés avec autant de sang-froid que d’amateurisme. Ça aussi conduisait à une piste féminine : ce mélange de détermination et d’approximation dans le choix de l’arme du crime. Dans les deux cas en effet, la mort n’était pas garantie : le professeur aurait pu s’échapper, ou être découvert avant d’étouffer, et les coups assénés à Stephen Virejouls auraient pu être insuffisants, ou empêchés par son copain Yannick Vial.
Pourquoi en voulait-elle à ces deux hommes au point de les tuer ? Bon sang, l’accident de voiture ! Quand il avait 24 ans, Virejouls avait tué un jeune de 17 ans, Cyril Blacques, en le fauchant au bord de la route avec sa B.M. La meurtrière était-elle sa mère ? Sa sœur ? Sa petite amie ? Dans ce cas, pourquoi Mila aussi ? Bon sang, Mila était gynéco ! Il avait pu faire une connerie, lui aussi ! Ils avaient évoqué la piste avec Flandin. Si Mila avait fait une connerie, une faute professionnelle entrainant la perte d’un enfant par exemple, il avait pu susciter un profond ressentiment. Une envie de meurtre. Sa conversion tardive et son engagement religieux pouvaient être un moyen de cacher cette faute. Chautard s’était fait la remarque, à l’issue de son interrogatoire groupé à l’abbaye, que la plupart des membres de la communauté semblaient fuir quelque chose. Ils étaient un peu comme ces têtes brûlées qui s’engagent dans la Légion pour retrouver à la fois un anonymat et une identité.
Le commissaire s’était levé et il tournait dans son bureau. Il s’arrêta, regarda les toits de Brive. Bientôt, après le passage à l’heure d’hiver, il ferait nuit à ce moment de la journée. Il aimait l’automne, il trouvait cette saison intéressante et joyeuse, c’était le vrai début de l’année. Le printemps était plus pesant. L’hiver était passé par là, on en avait plein les bottes et l’été n’arrivait pas. Et pour quelques jours de soleil, il fallait supporter beaucoup de pluie. Alors qu’à l’automne c’était l’inverse : le soleil prédominait.
Pourquoi est-ce qu’il pensait aux saisons alors qu’il y avait urgence ? Il se secoua. Se rassit, mais pour mieux travailler. 17 h 27. Le plus urgent était de définir un plan d’action. Pour cela, il fallait d’abord déterminer le but. Le commissaire tapa dans le fichier ouvert, peu importait, il replacerait ensuite : « Je recherche une femme qui pourrait avoir été blessée, moralement et indirectement, par Stephen Virejouls et par le professeur Mila. Peut-être en lien avec l’accident qu’a causé le premier avec sa voiture, peut-être en lien avec un accouchement qu’aurait effectué le second. Ce qui est bizarre, c’est qu’elle a frappé au même endroit, Aubazine, et à peu près en même temps, dans la même semaine. Ce qui pourrait laisser penser à une mise en scène, un plan élaboré. D’autant que les faits ont eu lieu il y a plusieurs années. Pourquoi ce lieu ? Pourquoi ces dates ? Les relevés scientifiques d’un côté, les informations recueillies de l’autre, convergent vers ce profil comme suspect numéro un. Et comme nous n’en avons pas d’autre pour l’instant, nous devons concentrer nos moyens sur celui-ci ».
Restait à définir un plan d’action en fonction de l’objectif ainsi arrêté. Le commissaire enchaîna dans la foulée : « À entreprendre dès le lundi 19 octobre à 17 h 30, c’est-à-dire maintenant :
– appeler Mathieu et lui demander si le jeune Cyril Blacques tué par la voiture de Stephen Virejouls en 2000 avait une mère, une sœur, une fiancée, encore vivante. Les retrouver et les interroger. Vérifier en détails leur emploi du temps de la semaine passée. Remettre Plante avec Mathieu sur ce coup, et bosser avec Florent ;
– appeler Flandin en lui demandant de creuser la piste sur le passé du professeur et d’éventuelles erreurs médicales qu’il aurait commises. Rappeler tous les contactes évoqués dans le rapport et aller les rencontrer à Paris si nécessaire. Qu’il se fasse aider par Dru. Voir notamment si une femme aurait pu être blessée ou perdre un bébé par la faute du gynécologue accoucheur ;
– voir avec Ramond si un lien peut être établi entre les deux cadavres ou entre les deux scènes de crimes.
Le commissaire releva ses doigts. Il sentait qu’il manquait quelque chose. Ça ne suffisait pas. Il relut ce qu’il avait tapé, réfléchit de nouveau. Deux crimes, la vengeance comme mobile possible, un suspect féminin… Il sentait comme une impatience. Ou plutôt… une urgence. Une urgence, oui. Pourquoi avait-il ce sentiment. C’était un pressentiment, en fait. Et que pressens-tu, Tardchau ? Je ne sais pas, mais… Rrrrgghhh… Il y a un danger. Encore un danger ? Oui, ça y est, je comprends ce que je dois comprendre : si elle a tué deux personnes en quatre jours, elle peut en tuer trois en sept, ou quatre en quinze. Il y a peut-être plus de deux personnes dont elle a décidé de se venger. De manière radicale. C’est ça que je ressens, ou pressens : elle rôde. Elle attend ses proies. Elle n’a pas fini son travail. Bon sang…
À la fin de son plan d’action, le commissaire tapa :
– appeler le capitaine Rivalet et lui dire de quadriller avec ses hommes tout le secteur d’Aubazine. Immédiatement.
Il appela Mathieu, Flandin, Ramond et Rivalet avec ses consignes, ainsi que Plante, Dru et le juge Florent, puis, sur une impulsion qui découlait des informations et réflexions des dernières heures, il décida de partir pour Aubazine.
À suivre…
Au creux de cette enquête, j’aime surtout en filigrane il’ecriture sur la personnalité profonde et complexe du commissaire, l’humanisation de son métier, les rapports avec la justice, les rivalités entre les garants de la tranquilité publique, la vie d’un Commissariat.
Un récit humano-policier.
J’aime beaucoup et j’attends bien sûr le dénouement que je tisse avec notre Commissaire…
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Merci Séverine pour ce commentaire, qui montre que vous savez voir ce que j’ai essayé de montrer, ce qui ne peut qu’encourager Chautard et son créateur à poursuivre leur mission.
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C’est un polar mais c’est aussi savoureux qu’une très bonne comédie de moeurs
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